Part 23
Sur les murs de la chambre de pierre octogone qu’habitoient nos deux compagnons, le nom du comte de Thunn se trouvoit écrit plusieurs fois, comme on sait. Ce comte de Thunn étoit un seigneur d’une ancienne noblesse de l’empire, qui de but en blanc fut jeté au Donjon parce qu’il étoit l’ami d’un ennemi du lieutenant-général de police. La comtesse son épouse fut elle-même traînée à la Bastille pour avoir sollicité avec instance sa liberté; et son fils, qui servoit alors le Roi dans l’armée d’Italie, pour avoir réclamé l’élargissement de sa famille, fut à son tour mis à Vincennes, où il n’eut pas la satisfaction de voir son père: on lui cacha qu’il étoit près de lui. Au bout de onze années de détention, le comte de Thunn mourut, sans savoir non plus que son fils languissoit dans le même donjon, et celui-ci n’eut pas même la triste consolation d’embrasser son père expirant. Un jour M. de Guyonnet, à la sollicitation de Patrick, je crois, vint à parler de cet intéressant malheur. A peine avoit-il achevé son récit que Fitz-Harris, qui avoit paru vivement affecté, surtout des dernières circonstances, se leva et s’écria avec l’accent de la colère:—Savez-vous, M. de Guyonnet, que c’est une chose abominable que cela? On conçoit le mal fait dans un but, dans un but même criminel; on conçoit le mal profitable; on conçoit que pour le détrousser on égorge un homme qui passe; on conçoit que le Caraïbe rôtisse son prisonnier et le mange, on conçoit qu’on écorche son ennemi pour faire de sa peau une selle: cela est bien, cela est sage; mais ce qui révolte, c’est le mal fait par bon plaisir, c’est le mal insignifiant, c’est le mal que rien ne réclame; ce sont les petites cruautés de toutes les heures, les petites barbaries raffinées, les atrocités mignonnes qu’on pratique dans les bastilles! Quand la société a mis l’être nuisible hors d’état de lui nuire, l’action de la société doit s’arrêter; et si elle a parfois le droit, comme elle se l’arroge, d’ôter la vie, son bourreau doit avoir une lame forte qui tranche vite et court, et non point une épingle!... Une prison c’est une tombe, c’est un asyle de mort, c’est un asyle sacré dont les murs ne doivent point prêter l’oreille à la colère, dont la garde ne doit point prêter main-forte à la haine. Le père et le fils sont prisonniers dans la même forteresse, leurs fosses sont contiguës; cacher au père que les gémissements qu’il entend dans la muraille sont les gémissements de son fils, cacher au fils que les chaînes qui passent et repassent sur la voûte sont traînées par son père; quand leur sort est commun, les laisser sur leur sort dans une ignorance réciproque et cruelle! sous le faix de onze années de désespoir, le vieillard succombe... ne point les réunir dans un même cachot, pour qu’au moins le père expire dans les bras de son fils, pour qu’au moins le fils recueille le dernier soupir de son père; abomination!... Eh! qui demandoit cela? Étoit-ce le Roi, étoit-ce la Loi? La Loi ne sauroit enjoindre d’aussi basses coquineries. Mon Dieu! qu’est-ce que cela auroit donc fait que le père eût pressé la main de son fils, que le fils eût baisé les cheveux blancs de son père? A qui donc importoit cette lente et cruelle barbarie? Qui donc en avoit dicté le programme?... A cette chose sans nom, cette chose exécrable; qu’est-ce que le royaume gagnoit donc en lumières, en paix, en grandeur, en opulence? Où donc étoit la morale de cette opiniâtre atrocité?... Oh! c’est un fait horrible!... Malheureux comte de Thunn!...
Mais, Saints-du-Ciel! j’y songe; puisqu’il en est ainsi, qui me dit que ma vieille mère n’est pas derrière cette muraille, n’est pas sous cette voûte; ma vieille mère, qui m’appelle, qui prie et qui pleure, qui se meurt peut-être! Ah! pitié! pitié!... La mort plutôt!... Brisez-moi la poitrine, ouvrez-moi le cœur; j’ai là un sanglot qui m’étouffe.... Mais, que dis-je? Ah! pardon, pardon, mon esprit est égaré; pardon, M. de Guyonnet; vous, vous êtes bon, vous êtes un homme; non, non, ma mère n’est pas là, n’est-ce pas? ma vieille mère n’est pas là, vous me l’auriez dit. Sa majesté le lieutenant-général de police et le Roi ne l’ont pas plongée dans cette caverne pour avoir imploré la miséricorde de leur cœur de pierre; le Roi n’a pas dressé le menu de mon supplice, et n’a pas dit: La mère ne verra pas le fils, le fils ne verra pas la mère.
Après tout, n’est-il pas curieux, sinon exécrable, que certains hommes, quand la fantaisie leur en prend, puissent accommoder ainsi leurs semblables, et n’est-elle pas bien faite la société où de pareilles infamies se commettent sous le couvert du Roi et dans la ruelle de la Loi? Là, soyez franc, M. de Guyonnet, comment trouvez-vous ce royaume?... Oh! la Loi ici n’est pas de fer; c’est un gâteau de cire qui s’alonge, s’accourcit, se roule, se déroule, se ploie et se plie, et prend à chaque instant mille formes nouvelles sous le pouce du Roi ou des compères du Roi. La Loi ici c’est une courtisanne qui fait la pluie et le beau temps. La Loi..., mais, que dis-je? il n’y a plus de Loi: il y a long-temps que la Loi est défigurée. D’abord elle étoit pure, elle étoit juste, comme tout ce qui vient de Dieu ou du peuple; mais la monarchie a surpris sa chasteté; mais la monarchie l’a subornée; mais la monarchie l’a habitée; et de cet inceste est sortie une race de fils de la main gauche, une couvée de bâtards qui se sont substitués à leur mère après l’avoir étouffée. Eh! voilà la hideuse pullulée qui nous régit? voilà au nom de qui l’on nous taille et l’on nous rogne!... La Justice autrefois vigilante fermière, faisant valoir la Loi au profit du peuple, aujourd’hui sourde, hébétée, somnolente, mange, dans l’écuelle du Roi, le plus pur du sang de ses sujets, auxquels, au lieu de pain de pur froment, elle ne livre plus qu’un pain de pavots et d’ivroie, qu’un pain amer qui donne des vertiges....—Je vous étonne, M. de Guyonnet; ces paroles de colère vous semblent étranges dans ma bouche; il est vrai, autrefois j’étois incapable d’une idée qui ne fût pas frivole, mais la prison m’a mis plus de plomb dans la tête; le malheur a consumé ma jeunesse et m’a ridé le cœur. Tout ce qui s’est accompli sur moi et autour de moi m’a donné à penser. J’étois heureux, j’étois bon: la souffrance m’a aigri; je sens là que je change; je sens là que je deviens méchant.
Ainsi le comte de Thunn, parce qu’il étoit l’ami d’un homme vertueux, M. de Brurauté, qui ne l’étoit pas d’un M. d’Argenson, un valet dont le Roi remplissoit les poches de blancs-seings, est traîné au Donjon; ainsi sa compagne, arrachée des bras de sa fille, est jetée à la Bastille; ainsi son fils est chargé de chaînes; après onze années de captivité dans un cachot contigu au cachot de son fils, ainsi le vieux comte de Thunn meurt seul, abandonné comme une bête hydrophobe.... Eh! c’est là tout!... On plonge une famille dans la désolation; on tue le chef, on écartèle chaque membre.... Eh! c’est là tout?.... Les hommes en gardent ou en perdent mémoire; l’histoire le tait ou le consigne; eh! c’est là tout?... C’est un fait passé avec d’autres faits passés.... Eh! c’est là tout? eh! tout est dit?...—Non, non ce n’est pas tout! non, non, tout n’est pas dit! c’est impossible, ce seroit trop inique, ce seroit trop atroce. Patience! l’ouvrier recevra son salaire. Après l’affront, la vengeance! Croyez-moi, le drame qui se joue aura un dénouement! Prions Dieu qu’il ne soit pas terrible!...
Hélas! tandis que je m’apitoye sur des mânes, infortuné comte de Thunn! tandis que je pleure sur ton sort, j’oublie le mien, non moins affreux. Au fait: eh! pourquoi suis-je ici? Quel est mon crime? Des gents de police qui font métier de faire des coupables, ont dit que j’avois dit je ne sais quoi sur une pas grand’chose qui s’étoit prostituée au Roi, et à qui le Roi prostituoit la France. Le beau dommage, oui-da! quand j’aurois dit ce qu’on dit que j’ai dit.—Sans doute pour faire l’empressé, pour faire l’aimable enfant, pour s’attirer sur l’épaule un coup d’éventail protecteur, ou pour procurer de l’avancement à quelque campagnard de sa famille, M. le lieutenant-général de police commanda mon crime et mon arrestation. Qu’on puisse ainsi disposer de la destinée d’un homme, que les limaces de Cour, que les suppôts de police puissent ainsi jouer à pair ou à non avec le sort des gents de ce royaume, c’est une perturbation! c’est une honte!... Et l’on subit cela? et l’âne, qu’on appelle le peuple, ne rue pas?... Oh! non, l’animal n’est pas dangereux. Accoquiné à l’écurie que la monarchie lui a faite, qu’il ait litière fraîche et paille au râtelier, peu lui importe le reste! Il prête volontiers le dos à l’ignominie. Le bât de la servitude lui va mieux que le bât de la gloire.
Admettons un instant, s’il le faut, que jadis je me sois permis une irrévérence à l’égard de la Chimène du Roi;—mais cette femme est morte, oubliée; ses cendres depuis long-temps sont froides. D’où vient que sa colère est debout? d’où vient que la torche de sa haine brûle encore! Qui donc s’est fait l’héritier de ses ressentiments?... Vengeurs posthumes de l’honneur absent d’une belle, Don-Quichottes, valets, ardélions, magistrats irréprochables qui servez de bouclier au putanisme, jusques à quand me tiendrez-vous dans les fers?... Pharaon sans doute a convolé à de nouvelles amours; que fait donc la nouvelle sultane? Tout en jouissant du présent, tout en se promettant l’avenir, ne pourroit-elle jeter en arrière un regard de compassion, et mettre un terme aux trop longues souffrances que sa devancière a amoncelées du fond de l’alcôve royale? Seroit-ce que chez les filles comme chez les rois les nouvelles dynasties ne soient que de nouvelles dynasties de maux?
Encore un coup, répondez! au nom de qui suis-je encore à la chaîne? Qui donc veut ma perte? Le Roi ou la France? La France n’est pas la confidente de la Cour ni de la police; elle ignore et sans doute ignorera toujours ma destinée. On ne lui dit pas tout à la France; on ménage sa honte. Quant au Roi personnellement, il règne peu et gouverne encore moins: c’est un roi de fayence! Peu lui importe qu’on fasse paille ou foin de ses sujets. D’ailleurs, seroit-il méchant, ce que je ne saurois croire, eût-il ordonné à ses subalternes de me faire du mal, qu’on pourroit bien sans grand scrupule lui désobéir en ce point, comme en tant d’autres. Il seroit si facile de tromper la voracité de Saturne!
Quand on veut un cheval on s’adresse à un maquignon; quand on veut du vin on va au cabaret; mais à quelle porte frapper pour qu’on vous fasse droit?... On regorge de justiciers, mais on chôme de justice; on ne la rend, on ne la vend, ni on ne la donne.—Allons! messieurs du Parlement, vous qui avez la main haute, de grâce, un peu de zèle pour l’innocent! Assez de robes noires s’exterminent après les coupables. C’est assez jongler avec Jansénius; vous êtes de grands casuistes, on le sait. Allons, messieurs, levez-vous et partez! Pour défendre l’opprimé, pour sauver l’innocent, il n’est besoin d’être en rang comme des chaises d’église, sous les lambris sonores d’un palais. Hola! messieurs, hola! vous ajusterez une autre fois les marteaux de vos perruques, laissez là vos Philis; chaussez l’éperon, ceignez l’épée; à cheval, à cheval! volez où l’on pleure, volez où l’on pousse d’éternels gémissements! Pénétrez dans les bastilles, descendez dans les cachots; faites combler les citernes; rendez à la vie, au monde, à leurs familles, les gents d’honneur qu’on y tient ensevelis, les gents de cœur qu’on y exténue! Et si Pharaon par hasard vous demandoit pourquoi vous avez pris sous vos bonnets d’agir ainsi, vous lui direz, vous qui savez si bien faire les remontrances:—Sire, c’est une sainte besogne que nous avons faite là. Sire, nous sommes les concierges des droits de vos sujets, et non les greffiers de votre bon plaisir. Sire, nous sommes le sceptre du peuple et non la hallebarde du Roi. Sire, chacun son métier: notre apostolat à nous n’est pas le vôtre; nous, Sire, nous sommes pour défaire le mal; tant pis pour vous!
Mais non, compagnons de misère, vous qui, comme moi, avez été condamnés à une éternelle souffrance, soyez tranquilles, pourrissez en paix dans vos basses-fosses! Allez, messieurs du Parlement, ne vous troubleront point; ils sont couchés sur des roses!
Beaux philosophes, vous aurez beau dire, ces temps que vous calomniez valoient mieux que celui-ci. Là, derrière ce donjon, non loin de ce château, venez, et vous verrez encore le tronc vermoulu du chêne sous lequel s’asseyoit un roi chevalier pour rendre la justice à tout venant. La justice alors émanoit du Roi. Oh! si seulement pour un seul jour l’ombre de ce preux pouvoit rejeter son suaire, et venir se rasseoir au pied de cet arbre, que de maux seroient réparés! De quelle noble colère ne seroit-il pas saisi quand on viendroit lui dire:—Sire, là-haut, dans ce donjon, on retient dans les fers un jeune homme, que dis-je? deux braves jeunes hommes, à cause d’une femme folle de son corps, qui vivoit avec le Roi votre fils.—Le Roi mon fils! s’écrieroit-il! non; non, cet homme n’est pas mon fils; cet homme n’est pas de ma tige; cet homme n’est pas de ma maison! ce n’est pas là mon sang, ce n’est pas là ma race! c’est un bâtard!...
Je crie, je pleure, je m’épuise, je déblatère; mais à quoi bon? ma condition est toujours là, immuable. De quel côté que je me tourne, je me trouve toujours avec elle face à face. Je le vois bien, c’est une chose écrite, il faut que je périsse!... Abomination!... Oh! mon Dieu! encore une fois, que suis-je donc, qu’il faille pour l’équilibre du monde que je sois dans ce cachot. Qu’importe qu’il soit là ou ailleurs, le pauvre atôme! Allez, M. de Guyonnet, vous pouvez sans crainte me mettre dehors; le soleil ne s’obscurcira point; les morts ne sortiront point de leurs sépulcres.
Ici Fitz-Harris se tut: il n’étoit pas au bout de sa colère, mais il étoit au bout de ses forces; la voix lui manqua. En rôdant à grands pas dans sa prison, il avoit répandu cette longue déclamation avec un courroux si réel, ses lèvres avoient humecté chaque parole de tant de venin, que, comme avec une arquebuse qui a du recul en frappant l’ennemi, il s’étoit frappé lui-même. La pierre, en s’échappant avoit déchiré la fronde. Pour cacher les larmes qui tomboient de ses yeux il jeta ses bras autour du col de son ami, que cette sortie avait tristement ramené sur le terrain de son infortune, et plongé dans une émotion presque aussi grande. M. de Guyonnet, qui avoit tout écouté avec une patience religieuse, qui même quelquefois n’avoit pu se défendre de sourire aux mots les plus heureux et les plus sanglants, bien qu’un peu troublé, s’efforçant de prendre légèrement la chose, se mit à moraliser Fitz-Harris avec toute sa bonté et toute sa grâce habituelle.—J’étois loin, mon brave compagnon, de vous soupçonner si mauvais, lui disoit-il; mais vous êtes, tout de bon, un misanthrope redoutable; vous êtes fâché tout rouge contre l’univers. Votre infortune est grande, je l’avoue; mais elle aura un terme, mais il y a pire encore. Ne vous montez pas la tête, soyez plus résigné; vous n’êtes, mon cher compagnon, croyez-le bien, ni le doyen ni le prince des malheureux. A vous escrimer ainsi contre le moulin à vent de la monarchie, prenez garde, pour vous emprunter une excellente expression, de sembler aussi un Don Quichotte. Le manteau royal, couleur du ciel et semé de dorures comme le firmament d’étoiles, peut bien avoir sous quelques plis quelques trous et quelques taches, mais il n’en est pas moins un abri vaste et sûr pour le peuple.—M. le lieutenant pour le Roi se crut encore obligé de dire beaucoup d’autres choses semblables, que je serois charmé de ne point répéter, que Fitz-Harris n’écouta guère, et auxquelles, préoccupé qu’il étoit, il ne faisoit pas grande attention lui-même.
Depuis cette fâcheuse algarade, M. de Guyonnet évita toutefois, avec le plus grand soin, de toucher à rien dans la conversation, qui pût éveiller chez ses jeunes prisonniers la pensée de leur malheur, et leur remettre sous les yeux la sombre image de leur sort; et quand Fitz-Harris cherchoit à le questionner sur quelque ancien captif du Donjon, sur quelque détention occulte:—Laissons là ces infortunés, lui disoit-il; parlons, si bon vous semble, du château de Beauté et de ses orgies, d’Isabeau et de l’insolent Bois-Bourdon; mais laissons le Donjon tranquille. Vous le savez, je suis payé pour cela. Vous m’avez un jour fait éprouver trop cruellement la sagesse de cet adage trivial: Qu’il ne faut jamais parler de corde dans la maison d’un pendu.
* * * * *
L’oncle de Fitz-Harris, l’abbé de Saint-Spire de Corbeil, avec un zèle et une persévérance vraiment apostoliques, n’avoit pas cessé, depuis qu’il lui en avoit fait la promesse, de travailler à son élargissement. Un genou en terre, son front chauve penché sur le seuil, il avoit heurté à toutes les portes du pouvoir, même à la porte de Versailles; mais on le renvoyoit de Caïphe à Pilate, de Pilate à Caïphe, de Caïphe à Hérode. Tantôt c’étoit un refus brutal, tantôt une réponse évasive; ici on prenoit un faux air d’intérêt et l’on faisoit des phrases stériles; là on se bouchoit sans façon les oreilles. Partout on s’appliquoit avec tant d’ardeur à gonfler la faute de Fitz-Harris, à s’exagérer sa perversité, à démontrer sa profonde scélératesse, que notre saint abbé avoit fini par ne savoir trop que penser, par douter du caractère de son neveu, et par n’être guère éloigné de le considérer comme un mortel redoutable, qu’il falloit tenir prudemment claquemuré pour la sûreté et l’affermissement de l’État. Dans ses lettres, il lui avoit toujours caché assez habilement le peu de succès de ses démarches, et avoit toujours cherché à l’entretenir dans la consolante idée d’une délivrance prochaine; cependant, après une longue attente, ne voyant toujours rien venir, celui-ci avoit cru pouvoir démêler, sous des paroles obscures et embarrassées, une vérité pénible que de la bienveillance déguisoit. Et, cette fois encore, son désappointement avoit été cruel, car il avoit beaucoup compté sur le dévouement et la haute influence de son oncle. Cet espoir évanoui, il ne lui restoit plus d’espoir au monde. Sa perte lui sembla jurée derechef. Il n’avoit plus rien à attendre que du hasard, du temps ou de la lassitude de ses bourreaux. Son irritabilité s’exalta, il retomba dans son premier abattement.
Être dehors étoit la pensée unique qui absorboit tout entier Fitz-Harris et le minoit. Avec le désir dévorant de recouvrer la liberté, Patrick nourrissoit d’autres vautours qui, sans pitié, lui rongeoient le cœur. Plusieurs fois, à de longs intervalles, pour obtenir enfin des nouvelles de Déborah, ou pour pousser à faire des recherches sur sa résidence ou sur sa destinée, il avoit écrit à M. Goudouly de l’hôtel Saint-Papoul, et toutes ses lettres étoient restées sans réponse. Ce silence persévérant lui avoit mis la mort dans l’âme. Comme c’étoit par l’intermédiaire seul de cet homme qu’il lui avoit été permis d’espérer découvrir la retraite de sa malheureuse amie, c’en étoit fait, il le voyoit bien, elle étoit perdue pour lui sans retour; c’en étoit fait, la dernière lueur qui brilloit devant ses pas dans le champ de sa nuit venoit silencieusement de s’éteindre.
Juste au moment où nos jeunes amis, dans le sentier que chacun d’eux suivoit, s’étoient vu dépouiller de toute espérance, justement à l’heure où ils venoient de s’enfoncer plus avant dans les sables arides du chagrin, et où ils avoient plus besoin que jamais de consolations, de distractions et d’égards, la lieutenance du Donjon tomba des mains de l’honnête M. de Guyonnet dans les mains d’un avaleur de charrettes ferrées, d’un sot, d’un fat, d’un puant, d’un pince-maille, d’un bélître, le chevalier de Rougemont. Ce chevalier de malheur, sinon d’industrie, étoit une créature du petit duc Phélypeaux de Saint-Florentin de la Vrillière. Il avoit épousé, je crois, la fille du gouverneur des pages du duc d’Orléans. Ce n’étoit pas sans raison, comme on voit, qu’il en étoit à _m’amour, que veux-tu?_ avec le lieutenant-général de police. Je m’en tiens, pour l’instant, à ces quelques coups de pinceau ou de massue, comme on voudra: la suite nous fera connoître de reste ce monsieur.
Pas un prisonnier n’avoit eu encore l’avantage de voir seulement le bout du nez du nouvel astre qui venoit de se lever sur le Donjon, que déjà touts avoient subi sa funeste influence. Le sang s’étoit figé dans les veines, les cœurs s’étoient glacés. Tout intrus qui arrive au pouvoir se croit dans la nécessité de manifester son élévation par de nouvelles remontes et de nouvelles réformes. C’est du petit au grand. L’un aliénera les forêts de la nation, l’autre retirera une bûche du feu de ses prisonniers; l’un refera la charte de ses sujets et supprimera la religion de l’État, l’autre refera la carte de ses prisonniers et supprimera les deux pommes du jeudi, et le biscuit de deux sols du dimanche. L’un allumera la guerre civile, l’autre éteindra une chandelle. Bref, sur la poitrine de ses subordonnés, le nouveau gouvernement s’assit lourdement comme un sombre cauchemar. Tout fut mis à l’étroit. On multiplia les corps-de-garde, on doubla les sentinelles, on accumula les précautions. Les habitants du Château furent gênés ou outragés; ceux du Donjon accablés et torturés. On fit de l’importance; on ne voulut répondre des prisonniers qu’à telle et telle conditions, que moyennant tant de verrouils, tant de barricades, tant d’alguazils. Le régime fut appauvri. On ne servit plus que de la basse viande coriace, filandreuse et visqueuse, du jarret, du collier, du paleron, et comme on ne donnoit point aux détenus de couteau ni de fourchette de fer, il falloit qu’ils la lacérassent avec les ongles et la déchirassent à belle dent; il est facile de s’imaginer quelle rude besogne c’étoit. Le vin devint fier, le pain dur et grossier, la marée odoriférante; les légumes sembloient avoir traversé une rivière à la nage; les mets avoir été apprêtés à coups de sabre. Plus de faveurs, point de pitié! Fitz-Harris ne monta plus sur la plate-forme de l’échauguette. Personne ne descendit plus au jardin; tout demeura condamné à une ombre éternelle.
Ces améliorations étoient déjà depuis long-temps effectuées, et Fitz-Harris, peu fait pour une vie de pénitence, plus exaspéré qu’affoibli par ces privations et ces macérations, souhaitoit vivement de voir un peu la mine du nouveau potentat, dont le bras invisible s’étoit appesanti si lourdement sur leurs couronnes d’épines. Enfin, un beau matin, ayant fait son bruit accoutumé, la porte s’ouvrit, une voix cria dehors: M. le lieutenant pour le Roi, et un personnage entra tout d’une pièce, suivi d’un guichetier et de deux artisans portant le tablier de peau, la truelle à la ceinture et la pioche sur l’épaule. Roide, empesé, guindé, il avoit quasi l’air d’un bâton ou de la verge noire d’un sergent, à laquelle pendroit horizontalement une épée. Pour toute salutation il hocha malgracieusement la tête en clignant les paupières, et comme nos deux captifs se levoient avec politesse, en signe de respect:—Bien, bien, messieurs, leur fit-il dédaigneusement, ne vous dérangez pas, restez assis. C’est vous, je crois, qui êtes Irlandois et mousquetaires?—Oui, monsieur, répondit Patrick avec sa dignité, nous sommes Irlandois, nous étions mousquetaires.—Criminels de lèze-majesté, je crois?—Prisonniers, oui! criminels, non! reprit encore Patrick.