Part 21
Fitz-Harris n’avoit pas achevé cette dernière inscription, que M. de Guyonnet entra d’un air joyeux et empressé.—Bonne nouvelle, messieurs, s’écria-t-il, bonne nouvelle.... Voici le fait. Je viens à l’instant d’apprendre que madame Putiphar est malade dangereusement, très-dangereusement; abandonnée des médecins. J’ai pensé que si vous lui écriviez pour lui demander votre grâce, en ce moment suprême, près de descendre dans la tombe et de paroître devant Dieu, elle ne sauroit vous refuser pardon et pitié.—Allons, il n’y a pas une minute à perdre; faites vite vos suppliques, et je les ferai partir en toute hâte.... Faites vite; la mort est à son chevet.... Peut-être n’est-elle déjà plus.
—Mille remerciements à vous, M. de Guyonnet; que vous êtes bon! s’écria Fitz-Harris en lui baisant les mains.
—Bien, bien, Fitz; vous me rendrez grâce plus tard. Écrivez; je reviendrai dans un instant chercher vos lettres. Eh bien! Patrick, allons donc, mon ami; que faites-vous là; allons donc.... Les secondes sont comptées.
—Merci, M. de Guyonnet, répliqua Patrick froidement.—Vous êtes généreux, vous; mais cette femme ne l’est pas. J’aurois la certitude d’obtenir ma délivrance, que je ne voudrois pas la lui demander. Je suis juste, pur, innocent; le crime m’a chargé de chaînes: quand mes chaînes tomberont, je louerai Dieu! mais la vertu n’a point de jointures pour se ployer devant le crime.—Allez, monsieur, mon corps et mon cœur savent souffrir; ma bouche ne dira jamais grâce.
—Vous êtes un fou, mon ami.
—Peut-être; mais, pour certain, je ne suis point un lâche.
—Laissez-le, M. le lieutenant; qu’importe, je parlerai pour deux.
—Non, Fitz; je te le défends.
—_Ne faites pas à votre frère ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît._ Un jour tu as demandé grâce pour moi, et tu m’as tiré de la Bastille; aujourd’hui, moi, je veux m’acquitter de cette dette, je veux prier pour toi, je veux te sauver; je veux t’arracher du Donjon. Frère, je le veux; frère, j’en ai le droit.
X.
_Supplique de Fitz-Harris à madame Putiphar._
Madame,
VOUS souffrez par Dieu dans un palais; je souffre par vous dans un cachot; j’implore Dieu pour vous et je vous implore pour moi, et je viens en esprit me prosterner à vos pieds. Madame, celui qui ne fait que de naître est assez vieux pour mourir; vous, qui avez passé l’âge de vingt ans[4], la mort peut vous surprendre. Une fois venue, vous ne seriez plus à loisir de me rendre une justice que je ne dois demander qu’à vous, et vous me persécuteriez après votre trépas, dont Dieu nous garde! Madame, on doit pardonner: voulez-vous que je ternisse votre souvenir, et que je dise que vous avez été inébranlable?—Il est un temps où nous cessons d’être injustes et barbares; c’est celui où notre dissolution prochaine nous force à descendre dans les ténèbres de notre conscience, et à nous apitoyer sur les chagrins, les peines, les malheurs et les infortunes que nous avons causés à nos semblables; peut-être touchez-vous à ce temps, madame; or, vous savez que voilà déjà bien des mois que vous me faites pâtir et endurer mille morts au Donjon, où les plus déloyaux sujets du Roi seroient encore dignes de pitié et de compassion; à plus grave raison, moi, qui vous ai offensée légèrement, involontairement, et qui vous en demande mille et mille fois pardon, et qui implore la miséricorde de votre bon cœur. Ah! si vous pouviez entendre les sanglots, les plaintes et gémissements que vous me faites produire, vous me feriez bien vite envoyer en liberté de ma personne. Madame, on doit pardonner. J’ai toujours eu un cœur humble et respectueux à votre égard, encore plus l’aurois-je aujourd’hui, si je devois ma chère liberté à vos bonnes grâces.
Madame, on doit pardonner. Mort, être déposé dans la tombe, c’est la loi commune; mais, vivant, être plongé, comme vous m’avez plongé, dans un tombeau de pierre, que cela est cruel!... Madame, je suis un enfant; j’ai vingt ans; je suis un fou: bien et mal, tout ce que j’ai fait jusqu’à ce jour, je l’ai fait par puérilité; ne me prenez pas au sérieux. Je ne suis rien, rien! pas plus qu’un son achevé, ou qu’une étincelle éteinte, pas plus qu’un fil de la Bonne-Vierge, qui voltige en automne; pas plus qu’un fétu de paille.... De quel poids voulez-vous que je sois dans la balance de votre destinée? Le beau lévier que je fais pour renverser un thrône!... Madame, dites qu’on jette ce fétu de paille à la porte... et le vent l’emportera, et il se perdra dans le tourbillon du monde.
Madame, on doit pardonner. J’ai vingt ans. Ah! si vous sentiez combien je tiens à la vie, vous me l’accorderiez. Je ne suis pas dangereux à laisser vivre, croyez-moi; touts mes sentiments sont bons. J’ai vingt ans. Si vous saviez combien j’aime les femmes; si vous saviez que mon culte pour elles va jusqu’à l’idolâtrie, que ma révérence et ma courtoisie s’étendent même aux femmes viles et déchues, vous ne pourriez croire que pour vous, si noble, si belle, si grande, si admirée, si admirable, j’aie pu trouver en moi de la méchanceté. Non, madame, les mouvements que vos beautés et votre vaillance ont fait naître en mon esprit ont toujours été les plus contraires à la haine.
Madame, on doit pardonner. Au nom du Dieu éternel qui nous jugera touts les deux, qui sera votre juge comme vous êtes le mien; si vous voulez qu’il ait pitié de vous, ayez pitié de moi! ayez pitié de ma pauvre âme! ayez pitié de mon pauvre corps! ayez pitié de mes souffrances!...
Au nom de Dieu qui vous a faite si belle, madame, donnez mandement pour qu’on m’ôte mes chaînes!
Madame, on doit pardonner.—Sous la même voûte, lié à la même chaîne, souffre en silence mon ami, mon frère, mon Patrick, ce même Patrick à qui vous accordâtes autrefois la rémission de ma faute; veuillez, madame, reverser sur lui toutes les prières que je viens de vous adresser en mon nom! veuillez faire comme si deux voix unies vous eussent implorée! Je voudrois m’acquitter envers lui. Jetez-moi sa grâce, madame, au nom de votre frère que vous chérissez, au nom du marquis de Marigny! Soyez généreuse; pardonnez-lui! Si vous daignez être bonne pour moi, soyez meilleure encore pour lui, je vous en supplie! Si je l’osois, si je ne craignois de vous blesser, je vous dirois ce qu’il vaut.... Grâce! grâce pour lui, madame! Au nom de votre frère, grâce pour mon frère, madame! Si ces deux bonnes charités vous étoient impossibles; si votre cœur ne pouvait faire ce double effort; si votre pitié ne devoit couvrir de son manteau que l’un de nous deux et laisser l’autre nu, je vous en prie, madame, oubliez-moi et soyez toute pour Patrick.
Madame, attachez à mon pardon la condition que vous voudrez; quelle qu’elle soit, je m’y soumettrai comme à un arrêt du Ciel: je serai votre esclave fidèle, et vous servirai à genoux, et je coucherai en travers de votre porte.—Je quitterai à jamais la France.—Si vous succombiez au mal qui vous possède, je porterai ma vie durante votre deuil, et j’irai touts les jours que Dieu fera prier à deux genoux sur votre tombe!...
Grâce! grâce!... La face contre terre, grâce!... Madame, la prison me tuera; le chagrin m’a déjà ruiné.... Oh! qu’il me seroit doux de revoir un arbre, de revoir une herbe des champs, un oiseau, un cheval;... d’entendre un clavecin, de presser la main d’une femme!... d’une amante!...
Madame, on doit pardonner. J’ai une pauvre mère de soixante et onze ans, qui a besoin de mon secours, et qui compte comme moi ses moments par des larmes. Madame, daignez mettre fin à notre désolation; je vous ai toujours souhaité du bien, et, en reconnoissance, je vous en souhaiterai toute ma vie.
Grâce pour Patrick, madame, grâce pour moi! grâce au nom de votre frère!
Je suis, avec vénération, respect et soumission,
Madame,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur et sujet,
FITZ-HARRIS.
Au donjon, ce 13 avril 1764.—Le 29 de ce mois, à onze heures de la nuit, il y aura, madame, cinq mille quatre-vingt-huit heures que vous me tenez dans la souffrance.
XI.
ENFIN, le surlendemain, M. de Guyonnet entra accompagné d’un prêtre: c’étoit le curé de la Magdelène. Ce prêtre avoit assisté à Versailles, aux derniers moments de madame Putiphar, qui, peu d’instants avant d’expirer, lui avoit remis une lettre.
L’espoir de Fitz-Harris se ranima. Tremblant d’émotions diverses, il en brisa le sceau, y jeta un prompt regard, et tomba de sa hauteur à la renverse.
XII.
DU CHATEAU ROYAL DE VERSAILLES, CE 14 AVRIL 1764.
A MESSIEURS FITZ-HARRIS ET PATRICK FITZ-WHYTE.
NON.
VOTRE TRÈS-DÉVOUÉE SERVANTE, PUTIPHAR.
LIVRE SIXIÈME.
XIII.
IL y avoit près d’une année que Déborah avoit écrit à sir John Chatsworth, son tuteur, et sa lettre demeuroit sans réponse.
D’abord elle avoit attendu avec la patience d’un prisonnier; mais, à la longue, la crainte et le découragement, goutte à goutte, avoient filtré dans son cœur. Elle ne trouvoit à ce silence qu’une explication triste et désespérante: ou la lettre n’étoit point parvenue, ou sir John Chatsworth l’avoit abandonnée, ou sir John Chatsworth étoit descendu dans la tombe. M. de Cogolin s’efforçoit de la soutenir dans son affliction. Généreux Samaritain, il versoit du baume sur les blessures de son âme et de l’huile dans la lampe mourante de son espoir. Mais c’étoit surtout dans les soins et dans les sentiments maternels qu’elle puisoit de la force et des distractions à ses maux.
Vers cette époque, inopinément, un homme, se disant lord Cunnyngham, se présenta à la forteresse, et se fit conduire au gouverneur.
Et après que M. le gouverneur et cet étranger eurent eu ensemble un assez long entretien, Déborah fut priée de venir.
Je ne sais si un pressentiment l’éclairoit, elle accourut avec joie en toute hâte, et se précipita sans hésitation dans les bras de cet inconnu en pleurant, et l’appelant mon oncle, mon bon oncle!...—Ah! sir John m’a fait beaucoup souffrir en me laissant si long-temps sans réponse!... Mais vous voici, tout est oublié.—Mon oncle, mon bon oncle, je vous remercie d’avoir daigné vous ressouvenir de moi, d’avoir daigné trouver un peu de pitié pour une femme dans l’infortune!
Bien loin de concevoir le moindre soupçon, M. de Cogolin étoit lui-même fort ému de leur attendrissement.
Après les premiers transports et les premiers épanchements, le lord Cunnyngham cria: John! Thom!... et deux valets rouges, chamarrés et galonnés, entrèrent portant chacun un ballot: c’étoient des objets destinés à faire des présents que Déborah avoit demandés avec instance. Elle fit don, sur-le-champ, des plus précieux à M. le gouverneur, et réserva le surplus pour le distribuer aux prisonniers et aux guichetiers. Son désir étoit de reconnoître par ces présents les soins et les bontés de M. de Cogolin, les services des geôliers, les égards que les malheureux qui gémissoient sous ces voûtes avoient eus pour son propre malheur, et par-dessus tout elle vouloit par là se disposer favorablement les esprits, et se les rendre faciles à gagner si la nécessité l’exigeoit.
Le gouverneur baisoit les mains de Déborah, et lui prodiguoit les expressions les plus aimables pour témoigner de toute sa gratitude. Il saluoit aussi de mots respectueux lord Cunnyngham, et finit même par se risquer à lui dire, tout tremblant, que si nulle obligation ne le forçoit à quitter l’île aussi tôt, il se regarderoit comme on ne peut plus honoré qu’il daignât être son hôte. Il est déjà tard, ajouta-t-il, veuillez accepter à dîner, et l’hospitalité pour cette nuit.
Cette proposition s’accommodoit trop avec leurs projets pour être repoussée. Déborah accepta tout, et demanda, en revanche, à M. de Cogolin, la permission de lui offrir, ainsi qu’à touts ses prisonniers, le lendemain, avant le départ de son oncle, un déjeûner splendide, dont elle souhaitoit faire les frais. Puis, ayant pris une poignée d’or dans une bourse que venoit de lui remettre lord Cunnyngham, elle la jeta sur la table, en priant M. le gouverneur de donner cela à son majordome, et de vouloir bien le lui envoyer pour concerter avec elle tout le service.
M. de Cogolin s’inclina gracieusement en signe d’adhésion.
Déborah prit la main de l’inconnu, et le conduisit dans son cachot.
Là, elle se jeta à ses pieds, dans l’ivresse de la joie, et lui dit avec effusion: Permettez-moi, monsieur, de vous manifester sincèrement les sentiments vrais que votre dévouement fait naître en mon âme, et que tout-à-l’heure j’étalois par comédie.—Monsieur, vous êtes mon sauveur, vous êtes le sauveur de mon fils!... Ce pauvre enfant, né dans l’esclavage, n’oubliera jamais, non plus que moi, la dette qu’aujourd’hui nous contractons envers vous. J’ignore, monsieur, les promesses que M. Chatsworth peut vous avoir faites, mais soyez sûr, quelles qu’elles soient, que je les tiendrai au double. Nulle chose au monde ne pourra m’acquitter envers vous.
—Mylady, je suis pauvre; mais Dieu dans sa grâce m’a doué de sentiments assez riches, dont je suis fier. Je n’ai mis aucun prix à l’action que je fais en ce moment: pour votre délivrance, madame, je ne veux aucun salaire. Ce n’est point l’appât d’un gain qui m’a envoyé près de vous; ce sont vos malheurs. Madame, j’ai lu le mémoire que vous avez adressé à sir John Chatsworth, et j’ai été touché.—J’aurai usé bientôt les deux tiers de ma vie, madame, et jusqu’ici, cependant, je suis demeuré sans avoir fait une action louable. Ma vie étoit vide; je ne savois vraiment pourquoi je passois sur la terre: ma vie s’explique enfin. Un enfant naquit, il y a quarante ans, dans une cabane du comté de Sligo pour être aujourd’hui le marteau qui va briser les chaînes d’une jeune mère captive.—Madame, un salaire détruiroit le beau de mon action: ne me le détruisez pas, je vous en prie; j’ai tant besoin de cette expiation.
—Monsieur, vous avez toute mon admiration, et je suis ravie d’engager avec vous une lutte de générosité; mais remettons à plus tard ce beau combat. Maintenant occupons-nous sans relâche de l’issue matérielle de notre aventure.—Avez-vous, monsieur, les limes que j’ai demandées?....
—Les voici, mylady.
—Bien.—C’est sur elles qu’est fondée toute l’entreprise, qui n’en est pas moins sûre pour cela. Voyez, et dites-moi à quoi tiennent les destinées? Sans les rugosités presque imperceptibles de ce frêle morceau d’acier, au lieu de reconquérir le monde et la vie comme je vais le faire, je serois condamnée peut-être à pourrir dans ce cachot.—Devroit-on s’étonner que la nécessité enfreigne l’honneur et la justice quand la nécessité intervertit tout, quand elle trouble la raison, la valeur, le rapport des êtres et des choses?—Elle fait placer au pauvre qui a faim le pain avant l’honneur, comme elle me fait en ce moment placer la grossière intelligence de l’artisan qui, le premier, eut la pensée de faire ronger l’acier par l’acier, bien avant, bien au-dessus du génie du Dante et de Shakspeare. Cette mèche de fer est plus pour moi que Milton!—Ce blasphême, devant des juges libres qui n’ont que faire d’une lime, ne mériteroit-il pas de me faire passer par les bourreaux, comme devant des juges pleins de sucs de viandes exquises, le malheureux qui a préféré un morceau de pain à l’honneur et à l’équité?—Rétablissez chacun en sa place, et tout sera redressé. Ou donnez-moi des juges prisonniers, et je serai absoute; ou rendez-moi la liberté, et je replacerai Milton avant la lime, le poète avant le forgeron; ou donnez au pauvre des juges qui aient faim, et il sera absous; ou rassasiez-le, et il replacera le pain après l’honneur.
Voici, mylord, le plan d’évasion que j’ai mûri longuement dans le loisir, préférablement à tout autre: il est simple. Veuillez le suivre strictement, et nous aurons un plein succès.
Demain, aussitôt après déjeûner, mylord (c’est avec plaisir, monsieur, que je vous donne ce nom), vous partirez et vous retournerez sur-le-champ à La Napoule. Vous mettrez à la voile, et louvoyerez de façon à n’arriver ici, pour plus de sûreté, que vers le milieu de la nuit; vous descendrez sur le flanc de l’île, à l’entrée du chenal, où vous ferez prendre terre à tout l’équipage en armes, que vous laisserez sur le rivage, faisant le guet, prêt à venir au premier signal. Et seulement accompagné de quelques hommes chargés des échelles, dans le plus grand silence, vous vous glisserez à pas de loup jusqu’aux murailles du château qui regardent le couchant. Ma fenêtre sera facile à reconnoître dans l’obscurité; j’y suspendrai une écharpe. Pour atteindre jusqu’ici, il faut que votre échelle ait environ quarante pieds.... Le reste me regarde.... Cette nuit je scierai un de ces barreaux assez profondément pour qu’il cède au premier choc.—Agissez adroitement, mais avec la plus grande assurance. N’ayez pas de crainte; la garde de cette forteresse n’est pas forte, comme vous pourrez le voir. Elle se compose de quelques vieillards invalides. La nuit, il n’y a que deux sentinelles; l’une sur la plate-forme, l’autre au pont-levis. Habituellement leurs mousquets ne sont point chargés; et souvent l’une est aveugle et l’autre sourde. Si, contre toute chance, elles faisoient une alerte et crioient qui-vive? ne répondez pas. Si elles menaçoient, ne bougez pas. Si le corps de garde s’éveilloit et sortoit contre vous, prenez-le et faites-en ce que vous voudrez. Seulement, ne tuez pas ces bonnes gents, je vous en prie; que le sang ne coule pas. Mais, allez, vous pouvez être tranquille, nous ne serons point troublés. Croyez bien que ce ne sera pas le bruit de notre fuite qui les éveillera.
* * * * *
Notre faux lord Cunnyngham se nommoit simplement Icolm-Kill.
C’étoit un ancien cabaretier du comté de Sligo, qui, pour avoir trempé dans quelques troubles des _Boys_, je ne sais si c’étoit dans ceux des _White_, des _Steel_, des _Oak_ ou des _Peep-of-day_, avoit eu sa taverne rasée, et avoit été contraint de s’enfuir pour n’être pas pendu sans jugement, comme cela se pratiquoit. Afin d’échapper à la pauvreté, il s’étoit fait homme de mer, et tour-à-tour on l’avoit vu marchand de chair-noire, corsaire et pêcheur de baleines. Avec ses manières de cabaretier et sa tournure de marin, il faisoit un personnage mixte assez grotesque dans son habit de velours et sa veste de drap d’or. Mais sa qualité d’étranger sauvoit tout, et même en auroit fait pardonner bien davantage. Être étranger est bien la chose du monde la plus commode!
Sir John Chatsworth le connoissoit depuis long-temps pour un homme de bon cœur et de bon courage, et, plein de confiance en son habileté, il n’avoit pas hésité à le charger d’une mission si délicate, et à remettre le sort précieux de sa pupille entre ses mains.
* * * * *
Dans une transe continuelle, et dans la posture la plus gênante, courbée sur l’embrasure de sa lucarne, Déborah passa toute la nuit à scier dans le haut et dans le bas un énorme barreau de fer, qu’elle avoit enveloppé de flanelle comme un malade, pour assourdir le bruit de la lime. Ses flancs si frêles furent brisés par ce travail long et pénible, et ses belles mains douces furent impitoyablement déchirées.
Le lendemain, dès l’aube du jour, tout dans la forteresse était en mouvement. Les prisonniers, parés de leurs plus belles hardes, rôdant de corridor en corridor, de cachot en cachot, s’appeloient l’un l’autre, échangeoient de joyeux propos. Craignant de manquer d’appétit, quelques-uns même étoient allés cueillir de la faim sur les terrasses et sur les plates-formes les plus élevées. Dans la vie droite et lisse de la cellule, dans la vie morne et stupide du cachot, le plus vulgaire incident cause une émotion profonde.
Avant le déjeûner, M. de Cogolin invita lord Cunnyngham à visiter le Fort-Réal, et à faire dans l’île un tour de promenade.
Icolm-Kill profita très-habilement de cette occasion pour reconnoître les êtres, les abords et le site du château, et pour choisir sur le Frioul le lieu le plus commode pour opérer son débarquement nocturne.
A table, le ci-devant cabaretier fut contraint de se placer sur une sorte de thrône qu’on lui avoit fait préparer magnifiquement. Il étoit traité comme une majesté, et il en avoit même tout le prestige: son geste le plus gauche, son mot le plus lourd, émerveilloient.
On buvoit sans relâche à sa santé, et dans ces brindes, bien glorieux étoit celui qui pouvoit choquer son verre à son gobelet. Au dessert, après avoir proposé un toast à la prospérité de la France et de sa trop malheureuse sœur l’Irlande, toast qui fut chaleureusement accueilli, il demanda la permission de se retirer, et dit à M. de Cogolin qu’il avoit résolu, au lieu de retourner de suite à Sinigaglia, où il étoit consul des marchands anglois, de se rendre en toute hâte à Versailles, pour implorer du Roi la liberté de lady sa nièce, et que, bien qu’il ne reviendroit pas sans l’avoir obtenue, il espéroit sous peu de jours se retrouver son hôte.
Chacun se leva, et, pour lui faire honneur, voulut obstinément l’accompagner.
Les vétérans de la forteresse, qui avoient eu grande part aux largesses de Déborah, vinrent aussi chancelants, titubants, l’arme au bras, se mêler à ce cortége.
Au moment où lord Cunnyngham, un pied sur la rive et un pied sur l’arrière d’une nacelle où il s’élançoit, déposa un baiser sur le front de Déborah, l’air retentit d’une salve de mousqueterie et des cris répétés de vive lord Cunnyngham! vive lady Déborah! vive l’Irlande!...
Vive la France! répondit Icolm-Kill.
La barque cingla à l’Est dans le golphe de Juan, doubla le Cap-Gros, et disparut bientôt derrière le promontoire.
* * * * *
A la nuit tombante, déjà tout reposoit dans le château, Déborah, pour conserver son activité, n’avoit touché aux viandes et aux boissons qu’avec la plus grande réserve. Son porte-clefs, qui apparemment n’avoit pas donné dans cette sagesse, oublia, dans son trouble, de clore la porte de son cachot, et, pour éviter toute surprise, elle fut dans la nécessité de la barricader à l’intérieur avec ses deux escabelles et son châlit.
Pendant les premières heures de la soirée, elle acheva de scier le barreau qu’elle avoit fortement entamé la nuit précédente, et le lima jusqu’à ce qu’il ne tînt plus, pour ainsi dire, que par un cheveu de fer.
Elle prit ensuite son écharpe, et la fit flotter à la fenêtre comme une voile, pour servir dans l’obscurité de signalement et de fanal.
Puis, elle écrivit et déposa sur la table ce billet, à l’adresse de M. de Cogolin.
* * * * *
«Que Dieu soit en aide à sa servante!...
»Le plus saint devoir du captif est de briser ses chaînes: Vous avez, mon noble et généreux ami, le cœur trop haut pour trouver mal que j’aie accompli ce devoir. Croyez-moi, ce n’est pas sans chagrin que je l’ai fait. Il y a des souffrances inouïes à tromper un homme de bien comme vous. Personne au monde est-il plus digne d’égards? mais, en cette occasion, je n’ai pu agir selon mon cœur. Possédée du démon de la liberté, pour qui fers et murs sont vains, pouvois-je ne pas aller à travers des considérations? D’ailleurs, je ne m’appartiens pas: une mère se doit à son fils.
»Je l’avoue, cela est vrai, vous aviez tant de soins pour moi; vous m’environniez de tant de galanteries; votre humanité allégeoit si généreusement le faix de mes maux et voiloit si bien la face hideuse de mon sort, que ma condition n’étoit pas absolument insupportable. Hélas! les hommes semblables à vous sont exceptionnels et ne se succèdent point. Ce n’est pas que je veuille vous amener à une pensée triste et vous montrer du doigt vos cheveux blancs: non; que Dieu fasse votre vieillesse la plus longue et la plus belle, c’est mon souhait!—Mais d’une heure à autre, n’est-il pas dans la loi commune que vous puissiez succomber? Eh! si après Trajan étoit venu Tibère, eussé-je donc été à la merci du crime comme j’étois à la merci de vos bienfaisances?...