Madame Putiphar, vol 1 e 2

Part 28

Chapter 283,497 wordsPublic domain

Afin de mieux échapper au ressentiment de la Cour et de la Police, dans le cas où son évasion de Sainte-Marguerite auroit été ébruitée, Déborah se déguisa sous le nom irlandois de Barrymore; mais Icolm-Kill, qui, à la Forteresse, avait joué le rôle d’un prétendu lord Cunnyngham, pour se rendre parfaitement méconnoissable, n’eut simplement qu’à ôter son masque. Ce ne fut pas sans effroi que notre jeune infortunée reprit la route de Paris; cependant elle approcha ses lèvres avec courage de ce vase rempli pour elle d’amertume, et le vida à longs traits; car il y a dans la douleur une volupté mystérieuse dont le malheureux est avide; car la souffrance est savoureuse comme le bonheur. Ce ne fut pas non plus sans trouble qu’elle revit la rue de Verneuil, si placide, si gentilhomme, où, dans la solitude, elle avoit habité avec Patrick et goûté quelques moments d’une félicité bien rare. Elle ne posa le pied qu’en frémissant sur le pavé de cette rue; il lui sembloit encore couvert du sang de son ami. La scène nocturne du meurtre de Patrick, comme une sombre tapisserie, vint alors se dérouler devant ses yeux: elle entendoit distinctement le choc des épées.—Depuis son absence l’hôtel Saint-Papoul avoit été tellement défiguré à l’extérieur, que Déborah hésita long-temps avant que de le reconnoître et d’oser entrer. La maison avoit changé de maître et de destination, et le nouveau concierge lui donna pour certain que M. Goudouly, après avoir vendu tout ce qu’il possédoit à Paris, s’étoit retiré dans son pays, dans le Béarn, il y avoit déjà plusieurs années. Voilà pourquoi, sans doute, cela paroîtroit s’expliquer assez bien aujourd’hui, toutes les lettres que Patrick avoit adressées à ce brave vieillard, dans les derniers temps de la lieutenance de M. de Guyonnet, étoient toutes demeurées sans réponse, à son grand crève-cœur. Sa première démarche n’étoit pas heureuse; c’étoit un assez fâcheux pronostic; Déborah n’en prit que de trop vives alarmes. Elle avoit beaucoup espéré apprendre de M. Goudouly quelque chose sur le sort de Patrick; sinon quelque chose de bien positif, quelque chose au moins qui eût pu la mettre sur la voie et la guider dans ses douloureuses recherches. La perte des objets qui lors de son rapt étoient restés dans son appartement à la discrétion de son hôte, mais que cet hôte fidèle, comme nous l’avons vu en son lieu, avoit recueillis dans une valise et envoyés avec empressement au Donjon, lui causa aussi un grand chagrin. Aux chiffons, aux bijoux elle tenoit peu: donner une larme à ces choses-là eût été indigne d’elle; ce qu’elle regrettoit, ce qu’elle regretta amèrement, long-temps, toujours, c’étoient quelques billets de Patrick, quelques stances que, tout jeune homme, il avoit rhythmées pour elle; c’étoient quelques fadaises dont il lui avoit fait hommage; c’étoient quelques babioles qu’elle lui avoit offertes en présent; c’étoient quelques livres favoris, à lui ou à elle, excellents de soi, et excellents aussi pour les souvenirs qu’ils éveilloient, précieux comme l’or pour les ramilles, les feuilles de rose, les fleurs de violette séchées et conservées entre chaque page comme entre les pages d’un herbier. C’étoit surtout, c’étoit par-dessus tout l’épée de Patrick, cette épée qu’il avoit trempée dans le sang de ses assassins, et qui avoit été retrouvée à la porte de l’hôtel. Elle eût été si glorieuse de la voir suspendue au côté de Vengeance adulte, de la voir étinceler dans la main de Vengeance devenu homme!

L’absence de M. Goudouly laissoit Déborah dans une grande perplexité; et que faire pour sortir de cette inquiétude dont son âme étoit si lasse? Où creuser pour trouver le filon qui pourroit conduire à la mine? à quelle porte heurter? Le coup avoit été frappé dans l’ombre par des hommes aux gages de gents ayant tout pouvoir, et qui avoient dû faire disparoître jusqu’à la moindre trace de leur forfait; pas une tache de sang n’avoit dû rester empreinte sur la poussière du chemin détourné conduisant à la fosse où l’on avoit dû jeter le cadavre de Patrick. A tout hazard Icolm-Kill écrivit très-humblement à M. le lieutenant-général de police pour lui demander s’il n’avoit pas eu connoissance d’un attentat commis le 2 septembre 1763, sur la personne d’un jeune Irlandois nommé Patrick Whyte ou Fitz-Whyte, servant dans la première compagnie des mousquetaires du Roi; et dans le cas où cette affaire ne lui seroit pas inconnue, s’il ne seroit pas possible par ses soins de recouvrer le corps de cet infortuné, que sa famille souhaitoit de faire exhumer et transporter au pays de ses pères. M. le lieutenant-général de la Police du Royaume répondit à cette requête, ou plutôt fit répondre par ses Bureaux, qu’il n’avoit eu vent d’aucun fait semblable, et que c’étoit avec regret, le cafard! qu’il se voyoit dans l’impossibilité de rien faire pour la consolation d’une famille au chagrin de laquelle il prenoit sincèrement part. Cette réponse ne causa pas une grande surprise à Déborah; elle s’y attendoit ou à quelque chose de semblable; logiquement il devoit en être ainsi: les loups se sont-ils jamais dévorés entre eux?

Icolm-Kill, opiniâtre, et que rien ne démontoit, prit encore sur lui de faire une autre tentative. Il se présenta avec hardiesse chez M. de Villepastour comme un oncle de Patrick, débarqué nouvellement, et chargé par sa famille laissée dans une grande inquiétude, de s’enquérir à tout prix de son sort. M. le marquis mordit parfaitement à la grappe. Il avoua, faisant le bon prince, que Patrick étoit un charmant jeune homme qu’il avoit beaucoup aimé, mais qu’il ignoroit absolument ce qu’il étoit devenu; que depuis qu’il avoit été dans la pénible nécessité de le renvoyer de sa Compagnie, c’est-à-dire des gardes gentilshommes de sa Majesté, il n’en avoit plus eu de nouvelles, non plus que de la jeune personne irlandoise qui l’avoit suivi en France. M. de Gave, marquis de Villepastour, mentoit. M. le marquis en savoit plus long, beaucoup plus long qu’il ne cherchoit à s’en donner l’air: cela est évident pour touts ceux qui ont suivi pas à pas cette tragédie; cela n’étoit pas aussi évident pour Icolm-Kill, mais cela ne le satisfaisoit guère; volontiers il auroit souffleté le bélître; mais comme il tenoit à sonder son homme jusqu’au bout, prêtant le flanc de son mieux, il poursuivit avec candeur:—Cette jeune Irlandoise, du moins me l’a-t-on assuré, dit-il, est détenue pour quelque raison secrète dans une prison d’État; et pour ce qui est de Patrick, un bruit vague et venant on ne sait de quelle source porteroit à croire qu’il a été assassiné un soir comme il sortoit de son hôtellerie.—Assassiné! reprit M. de Villepastour, non, je ne le pense pas: ce n’est pas que j’en sache rien, ce n’est qu’un sentiment qui m’est personnel. Assassiné, dites-vous; et par qui?—De lâches spadassins salariés par de hauts personnages auxquels il avoit eu le malheur de déplaire ont fait le coup; du moins on a cette idée, monsieur le marquis.—Cette histoire, mon cher monsieur, est peu vraisemblable; en tout cas, à votre place je m’adresserois à M. le lieutenant-général de Police. Cette affaire est de son département, il lui seroit facile de vous faire donner satisfaction. M. le lieutenant-général doit connoître au fond et au clair le sort de M. votre neveu, cela est plus que présumable: voyez-le.—Icolm-Kill ne vit pas M. le lieutenant-général de Police, mais il lui fit parvenir une seconde lettre polie, flatteuse, pressante, suppliante, déchirante; et en réponse il reçut ceci:—«Monsieur, vous auriez dû vous en tenir à votre première demande, après la lettre que je m’étois donné l’honneur de vous faire; vous auriez dû sentir que toute insistance ne pouvoit qu’être fâcheuse. Que je connoisse ou non quel a pu être le sort de M. votre neveu, j’ai dit ce qu’il étoit de mon devoir de vous dire. Veuillez bien comprendre, s’il vous plaît, que ma charge est de faire exécuter les ordres du Roi, et non pas de divulguer les actes de son autorité suprême.»

Il fut parfaitement évident pour Déborah que ces deux hommes avoient dans leur main le secret qu’elle cherchoit, et qu’ils fermoient le poing; mais comme elle savoit au juste ce que valoient ces deux cœurs sans pitié et sans remords, elle comprit aussi qu’il falloit s’en tenir là. Ce n’est pas qu’elle eût perdu toute espérance d’obtenir un jour, tôt ou tard, quelque certitude; seulement elle attendit plus de l’efficacité du temps, du hazard ou de la Providence que de ses propres efforts. Elle avoit quitté l’Irlande dans l’intention de se fixer en France; l’ignorance dans laquelle elle demeuroit confinée touchant le sort de Patrick la confirma dans cette disposition; mais elle étoit dans la plus vive impatience de sortir de Paris, à qui elle gardoit une franche et profonde rancune. Elle y souffroit. Paris pesoit de tout son poids sur elle; il lui sembloit qu’on n’y respiroit que le souffle empoisonné de la convoitise et de la haine. Pas un visage qui ne lui parût une enseigne de prostitution, de bassesse et de lâcheté. Cependant elle ne pouvoit non plus s’en éloigner beaucoup: il étoit nécessaire qu’elle demeurât à portée de saisir le moindre bruit public, le moindre vent qui pourroit la conduire sur quelques traces.

Après avoir parcouru tout le territoire riche, varié, cossu et plein de hardes qui environne Paris, la grande mêlée d’hommes et de pierres; après avoir fouillé dans touts les coins les plus perdus de ce territoire, pour y surprendre quelque retraite belle, solitaire, ignorée, et visité touts les manoirs, touts les ménils, toutes les habitations un peu seigneuriales, libres, vides, délaissées ou infidèles et prêtes à se vendre au premier écu d’or reluisant, elle fit rencontre d’un assez beau pavillon ayant appartenu à un magnifique traitant dont la fortune venoit de s’ébouler, et situé très-heureusement, très-pittoresquement sur le sommet d’un coteau se mirant dans un méandre de la Seine, entre Triel et Évêquemont. Séduite par la position, la majesté, la solitude de cette demeure, Déborah ne balança pas à en faire l’importante acquisition, et elle s’y retira avec joie pour vivre dans son deuil et dans l’amour de son fils, pour se consacrer toute entière à l’éducation de Vengeance.

XVIII.

MA tâche est triste; mais puisque je me suis engagé à dire ces malheurs, je l’accomplirai. Je m’étois cru l’esprit plus fort, le cœur plus dur ou plus indifférent; j’avois cru pouvoir toucher à ces infortunes et en sculpter le long bas-relief avec le calme de l’artisan qui façonne une tombe; combien je me suis abusé! A mesure que j’avance dans cette vallée de larmes, mon pied soulève un tourbillon de mélancolie qui s’attache à mon âme comme la poussière s’attache au manteau du voyageur. Pas un outrage dont j’aie donné le spectacle, qui n’ait allumé en moi une colère véritable; pas une souffrance que j’aie peinte qui ne m’ait coûté des pleurs. Courage, ô ma muse! encore quelques pages, et toutes ces belles douleurs ramassées par toi avec un soin si religieux, toutes ces belles douleurs jusqu’à ce jour ignorées du monde, étouffées, perdues, comme de petites herbes sous les gerbes de faits éclatants et sans nombre qui jonchent le sol de l’histoire, auront trouvé leur dénouement et revêtu une forme qui ne leur permettra plus de mourir, de mourir dans la mémoire des hommes.

Devant le corps inanimé de Fitz-Harris, Patrick demeura anéanti. Ce qui se passoit en lui étoit trop profond et trop intérieur pour que rien en transpirât. De long-temps il ne donna pas une seule manifestation. Non, il étoit là immobile et muet. Le coup l’avoit percé de part en part. La douleur, comme le clou de Sisara, le tenoit adapté au sol. C’étoient deux cadavres en présence: l’un tout-à-fait froid, l’autre se refroidissant; l’un glacé par le désespoir, l’autre glacé par la mort.

Quand le porte-clefs vint comme de coutume apporter le morceau de pain de ses prisonniers, le bruit qu’il fit en ouvrant la trappe rendit tout-à-coup Patrick à l’existence. Il se souleva, et d’une voix déchirante jeta ces mots vers la voûte:—Mon frère est mort!...

Cette visite, en obligeant Patrick à rompre le beau silence que gardoit sa douleur, ouvrit une issue à son oppression: de profonds soupirs s’exhalèrent de sa poitrine gonflée; jusque là il étoit demeuré l’œil sec, et il se prit à fondre en larmes.

—O mon frère! s’écria-t-il alors, pourquoi m’as-tu abandonné? Après une aussi longue et aussi étroite communauté, ne devions-nous pas mourir ensemble? Pourquoi me laisses-tu seul dans cet abyme? Ne t’aimois-je pas assez, n’avois-je pas assez de tendresse pour toi?...

Mais non, que dis-je? tu as bien fait de mourir, ô mon frère! la mort a mis fin à tes souffrances. On a souvent tort de naître; on n’a jamais tort de mourir. Naître pour en venir là, en venir là après être né, à quoi bon?... La vie, qu’est-ce donc après tout pour la plupart, sinon une longue suite, une longue multiplicité de douleurs, entre deux énigmes, entre l’énigme de la naissance et l’énigme de la mort?

Va, tu as bien fait de mourir, tu as bien fait de te dissoudre, ô mon frère! Quand, rendu à la liberté et au monde, tu eusses passé quelques heures de plus sur cette terre, qu’y aurois-tu acquis? N’avois-tu pas déjà épuisé toutes les moins pires choses humaines? N’avois-tu pas eu un berceau et le zèle d’une mère? N’avois-tu pas traversé l’enfance qui jouit sans arrière-pensée? N’avois-tu pas eu un premier amour? N’avois-tu pas eu vingt ans? Ce qui te restoit à connoître, ce n’étoit plus que des fripperies; ce qui te restoit à subir, ce n’étoit plus que des décrépitudes. Tu as bien fait de mourir, ô mon frère!

Mais je suis ton aîné, et j’aurois dû te précéder dans le chemin de la mort. Pourquoi, plutôt que toi, la mort m’a-t-elle épargné?... Oh! n’en sois pas jaloux, mon frère! Dieu, sans doute, a sur moi quelque secret dessein qu’il n’auroit su accomplir sur toi. Toi, tu pouvois mourir, tu n’étois pas lié; tu ne laisses rien derrière toi; mais moi, j’ai dans quelque coin perdu du monde une femme qui m’appelle, et qui a besoin de mon secours, et un fils, sans doute, qui a besoin que je secoure sa mère; et Dieu, qui sait? a peut-être la pensée de me rendre à eux, qui ont besoin de moi, et de les rendre à moi, qui ai tant besoin d’eux.—Si c’est là ton dessein, ô mon Dieu, béni soit-il? Tu sais combien je suis résigné! Quelle que soit ta volonté sur moi, qu’elle s’accomplisse, je me prosterne.... Mais si je ne dois jamais les revoir, et si je dois, comme mon frère, mourir dans ce puisard, je ne te demande qu’une grâce, ô mon Dieu! de m’envoyer comme à mon frère, durant ma dernière heure, d’ineffables illusions, de m’envoyer la mort au milieu d’un délire.

Patrick, en proie aux angoisses les plus cruelles, s’attendoit de minute en minute à voir descendre un fossoyeur pour enlever le corps de son ami; mais personne ne paroissoit; et bien qu’il redoutât beaucoup l’instant de cette suprême séparation, où son compagnon s’éloigneroit sans pitié et sans retour, et le laisseroit abymé dans une morne solitude, cependant il l’appeloit de touts ses vœux. La nature a des lois de destruction et de décomposition inexorables pour le plus bel être comme pour l’objet le plus aimé; et Fitz-Harris étoit mort dans un si mauvais état, et ce puits étoit si malsain, que Patrick n’osoit plus, disons plus juste, ne pouvoit déjà plus l’embrasser, ne pouvoit déjà plus poser ses lèvres sur son front.

Après le même intervalle de temps qui s’écouloit d’ordinaire entre chaque apparition du porte-clefs, la trappe se soulevant enfin, Patrick s’avança incontinent sous l’ouverture, et s’écria avec indignation:—Monsieur le porte-clefs, ne vous ai-je pas dit que mon frère est mort? A quoi songe donc M. le lieutenant pour le Roi? Rappelez-lui, s’il vous plaît, qu’il est envers les hommes des derniers devoirs.

Mais, cette fois encore, sans daigner laisser tomber une seule parole, le porte-clefs se retira.

Abymé dans les pensées les plus amères, l’esprit brisé sous la roue de la réflexion, et le corps affaissé par une longue veille (depuis que Dieu avoit rappelé Fitz-Harris, il n’avoit pas fermé ses yeux remplis de larmes), Patrick s’assoupit enfin. Sur l’aile d’une rêverie, le sommeil l’aborda si doucement, qu’il ne put s’en défendre. Au fond de toute mélancolie il y a toujours quelques drachmes d’opium.

Ce sommeil duroit encore lorsqu’un des hommes du Donjon penché à l’ouverture de la voûte, et qui glissoit une échelle, enjoignit à Patrick de monter le corps de son ami. Ébloui par la lueur répandue dans le caveau et surpris par cette brusque arrivée, cependant Patrick se leva aussitôt et s’excusa sur cet ordre, en prétextant son état d’extrême foiblesse. Mais la même injonction ayant été répétée d’un ton plus brutal encore, et quelqu’un ayant ajouté avec un accent de raillerie:—Après tout, si monsieur ne veut pas se séparer de ce cadavre, les volontés et les goûts sont libres. Patrick, non pour obéir à cette insolence, mais pour les mânes de son ami, rassemblant toutes ses forces, chargea courageusement sur ses épaules le corps de Fitz-Harris et se mit à monter, je devrois dire à se traîner le long de l’échelle. Écrasé sous le poids, n’ayant qu’une main disponible, l’autre soutenant et retenant le cadavre, peu s’en fallut plusieurs fois qu’il ne se renversât et ne fît une horrible chute. Le plus cruel, c’est qu’il n’avoit point de chaussure; de sorte que chaque fois qu’il s’appuyoit sur un échelon, cela lui scioit la plante des pieds et lui causoit une douleur excessive. Lorsqu’il eut gagné le caveau supérieur, il apperçut à quelque distance les porte-clefs et M. le lieutenant pour le Roi au Donjon, qui touts quatre se tenoient ainsi à l’écart, pour échapper sans doute à l’air putride qu’exhaloit le trou d’extraction. Les trois valets portoient chacun un falot. Quant à M. le lieutenant, il ne portoit rien; il étoit simplement coiffé d’un serre-tête et entortillé dans les ramages d’une robe de chambre non moins spacieuse que ridicule.

Sans lui donner le temps de reprendre un peu courage, ces quatre misérables se mirent en peloton, et entraînèrent au milieu d’eux Patrick, qui ployoit sous sa sainte charge.

Après avoir monté plusieurs vis, traversé plusieurs caves, plusieurs salles, plusieurs couloirs, plusieurs galeries, ils pénétrèrent dans un jardin, le jardin du Donjon. Le long du mur un trou assez profond avoit été pratiqué dans la terre. Quand Patrick y eut été conduit, il comprit de suite que c’étoit là, et déposa tout au bord son fardeau. Sous le poids qui l’accabloit, il avoit tant employé d’efforts durant cette longue marche à travers ces sombres détours, qu’une sueur froide couloit de son front à grosses gouttes, et que ses jambes fléchissoient. L’imagination pourroit-elle concevoir un spectacle plus lugubre, une scène plus propre à glacer d’effroi? De touts côtés de grandes murailles noires emprisonnant des ténèbres et du silence; des hommes d’un sinistre aspect, avec des figures pleines d’ombre; un personnage odieux dans une robe longue, comme un homme de Palais; trois lanternes jetant quelques lueurs sourdes et n’éclairant que par-dessous le feuillage appauvri de quelques arbres; un trou en terre, puis un cadavre immobile porté par un cadavre mobile couvert de cheveux et de haillons.

Ayant posé leurs falots le long de la muraille, et s’étant saisi chacun d’une bêche, les trois porte-clefs poussèrent le corps de Fitz-Harris dans la fosse, et déjà ils avoient jeté sur lui plusieurs pelletées de terre, lorsque, à cette vue, retrouvant quelque force, Patrick se releva, et avec un geste terrible leur commanda d’arrêter. Puis, s’approchant lentement de M. le lieutenant pour le Roi, qui, les mains sur le dos et son bonnet de nuit sur la tête, regardoit faire:—Au nom du ciel! monsieur, lui dit-il avec la noblesse qui accompagnoit toujours ses moindres expressions, ce n’est pas ainsi que s’enterrent les hommes! La haine la plus cruelle s’arrête ordinairement où le néant commence; mais la vôtre, qui passe toutes bornes, à ce qu’il paroît, passe aussi le seuil de la tombe. Ce n’étoit donc pas assez, monsieur, d’avoir lâchement assassiné mon frère et de l’avoir laissé mourir sans les secours de l’art et de la religion?... Allons, qu’on le porte à la chapelle et qu’on appelle un aumônier!...

A ce coup de hache, M. le chevalier de Rougemont répondit avec perfidie qu’il n’y avoit point au Donjon de prêtres à l’usage des religionnaires; mais Patrick lui ayant humblement représenté qu’ils étoient Irlandois et catholiques:—Assez, jeune homme, lui répliqua-t-il impudemment, je ne dois compte de ma conduite qu’à sa Majesté.

M. le chevalier savoit parfaitement que ses prisonniers n’étoient ni Anglois ni anglicans, et la raison qu’il avoit paru vouloir donner n’étoit que pour tenir lieu d’une plus véritable qu’il n’avoit pas voulu mettre en avant. M. le chevalier, qui devoit à chien et à chat, au dedans et au dehors du Donjon, à ses fournisseurs, à son boucher, à ses porte-clefs, à ses garçons de cuisine, devoit aussi au curé de la Sainte-Chapelle les honoraires de plusieurs inhumations; et ce dernier, ne pouvant arracher un sou de ce fripon, venoit, poussé à bout, de l’attaquer en justice.—Ce fut là pourquoi, ce que Patrick ignora toujours, Fitz-Harris fut enterré sans prêtre et sans obsèques, comme un chien.