Madame Putiphar, vol 1 e 2

Part 35

Chapter 352,146 wordsPublic domain

Icolm-Kill s’adressa avec persévérance à toutes les espèces de magistrats populaires qui, depuis l’insurrection, s’étoient constitués, et s’efforçoient, les pauvre gents, de mettre de l’eau dans un crible. Mais pas une de ces nouvelles créatures ne put lui fournir le moindre renseignement. Touts avoient eu parfaitement connoissance du prisonnier qu’Icolm-Kill réclamoit, mais aucun ne savoit ce que pour lors il étoit devenu. Déborah déjà commençoit à se repentir d’avoir cru si volontiers à une chose si vague et pour ainsi dire impossible. Déjà elle avoit mis son espoir sous ses pieds, et retrempé ses lèvres dans l’amertume, quand un Électeur, monsieur Éthis de Corny, je crois, se prétendant parfaitement informé, leur donna l’assurance que l’infortuné qu’ils cherchoient, après avoir été pendant quelques jours l’idole des Parisiens, et avoir rempli touts les cœurs de la plus sombre compassion et de la plus violente aversion pour la tyrannie, avoit dû être (il ne savoit pas au juste pour quelle cause) conduit au couvent des Frères de Charenton.

Dans l’excès de sa joie et de sa reconnoissance, Déborah couvrit de baisers les mains de l’Électeur; lui souhaita une douce et longue carrière, et partit de suite pour le lieu qui recéloit son bien-aimé, et devoit enfin le lui rendre.

Comme elle remontoit la rue Saint-Anthoine, Déborah entendit tirer le canon, et des salves répétées de mousqueterie; puis, appercevant une foule immense qui se pressoit autour de la Bastille à peu près entièrement détruite, elle fut saisie un instant de frayeur, s’imaginant que le peuple en étoit aux mains, et qu’elle alloit assister à quelque scène de sang. Mais le silence et l’ordre, et le respect qui se montroit sur chaque front, la rassurèrent bientôt. Elle poursuivit courageusement son chemin, et ne tarda pas à comprendre qu’on rendoit simplement des honneurs funèbres et militaires.—D’entre les ruines de l’horrible forteresse, huit cents ouvriers qui travailloient à sa démolition, et auxquels s’étoient joints les députations de quelques districts et quelques officiers révolutionnaires, sortoient en cortége, touts le chapeau bas, touts la pioche sur l’épaule, touts l’air grave et pénétré.—A leur tête, quatre d’entre ces artisans portoient, sur une planche, deux squelettes humains après lesquels pendoient encore des chaînes et un énorme boulet de fer.—Les restes de ces deux victimes de la plus monstrueuse barbarie qui ait jamais flori sur la terre, avoient été trouvés par les démolisseurs enterrés dans une couche de chaux et de plâtre sous des marches, dans l’escalier d’une tour; et par un élan généreux, une commisération rarement absente du cœur humain, le peuple avoit voulu donner une marque publique de sa sympathie aux mânes de ces deux captifs, assurément innocents, tombés, il y avoit peut-être plusieurs siècles, sous les coups obscurs d’une tyrannie lâche et pleine de ténèbres, leur rendre les derniers devoirs et les porter solennellement dans un lieu de repos.

Il est certain, cela ne sauroit être mis en doute, qu’à la Bastille il se fit autrefois des exécutions secrètes. On y découvrit encore quelques autres squelettes; eh! d’ailleurs n’y trouva-t-on pas des latrines sèches, pleines de détritus humain, d’os et de poussière d’ossements!

Le spectacle de cette lugubre cérémonie, et la pensée que son sort et le sort de Patrick avoient été si voisins de celui de ces deux prisonniers, qui peut-être s’étoient vu sceller vivants dans l’épaisseur d’une voûte, déchira violemment le cœur de Déborah et acheva de la plonger dans une fâcheuse émotion.

Bien triste et bien pensive, brisée par la fatigue de la route, abattue sous les efforts des sentiments si divers qui depuis quelques heures s’étoient succédé dans son sein, enfin elle arriva aux portes du couvent de Charenton. Là, comme elle passoit le seuil, des pressentiments vagues, mais cruels, s’emparèrent violemment de son âme, et en chassèrent la pâle espérance qui s’y agitoit. Ses jambes fléchissoient à chaque pas, tout annonçoit dans sa personne le trouble excessif de ses esprits.

Deux moines que la cloche extérieure avoit appelés s’avancèrent aussitôt à sa rencontre, et, avec une bonté et une grâce vraiment hospitalières, la conduisirent au parloir.—A peine eut-elle la force de gagner un siége.

—Qu’avez-vous, madame, qui peut vous mettre à ce point au supplice? lui dit alors l’un des deux religieux, frère Prudence, directeur de l’hospice, en lui prenant tendrement la main, et en s’efforçant d’adoucir sa voix, que l’habitude de commander avoit rendue sévère.

—Ce n’est rien, mon père, fit Déborah;—de la fatigue, une joie inquiète, une anxiété profonde, mais d’où, je l’espère, avec votre grâce, avant peu je serai sortie.

—Parlez, madame.

—Vous devez avoir ici, mon révérend père, cela nous a été fortement assuré, depuis quelque temps, quelques jours peut-être, un pauvre infortuné que le peuple a trouvé dans les cachots de la Bastille, et qu’au nom du ciel, mon père, je désire revoir? C’est mon époux; il se nomme White ou Patrick, et voici bientôt vingt-sept ans que des malheurs inouïs nous séparent.

—Je ne sais, madame; nous avons reçu depuis quelques semaines plusieurs nouveaux pensionnaires; mais nous ignorons absolument qui ils sont, et d’où ils sortent. Cependant, madame, si vous pensez pouvoir le reconnoître, je m’en vais faire monter des catacombes ces derniers venus, et, si votre époux se trouve parmi eux, soyez tranquille, madame, il vous sera rendu.

Frère Prudence donna alors tout bas quelques ordres.

—Qu’appelez-vous catacombes, mon père? reprit en frissonnant Déborah, dont le sang s’étoit glacé à ce mot terrible.

—On appelle ainsi, madame, dans notre maison, la galerie inférieure où sont les loges de fer destinées à renfermer les pensionnaires furieux.—Tenez, écoutez!... ces hurlements et ces bruits de chaînes que vous entendez en ce moment partent justement de cet affreux repaire. C’est un lieu fort triste à voir; et c’est pour cela, madame, que j’en épargnerai à à votre sensibilité le hideux spectacle.

Comme frère Prudence achevoit ces paroles, le second moine rentra dans la salle accompagné d’un homme couvert d’une casaque de bure, gros et trapu, ayant le visage aduste et enluminé, et l’œil à demi fermé et hébété comme un Silène. Le grand jour paroissoit le consterner.—Il répandoit autour de lui la puanteur d’une bête fauve.

A cette vue, Déborah détourna la tête.—Otez, de grâce, mon père, de devant moi cet horrible objet! s’écria-t-elle; non, non, mon père, ce n’est pas là Patrick!—Patrick, mon père, c’est un homme grand, beau, noble et fier!

Deux autres personnages plus abjects encore, et faisant un bruit terrible, passèrent encore devant elle. A peine osa-t-elle lever sur eux son regard.

Enfin, comme elle trembloit d’impatience et d’horreur, elle vit tout-à-coup s’avancer gravement un homme presque entièrement nu, d’une maigreur excessive. Entre ses cheveux touffus et sa barbe, deux grands yeux fixes étinceloient. Un crucifix d’ébène et d’argent étoit suspendu sur sa poitrine.

Malgré la misère et l’état affreux de cet homme, un reste de dignité et de distinction se montroit dans toute sa personne et frappoit dès son abord.

Sous le coup d’une impression indicible, Déborah se leva brusquement, et, sans le quitter un instant du regard vint se placer devant le spectre, où long-temps dans une attitude indécise, mêlée d’incertitude et d’épouvante, elle l’examina comme si elle eût douté si c’étoit une créature ou un phantôme.

Il y avoit déjà quelque temps que duroit cette scène effroyable et muette,—quand, soudain, appercevant au doigt décharné du spectre, et retenu par un fil qui venoit s’attacher au poignet, la bague qu’autrefois elle avoit donnée à Patrick, en présence du ciel et de la nature, dans la bruyère de Cockermouth-Castle, Déborah s’écria d’une voix déchirante:—Eh quoi! c’est toi! mon ami! toi, dans cet état!... toi, mon Patrick!...

Et comme elle se jetoit dans ses bras pour le couvrir de baisers et de larmes, gardant toujours la même impassibilité et le même silence, l’homme la repoussa,—si violemment même, qu’après avoir chancelé quelque temps elle alla tomber sur les genoux à quelque distance.

Nonobstant l’oppression qui l’étouffoit, et sa douleur, la pauvre femme trouva encore en soi assez de force pour s’écrier de nouveau, d’une façon plus déchirante encore: Mais tu ne me reconnois donc pas, Patrick? Je suis Déborah! ton amie! O mon pauvre ami! ô mon bien-aimé! tu ne reconnois donc plus cette voix qui t’appelle et t’implore!... Patrick! Patrick! Patrick!!! ah! tu es bien cruel!

Se traînant à ses pieds, Déborah fit encore quelques efforts extrêmes pour se faire reconnoître, mais vainement! Patrick, toujours immobile, sans prendre garde à ce qui se passoit, levoit les yeux vers la voûte et répétoit implacablement d’une voix sépulchrale:—«O thiarna, dean trocaire ormsa morpheacach.»

—Vous le voyez, madame, fit alors un des moines, cet infortuné ne sauroit ni vous reconnoître ni vous répondre.... Cet homme est fou!

—Fou!!! répéta lentement Déborah, en poussant un cri terrible. Cela jusques alors n’avoit pu lui venir à la pensée; ce mot l’avoit frappée comme un coup de foudre.—Rentrant subitement en soi-même avec la vitesse d’une épée qui rentre dans le fourreau, Déborah s’affaissa pesamment contre terre, poussa d’affreux sanglots, puis un râlement horrible.

La douleur l’avoit tuée....—Elle étoit morte!

Mais qu’elle fut bien vengée!!!

ENFIN voici ma tâche achevée, me voici au bout de ce livre qui m’a causé plus de peines encore qu’il ne m’en a coûté, et qui sans doute va m’en causer encore bien davantage. Les infortunes si réelles et si grandes que ma plume ou plutôt que mon cœur s’est plu à consigner longuement dans ces pages, ne sont rien au prix des aventures et des malheurs presque romanesques qui ont traversé cette œuvre tout le long de sa carrière; ce seroit une chose curieuse à faire que la biographie de ce livre.—Pour ne nous occuper que du matériel, quelques erreurs typographiques qui ne m’appartiennent pas et quelques inadvertances qui m’appartiennent, m’ont échappé à la correction des épreuves, ce dont j’éprouve un grand chagrin. J’espère qu’on voudra bien ne point m’imputer ces errata à crime ou à ignorance. J’avoue que ceux qui essaieroient de s’en faire une arme contre moi se rendroient parfaitement ridicules aux yeux de mes amis, aux yeux de touts ceux qui me connoissent ou connoissent mes études, et mes prétentions à cet égard. Quant à moi, qui ai dans ma main leur mesure, ils ne me feroient que pitié.

Je vous remercie, mon cher lecteur, de l’intérêt que, durant un demi-siècle environ, vous avez bien voulu prendre à cette sombre histoire, de l’attention que vous avez bien voulu me prêter jusqu’ici. C’est bien aimable à vous. Cette bonté, je ne l’oublierai jamais.

Je vous remercie aussi avec empressement, ma chère belle et douce lectrice. Maintenant vous me connoissez à fond; je vous ai fait descendre jusque dans les replis les plus secrets de mon cœur; je ne sais si je vous plais, mais je sais, moi, que je vous aime beaucoup. Vos charmes et votre indulgence m’ont si bien habitué à votre personne que, je ne puis le cacher, c’est avec une grande tristesse que je me sépare de vous.

Adieu, madame,—je me mets à vos pieds.—Je vous rends grâce de votre bienveillance; j’espère que vous voudrez bien me la continuer; je vous la retiens même d’avance pour mon prochain livre, qui se nommera Tabarin.

A TABARIN, donc!

Oh! si jamais, après m’avoir entendu, le public, cet autre prince Hamlet, pouvoit me dire:—Soyez-le bien-venu, monsieur, à Elseneur!

FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME.

NOTES:

[1] _Petrus Borel le Lycanthrope, sa Vie et ses Œuvres_, chez René Pincebourde (Bibliothèque Originale, 1865).

[2] On vient tout récemment de vendre (février 1877) à l’hôtel Drouot, une collection de Lettres autographes de femmes célèbres des XVII^e et XVIII^e siècles, parmi lesquelles figurait une suite de lettres de madame de Pompadour qui pourraient donner lieu à une publication fort intéressante. Ce sont des lettres d’Antoinette Poisson à son père (de 1741 à 1753), et à son frère M. de Vendières, marquis de Marigny (de 1749 à 1762). On y voit madame de Pompadour jouant _Alzire_ à son théâtre de Choisy, se faisant peindre par Boucher et représenter au pastel par Liotard; parlant de son _petit Cochin_ (Charles Cochin, le dessinateur), des tableaux de Joseph Vernet, de la folie du peintre La Tour. Elle appelle M. de Vendières _frérot_ ou _Monseigneur de Marcassin_, en déclinant le nom en latin et se décerne à elle-même le petit nom de _Reinette_. Reinette, cela ne veut-il point dire _petite reine_, ô marquise? Toujours est-il que ces trente-neuf lettres mises en vente, formant ensemble une soixantaine de pages, composent une piquante, alerte et charmante chronique du temps passé, et que madame de Pompadour s’y montre fort aimable et très-attirante (voyez le Catalogue de cette vente rédigé par M. Gabriel Charavay). C’est tout ce qui reste de cette précieuse collection du cabinet d’un amateur où figuraient aussi Louise de la Fayette, la duchesse de la Châtre, Marie de Hautefort, la princesse de Conti, la duchesse de Porsmouth, etc., etc.:—une Académie de femmes, le Décaméron de l’histoire.

[3] Voir notre travail sur _Camille Desmoulins, Lucile Desmoulins et les Dantonistes_ (1 vol. in-8, chez Plon, 1872).

[4] Adroite flatterie: Madame Putiphar avoit alors quarante-deux ans.

End of Project Gutenberg's Madame Putiphar, vol 1 e 2, by Petrus Borel