Part 29
Les expressions me manquent; la parole n’a pas assez de ressource et de souplesse; je ne sais que dire, je ne sais quel signe employer pour dépeindre la stupeur profonde dans laquelle Patrick retomba, lorsqu’après ces insultantes funérailles il se retrouva seul dans le puisard. Si la perte d’une âme qui nous est chère, au milieu du mouvement, des soins et du fracas du monde nous porte un coup terrible et laisse à nos côtés un vide que rien ne sauroit combler, quel vide ne doit pas faire autour du captif, de quelle mortelle horreur ne doit pas le cerner la perte de la seule âme sa compagne, de la seule âme qui partage le froid de son abyme. Si Patrick n’eût été soutenu par la pensée de Déborah, par une lointaine espérance, il auroit sans doute succombé sous sa douleur; peut-être même que cette pensée n’eût pas suffi pour défendre de la mort ce qu’il y avoit en lui de périssable, s’il fût demeuré plus long-temps dans ce cachot. Mais au bout de quelques heures, dix ou douze heures, je pense, une voix étrangère, inconnue, vint frapper tout-à-coup son oreille. La voûte s’étoit ouverte sans qu’il s’en fût apperçu, tant il étoit absorbé, et la voix disoit:—Quoi! dans ce trou, au fond de ces ténèbres, il y a un être vivant, une créature de Dieu? Lâche abomination!... Je ne sais pas quelle a pu être la faute de cet homme qui est là dans ce gouffre; mais ce que je sais, monsieur le lieutenant, c’est qu’il ne faut pas se faire criminel envers le criminel; qu’il ne faut pas punir le crime par un châtiment pire que le crime, par un crime sans fin, surtout, et sans profit, et que ne demandent ni la loi, ni le Roi, ni mon Roi, qui est le vôtre, monsieur le lieutenant. A ces réflexions simples et austères qui rabrouoient un peu le chevalier de Rougemont, M. le chevalier, empêché dans sa confusion, sans doute, ne souffla mot. Mais la même voix, après un moment de silence, ayant ordonné qu’on plaçât une échelle, et demandé des flambeaux, qu’on l’éclairât, craignant sans doute que son prisonnier, s’il étoit visité, ne l’accusât, monsieur le lieutenant recouvra soudain son éloquence accoutumée, et se prit à dire d’un ton de candeur, le Pharisien!—De grâce, monseigneur, je vous conjure, je me mets à vos pieds, ne descendez pas dans cette loge, c’est un fou furieux, farouche, inabordable, qui l’habite; il iroit de vos jours; cet homme a des heures terribles. De grâce monseigneur!... Mais, sans paroître faire aucun compte de cette insinuation perfide, la même personne étrangère répondit:—Bien, bien, monsieur, des flambeaux, qu’on m’éclaire! j’en jugerai par moi-même. N’oublions jamais, monsieur, que l’insensé et le méchant sont, avant tout, des malheureux dignes de notre sollicitude: nous devons à l’un nos soins, à l’autre notre pitié. Dieu ne met au monde que des hommes; c’est le monde, monsieur, qui engendre les méchants et les fous. Les méchants et les fous sont son œuvre, sont notre œuvre, monsieur le lieutenant.
Quand l’étranger eut descendu l’échelle et posé les deux pieds sur la croûte noire du sol, il porta ses yeux sur la croûte grise et luisante des murailles et de la voûte; il regarda autour de lui, il laissa tomber son regard, et l’arrêta long-temps sur Patrick, spectre aux cheveux et à la barbe sauvages, aux muscles affaissés et mal cachés sous quelques restes de haillons, qui demeuroit là dans la plus morne immobilité; et, après avoir fait bien des efforts visibles pour rallier son cœur qui se fendoit devant ce spectacle, devant tant de souffrances, de misère et d’abjection, il put enfin trouver assez de calme pour dire, avec un accent plein d’encouragement qui eût gagné la créature la plus farouche:—Ne craignez rien, prisonnier, je ne viens point pour vous faire du mal; je viens pour vous consoler, si je puis, et vous ôter à l’horreur de ce cachot. A ce geste d’une bienveillance marquée, Patrick se leva et s’inclina respectueusement. Ce charitable étranger étoit habillé de noir; une épée d’acier étinceloit à son côté. Son air de visage étoit doux et noble, sa bouche gracieuse: son front beau et pur déceloit un cœur sans limon et sans remords. La limpidité de son regard proclamoit la limpidité de son âme. Tandis que Patrick l’admiroit, il poursuivit:—Votre malheur est grand, monsieur, et me pénètre de douleur, et surpasse à coup sûr votre faute?—Mes malheurs, en effet, monsieur, sont inouis, lui répondit tristement Patrick, mais je suis sans reproches devant Dieu, devant la loi, devant ma conscience. Avoir plu et déplu à une adulteresse, voilà mon crime, qui fut celui de Joseph, et qui, comme lui, m’a fait jeter dans une prison où je suis condamné à mourir.—Il ne faut pas vous désespérer ainsi, monsieur; il n’y a de condamnés que ceux que Dieu condamne. Dieu souvent se plaît à abaisser son serviteur, pour le mieux élever. Joseph sortit de sa prison pour régner sur l’Égypte. Depuis combien d’années êtes-vous céans?—Ce fut le 2 septembre 1763 que je fus amené dans ce Donjon; et depuis le mois de septembre ou de décembre 1773 j’habite cette fosse.—Quoi! depuis vingt et un mois on vous retient dans cette abyme? O mon pauvre jeune homme! il faut vraiment que Dieu vous réserve pour quelque grande chose, que sa main vous ait soutenu, pour que, sous le faix de tant de maux, vous n’ayez pas succombé.—Je n’ai pas succombé encore, moi; mais, monsieur, j’avois un ami, un frère, un compagnon d’infortune et de captivité, qui, exténué, tué par le désespoir, a rendu l’âme sous cette voûte. Son cadavre, il y a peu d’heures, étoit encore là étendu. Oh! que n’êtes-vous descendu plus tôt dans ce puisard! C’étoit un brave et bon jeune homme. La terre l’a perdu, le ciel l’a gagné. O Fitz-Harris! ô mon ami! tout pour toi fut cruel, ta vie, ta mort, ton destin!... L’étranger, remué jusque dans ses entrailles, prenant alors la main de Patrick, la lui serra affectueusement. Patrick, dans une émotion non moins vive, se mit à genoux, et reprit:—Ce qui se passe dans votre cœur se trahit; vos yeux sont mouillés de larmes. Je ne sais pas qui vous êtes, monsieur; mais je vois bien que vous êtes un honnête homme; souffrez que je me prosterne à vos pieds.—Non, relevez-vous, mon bon ami, lui dit l’étranger, et suivez-moi. Sortons au plus vite de cet air empoisonné; venez, vous serez libre; venez, je suis la clef qui ouvre et qui ferme la porte de la liberté.—Vous êtes, monsieur, je le vois bien, vous dis-je, reprit encore Patrick, avec une émotion toujours croissante, un messager du ciel envoyé de Dieu; j’accepte volontiers ce que vous daignez me rendre, non pour moi-même, mais à cause d’une femme, objet de tout mon culte et de tout mon amour; mais cette liberté que je perdis avec un compagnon, et que seul je vais recouvrer, sera toujours pour moi bien sombre et pleine de deuil.
Quand l’étranger fut ressorti de la citerne, il prit par la main Patrick, qui l’avoit suivi, et dit à M. de Rougemont:—Monsieur le lieutenant, je vous présente un jeune homme dont je m’honorerois d’être l’ami, plein de raison et de réserve, et d’une dignité qui m’édifie. C’est mal à vous, monsieur le lieutenant, d’avoir cherché à me tromper. Vous êtes, monsieur le lieutenant un officier cruel; tant pis! vous ne serez jamais le beau-cousin de notre jeune Roi. Faites conduire monsieur, s’il vous plaît, dans une chambre du Donjon, et que les soins les plus attentifs lui soient prodigués sur-le-champ. En achevant ces dernières paroles, l’étranger s’éloignoit avec empressement et modestie pour se soustraire aux marques d’une touchante reconnoissance que Patrick lui donnoit.
Mais quel étoit donc cet étranger à la voix douce et puissante, et que tant de respects semblent entourer? C’étoit.... Eh bien, oui! cet homme, dont la main s’appliqua à détacher tant de fers, horrible destinée! vienne le temps, et lui-même à son tour sera chargé de chaînes qui ne seront pas détachées. Vienne le temps, et sa tête blanchie roulera sur l’échafaud! Cet homme..., inclinons-nous; vice, égoïsme, indifférence, rentrez dans votre honte! cet homme, c’étoit la vertu, c’étoit Chrétien-Guillaume Lamoignon de Malesherbes, ministre de Paris, et plus tard—dernier conseil de Louis XVI.
Patrick avoit été conduit dans la chambre octogone, où il avoit passé tant d’années de souffrance avec Fitz-Harris, et il étoit assis tristement, essayant de se réchauffer aux rayons d’un feu énorme, quand M. d’Albert, le nouveau lieutenant-général de Police, se présenta avec affabilité et lui dit:—M. de Malesherbes n’a point voulu, monsieur, quitter le Donjon sans vous donner, par ma bouche, un dernier mot de courage. Soyez tranquille, avant peu vous serez libre. M. le ministre attend de votre déférence que vous voudrez bien lui adresser prochainement un mémoire circonstancié de votre captivité et de ses causes. En outre, à ce mémoire, il vous en prie, vous serez assez bon pour joindre une liste de la somme d’argent et des effets que vous jugerez vous être nécessaires pour reparoître convenablement dans le monde: ce sera pour M. le ministre un vrai plaisir que d’y pourvoir.
Patrick s’inclina gracieusement pour témoigner de sa gratitude, et répondit, après avoir paru réfléchir un instant:—Ce mémoire que M. le ministre daigne me demander, bien qu’il me fende le cœur de redescendre dans ma pensée et d’y remuer l’amas de mes infortunes, je le ferai selon son désir. Mais, qu’il me soit permis, monsieur, de m’abstenir d’y joindre aucune liste; je n’ai besoin de rien. La liberté me suffira. Il parut encore réfléchir quelques instants; puis il reprit:—Cependant, monsieur, tant de bonté m’encourage, que je me donnerai la hardiesse d’implorer humblement de M. de Malesherbes une chose qui, dans mon affliction, m’a bien fait faute, dont la vue m’aidera à supporter les dernières heures que je dois passer encore dans ce cachot, et qu’en sa mémoire je garderai toujours saintement—UN CRUCIFIX.
LIVRE SEPTIÈME.
XIX.
ADOSSÉ contre un bois, accoudé entre deux bois, le manoir de Déborah étoit posé comme une couronne crénelée sur le front d’une colline rapide, et se mirant amoureusement dans un méandre de la Seine, ce qu’il me semble, si j’ai bonne mémoire, que j’ai déjà dit. Un large fossé passoit par-devant et se replioit sur lui-même, à chaque extrémité, comme l’ornement d’une frise grecque, pour embrasser à droite le logis des gardes, à gauche les écuries et le chenil. Un ponceau de pierre l’enjamboit avec son arche vis-à-vis d’une magnifique grille ouvragée au marteau, et dont les ailes de fer, pareilles aux ailes membraneuses de Satan, étoient scellées dans les flancs de deux énormes piliers de briques qui supportoient sur leur tailloir des figures de sangliers terribles, à la gueule béante, à l’œil hors de l’orbite, aux soies hérissées. Une longue allée de sable découverte, entre des parterres géométriques, conduisoit à la demeure seigneuriale, dont le perron étaloit, avec grâce, son parquet de dalles, et ses degrés, chargés d’urnes à fleurs, et sembloit dire à l’étranger de l’air le plus aimable:—Montez, venez, entrez; soyez le bien-venu, soyez notre hôte. Toutefois l’étranger, avant que d’arriver à la bienveillance de ce perron, avoit à subir de rudes épreuves; et qui n’eût été gent de courage ne l’eût jamais atteint. La longue avenue de sable étoit garnie, sur ses deux rives, de dix en dix pas d’élégantes petites cabanes d’où s’élançoient, au bruit de la marche la plus légère, des chiens enchaînés, d’un volume formidable, qui ne laissoient qu’un passage étroit entre leurs dents acérées, entre leurs aboiements effroyables.
Ce séjour isolé, esseulé, éloigné, ceint tout à l’entour de la solitude la plus vraie, étoit dans un si bel état de conservation et d’une disposition si heureuse, répondant si bien au rêve de Déborah, qu’en en prenant possession, elle n’avoit pas eu à y déranger une syllabe. Seulement, sous l’abri d’un arbre résineux, dont la ramure horizontale s’ouvroit comme une ombrelle au centre de la vaste pelouse, qui, s’enclavant de toutes parts dans les bois, dérouloit le velours de son tapis vert au pied de la façade intérieure, fidèle à sa douleur et à son espoir, elle avoit fait élever à grand frais, sur un caveau souterrain, un magnifique sarcophage de marbre blanc, à la mémoire de Patrick, et destiné à recevoir sa dépouille terrestre, si jamais, selon ses vœux, le Ciel permettoit qu’enfin elle la recouvrât. Ce sépulchre, dont l’écusson étoit voilé et le cartouche muet, éternellement agenouillé comme un pénitent sous le poids du remords; immobile, impassible, inaltérable au milieu des variations et des renouvellements sans nombre et plein de charmes de la nature, produisoit un effet d’art superbe; et, répandant autour de lui le parfum d’une grande tristesse, il faisoit planer et veiller sur la solitude de ces lieux la pensée uniforme qui habitoit l’âme si grave de Déborah.
Dans les premiers temps de sa retraite au désert, notre sombre châtelaine avoit envoyé Icolm-Kill à son castel de Limerick pour y décrocher les peintures précieuses que son grand-père lui avoit religieusement léguées, et les faire passer en France, ainsi que sa bibliothèque italienne, dont il a été question autrefois, je ne sais plus au juste dans quel ancien argument de cette triste épopée; et, profitant de l’absence de cet homme, elle avoit amené de Paris quelques artistes et quelques artisans qu’elle avoit occupés à des travaux secrets, dans une pièce située à l’extrémité de son appartement, contiguë avec sa chambre à coucher, fermée comme un coffre-fort, dans laquelle personne au monde qu’elle ne pénétroit, et dans laquelle, pour obéir à la loi de ce poème, nous-mêmes nous ne pénétrerons pas encore.
Il y avoit déjà plusieurs années que Déborah menoit une vie calme et solitaire dans ce nid d’aigle, suspendu au ciel et couvert du mystère des bois. Son cœur, où l’affection et l’enthousiasme n’étoient pas encore desséchés, s’étoit passionné pour ces lieux pleins de séduction et d’empire. La nature agreste, cette amie discrète, généreuse, caressante, y mêloit son parfum et sa rosée à l’amertume de son fiel, au sang qui couloit de sa plaie; et je ne nierai pas qu’au fond de sa mélancolie, quelque sombre et quelque opaque qu’elle fût, un rayon de bonheur n’essayât une pâle et craintive lueur, au feu de laquelle son âme transie se réchauffoit.
Déborah portoit rarement ses pas au-delà des limites de son domaine, encore son pied dénouoit-il plus volontiers les réseaux du lierre jonchant le sol du bocage qu’il ne fouloit la fleur de la prairie promise à la faulx: lorsque des besoins, quelque affaire indispensable l’appeloient à la ville, à Meulan, à Saint-Germain, à Paris, elle s’y rendoit au fond de son carrosse et, pour échapper aux regards, enfermée sous un voile épais. Ce n’étoit pas qu’elle redoutât beaucoup l’œil louche et rancunier de la police; c’étoit plutôt par un sentiment de mépris et d’aversion pour ce monde qu’elle avoit repoussé, et dont elle aimoit à se garer comme d’une bête venimeuse. Hors les domestiques et les gents de son service, personne ne l’approchoit, personne n’étoit reçu au château. La paix extraordinaire au sein de laquelle se replioit, dédaigneuse de ce que la foule recherche, une jeune femme inconnue, étrangère, d’une beauté aussi extraordinaire que sa règle, comblée des dons de la terre et du ciel, faite pour jeter autant d’éclat, de bruit, de retentissement qu’elle répandoit de silence, n’avoit pas été, comme on le pense bien, sans susciter un intérêt général de curiosité, d’étonnement, d’admiration; chez quelques-uns même un intérêt coupable. Chacun avoit cherché à sa manière, selon l’étendue de ses ressources, à percer le brouillard, à écarter de ses mains la haie compacte, pour tâcher de voir par-dessus. Les interprétations les plus inimaginables et les conjectures les plus folles furent produites et goûtées. Long-temps touts les brillants gentilshommes des fiefs d’alentour avoient mis leurs soins et leur gloire à tenter de s’ouvrir un accès auprès de la mystérieuse comtesse de Barrymore, mais, quoiqu’ils eussent provoqué maintes fois les incidents les plus romanesques, pas un n’en étoit venu seulement à dépasser le saut-de-loup de la porte.
Comme Déborah, pour les mânes de Patrick, alloit toujours vêtue de deuil, les paysans l’appeloient la déesse noire, et plus volontiers encore la bonne dame noire. Les hommes des champs ne sont pas flatteurs: elle étoit bien acquise cette épithète de bonne. En effet, la bonté de Déborah, comme un arbre immense et ployant sous les fruits, abritoit sous ses rameaux toutes les cabanes d’alentour; en effet sa bonté se partageoit comme un pain et sembloit se multiplier sous la lame qui faisoit la part de chacun. Elle savoit habilement se faire livrer le secret de chaque souffrance, et, tandis qu’elle restoit fidèle à sa solitude, sa charité les mains pleines s’en alloit de seuil en seuil. Là elle se penchoit au chevet du malade; ici elle rallumoit le four du pauvre; là elle atteloit la charrue du laboureur, qui pleuroit ses bœufs morts sur le sillon, ou retrempoit la hache et les forces du bûcheron ébréchées aux pieds des chênes.
Pour ce qui étoit de l’administration du château, de ses terres et de ses bois, Déborah s’abandonnoit entièrement à Icolm-Kill. Ses soucis, elle les réservoit pour un objet plus saint et plus digne, pour son fils, pour Vengeance, sur qui elle répandoit incessamment le vase intarissable de ses soins, pour qui elle eût voulu effeuiller toutes ses heures.—Derrière les premiers halliers du parc, il y avoit une source qui sortoit d’une pierre et couloit sous un fourré de cresson. Ce lieu étoit plein de repos et de charme. Dans ses moments de loisir Déborah aimoit à venir s’y asseoir. Vengeance jouoit dans les hautes herbes; elle, elle lisoit, ou se laissoit aller au désordre d’une rêverie. Chaque jour aussi, sans y manquer, elle faisoit d’assez longues absences; elle disparoissoit au fond de son appartement dans la pièce secrète où nous ne pouvons la suivre; et souvent aussi elle y passoit une partie de ses soirées et de ses nuits.
Le scion se faisoit l’image fidèle de l’arbre abattu. La beauté encore enfantine de Vengeance rappeloit de plus en plus la beauté virile de Patrick, et promettoit de l’égaler. Quant à son caractère, il sembloit formé d’un heureux mélange. Aux qualités généreuses et solides de son père, s’étoient jointes la résolution, la hardiesse, la spontanéité de Déborah. Nourri dans la plus grande liberté, laissé à toute sa fougue, sans chaîne, sans collier, sans mors, sans joug, sans devoir, sans étude, sans rien qui pesât sur lui, sans rien qui l’opprimât ou le réprimât, il grandissoit sauvage, irrégulier, volontaire. Rien au monde de ce qui pouvoit développer chez lui la vigueur, la force, la fierté n’étoit considéré avec indifférence. Déborah pensoit que l’homme n’a besoin que de deux choses, d’une santé de fer et d’un haut sentiment de l’honneur. L’éducation de Vengeance étoit donc toute militaire: des rhéteurs l’eussent trouvée barbare. Icolm-Kill, l’ancien factieux, l’ancien pirate, son gouverneur en titre, lui enseignoit à monter à cheval, à tirer le pistolet, à nager, à ramer, à manier l’espadon, à faire des armes; les gardes lui montroient à se servir du fusil, à chasser au tir, à chasser à courre, à sonner de la trompe, en un mot tout ce qui concerne le bel art de la chasse; et pour endurcir son corps à la fatigue souvent ils l’emmenoient avec eux battre les bois. Vengeance apportoit une disposition rare à touts ces exercices; il s’y adonnoit de toutes ses forces et y réussissoit à ravir. Ces habitudes turbulentes qu’on lui donnoit, ces goûts ardents qu’on lui inspiroit ajoutoient encore à sa pétulance, à son audace, à son courage naturel: il étoit devenu indomptable. La vive affection qu’il vouoit à sa mère ne suffisoit plus pour l’enchaîner à ses côtés. Le salon ne l’avoit pas souvent sous son lambris. Sans cesse en action, sans cesse dans le tumulte, c’étoit bien le plus inexorable des démons; c’étoit un diable! Pas de ravage, pas d’exploit qu’il n’imaginât! Il se battoit avec ses chiens, et prenoit leur chenil d’assaut; il chassoit au sanglier avec les porcs de la basse-cour; il brûloit la cervelle aux carpes de la pièce d’eau; il cueilloit les fruits du verger à coups d’arquebuse. A toutes ces algarades, qui eussent désolé tant d’autres pauvres femmes, Déborah applaudissoit tout bas; c’étoit son œuvre; elle en étoit fière. Déborah ne vouloit pas que son fils fût un clerc précoce, mais un lionceau; non pas un marjolet, mais un brave. Comme il devoit avoir à vivre avec les hommes, elle le prémunissoit contre eux;—il se pouvoit d’ailleurs qu’il eût un jour son père à venger, et un père ne se venge pas avec une fleur de rhétorique.
XX.
NEUF jours après sa sortie du puisard, Patrick reçut le crucifix qu’il avoit demandé. Le Christ étoit d’argent; la croix étoit d’ébène et garnie d’orfévrerie; tout au bas se lisoit, gravé, le nom de M. de Lamoignon de Malesherbes. Patrick, acceptant ce signe avec reconnoissance, l’approcha de ses lèvres, et se livra aux émotions d’une joie douce, intérieure, presque exempte de tristesse, appuyée qu’elle étoit sur une espérance certaine. L’homme puissant, généreux, qui l’avoit tiré avec tant de zèle de sa basse-fosse, qui s’étoit prêté si gracieusement à un simple désir, ne pouvoit manquer à une promesse formelle. Aussi Patrick voyoit-il la liberté à sa porte. Sans cesse il prêtoit l’oreille; au moindre bruit il l’entendoit frapper.—Cependant l’impitoyable M. de Rougemont, avec une complaisance invraisemblable de sa part, s’attachoit à faire prodiguer à son prisonnier, selon l’ordre de M. de Malesherbes, les soins les plus délicats. On eût dit son cœur tout-à-coup ouvert à l’humanité. Mais il y avoit dans cette conduite nouvelle une sorte d’affectation et de parade qui, assurément, aux yeux de quelqu’un moins intéressé que Patrick à prendre ce fourbe au sérieux, eût pu le faire paroître d’une foi douteuse.—Dans le dépit on goûte une sorte de satisfaction à faire plus qu’il n’est nécessaire. Nous voulons accorder plus qu’on ne nous demande; nous nous plaisons à dépasser les bornes. Condamnez un enfant qui porte son plein tablier de fruits, à en offrir un seul contre son gré, il vous les jettera touts à la face.
Patrick vit alors reparoître autour de lui tout ce dont on l’avoit dépouillé; depuis ce qui lui avoit été ôté à son arrivée au Donjon jusques aux confiscations de M. le dernier lieutenant. La bague surannée que sir Francis Meadowbanks avoit donnée en mourant à sa fille Debby, que Déborah avoit confié à Patrick en signe d’alliance, et que la Putiphar n’avoit pu desceller de son lieu, étincela de nouveau à son doigt avec orgueil! Ce fut pour lui une satisfaction bien douce que de recouvrer tant de vieux amis perdus, dont le souvenir de plusieurs même alloit s’effaçant de jour en jour de sa mémoire; mais son cœur saigna aussi, et il lui resta des regrets bien amers: les joyaux et les parures de Déborah ne se retrouvèrent pas dans la valise. M. le chevalier de Rougemont déclaroit ignorer ce que c’étoit devenu; mais il mentoit par sa gorge, le voleur!