Madame Putiphar, vol 1 e 2

Part 22

Chapter 223,396 wordsPublic domain

»J’emporte de vous un doux, un précieux, un vénéré souvenir, qui ne s’effacera jamais de ma mémoire fidèle.

»Vous avez toute la reconnaisance que peut concevoir le cœur de votre fille, mon père; bénissez-la.»

* * * * *

Ceci fait, elle se mit à genoux près du berceau de son enfant, et pria le bon Pasteur de veiller sur la brebis et sur l’agneau, sur la veuve et sur l’orphelin: elle implora Dieu afin de trouver grâce devant lui comme Agar et Ismaël, et le supplia de lui envoyer un bon Ange pour conduire son entreprise et la couronner de succès.

Debout, palpitante d’inquiétude, immobile, l’oreille collée à la fenêtre et la main roulée en porte-voix et collée à son oreille pour en élargir la conque et doubler la finesse de son ouïe, elle compta onze heures, minuit, une heure.... Vaine attente! son libérateur ne paroissoit point. Elle n’entendoit d’autre bruit que le clapotement et le flottement de la mer que fouettoit un violent maëstral, et les meuglements des phoques, qui se jouoient sur le sable et plongeoient.

Le rossignol vint enfin promener ses mélodieuses broderies sur cette pédale monotone. A ces accents elle se troubla, et se remit à genoux, pour se rassurer en priant.

Son esprit s’étoit empli subitement de sombres appréhensions: depuis que cet oiseau avait chanté à son arrivée aux portes de Paris, où tant d’infortunes l’attendoient, il étoit devenu, pour son âme superstitieuse, un objet de funeste présage.

Tout-à-coup elle jeta un cri d’épouvante.

En soulevant les yeux, elle avoit aperçu une ombre noire qui s’agitoit et se dessinoit entre la fenêtre et l’azur du ciel.

—Silence, mylady, silence; n’ayez pas peur, c’est moi, Icolm-Kill.

—Ah! c’est vous, mylord!... Bénie soit votre venue!...

Dans son transport, Déborah s’élança contre la fenêtre et couvrit de baisers la main de Cunnyngham qui ébranloit le barreau scié. Le barreau se rompit au premier choc d’un maillet.

—Tout marche à souhait, mylady. Nous n’avons vu ni entendu âme au monde. La nuit est obscure: allez, vous êtes sauvée! Conservez bien le calme de votre esprit; vous avez besoin de sang-froid et d’agilité pour sortir par ce sabord, pour descendre par cette longue échelle flexible, qui tremble sous le poids du corps, et vacille comme des haubans.—Courage, mylady, courage, hâtons-nous!

Déborah tira doucement son enfant hors de son berceau, et l’enveloppa tout entier dans un manteau pour étouffer ses cris s’il venoit à s’éveiller; et elle le remit à Icolm-Kill, avec les recommandations maternelles les plus tendres.

Puis, elle se glissa sur l’échelle, et descendit avec une légèreté et un aplomb indicibles; et, plus prompte qu’une gazelle, et plus emportée qu’une lionne qui suit le ravisseur de son lionceau, elle traversa, sur les traces de Cunnyngham, des fourrés de phylarias, de lentisques et d’alaternes; et, après avoir franchi une clairière de lavandes, elle arriva vers _l’ancien-logis-aux-chevaux_.

Là, une troupe de matelots, comme des Maures, appuyés sur leurs longues carabines, faisoient le guet sur le bord du rivage.

A la vue de Déborah, ils ne purent retenir un cri de joie. Touts se prosternèrent, et Déborah se jeta la face sur le sable.

Jamais cantique ne fut plus solemnel, jamais encens ne s’éleva jusqu’à Dieu plus pur et plus suave, que ce silence d’actions de grâces.

Puis on s’élança dans les canots, on joignit le sloop, on mit à la voile, et, avec la vélocité d’un pirate, on gagna la haute mer.

Déborah ne voulut prendre aucun repos, et, avec tout l’équipage, elle demeura sur le pont du navire, épiant l’aube, pour solemniser le jour de sa délivrance et voir le soleil levant éclairer de ses rayons sa liberté.

Vingt siècles auparavant, après l’expulsion de Denys le Tyran, les Syracusains avoient rendu ce touchant hommage à cet astre, et étoient allés le saluer à son lever, pour lui apprendre qu’il éclairoit enfin, et lui jurer que désormais il n’éclaireroit plus qu’un peuple libre.

Dès que les vigies eurent crié du haut des huniers: Soleil! Soleil! Soleil! et que le roi des cieux eut levé sa tête à l’horizon et secoué sa crinière d’or sur les mers, Déborah prit son fils dans ses mains, et, le suspendant fièrement au-dessus de sa tête, elle le lui présenta face à face.

Et touts les matelots, agitant leurs chapeaux et faisant flotter leurs ceintures, entonnèrent d’une voix grave cet hymne à la patrie:

Irlande, notre mère, tu souffres, l’Anglois t’a chargée de chaînes; mais toujours tu es belle! mais nous t’aimons toujours!

Il t’a plongé un couteau entre les deux mamelles, et sans cesse il retourne ce couteau dans la plaie; ton sang se mêle à ton lait, et tes larmes à ton sang.

Irlande, notre mère, tu souffres, l’Anglois t’a chargée de chaînes; mais toujours tu es belle! mais nous t’aimons toujours!

A l’horizon, un jour se lève sur la verte Erin, où la Liberté plongera son bras dans la gueule du lion britannique, et ira jusqu’en son ventre lui arracher le cœur.

Irlande, notre mère, tu souffres, l’Anglois t’a chargée de chaînes; mais toujours tu es belle! mais nous t’aimons toujours!

XIV.

FITZ-HARRIS ne savoit pas, le pauvre fou, ce que c’est que le cœur d’une femme blessée, et surtout le mauvais cœur d’une mauvaise femme blessée. Il s’étoit avisé de croire, le pauvre fou, que madame Putiphar ne seroit pas inexorable à son égard. Il s’étoit dit: ma supplique est si suppliante, elle se prosterne si bien à ses pieds, qu’il est impossible que son cœur, que le cœur d’une femme, de la femme la plus implacable même, n’en soit pas touché. Le pauvre fou! Aussi, comme nous l’avons vu, la réponse brève et féroce de la favorite expirante le frappa-t-elle, comme à l’improviste, d’un coup de poignard. Quant à Patrick, il avoit, lui, trop de sens et savoit trop bien son monde pour s’être leurré un seul instant d’un pareil espoir. Chez lui, le monosyllabe fatal n’apporta pas le plus léger dérangement. On eût dit, tant il se montroit peu désappointé, que sa bouche l’avoit proféré et que sa main l’avoit écrit.—Rien ne pouvoit ramener au calme et à la raison l’esprit égaré de Fitz-Harris: il demeuroit inconsolable. Il lui sembloit, quoi qu’on pût dire, que c’étoit fait de lui, que c’en étoit fait de sa liberté. Il lui sembloit, affreux pressentiment! que la porte du Donjon venoit de se murer; il lui sembloit qu’il venoit de contracter avec les pierres de son cachot, avec ses fers, un hymen indissoluble, un hymen éternel, ne devant rompre qu’à la mort.

La conduite de l’honnête M. de Guyonnet, honorable en général, fut on ne peut plus louable en cette occasion. Vivement affecté du grand chagrin de Fitz-Harris, il s’empressa d’unir ses soins aux soins fraternels de Patrick, pour l’ôter à sa désolation. Il n’est sorte de bonnes paroles qu’il n’ajoutât aux caresses et aux bonnes paroles que Patrick lui prodiguoit. Les promesses sembloient ne lui rien coûter, et cependant les promesses de M. de Guyonnet n’étoient pas vaines, il tenoit toujours plus qu’il n’avoit promis, sans compter qu’il promettoit moins encore qu’il ne faisoit spontanément. A partir de cette époque surtout, je ne sache pas que nos prisonniers aient jamais sollicité de lui quelque grâce qu’ils ne l’aient obtenue, ni qu’il fût une seule faveur dans le domaine de sa charge et de ses devoirs, dont il ne les ait fait jouir. Il alloit même quelquefois au-devant de leurs désirs, et passoit même à Fitz-Harris ses caprices d’enfant, comme l’eût fait un père dans sa foiblesse. Lorsqu’il avoit retiré nos deux victimes du premier cachot où elles avoient été ensevelies, pour hâter leur rétablissement il leur avoit accordé une heure, chaque jour, de promenade dans le jardin. Cette attention étoit rare et délicate; cependant il fit plus encore: il permit à Fitz-Harris, pour le distraire dans son abattement de se promener sur la plate-forme du Donjon, d’où l’on avoit la vue la plus étendue et la plus superbe. Quelquefois il le grondoit doucement; pour le rendre au courage il l’accusoit d’en manquer, et lui prouvoit, ou tout au moins s’efforçoit de lui prouver, que l’heure de désespérer n’étoit pas venue, que le refus de Madame Putiphar devoit être sans conséquence, puisque son règne étoit passé, et qu’il étoit impossible, quelque persévérante que fût sa haine, qu’elle lui survécût, et qu’elle étendît ses effets au-delà de la tombe.—Un jour, même, pour ces dernières raisons, il voulut engager Patrick à écrire à son tour à M. le lieutenant-général de police; mais Patrick n’en voulut rien faire.

Et il fit bien.

Qu’auroit-il obtenu? Par un mauvais charlatan en manière de magistrat, M. de Sartine, si toutefois, contre toute vraisemblance, cet homme eût dérogé jusque-là de lui répondre, il se seroit fait dire pour son compte:—Bien que madame Putiphar soit descendue dans la tombe, vous n’en devez pas moins expier jusqu’au bout l’outrage que vous avez fait au Roi en la personne de sa servante.—Puis, pour le compte de son ami, il se seroit fait appliquer sans doute ces tristes et honteuses paroles répétées depuis onze ans à un loyal gentilhomme courbé sous le poids des années et sous le poids de ses fers, qui s’éteignoit sous ces même voûtes, pour un crime tout semblable au crime de Fitz-Harris:—Ou vous êtes l’auteur des vers en question, ou vous connoissez celui qui les a faits; dans le second cas, votre silence opiniâtre vous rend aussi coupable: nommez-le, et vous êtes libre.—Fitz-Harris eût-il été capable d’un pareille indignité, qu’il lui auroit été aussi impossible de faire cette délation qu’à Pompignan de Mirabel: c’étoit le nom de ce vieillard.

La mort de madame Putiphar n’apporta pas, chose atroce, absurde, inouïe! le plus léger adoucissement au sort affreux des infortunés qui pourrissoient à cause d’elle, dans toutes les bastilles d’État. Pas un au Donjon ne secoua ses chaînes, pas un ne vit tomber ses verrouils, pas un, dis-je! ni le baron de Venac, capitaine au régiment de Picardie, qui depuis dix ans expioit le tort de lui avoir donné un avis, qui, tout en intéressant son existence, pouvoit aussi humilier son orgueil; ni le chevalier de la Rocheguerault, natif de la province de Galles en Angleterre, et arrêté dans Amsterdam, que depuis dix-sept années, ô mon Dieu! on détenoit dans cette sombre forteresse, parce qu’il avoit été soupçonné d’être l’auteur d’une brochure, _la Voix des Persécutés_, qui avoit déplu autrefois à madame la favorite; brochure que le malheureux ne connoissoit même pas; ni je ne sais plus quel certain gentilhomme de Montpellier, dont le nom m’échappe; ni vingt autres que je ne saurois même indiquer du doigt.... La tyrannie a des secrets impénétrables.

Combien Patrick dut-il se féliciter de ne s’être point laisser aller au conseil de M. de Guyonnet! Combien dut-il s’applaudir de son silence, quand, à quelque temps de là, il vint à apprendre, sans doute, la translation de la Bastille au Donjon, et l’étroite et cruelle réincarcération, par l’ordre de M. le lieutenant-général, de HENRY MASERS DE LATUDE.

Ce qui fut plus efficace que les douces raisons de Patrick, et le zèle de M. de Guyonnet, ce qui contribua le plus à tirer Fitz-Harris de son état de mélancolie, ce qui l’en sortit même décidément, ce fut un envoi de son oncle, l’abbé de Saint-Spire de Corbeil, qu’il reçut vers la fin de cette année. Peu de temps après le refus et le trépas de la Putiphar, dans le plus fort de sa douleur, Fitz-Harris, pour l’informer de son sort, lui avoit écrit une magnifique lettre toute échevelée.

Cet abbé d’abbaye, ce vrai abbé, étoit un simple et digne homme, qui avoit pris soin de Fitz-Harris dès son enfance, et qui l’aimoit beaucoup. Touché mortellement des malheurs de son neveu, il lui avoit donc fait remettre, en réponse, une lettre pleine d’affection et de consolations pressantes: car il est quelques rares cœurs, ceux-là Dieu ne les prodigue pas, sur lesquels le malheur d’autrui fait une incision, comme un outil sur l’écorce du palmier, et qui, comme le palmier, laisse fluer, par cette incision, un vin généreux. L’amitié de cet homme, comme tant d’amitiés, ne tenoit pas seulement table ouverte de paroles: elle avoit la bouche plus sobre que les mains. Sa lettre, en un mot, dans laquelle il promettoit de s’employer sans repos, et d’user de tout son crédit et de toutes ses forces pour arracher Fitz-Harris aux harpons de la haine, où, pauvre enfant, sa vie s’étoit fatalement accrochée; sa lettre, dis-je, étoit éloquemment accompagnée d’un petit sac de quinze cents livres.

Dans sa joie, Fitz-Harris prit cette somme, la mit en un monceau et en fit trois parts: une pour sa vieille mère, une pour Patrick, une pour lui. Celle de sa mère fut promptement envoyée. Patrick, avec sa délicatesse accoutumée, refusa la sienne.—Rien, mon doux ami, dit-il à Fitz-Harris, ne divise notre amitié ni notre sort; ne partageons donc point le champ de notre misère, n’y plantons point de haies. Ce que j’ai, ce que je voudrois avoir est à toi; ce que tu as, ce que tu voudrois avoir est à moi: cela suffit. Assis au même feu, à la même table, emprisonnés sous la même voûte, va, sois tranquille, quoi que tu fasses, mon frère, tu me trouveras toujours ton convive, là, inévitablement.

Resté maître de deux parts, voici Fitz-Harris embarrassé sur l’emploi de son argent, comme un enfant qui, au milieu d’une foire, a quelques sous à lui dans sa main. Cette grave affaire l’occupa si fortement qu’il en devint tout silencieux. Après y avoir rêvé tout le jour, les deux coudes appuyés sur son trésor, il y rêva encore toute la nuit. Enfin, le lendemain:—Mon choix est à peu près fixé, dit-il tout joyeux à Patrick, sauf meilleur avis; voici ce que j’ai arrêté et ce qu’il nous faut acheter avant tout. D’abord, un collier d’argent pour Cork, une grande buire en grès de Flandre, deux pots du Japon, quelques tableaux et un clavecin. A cette nomenclature, Patrick, qui n’avoit pu s’empêcher de sourire, prit la main de Fitz-Harris, et, la serrant affectueusement:—Merveilleusement trouvé! Tout cela est charmant, dit-il, délicieux! Mais, mon bon ami, ne seroit-il pas bien de songer aux choses essentielles dont notre corps et notre esprit peuvent avoir faute, avant de nous donner touts ces objets de luxe? Ce mot, objet de luxe, parut traverser les idées de Fitz-Harris et le contrarier.—Objets de luxe! reprit-il, qu’appelles-tu objets de luxe? Un collier pour Cork? Il y a si long-temps que je lui en ai promis un magnifique! Une buire en grès de Flandre, pour remplacer notre ignoble cruche à eau? ce n’est certes pas là un objet de luxe. La demi-livre de tabac que chaque mois le Roi nous donne traîne toujours de touts côtés et se gaspille; un pot du Japon pour la mettre et un autre pot du Japon pour mettre des marguerites et des roses: ce n’est certes pas là de la profusion; d’ailleurs, j’aime tant les beaux vases! j’aime tant les belles porcelaines! Quelques estampes, quelques fêtes galantes de Watteau, pour égayer un peu ces murailles noires et nues, ce n’est pas trop. Un clavecin!... combien de fois touts deux avons-nous regretté de n’avoir pas quelque instrument pour abréger les heures lentes et taciturnes de notre captivité, pour chercher dans l’étude et les charmes de la musique l’oubli passager de nos maux! Oui, oui, il nous faut un clavecin! La musique fait tant de bien! Te souvient-il combien la plus naïve mélodie vous remet de frais dans le cœur. Oui, oui, il nous faut un clavecin! n’est-ce pas, Patrick?...

A de si invincibles raisonnements Patrick feignit de se rendre. Ces fantaisies de Fitz-Harris pouvoient être des folies, mais dans sa situation, mais dans l’état de son esprit, c’étoit de cela, rien que de cela, que Fitz-Harris avoit besoin. Patrick, l’ayant compris de suite, auroit regardé comme une cruauté de le poursuivre davantage de ses froides représentations. Le raisonnable, tout raisonnable qu’il est, n’en est pas moins parfois très-fâcheux et tout-à-fait à éviter. Un homme qui s’ennuie et qui n’a pas de manteau pour cacher les trous de son pourpoint vient-il à recevoir une somme: la raison voudra qu’il s’achète un manteau, la folie, qu’il la suive dans les tavernes. Dans ce manteau, il s’emmaillotteroit avec son ennui; ce manteau deviendroit son linceul. Mais dans les tavernes, avec ses trous aux coudes et son collet râpé, en compagnie de joyeux débauchés, il se délivrera de son mal; il reprendra du cœur au ventre, et, bientôt remis en selle, il rentrera à toute bride dans la vie.—Le raisonnable est très-souvent mortel. La folie est quelquefois de la raison; la raison est quelquefois de la folie. Il est de certains cas où vraiment la raison a un air si bête, où la logique a une tournure si absurde, qu’il faudroit avoir bien du sérieux pour ne pas leur éclater au nez.

Si la surprise de Patrick, lorsque Fitz-Harris lui avoit fait connoître l’emploi qu’il désiroit faire de son argent, avoit été grande, la surprise de M. de Guyonnet fut plus grande encore. A son tour, avec touts les ménagements qui sont dus à un malade, il essaya de lui adresser quelques réflexions assez sages; mais jamais il ne put en venir à lui faire comprendre qu’il avoit des besoins plus réels et plus pressants, et qu’un clavecin ou des pots du Japon n’étoient pas des objets de première nécessité.

Grâce à la bienveillance de M. de Guyonnet et à sa complaisance infatigable, Fitz-Harris eut bientôt en sa possession ce qu’il avoit si ardemment rêvé; je vous laisse à penser dans quelle aise et quel ravissement il dut être, et avec quelle satisfaction il dut voir la porte de sa geôle s’ouvrir pour laisser entrer tour-à-tour chacun de ses désirs réalisés.

Ces premières emplettes n’avoient pas absorbé touts ses fonds; mais de nouveaux achats qu’il fît avec non moins d’empressement, à savoir: un trictrac, un échiquier, un bilboquet, deux jeux de dominos, dont les dés d’ivoire étoient presque in-8º, et dont un étoit destiné à M. de Guyonnet; quelques ouvrages que Patrick avoit exigés, une provision de cartes à jouer, du vin d’Espagne, quelques flacons de liqueur, et quelques livres de sucre et de thé, ne tardèrent pas à mettre son escarcelle à sec. Et si l’ordre de sa mise en liberté fut arrivé seulement un mois après le généreux envoi de son oncle, et que pour faire baisser le pont-levis il eût fallu seulement qu’il donnât un écu, il seroit resté en affront. Mais cet ordre ne vint pas.

Il ne devoit jamais venir.

Au milieu de touts ses nouveaux jouets, au sein de l’espèce d’aisance et des plaisirs qu’il venoit d’appeler dans sa prison; oublieux, léger, inconséquent, Fitz-Harris, pendant quelques mois, vécut dans une sorte de bonheur. Mais ce bal, mais cette mascarade, qu’il venoit pour ainsi dire de donner à son infortune, eurent, comme toutes les fêtes, un lendemain triste et morne. Les roses et les marguerites se fanèrent dans leur pot du Japon, les fêtes galantes de Watteau s’enfumèrent avec les murailles; le clavecin devint rauque. Ses ennuis, qui n’avoient été que suspendus et non pas taris dans leurs sources, revinrent plus acharnés et plus profonds. La liberté est un besoin inexorable.

L’estime que M. de Guyonnet avoit conçue pour les deux jeunes privilégiés ne s’étoit point affoiblie; l’intérêt qu’il avoit pris à leur sort ne s’éteignoit point. Le chagrin naïf de Fitz-Harris, la résignation de Patrick, le touchoient; car la pitié habitoit dans le cœur de cet homme. Touts les jours, depuis assez long-temps, comme s’il s’en fût imposé le pieux devoir, il venoit passer quelques moments auprès d’eux. Ces moments étoient consacrés au jeu ou à d’agréables causeries. Il se plaisoit à enseigner le trictrac à Fitz-Harris et les échecs à Patrick. Quelquefois il leur apportoit des nouvelles de la ville et des scandales de la Cour. Le plus souvent on parlait de l’Écosse, de l’Angleterre et de la pauvre Érin. La chronique de sa jeunesse, les événements dont il avoit été le témoin, et les souvenirs qu’il avoit assez bien recueillis durant une longue carrière à travers ces temps curieux, offroient aussi une mine assez féconde. Mais par-dessus tout, il y goûtoit un plaisir sombre, Fitz-Harris aimoit à l’entendre raconter l’histoire et la captivité des malheureux qui depuis cinq siècles consécutifs étoient venus tour-à-tour languir ou mourir dans les interstices de ces épaisses murailles, dans les boulins de ce colombier de la mort. Enguerrand de Marigny étoit l’alpha de cet horrible alphabet d’infortunes secrètes ou dévoilées, dont Mirabeau devoit être l’omega.

Enguerrand de Marigny!—Mirabeau! ce fut un roi qui forgea le premier anneau de cette chaîne dont le dernier anneau étrangla la royauté.