Part 30
Dès que les bains et le vin vieux eurent remis un peu de vie et de sève sous son écorce desséchée, Patrick, rassemblant ses forces bien modiques encore, s’appliqua à rédiger le mémoire que souhaitoit M. de Malesherbes; et aussitôt qu’il l’eut achevé M. de Rougemont se chargea avec empressement de le faire parvenir.—Patrick avoit pensé, avec assez de raison, que sa mise en liberté suivroit de près l’envoi de son factum. Il comptoit dessus; c’étoit chose promise, sûre, immanquable. Ses chaînes entre ses serres, il battoit de l’aile pour essayer son vol. Il bouillonnoit, il aspiroit, il appeloit; hors du bord, penché à la mer, les bras nus, il étoit prêt à lever l’ancre au premier signal. Mais les heures, biches légères pour l’homme de plaisir, tortues paresseuses et pesantes pour l’âme en peine! s’écouloient; mais les semaines, qui rampoient lentement comme des chars embourbés, s’entassoient, et la voix qui devoit venir crier à travers les barreaux: Levez-vous et soyez libre! ne retentissoit point.—Ce silence devenant de plus en plus inexplicable, et voulant à tout prix sortir de cet état d’attente qui le tuoit, Patrick se résolut à la fin d’écrire à son bienfaiteur, et il lui adressa cette lettre brève, mais superbe, mais bien propre à le faire ressouvenir, si tant est que M. de Malesherbes eût oublié.—«Monseigneur,—Le prisonnier à qui dans votre miséricorde vous avez bien voulu donner un Christ, le simulacre le plus saint, attend de vous la chose la plus sainte, la liberté.»
Cette démarche fut un coup frappé à la porte d’une maison déserte: personne ne parut à la fenêtre et ne répondit. Le silence qui régnoit devant, régna après. L’écheveau ne se démêloit point, et le temps passoit toujours; chaque jour amenoit plus de désespérance dans l’espoir de Patrick. L’édifice de son bonheur prochain, lézardé de toutes parts, tomboit pierre à pierre. Patrick, qui avoit compté sur les doigts de rose de la liberté, les délices que la liberté alloit lui rendre, se reprenant, les décomptoit tristement sur les doigts de bronze du Destin.
Quelque cruelle que fût cette inquiétude dans laquelle il vécut, durant plusieurs mois, si c’étoit vivre, elle n’arriva que trop tôt à son terme. Un changement violent opéré dans le régime salutaire dont il jouissoit depuis la visite de M. de Malesherbes, vint tout-à-coup l’éclairer sur son sort. Révolté des nouveaux traitements qu’on s’apprêtoit à lui faire subir, ayant fait porter son indignation aux pieds de M. le lieutenant pour le Roi, celui-ci, levant enfin le masque, lui avoit répondu:—Perdez, s’il vous plaît, je vous en prie, tout espoir d’être jamais libre. M. de Malesherbes n’est plus au ministère, et vous êtes mon ennemi; je vous tiens; pas de plainte; la fosse où vous devriez être n’est pas comblée.
M. de Malesherbes, pour suivre Turgot dans sa retraite, venoit effectivement de se démettre de son département, malgré les instances de son Roi; mais qu’il l’eût fait sans avoir ordonné la mise en liberté de Patrick, c’est ce qui sera toujours inadmissible. Il se peut, comme quelques-uns l’affirment, que durant sa trop courte administration, de douce mémoire, surchargé de travaux et d’affaires, à travers mille devoirs et mille préoccupations, embarrassé dans la foule de détenus qu’il vida des bastilles, M. de Malesherbes ait oublié quelques infortunés dans les cachots, dont sa vertu auroit dû briser les fers; mais que Patrick ait été de ce nombre,—impossible! Patrick, sur qui sa charité s’étoit arrêtée d’une façon particulière; Patrick à qui sa bonté paternelle avoit fait avec empressement et complaisance un don si saint, si précieux. Non, cela, dis-je, n’est pas possible! Non, M. le chevalier de Rougemont dut tromper M. de Malesherbes comme le pensa Patrick, et comme il nous faut bien le penser avec lui. A coup sûr ce méchant dut retenir entre ses mains le mémoire et la lettre de son prisonnier; à coup sûr il dut recevoir l’ordre de son élargissement, auquel il désobéit. Cet homme féroce, ce stupide forfante qui gardoit dans son cœur, si toutefois il en avoit, une haine implacable pour Patrick, surtout en mémoire de Fitz-Harris, n’avoit pu sans doute se faire un seul instant à l’idée de perdre la proie dans les chairs de laquelle ses ongles entroient chaque jour avec une hideuse et nouvelle volupté.
Jusques alors l’esprit élevé de Patrick s’étoit maintenu dans sa force. Son âme étoit demeurée belle, noble, judicieuse; son corps seul avoit fléchi sous le malheur, et subi d’attristantes détériorations; mais ce dernier assaut le vainquit. Sa raison en fut profondément ébranlée. Sa sagesse s’égara et se fêla du haut en bas comme un crystal qui reçoit un choc; et, dérogeant à son essence native, sa nature douce et distinguée dégénéra. Tombé dans le dégoût profond de toutes choses, il commença dès lors, peu à peu, à manquer à la culture de soi-même, aux soins quotidiens qu’on se doit; triste symptôme!—Lui qui, dans la souffrance, s’étoit toujours montré avare de plaintes et de pleurs, laissoit voir sans cesse une larme arrêtée sur la rive de sa paupière, ou dans le creux de sa joue décharnée et livide.—Prosterné devant son épitaphe, que Fitz-Harris autrefois avoit gravée, comme on sait, sur la muraille, la bouche accollée à son crucifix, il passoit régulièrement toutes les heures de sa longue journée. Où l’automne l’avoit laissé, le printemps le retrouvoit.—Neuf des plus belles années qui soient comptées à l’homme, il les dépensa ainsi, sur ce gril, en proie à une douleur monotone, déchiré dans touts les sens par les vexations obséquieuses d’un geôlier infatigable et cruel. Ces neuf années qui se déroulèrent si lentement pour Patrick, dont chaque jour fut une coupe amère à vider, nous allons d’un seul pas les franchir.—Qui donc trouveroit en soi assez de courage pour suivre crise à crise une telle agonie?
Enfin, par une nuit d’hiver, le 27 février 1784, si je suis bien servi par ma mémoire, les triples portes de son cachot s’ouvrirent précipitamment, et M. de Rougemont paraissant avec un flambeau au poing, s’écria:—Levez-vous, prisonnier, et suivez-moi; vous êtes libre! Dans la cour un carrosse attendoit portière ouverte; M. de Rougemont le pria de vouloir bien y monter.—C’est beaucoup trop de tendresse, monsieur, lui dit alors Patrick, en souriant: je n’espérois pas, je l’avoue, de m’en aller en carrosse à la liberté, il eût suffi, monsieur, d’ouvrir ce guichet et de baisser le pont. Comme il obéissoit à cet ordre, deux personnages qui se trouvoient déjà placés dans la voiture se reculèrent à son aspect avec un geste d’effroi et de pitié; hérissé de barbe et de chevelure, pâle, blême, décharné, les lueurs blafardes et les ombres foncées de la nuit lui donnoient la physionomie et la transparence d’un spectre. Deux autres personnages, de mines communes, s’étant aussi embarqués à sa suite, la portière se ferma et les chevaux se mirent en marche. Lorsque les deux hommes qui s’étoient reculés à la vue de Patrick eurent repris leur assurance, ils lui adressèrent quelques questions avec politesse. Quelles étoient-elles, ces questions? et qu’y répondit-il, je l’ignore; mais il est à croire toutefois qu’elles touchoient à sa misère; car, après qu’il eut parlé quelques instants, ils lui prirent la main l’un et l’autre et la lui serrèrent cordialement. Une commisération sincère et douce ne se trouve guère que dans les cœurs où le malheur habite, ou par où le malheur a passé: ces deux personnages, qui, oubliant leur propre infortune, s’étoient si fort émus du sort de Patrick, étoient eux-mêmes des prisonniers comme lui, qui comme lui venoient d’être retirés du Donjon; l’un des deux, celui aux vêtements modestes, n’étoit qu’un gentilhomme toulousain, le comte de Solages, arrêté sous le ministère Amelot, et à la requête de son père, pour dérangement de conduite, pour quelques folies de jeunesse; mais l’autre—c’étoit une des gloires de la France,—un martyr qui n’arriva à son calvaire qu’après avoir été tour-à-tour enfermé au château de Chaufour, au château de Saumur, à la Conciergerie, au château de Miolans, deux fois à Pierre-Encise, exilé à la Coste, incarcéré à Vincennes, puis, au temps où nous sommes, transféré à la Bastille.
On s’obstine à vouloir faire honneur à la haute sagesse de Napoléon de l’emprisonnement, dans la maison des fous, de cet homme célèbre entre les célèbres; c’est écrit, c’est dit; mais on en a menti; mais on ment; mais c’est faux! Non, cette cruauté n’est pas l’ouvrage du bon sens imaginatif de Napoléon. Au mois de juin 1789, cet homme, à la suite d’une scène burlesque qu’il avoit eue avec l’état-major de la Bastille, avoit déjà été conduit au couvent de Charenton, d’où il étoit sorti durant les troubles révolutionnaires, en vertu d’un décret qui ne le concernoit point; et on l’y avoit déjà réintégré que Buonaparte n’étoit pas seulement encore empereur en herbe.—C’eût été mal d’ailleurs de la part de l’empereur corse d’accommoder ainsi un empereur romain.
Ce que j’entends par cette gloire de la France, s’il faut le dire, c’étoit l’illustre auteur d’un livre contre lequel vous criez touts à l’infamie, et que vous avez touts dans votre poche, je vous en demande bien pardon, cher lecteur; c’étoit, dis-je, très-haut et très-puissant seigneur, monsieur le comte de Sade, dont les fils dégénérés portent aujourd’hui parmi nous un front noble et fier, un front noble et pur.
La plus grande partie des bagages déposés sur une espèce de charrette qui suivoit le carrosse appartenoient à ce gentilhomme, qui, joignant à ses goûts impériaux un goût impérieux pour les vêtements splendides, possédoit une garde-robe qui se composoit bien, sans mentir, sans exagération, de plus de deux cents habits galonnés ou chargés de broderies,—que nous aurons bientôt le triste avantage de voir figurer dans une sanglante mascarade.
Le carrosse rouloit lentement et toujours dans la même direction. L’épaisseur de cette nuit de février ne permettoit guère à nos prisonniers de se reconnoître; cependant tout les portoit à croire qu’ils s’approchoient de Paris. Enfin, après plusieurs qui-vive qui retentirent dans le silence, quelques sourds bruissements, quelques bruits de ferrement et de porte, le carrosse s’arrêta court et s’ouvrit; les deux mines basses et taciturnes qui avoient été du voyage descendirent immédiatement, et, faisant leur fonction d’exempts de police, elles invitèrent nos trois prisonniers à les suivre. Un groupe d’officiers et de sergents de garde, l’épée au côté, et des geôliers armés de flambeaux et de clefs, qui se tenoient à quelques pas de la portière, se saisirent de Patrick comme il quittoit le marche-pied.—A cet attentat, comprenant toute la trahison, Patrick promena un œil hagard sur les hautes murailles qui l’environnoient, et, reconnoissant tout-à-coup la cour intérieure de la Bastille, que, vingt-un ans auparavant, joyeux, il avoit traversée pour porter à Fitz-Harris les lettres de grâce qu’il venoit d’arracher à la haine de la Putiphar, il poussa un cri terrible et tomba le front sur le pavé.
Éclairé surtout, assure-t-on, par le livre des lettres de cachets de Mirabeau, sur les abus et le régime exécrable de la prison de Vincennes, le nouveau ministre de Paris, M. le baron de Breteuil, venoit d’en ordonner l’évacuation.—Commandance du Château, Lieutenance du Donjon, M. Paulmi d’Argenson, avec son capitaine et ses trente hommes de garde, M. le chevalier de Rougemont, avec ses guichetiers et ses bénéfices, tout fut rasé et balayé en un clin-d’œil; et, à quelque temps de là, après qu’on en eut dispersé touts les prisonniers dans divers châteaux forts, après que l’intraitable Prévôt de Beaumont qui se refusoit à subir une nouvelle translation, eut capitulé et ouvert de bon cœur son cachot dont on avoit fait en vain le siége, cette Tour fameuse et redoutable, demeure d’une longue suite de rois, prison d’État pendant une longue suite de siècles, devint l’humble théâtre d’une boulangerie qui fournissoit à Paris du pain à un sou meilleur marché les quatre livres; et où l’on eût pu faire, pour peu qu’on eût fouillé le sol, du pain sans froment, comme au temps de la ligue; du pain de farine d’ossements.
XXI.
DONNEZ-MOI votre main, seigneur lecteur; donnez-moi votre main si jolie encore sous son gant parfumé, ma belle dame, et remontons ensemble le sentier rapide qui ondoie et va s’attacher comme un ruban sur l’épaule de la colline. Déjà les chiens de garde grondent à notre approche; déjà leurs aboiements se répandent et retentissent. Voici la grille du menil d’Évêquemont; sonnons sans peur.—Suivez-moi.
* * * * *
Vengeance atteignoit sa seizième année. Développé magnifiquement par une jeunesse féodale, et maintenu en dehors de cette souillure humaine qu’on appelle éducation, il avoit déjà la taille et la prestance d’un homme; mais quelque chose de svelte, de candide et de fin qui tenoit tout à la fois, si j’osois dire, de la fleur et de la vierge. Harmonieux et placide comme une statue antique, ont eût dit un jeune athlète grec amène et suave, un chevalier normand dont la grâce ne s’est point encore enroidie sous l’armure. Il se livroit toujours avec ardeur à l’art du cheval et de la chasse; cependant Déborah, sa douce mère, commençoit à étendre sa royauté chaque jour davantage sur les sentiments de son cœur. Il demeuroit plus volontiers auprès d’elle; il paroissoit attacher plus de prix à sa compagnie, la rechercher souvent et s’y plaire. Le brusque et fier écuyer se faisoit à ses côtés un ange de douceur; un page amoureux n’eût pas été d’une prévenance plus jolie et plus attentive. L’âme à cet âge s’amende et s’ouvre à l’approche d’un sens, d’une passion qu’elle ignore et qui bientôt va l’envahir; elle s’emplit de tendresse; elle se vêt de velours pour qu’on la caresse; elle se fait des mains de velours pour mieux caresser.—Les femmes ne sont d’abord pour le jeune homme, dans ses premières années, qu’une vaste et douce prairie d’herbe pareille et uniforme; mais à mesure qu’il avance dans l’allée de saules de la vie, cette prairie s’émaille, se diapre, s’individualise, et de mieux en mieux il discerne parmi le foin veule et fourré les fleurs élégantes qui çà et là le dominent, ou celles qui, plus modestes, se cachent et qu’il étouffe. Les regards du jeune homme s’arrêtent alors pour la première fois; pour la première fois il remarque sa mère, ses sœurs, les amies de ses sœurs et sa nourrice; alors ce n’est plus seulement sa mère qu’il aime, c’est une femme divine; un vase d’onyx rempli des plus suaves essences; ses sœurs se révèlent à leur tour pleines de charmes, de qualités et de grâces; dans les amies de ses sœurs il en compte plusieurs qui sont belles, belles à vous troubler; et sa vieille nourrice lui apparoît toute chargée de beaux vestiges qui donnent des regrets.
L’affection si distinguée et si tendre de son fils eût été pour Déborah une source de consolation bien douce, si la plus vive inquiétude n’eût troublé la limpidité de cette source. Une tristesse profonde, que surtout depuis un an Vengeance portoit peinte sur son jeune front, et qui devenoit de plus en plus sombre, alarmoit son amour. Il paroissoit sans cesse occupé tout bas d’une pensée secrète qui l’isoloit. Quelquefois il demeuroit silencieux et froid à ses côtés; quelquefois il recevoit ses baisers comme une idole insensible, ou tout-à-coup, semblant écarter d’un geste une image fâcheuse, il la pressoit tendrement sur son cœur; et lui donnoit dans son effusion les noms et les caresses les plus tendres. Déborah le questionnoit-elle sur son air rêveur, sur la cause de sa mélancolie, il répondoit nonchalamment:—Je n’ai rien, ma mère, que voulez-vous que j’aie, moi? Je n’ai pas de chagrin; je ne suis qu’un enfant frivole.
Les peines cachées ont une raison plus cachée encore, que l’esprit le plus fin sait rarement pénétrer. Déborah attribuoit à la vie retirée et monotone du château, l’ennui qu’elle remarquoit en Vengeance et qui l’affligeoit. Afin d’y porter d’une main sûre un prompt remède, elle résolut donc dans sa sagesse de l’engager à entreprendre, avec Icolm-Kill, quelque long et beau voyage sous le ciel de l’Europe le plus chéri; et elle ne balança pas à lui en faire la proposition. Tant que ce voyage fut un projet, une chose lointaine, Vengeance parut s’y prêter avec assez de déférence; mais enfin Déborah ayant pris sur elle de fixer le jour du départ et donné des ordres pour qu’on hâtât les préparatifs, Vengeance, après avoir long-temps lutté avec lui-même, vaincu par ses propres efforts, vint la trouver un après-midi dans sa chambre, et là, dans un trouble à fendre le cœur, il lui dit:—Croyez-moi, ma mère, ce n’est pas l’ennui qui me ronge!... Je n’ai que faire de passer les Alpes ou les Pyrénées! Ne m’éloignez pas de vous, ma mère, vous me feriez mourir! J’aurois sans doute, peut-être pour ma perte, pu conserver encore au fond de mon sein le mal que j’y nourris; mais votre décision me pousse à bout; je n’y tiens plus! Il faut à tout prix que je sorte de mon affreuse condition!—Ma mère, je vous aime! vous savez combien je vous aime! eh pourtant je vais vous faire du mal! je vais vous plonger plus d’un trait dans le cœur, moi, qui ne voudrois être que votre bouclier; car malheur, opprobre au fils qui n’est pas le rempart des flancs qui le portèrent! Moi, à peine sorti des langes de l’enfance, moi, éclos sous vos baisers, moi, grandi sous vos ailes; moi, qui vous dois tant de veilles et tant d’amour, qui ne devrois approcher de vous qu’avec un front timide, un regard caressant, le cœur satisfait et plein de reconnoissance; les mains jointes par vénération; je vais me dresser contre vous, et vous tourmenter comme feroit un méchant ou un juge. O ma mère!... pourtant je vous aime! pourtant je ne voudrois être pour vous qu’un sujet de gloire et de joie. Pardonnez-moi, ma mère!...—Je sais peu de chose; j’ai lu peu de livres, mais j’ai remarqué davantage, mais j’ai pensé beaucoup. J’ai porté mes regards partout dans la nature. Je suis remonté à la source, à l’origine des êtres et des choses. Je me suis penché sur chaque nid. Je suis entré dans l’étable et dans la bergerie. Je me suis introduit dans les familles; j’ai écouté; et j’ai vu que tout dans le monde avoit un père, excepté moi! Cette injustice m’a navré. J’ai cherché à en pénétrer le mystère. Je me suis creusé l’esprit; j’ai souffert; je souffre; mais pour moi, comme aux premiers jours du réveil de mon intelligence, rien ne s’est expliqué. Voici, ma mère, la cause de cet ennui qui m’accable, et vous comprenez bien que ce n’est pas un voyage qui m’en peut guérir. Pourquoi suis-je ainsi maltraité par le sort? En quoi suis-je donc indigne que je reçoive moins du sort que la plus abjecte créature. Où est mon père? où est-il? et quel est-il? Je vous en supplie, ma bonne mère, parlez-m’en! montrez-le-moi! Cette ignorance dans laquelle je suis me trouble; ce vide que j’apperçois à votre côté m’effraye!—Ne le presserai-je donc jamais dans mes bras, cet homme qui comme vous doit être si bon, si noble, si beau, si plein d’amour, et pour qui je dois être un objet si précieux et si cher?—Quoi! il est un homme sous le ciel qui m’a donné ce qu’un homme peut donner de plus grand, la vie! qui m’a donné son sang, dont le sang coule dans mes veines, et passe par mon cœur! Eh! cet homme! eh! ce bienfaiteur! je ne le connois pas! eh! je ne suis pas à ses pieds! Parlez sans crainte, ma mère, vous n’y perdrez rien; je ne partagerai pas en deux parts ma tendresse; une même piété vous confondra touts les deux!—Autour de moi, je n’ai vu que choses obscures et douteuses, rien qui pût me mettre sur la voie: je me suis demandé: Suis-je orphelin? Mon père est-il mort? S’il est mort, d’où vient qu’il ne nous reste rien de lui? où donc est son sceau? où donc est son épée? S’il est mort, et que la tombe de la pelouse soit sa tombe, d’où vient qu’elle n’a pas d’épitaphe, qu’elle porte un écusson voilé, et qu’elle ne contient pas d’ossements? Poussière de mon père, avez-vous donc été dispersée par les vents!... S’il est mort, et que vous soyez veuve, d’où vient que vous n’en avez que le deuil, et non pas le titre? Si mon père est mort,—le père de mon père, sa mère, votre père et votre mère sont-ils donc morts aussi? Êtes-vous une étoile tombée du ciel qui dans sa chute a brisé le fil qui la menoit, que sur cette terre où je vois bien que tout est lié, pas un lien ne vous lie?...—Oh! que je suis coupable et cruel! Ingrat que je suis, de porter une main lourde et si hardie sur la plus sainte douleur et la plus inviolable! Ma mère, ne pleurez pas; vos larmes tombent sur mon cœur et le brûlent comme du feu!... Ici la vérité n’est pas ce qui se montre: on a jeté sur elle un voile épais. Il y a derrière nous un passé qui se cache à touts les yeux, mais dont tout révèle l’existence. O ma mère! de grâce, j’implore cela de votre amour, ne me tenez pas plus long-temps dans cette sombre perplexité! Pourquoi me taire qui vous êtes? qui je suis? où je vais, d’où je sors? Suis-je donc si indigne de cette confidence? Je suis tout jeune encore, il est vrai, mais je suis grave; mais vous m’avez fait une âme solide; le poids et le prix des choses me sont connus; je n’abuserai pas du secret que vous me confierez, ma mère, si tant est qu’il y a un secret au fond de tout cela! O ma mère! dites-moi, soyez bonne, si j’ai mon père; si je l’ai vu, si je dois le revoir; si vous l’aimez, s’il faut que je l’aime? Oh! ne me cachez pas où il est, sa retraite, son exil ou son refuge! Je serois si joyeux, si heureux de voir cet homme, de lui baiser les mains et de lui dire:—Bonjour, mon père.—Mais si le destin a voulu qu’il nous fût enlevé, qu’il soit arraché à votre amour, et que je sois privé du sien, oh! conduisez-moi vers son urne, et je l’arroserai de mes larmes! Oh! dites-moi son nom, qui est le mien, que je le bénisse! dites-moi sa vie, que je marche sur ses traces! dites-moi ses vertus que je m’efforce à les imiter! De grâce, ma mère, ou mon père, ou son urne, et son épée!...