Madame Putiphar, vol 1 e 2

Part 6

Chapter 63,770 wordsPublic domain

Durant tout le festin, bruyant comme un festin de gueux, des tostes fréquents furent portés à lady Cockermouth et à miss Déborah. Au dessert les cornemuses recommencèrent à sonner de plus belle; et un vieux d’entre ces truands, qui avoit qualité de _minstrel_, chanta des chansons populaires et des chants à la gloire de leurs nobles hôtesses.

Dès la nuit tombante, l’avenue et la grande cour du château furent illuminées; et les piétons, et les cavaliers, et les carrosses arrivèrent en foule.

Les conviés se composoient des châtelains et des gentilshommes des environs et de quelques villes à la ronde. Le falot à la main, une troupe de valets attendoient sur le porche, et introduisoient dans le grand salon d’été où recevoient le lord comte Cockermouth, en grand costume de commodore, et la comtesse, belle encore et d’une beauté intéressante même à travers une forêt d’atours. Déborah, belle comme sa mère, mais sans chamarrures, pour échapper aux simagrées de bon ton dont son âme préoccupée auroit eu beaucoup à souffrir, se perdoit le plus possible dans la foule, et s’y tenoit modestement cachée comme une violette sous une touffe de feuilles.

Mais à l’arrivée de l’époux de convention, elle fut arrachée à sa solitude et présentée à toute sa future famille, venue pour conclure le marché. Déborah, d’une façon affable, les salua touts sans dire mot, et paya simplement en révérences leurs congratulations et les madrigaux de son prétendu.

C’étoit un gentilhomme du comté, jeune premier de quarante ans, issu d’une famille qui avoit été recommandable, autrefois, sous Charlemagne, et qui jadis avoit suivi Guillaume le Conquérant. Ce noble rejeton n’avoit pas dégénéré; l’ambition de ses ayeux l’animoit toujours; seulement, au lieu de conquérir des nations, il conquéroit des filles. Sa vie étoit vouée aux bonnes fortunes. Depuis peu d’années, il étoit revenu de Londres habiter dans le sein de sa famille pour rétablir santé, fort détériorée par ses travaux; et, depuis son retour, la population à l’entour des domaines paternels s’étoit presque doublée. Les paysannes le fuyoient comme la peste, ou comme Daphné fuyoit Apollon; mais, comme Daphné, les pauvres bergères ne se changeoient pas en lauriers. Pour mettre fin à ses débordements, on avoit avisé de lui donner Déborah, qui, en vérité, n’étoit considérée que comme un liniment; et notre graveleux gentillâtre s’étoit prêté volontiers à cette manigance qui lui livroit entre les mains une femme admirable, et de l’argent pour prolonger ses conquêtes sur son déclin. L’argent est le nerf de la guerre.

Déborah ne le connoissoit que par les renseignements qu’on lui avoit insinués. Mais à la première vue de ce galant, qui exhaloit une forte odeur de libertinage, la plus novice enfant eût ressenti un dégoût insurmontable. Notre nature se révolte d’elle-même au contact de ce qui peut lui être funeste, comme les lèvres répugnent au poison.

A peine soustraite à l’impertinence obséquieuse de son _préposé_, Déborah se glissa hors du salon, et courut à son appartement. Là, en grande hâte, elle arracha ses fanfreluches de fête, alluma plusieurs bougies, qu’elle plaça près des croisées, s’enveloppa d’un manteau, et, marchant sur la pointe des pieds et retenant son haleine, descendit au jardin, où elle disparut au milieu de l’obscurité.

De temps en temps, au salon, lord Cockermouth tiroit sa montre: il étoit dans son fauteuil comme dans un siége de torture, et ne prenoit aucune part aux conversations. A huit heures trois quarts sonnées il se leva, et se promena parmi les groupes de causeurs, laissant errer ses regards sur l’assemblée, qu’il paroissoit dénombrer tacitement; puis il sortit, et se rendit dans la seconde cour intérieure.

—Qui marche par ici? Est-ce vous, mon commodore?

—Ah! c’est toi, Chris, parlons bas. Es-tu prêt? l’heure approche.

—Oui, mon commodore.

—As-tu ta carabine?

—Chargée jusqu’à la gueule, mon commodore.

—L’as-tu vue?

—Non, commodore.

—Elle n’est plus au salon.

—Regardez, son appartement est éclairé: sans doute elle fait ses préparatifs.

—Va fermer le guichet de la _Tour de l’Est_ et la porte du grand corridor, et nous la tenons prisonnière. Pas de bruit. Fais vite. Je t’attends ici.

—Maintenant tout est fermé, mon commodore.

—Bon! suis-moi: prenons l’allée des ifs.

—Bombardement de sort! mon commodore, le ciel économise sur les chandelles, cette nuit: j’y vois autant par-devant que par-derrière.

—Tais-toi.

Arrivés à l’extrémité du clos, il montèrent sur une terrasse ronde qui flanquoit une de ses encoignures; c’étoit une ancienne tourelle presque rasée et remblayée de terre à l’intérieur; à ses pieds se croisoient deux sentiers.

—J’entends marcher, mon commodore, là, dans le chemin de Killarney.

—Ne vois-tu pas quelque chose qui passe de long en large?... Chris, ne te penche pas tant sur le parapet, tu pourrois nous trahir.

—C’est lui!

—Le voici qui s’approche. Vois-tu assez clair?

—Assez pour le frapper au cœur!

—Va donc! as-tu peur, Chris?

—Oui, mon commodore, de le manquer.... Ouf!... Il l’a dans de ventre!

—Bien joué! bravo!

—Allons, le coup de grâce! dit Chris en sautant dans le chemin.

Mylord resta penché sur le parapet, lorgnant son valet à la besogne, outrageant sa victime et blasphémant Dieu.

—God-damn! mon commodore, que les papistes ont la vie dure!—Ah! monsieur Pat, vous ne voulez pas boire avec les Anglois, mais vous voulez.... Tien! entends-tu!... c’est Chris qui t’éventre!...

—De la part de lord Cockermouth.

—De compte à demi. En as-tu assez?

—Tu ne l’acheveras jamais à coups de crosse. Tiens, Chris, prends mon épée.

—Va donc! va donc! va donc! En veux-tu encore?

—Assez, assez, Chris! tu fais comme harlequin, tu t’amuses à tuer les morts.

Neuf heures sonnent: ou m’attend pour le banquet. Essuye mon épée: rends-la-moi; et va changer de vêtement.

* * * * *

Lord Cockermouth rentra au salon, s’excusa de son absence, et pria ses hôtes de vouloir bien passer dans la salle du festin. Immense galerie de toute la profondeur du château, aboutissant au jardin, et y communiquant par un vaste perron en éventail. La voûte en tiers-point étoit ornée entre les nervures d’un semis d’étoiles sur fond d’outremer. Les parois étoient revêtues de lambris de chêne sculptés grossièrement. Des débris d’armures et de pertuisanes rouillées couvroient les piliers alternant les grandes fenêtres à meneaux de pierre et à vitraux coloriés.

Dans la longueur de cette galerie une table de cent cinquante couverts se trouvoit dressée avec un luxe royal. Au milieu lord comte Cockermouth étoit placé vis-à-vis de lady; à la gauche de laquelle on avoit réservé une place pour Déborah, que redemandoit sans cesse son aimable futur. Comme la comtesse s’inquiétoit fort aussi de cette absence, le comte appela Chris, et lui dit, en faisant quelques signes d’intelligence:—Allez voir si ma fille ne seroit point en son appartement, et blâmez-la de son impolitesse.

Chris, la mine ébahie, revint presque aussitôt, en s’écriant:—Mon commodore, je n’ai point trouvé mademoiselle!

Cockermouth fit un mouvement de surprise. Chris s’approcha de lui, et ajouta tout bas:—Pourtant les portes étoient fermées, et les bougies brûloient encore....

A ces mots, il pâlit, et son bras, avancé pour saisir un flacon, tomba inerte sur la table.

Toute l’assemblée remarqua le trouble étrange de son hôte.

XI.

A peine lord Cockermouth et Chris s’étoient-ils éloignés de leur victime, que Patrick arriva au rendez-vous par le chemin creux de Killarney. En approchant de la terrasse, son cœur gros d’inquiétude, tressaillit d’ivresse: dans le silence, un léger bruit d’haleine et de soupirs venoit caresser son oreille.

—TO BE!... dit-il alors: mais nulle voix n’acheva la phrase de ralliement. TO BE! répéta-il avec plus de force.

Un râlement partit à ses pieds, et une voix mourante murmura: OR NOT TO BE.

—Qui donc m’a répondu? est-ce l’ombre d’Hamlet, ou est-ce vous, Déborah?

Alors, il apperçut un corps étendu en travers du chemin, et s’écria, tombant à deux genoux:—Debby assassinée!

Baignée dans son sang, elle avoit encore la face tournée contre terre. Il la releva et la fit asseoir sur l’herbe, en la soutenant dans ses bras, et cherchant par ses baisers à ranimer ses paupières closes.

—Debby! ô ma Debby! jette un dernier regard sur Patrick. C’est moi! c’est ton bien-aimé! M’entends-tu? Parle, où sont tes blessures?

—Patrick? Hélas! c’est toi! Va-t’en, ils te tueroient aussi les cruels!...

—Qui?

—Va-t’en! ne les vois-tu pas? ils vont te tuer! Fuis!... Ils ont juré ta perte.

—N’aie pas peur. Dis où sont tes blessures, que je les étanche!... Dis, connois-tu tes meurtriers?

—Tes soins seront vains, Patrick, je n’ai plus qu’à mourir.... Ne me demande pas le nom de mes assassins! Il est de ces choses qu’on ne peut dévoiler: c’est un secret entre le ciel et moi.—Mon ami, avant que j’expire, pardonne-moi et bénis-moi! Pardonne-moi! Tout à l’heure, quand je suis tombée atteinte d’un coup de feu, mon esprit a conçu une horrible pensée dont le souvenir me glace de honte: oui! il faut que je te le dise!... Je t’ai accusé de mon meurtre: oh! que je suis ingrate et coupable envers toi! et si mes égorgeurs m’eussent frappée en silence, j’aurois cru mourir par tes mains. Patrick, ne me maudis pas!

—Abomination! moi t’égorger, Déborah! vous n’avez pas foi en moi, Debby; cette pensée est l’œuvre du doute qui règne en votre âme.

—Non, Patrick, elle fut l’œuvre de mes esprits éperdus et de mes douleurs.

—Ce n’est pas l’instant, ce n’est pas l’heure des reproches, Déborah, je t’aime et te pardonne. A toi mon âme! à toi mon sang! à toi ma vie!... Dis, que faut-il que je fasse?... nomme-moi donc tes assassins! Pour la première fois mon cœur comprend le meurtre! pour la première fois la vengeance le déborde!... J’ai besoin d’anéantir!... je tuerai!...

—Vous oubliez Dieu, Patrick.

Ces simples mots éteignirent subitement sa passion, et chassèrent son délire.

—Votre voix est un baume qui calme, Debby, et vos paroles sont de la rosée.

Il me semble, Debby, que vos forces reviennent? Sans doute vos blessures sont moins graves que vous ne le pensiez? vous ne pouvez rester plus long-temps sans secours: dites, où faut-il que je vous conduise.

—En effet, je me sens mieux; la balle ne m’a frappée qu’à la jambe; l’obscurité m’a sauvée presque entièrement des coups d’épée. Aidez-moi seulement à me relever, je suis encore assez forte pour me traîner jusqu’au château. Mais, toi, mon Patrick, au nom du Ciel, je t’en supplie, va-t’en! tu n’es pas en sûreté ici: on en veut à tes jours, te dis-je! c’est toi qu’on a cru frapper en me frappant. Fuis!...

—Fuir! Et quoi donc?... La mort? Non, qu’elle vienne! je la recevrai avec joie. Sans toi que me peut être la vie?

—Patrick au nom de Dieu cède à mes prières. Sur une terre étrangère, on a besoin d’or: prends cet écrin plein de joyaux que j’emportais; et pars en France, comme nous devions le faire touts deux. En cet état, je ne puis te suivre; mais crois à mon serment: sitôt que j’aurai recouvré quelque vigueur, je t’y rejoindrai.

—Fuir sans toi! plutôt la mort!

—Écoute mes prières: tu ne peux demeurer en ce pays plus long-temps, tu te perdrois et tu me perdrois. Si ce n’est ce soir, demain tu serois immolé! Que t’importe de me devancer en France de quelques jours. Pars; va tout préparer pour ma réception, pour la réception de ton épouse.

—Ne peut-il pas être des obstacles qui t’empêcheront de me rejoindre en mon exil?

—Il n’en peut plus être, Patrick; tout est changé, je ne m’enfuirai plus, je partirai devant touts, en plein jour. Je n’ai plus à trembler, maintenant c’est devant moi qu’on tremblera.

Tu viens de trahir ton secret, Debby, je connois ton meurtrier, qui devoit être le mien: tu me l’as nommé: c’est celui devant qui tu tremblois.... Celui-là même a versé son propre sang! celui-là même a assassiné sa fille! C’est ton père!...

—Aide-moi à marcher, mon ami, et reconduis-moi jusqu’à l’entrée du clos.

—Tu souffres affreusement, pauvre amie, ne fais pas d’efforts pour me cacher tes douleurs; laisse passer tes soupirs, laisse couler tes pleurs. Mon Dieu! jusques à quand amoncelerai-je sur sa tête malheur sur malheur!—Je te l’avois bien dit, je suis maudit et funeste. Mes bras amoureux n’ont enlacé à toi qu’une lourde pierre qui t’entraîneroit d’abyme en abyme. Crois-moi, divisons nos destinées: que la tienne soit heureuse! que la mienne soit atroce!... Je veux bien fuir loin de cette patrie, mais oublie-moi, mais ne viens pas me rejoindre, ne viens pas recoudre le tissu brillant de ta vie à mon manteau de deuil!

—Quand j’aurois besoin de tant de consolations, ce sont là vos paroles de reconfort: accablez-moi, Patrick, abreuvez-moi d’idées amères!

Pat, on pourroit te voir, ne m’accompagne pas plus avant; me voici dans la grande avenue. Vois-tu là-bas les croisées de la galerie resplendissantes du feu des bougies? Entends-tu le choc des verres et les éclats de joie?... Je marcherai bien seule jusque-là. Donne-moi seulement une branche d’arbre pour assurer mes pas.—Adieu, Patrick, adieu! Sois tranquille, ni l’absence, ni le temps, ni l’espace n’auront pouvoir sur mon amour. Mon âme te suivra en touts lieux. Adieu! bientôt je serai près de toi.

—Adieu, Debby! A toi seule pour la vie! et, si Dieu veut, à toi seule pour l’éternité!...

—Comment te retrouverai-je à Paris?

—Il faut avoir recours à un expédient: mais lequel?... Sur la façade du Louvre qui regarde la Seine, vers le sixième pilastre, j’écrirai sur une des pierres du mur mon nom et ma demeure.

Leurs lèvres se rencontrèrent alors, et restèrent long-temps accolées. Déborah, évanouie sous ce baiser déchirant, étoit renversée dans les bras de Patrick, qui chanceloit et s’appuyoit contre un des tilleuls de l’avenue. Enfin, ils s’arrachèrent à cet embrassement.

Patrick remonta la salle d’ombrage; il pleuroit abondamment, il se soulageoit; car il avoit refoulé dans son cœur touts ses sentiments de désespoir, pour ne pas accabler son amie.

Pleure, pauvre Patrick! soulage-toi!... Pleure sur ton sort, il n’en peut être de plus affreux. Pauvre ami! à vingt ans t’enfuir seul de ta patrie, trempé des pleurs et teint du sang de ton amante!...

Déborah, courbée sur un bâton, se traînoit péniblement vers le château. Elle avoit renfermé ses souffrances et épuisé ses forces morales pour dissimuler à Patrick l’horreur de son état. Ses blessures saignoient toujours. Sa foiblesse augmentait à chaque pas.

* * * * *

Le festin s’avançoit. Lord Cockermouth affectoit une gaîté et une affabilité maladroites, qui faisoient transpirer d’autant plus sa préoccupation et son désappointement. Plusieurs fois il avoit été remarqué parlant tout bas à Chris. Lady s’agitait dans la plus violente inquiétude: elle étoit allée elle-même à la recherche de Déborah, dans son appartement et dans tout le château, et l’avoit fait appeler plusieurs fois dans le jardin et dans le parc. Touts les convives s’étoient apperçu de son absence, et prenoient un air mystérieux pour en causer. Beaucoup de propos méchants et moqueurs se promenoient de bouche en bouche. Le futur, accouplé à une chaise vide, paroissoit assez décontenancé: il ne savoit quoi penser de la disparition de sa prétendue, et se travailloit l’esprit pour découvrir en sa personne ce qui avoit pu lui inspirer une si énergique aversion.

Tout à coup, dans un intervalle de silence, on entendit à l’extérieur des pas sourds sur le perron: touts les regards se tournèrent de ce côté, et le calme devint général.

La porte agitée et ébranlée se ployoit comme sous le poids d’un corps.

—C’est elle!... s’écria-t-on de toutes parts, c’est elle! ouvrez donc!

Chris alors se précipita sur la porte et l’ouvrit à deux battants.—Des cris d’horreur et d’épouvante retentirent dans la salle.

Déborah, pâle et couverte de sang, dans un désordre affreux, entra, fit quelques pas encore, et tomba de sa hauteur sur les dalles.

La terreur étoit au comble.

La comtesse, éperdue, poussant des plaintes et des cris désespérés, s’étoit jetée sur le corps de sa fille, qu’elle étouffoit sous ses embrassements.

Le comte appela les valets, et fit emporter Déborah.

La consternation régnoit dans l’assemblée: pleins d’effroi, les convives désertoient leurs places, et s’enfuyoient avec tant de hâte qu’ils se blessoient l’un l’autre.

Lord Cockermouth, lui seul, manifestoit du calme et du sang-froid, et vouloit retenir les fuyards.

—Messieurs, remettons-nous à table, s’il vous plaît? Ce n’est qu’un accident fâcheux qui n’aura point de suites graves: qu’il ne trouble en rien notre fête. Allons, mesdames, de grâce, à vos sièges.

Sans avoir égard aux prières de mylord, la foule se retiroit toujours.

—Messieurs, je vous en prie, à table! qui fuyez-vous? qui vous chasse? est-ce le malheur de miss Déborah? vous m’en voyez comme vous pénétré de douleur. Pauvre enfant!—Mais achevons le festin. A table, vous dis-je! M’entendez-vous, messieurs! Je suis touché de vos marques de condoléance pour ma fille; mais votre déférence, mais votre sensibilité va trop loin. Me laisserez-vous seul au milieu de la fête que je vous donne? Vous ne partirez pas, messieurs! Trembleriez-vous pour vos chers personnages? Vous n’êtes point ici dans un coupe-gorge, je crois! Vous êtes chez le _Head landlord_ de Cockermouth-Castle, un vieux soldat, que vous outragez! Ah! vous me faites, messieurs, l’affront le plus insigne, l’affront le plus cruel: vous reniez votre hôte, vous repoussez son pain et son sel! C’est insulter à mes cheveux blancs, c’est insulter à la gloire de ma race! Vous ne partirez pas, vous dis-je, moi, je vous le défends, sans avoir rendu raison d’un tel outrage à votre hôte!... Mais non: vous êtes touts des lâches! Sortez! sortez donc! je vous l’ordonne; vous souillez ma demeure, j’ai honte de vous!

Hurlant ces derniers mots, le comte, écumant de rage et de dépit, dégaina sa flamberge et la brandit autour de lui en s’avançant sur les convives retirés vers la porte; l’un d’eux, un vieillard, lui vint au devant d’un pas assuré, et lui dit, avec un faux air mystérieux: Mylord, vous avez du sang à votre épée....

A ces paroles, frappé en sursaut comme de la foudre, Cockermouth, refroidi, s’arrêta court, et de sa main laissa choir son épée, rouge encore du sang de Déborah.

LIVRE DEUXIÈME.

XII.

APRÈS avoir quitté Déborah, Patrick s’abandonna au désespoir: il désespéroit d’elle, il désespéroit de lui-même, il désespéroit de l’avenir et de la vie. Devoit-il partir, devoit-il demeurer? Quoi résoudre? C’étoit d’un lâche de délaisser son amie mourante, c’étoit d’un lâche de fuir le couteau des assassins, et cependant, si elle devoit succomber, il ne pourroit l’approcher à son lit de mort, il ne pourroit veiller et pleurer à son chevet; ce n’est point dans ses bras, ce n’est point sous ses baisers qu’elle exhaleroit l’âme: il ne pourroit que hurler dans le chemin comme un chien au seuil de la maison où son maître agonise. Et cependant, s’il tomboit sous le poignard et que Dieu la sauvât.... Cruelle alternative! quoi faire? quel parti prendre?

Indécis, irrésolu, en proie à ce doute angoisseux, il alloit, et rôdoit à l’aventure, comme un loup, dans les champs de Killarney. Ses forces, épuisées, tout à coup lui manquèrent, ses genoux fléchirent, il s’évanouit sous le poids d’un sommeil de plomb.

A son réveil, l’éclat du jour l’éblouit: le soleil doroit déjà la cime des rochers de la _Gorge du Diable_, et les tours et les hautes murailles de Cockermouth-Castle. Ses regards étonnés s’égarèrent autour de lui: glacé de froid dans son manteau humide des brumes de la nuit et ruisselant de rosée, il étoit couché au pied d’un arbousier sur le bord du lac profond. Peu à peu ses membres engourdis sur le sol se déroidirent, et, chancelant, il se releva tout brisé et tout endolori.

La nuit avoit porté conseil: sans hésitation il tourna le dos à Cockermouth-Castle, et s’éloigna.

Le surlendemain, à la même heure, il étoit penché à la proue d’un _sloop_, sortant du port de Waterford; il envoyoit ses adieux à la verte Érin, à l’Irlande, sa mère infortunée, qui s’effaçoit à l’horizon, comme elle s’efface du livre des nations, et de ses yeux, attachés aux rives natales, tomboient de grosses larmes qui se noyoient dans l’Océan.

* * * * *

Sitôt qu’il fut arrivé à Paris, Fitz-Whyte alla saluer la plupart de ses compatriotes au service de France: ils étoient nombreux. Depuis deux siècles, depuis sa réunion à l’Angleterre, l’Irlande gémissoit écrasée par les persécutions les plus inhumaines; toutes ses tentatives pour briser ses fers n’avoient fait que les river et les souder plus profondément; pour échapper à ce joug odieux, au bourreau ou à la misère, ses malheureux enfants émigroient. De là, cette foule d’Irlandois aventuriers, dont l’histoire du continent et du Nouveau-Monde proclame la valeur et le génie.

Celui de touts qui l’accueillit le mieux et qui prit le plus vif intérêt à son sort, ce fut monseigneur Arthur-Richard Dillon, qui depuis peu venoit de passer de l’archevêché de Toulouse à celui de Narbonne, mais qu’il eût été plus juste de nommer, _in partibus infidelium_, archevêque de l’Opéra.

Ce beau prélat n’étoit guère plus connu de ses ouailles, que le prince Louis-René-Édouard-de-Rohan-Guéméné, évêque de Canople, de ses Égyptiens de Bochir.

Monseigneur Arthur-Richard étoit né à Saint-Germain-en-Laye, d’une famille originaire d’Irlande; et conservoit pour la terre infortunée trempée du sang de ses ayeux, une affection sentimentale, si naturelle à tout cœur aimant et sensible.

Aussi, lorsque Fitz-Whyte se présenta pour la première fois à son hôtel, se faisant annoncer comme un jeune pélerin du comté de Kerry, quoiqu’il fût de fort bonne heure, et que monseigneur ne fût point encore visible, il le fit introduire aussitôt dans sa chambre à coucher, et le reçut familièrement en peignoir de basin.

Les courtines de l’alcôve étoient soigneusement tirées, et sans quelque bruit d’haleine qui s’en échappoit, sans de jolies petites babouches et d’élégants vêtements de femme épars sur les meubles, on auroit pu le croire en dévote oraison.

Son affabilité chassa promptement la timidité et l’embarras de Patrick.

—Vous arrivez de notre chère patrie, mon jeune ami, lui dit-il, en lui prenant affectueusement la main et le faisant asseoir près de lui sur un canapé;—c’est bien à vous, et je vous en remercie, de vous être ressouvenu de moi comme compatriote et de m’avoir présumé de l’attachement pour mes frères d’Irlande; votre démarche auprès de moi est un témoignage d’estime qui m’honore et qui me pénètre. Parlez sans crainte, je vous suis tout dévoué.

Monseigneur étoit ce matin-là plus que jamais en disposition de tendresse et de générosité: vous le savez, et le plus brave poète l’a dit: _Le plaisir rend l’âme si bonne._ Fitz-Whyte parla longuement de ses malheurs d’une façon naïve et touchante qui le captiva tout à fait.

Durant son récit, ses regards émerveillés se promenoient sur le luxe et l’ameublement mondain de cette chambre. Quel constraste, hélas! avec l’abjection des prêtres irlandois! Ce qui surtout lui jetoit du désordre dans les idées, c’étoient ces parures féminines étalées au milieu des aumuces, des mîtres et des rochets, c’étoit une mantille jetée sur une crosse, et des jupons mêlés avec un _pallium_; il trouvoit bien une solution à ce problême, mais comme elle entachoit la chasteté de monseigneur Dillon, sa candeur ne pouvait l’admettre.

Tout à coup l’énigme s’expliqua d’elle-même, les rideaux de l’alcôve se soulevèrent, une jeune fille folâtre en sortit; et frappée d’étonnement à l’aspect de Patrick Fitz-Whyte, demeura en contemplation devant sa belle figure d’Ossian.