Part 2
Il y avait eu grand bruit à la suite de la lettre de Macdonagh, et le marquis de Carondelet, chevalier de Saint-Louis avait adressé aussitôt contre «l’intrigant» une requête à Messieurs de l’Assemblée nationale, au roi, à ses ministres, à tous les tribunaux du royaume: «C’est un scélérat qui file sa corde», y était-il dit en parlant de Macdonagh. A cela Macdonagh répond par une visite à Camille Desmoulins et lui conte l’affaire _qui est atroce_, dit l’auteur des _Révolutions de France et de Brabant_, Macdonagh a épousé Rose Plunkett qui, après lui avoir vainement offert une somme d’argent pour obtenir son désistement, «a trouvé,» dit Desmoulins, «qu’il lui en coûterait bien moins de se démarier par lettre de cachet, et moyennant 24,000 livres, a fait enfermer son mari,—non son futur, mais le passé—aux îles Sainte-Marguerite pendant douze ans et sept mois.» Et, comme pièces de conviction, Desmoulins insère dans son journal des lettres de la marquise de Carondelet où Rose Plunkett appelle le capitaine irlandais: «Mon cœur et mon âme.»
On pourrait chercher ce qu’il advint de cette affaire Macdonagh; toujours est-il que Petrus Borel y a trouvé le sujet de _Madame Putiphar_, et que modifiant le rôle de Rose devenue Déborah, agrémentant son récit d’une visite à la Pompadour et d’une prise de la Bastille, il a choisi, ce jour-là, Camille Desmoulins pour collaborateur.
Le public sera heureux, je n’en doute pas, de retrouver, dans une édition faite pour les bibliothèques choisies, un livre aussi célèbre et aussi caractéristique que _Madame Putiphar_.
Celui qui l’écrivit fut un homme de conviction et de talent qui eût pu marquer plus profondément encore sa trace dans l’histoire des lettres si la fortune lui eût souri. Comme il rêvait de grandes choses! Je retrouve dans la collection de _l’Artiste_ ces vers non réimprimés qui montrent bien ce qu’étaient ses espoirs et ses rêves:
9 octobre.
Tout ce que vous voudrez pour vous donner la preuve De l’amour fort et fier que je vous dois vouer; Pas de noviciat, pas d’âpre et dure épreuve Que mon cœur valeureux puisse désavouer.
Oui, je veux accomplir une œuvre grande et neuve! Oui, pour vous mériter, je m’en vais dénouer Dans mon âme tragique et que le fiel abreuve Quelque admirable drame où vous voudrez jouer!
Shakspeare applaudira; mon bon maître Corneille Me sourira du fond de son sacré tombeau! Mais quand l’humble ouvrier aura fini sa veille,
Éteint sa forge en feu, quitté son escabeau, Croisant ses bras lassés de son œuvre exemplaire, Implacable, il viendra réclamer le salaire!
PETRUS BOREL.
C’est à madame Paradol, la belle madame Paradol de la Comédie-Française, mère de Prévost-Paradol, que ce sonnet était adressé et Petrus lui dédiait en outre le roman que M. Willem réimprime aujourd’hui. Ces vers décèlent bien un fier état d’âme, un courage tout prêt à tenter l’_œuvre grande_, un immense désir d’escalader les sommets. Ces folies et ces ardeurs vaillantes, ces explosions et ces fumées du romantisme valaient mieux encore que les fanges du réalisme, dont on sourira tout autant quand la mode en sera passée, et qui rentrent aussi dans le «genre frénétique» dont parlait Charles Nodier.
A propos du romantisme et de ses fièvres, M. Philarète Chasles écrivait un jour. «C’était une belle époque éperdue. Elle voulait trop, elle espérait trop, elle comptait trop sur ses forces, elle jetait trop de sa séve aux vents du midi et du nord. Elle ne s’arrêtait pas pour s’écouter vivre; mais elle vivait. Elle avait l’ardeur, la séve et l’élan. Partout singularités et phénomènes: femmes émancipées, phalanstériens, vintrassiens, saint-simoniens; on faisait des drames en trente actes et des vers de quarante pieds. _Trialph_ jaillissait de la plume de Lassailly, et le pauvre Petrus Borel, qui est allé mourir de douleur en Algérie, se disait lycanthrope. On imaginait qu’une loi votée pourrait ouvrir le paradis sur la terre; un seul noble discours allait de la tribune retentir dans toutes les poitrines....» Ah! le beau temps et le temps des glorieuses chimères! C’était folie? Soit. Nous sommes devenus trop sages. Nous analysons, critiquons, cherchons, fouillons çà et là: nous sommes des chimistes, des médecins, oui; mais nous ne sommes plus des créateurs. L’imagination s’est enfuie. La folle du logis a mis la clef sous la porte. Il nous reste des conteurs qui décrivent,—mi-partie peintres de genre et commissaires-priseurs. Il ne nous reste plus de génies qui inventent. Et il y avait certes plus de salpètre chez le dernier de ces insensés d’autrefois que chez plus d’un homme célèbre d’aujourd’hui.
Et voilà pourquoi nous disons aussi en feuilletant le livre éperdu du Lycanthrope: «_Poor Yorick, alas!_—Hélas! pauvre Yorick!»
Il y avait quelque chose là!
JULES CLARETIE. Février 1877.
A
L. P.
CE LIVRE
EST A TOI ET POUR TOI
MON AMIE.
PROLOGUE.
_Une douleur renaît pour une évanouie; Quand un chagrin s’éteint c’est qu’un autre est éclos; La vie est une ronce aux pleurs épanouie._
_Dans ma poitrine sombre, ainsi qu’en un champ clos, Trois braves cavaliers se heurtent sans relâche, Et ces trois cavaliers, à mon être incarnés, Se disputent mon être, et sous leurs coups de hache Ma nature gémit; mais, sur ces acharnés, Mes plaintes ont l’effet des trompes, des timbales, Qui soûlent de leurs sons le plus morne soldat, Et le jettent joyeux sous la grêle des balles, Lui versant dans le cœur la rage du combat._
_Le premier cavalier est jeune, frais, alerte; Il porte élégamment un corselet d’acier, Scintillant à travers une résille verte Comme à travers des pins les crystaux d’un glacier, Son œil est amoureux; sa belle tête blonde A pour coiffure un casque, orné de lambrequins, Dont le cimier touffu l’enveloppe et l’inonde Comme fait le lampas autour des palanquins. Son cheval andalous agite un long panache Et va caracolant sous ses étriers d’or, Quand il fait rayonner sa dague et sa rondache Avec l’agilité d’un vain toréador._
_Le second cavalier, ainsi qu’un reliquaire, Est juché gravement sur le dos d’un mulet, Qui feroit le bonheur d’un gothique antiquaire; Car sur son râble osseux, anguleux chapelet, Avec soin est jetée une housse fanée; Housse ayant affublé quelque vieil escabeau, Ou caparaçonné la blanche haquenée Sur laquelle arriva de Bavière Isabeau. Il est gros, gras, poussif; son aride monture Sous lui semble craquer et pencher en aval: Une vraie antithèse,—une caricature De carême-prenant promenant carnaval! Or, c’est un pénitent, un moine, dans sa robe Traînante enseveli, voilé d’un capuchon, Qui pour se vendre au Ciel ici-bas se dérobe; Béat sur la vertu très à califourchon. Mais Sabaoth l’inspire, il peste, il jure, il sue; Il lance à ses rivaux de superbes défis, Qu’il appuie à propos d’une lourde massue: Il est taché de sang et baise un crucifix._
_Pour le tiers cavalier, c’est un homme de pierre, Semblant le Commandeur, horrible et ténébreux; Un hyperboréen; un gnôme sans paupière, Sans prunelle et sans front, qui résonne le creux Comme un tombeau vidé lorsqu’une arme le frappe. Il porte à sa main gauche une faulx dont l’acier Pleure à grands flots le sang, puis une chausse-trappe En croupe où se faisande un pendu grimacier, Laid gibier de gibet! Enfin pour cimeterre Se balance à son flanc un énorme hameçon Embrochant des filets pleins de larves de terre, Et de vers de charogne à piper le poisson._
_Le premier combattant, le plus beau,—c’est le monde! Qui pour m’attraire à lui me couronne de fleurs; Et sous mes pas douteux, quand la route est immonde Étale son manteau, puis étanche mes pleurs. Il veut que je le suive,—il veut que je me donne Tout à lui, sans remords, sans arrière-penser; Que je plonge en son sein et que je m’abandonne A sa vague vermeille—et m’y laisse bercer. C’est le monde joyeux, souriante effigie! Qui devant ma jeunesse entr’ouvre à deux battants Le clos de l’avenir, clos tout plein de magie, Où mes jours glorieux surgissent éclatants. Ineffable lointain! beau ciel peuplé d’étoiles! C’est le monde bruyant, avec ses passions, Ses beaux amours voilés, ses laids amours sans voiles, Ses mille voluptés, ses prostitutions! C’est le monde et ses bals, ses nuits, ses jeux, ses femmes, Ses fêtes, ses chevaux, ses banquets somptueux, Où le simple est abject, les malheureux, infâmes! Où qui jouit le plus est le plus vertueux! Le monde et ses cités vastes, resplendissantes, Ses pays d’Orient, ses bricks aventuriers, Ses réputations partout retentissantes, Ses héros immortels, ses triomphants guerriers, Ses poètes, vrais dieux, dont, toutes enivrées, Les tribus baisent l’œuvre épars sur leurs chemins, Ses temples, ses palais, ses royautés dorées, Ses grincements, ses bruits de pas, de voix, de mains! C’est le monde! Il me dit:—viens avec moi, jeune homme, Prends confiance en moi, j’emplirai tes désirs; Oui, quelque grands qu’ils soient je t’en paierai la somme! De la gloire, en veux-tu?... J’en donne!... Des plaisirs?... J’en tue—et t’en tuerai!... Ces femmes admirables Dont l’aspect seul rend fou, tu les posséderas, Et sur leurs corps lascifs, tes passions durables Comme sur un caillou tu les aiguiseras!_
_Le second combattant, celui dont l’attitude Est grave, et l’air bénin, dont la componction A rembruni la face: Or, c’est la solitude, Le désert; c’est le cloître où la dilection Du Seigneur tombe à flots, où la douce rosée Du calme, du silence, édulcore le fiel, Où l’âme de lumière est sans cesse arrosée: Montagne où le chrétien s’abouche avec le Ciel! C’est le cloître! Il me dit:—Monte chez moi, jeune homme, Prends confiance en moi, quitte un monde menteur Où tout s’évanouit, ainsi qu’après un somme Des songes enivrants; va, le seul rédempteur Des misères d’en bas, va, c’est le monastère, Sa contemplation et son austérité! Tout n’est qu’infection et vice sur la terre: La gloire est chose vaine, et la postérité Une orgueilleuse erreur, une absurde folie! Voudrois-tu sur ta route élever de ta main Un monument vivace?... Hélas! le monde oublie, Et la vie ici-bas n’a pas de lendemain. Viens goûter avec moi la paix de la retraite; Laisse l’amour charnel et ses impuretés; Romps, il est temps encor; ton âme n’est pas faite Pour un monde ainsi fait; de ses virginités Sois fidèle gardien; viens! et si la prière, La méditation ne pouvoit l’étancher, Alors tu descendras dans la sombre carrière De la sage science, et tu pourras pencher Sur ses sacrés creusets ton front pâle de veilles, Magnifier le Christ—et verser le dédain Sur la Philosophie outrageant ses merveilles Du haut de ses tréteaux croulants de baladin; Tu pourras, préférant l’étude bien aimée De l’art, lui rendre un culte à l’ombre de ce lieu; Sur ce dôme et ces murs, fervent Bartholomée, Malheureux Lesueur, peindre la Bible et Dieu!..._
_Le dernier combattant, le cavalier sonore, Le spectre froid, le gnôme aux filets de pêcheur, C’est lui que je caresse et qu’en secret j’honore, Niveleur éternel, implacable faucheur, C’est la mort, le néant!... D’une voix souterraine Il m’appelle sans cesse:—Enfant, descends chez moi, Enfant, plonge en mon sein, car la douleur est reine De la terre maudite, et l’opprobe en est roi! Viens, redescends chez moi, viens, replonge en la fange, Chrysalide, éphémère, ombre, velléité! Viens plus tôt que plus tard, sans oubli je vendange Un par un les raisins du cep Humanité. Avant que le pilon pesant de la souffrance T’ait trituré le cœur, souffle sur ton flambeau; Notre-Dame de Liesse et de la Délivrance, C’est la mort! Chanaan promis, c’est le tombeau! Qu’attends-tu? que veux-tu?... Ne crois pas au langage Du cloître suborneur, non, plutôt, crois au mien; Tu ne sais pas, enfant, combien le cloître engage! Il promet le repos; ce n’est qu’un bohémien Qui ment, qui vous engeole, et vous met dans sa nasse! L’homme y demeure en proie à ses obsessions. Sous le vent du désert il n’est pas de bonace; Il attise à loisir le feu des passions. Au cloître, écoute-moi, tu n’es pas plus idoine Qu’au monde; crains ses airs de repos mensongers; Crains les satyriasis affreux de saint Anthoine: Crains les tentations, les remords, les dangers, Les assauts de la chair et les chutes de l’âme. Sous le vent du désert tes désirs flamberont; La solitude étreint, torture, brise, enflamme; Dans des maux inouïs tes sens retomberont!— Il n’est de bonheur vrai, de repos qu’en la fosse: Sur la terre on est mal, sous la terre on est bien; Là, nul plaisir rongeur; là, nulle amitié fausse; Là, point d’ambition, point d’espoir déçu...—Rien!... Là, rien, rien, le néant!... une absence, une foudre Morte, une mer sans fond, un vide sans écho!...— Viens te dis-je!... A ma voix tu crouleras en poudre Comme aux sons des buccins les murs de Jéricho!—_
_Ainsi, depuis long-temps, s’entrechoque et se taille Cet infernal trio,—ces trois fiers spadassins: Ils ont pris—les méchants pour leur champ de bataille, Mon pauvre cœur, meurtri sous leurs coups assassins, Mon pauvre cœur navré, qui s’affaisse et se broie, Douteur, religieux, fou, mondain, mécréant! Quand finira la lutte, et qui m’aura pour proie,— Dieu le sait!—du Désert, du Monde ou du Néant?_
LIVRE PREMIER.
I.
JE ne sais s’il y a un fatal destin, mais il y a certainement des destinées fatales; mais il est des hommes qui sont donnés au malheur; mais il est des hommes qui sont la proie des hommes, et qui leur sont jetés comme on jetoit des esclaves aux tigres des arènes; pourquoi?... Je ne sais. Et pourquoi ceux-ci plutôt que ceux-là? je ne sais non plus: ici la raison s’égare et l’esprit qui creuse se confond.
S’il est une Providence, est-ce pour l’univers, est-ce pour l’humanité, et non pour l’homme? Est-ce pour le tout et non pour la parcelle? L’avenir de chaque être est-il écrit comme l’avenir du monde? La Providence marque-t-elle chaque créature de son doigt? Et si elle les marque toutes, et si elle veille sur toutes, pourquoi son doigt pousse-t-il parfois dans l’abyme, pourquoi sa sollicitude est-elle parfois si funeste?
Les savants, pour qui rien n’est ténébreux, diront que la destinée de l’individu dérive immédiatement de son organisation; que l’homme sans perspicacité sera dupe, que l’homme fin sera dupeur, et saura éviter les pierres d’achoppement où le premier trébuchera.—Mais, pourquoi celui-ci est-il rusé, et celui-là est-il simple? Être simple et bon est-ce un crime qui vaille le malheur et le supplice?—A quoi les savants répondront: Celui-ci est simple, parce qu’il a la protubérance de la simplicité; et celui-là est fin, parce qu’il a la protubérance de la finesse.—Bien, mais pourquoi celui-ci a-t-il cet organe qui manque à l’autre? Qui a présidé à cette répartition? Quel caprice a donné à l’un la bosse du meurtre, et à l’autre la bosse de la mansuétude? Si dès la procréation, ce caprice a départi les bonnes et les mauvaises qualités des êtres, il a départi leurs destinées: les destinées sont donc écrites; il y a donc un destin! L’animal n’a donc pas son libre arbitre: il n’a donc pas le choix d’être doux ou d’être féroce, de souffrir ou de faire souffrir, d’aimer ou de tuer.—Les savants se lèveront et répondront encore:—Il n’y a ni bonne ni mauvaise passion: c’est la société qui postérieurement est venue, et qui a dit: Ceci est mal, ceci est bien. Ceci est bon parce que ceci m’est profitable; ceci est mauvais parce que ceci m’est nuisible.—Soit: mais si les hommes doivent vivre en société, pourquoi la Providence en fait-elle d’insociables, pourquoi va-t-elle contre son but? Est-elle donc extravagante? Une Providence ne sauroit l’être. D’ailleurs cette raison n’explique rien, car il est des hommes sociables victimes de la société; car il est des hommes bons dont l’existence est affreuse; car il est des hommes victimes d’événements indépendants de leur volonté, d’événements que leur esprit ne pouvoit prévoir, que nulle vertu humaine ne pouvoit parer.
Pour détourner du désespoir, on a, il est vrai, inventé la vie future, où le juste est récompensé, et le méchant puni; mais pourquoi récompenser le juste, qui n’a pas eu à opter entre la justice et l’iniquité? mais pourquoi châtier le méchant, qui n’a pas eu à choisir entre le crime et la bienfaisance? On ne doit récompenser et punir que les actes volontaires. C’est Dieu, et non pas le créé qu’il faudroit glorifier quand il a fait une bonne créature, et qu’il faudroit supplicier quand il en a fait une mauvaise. Il étoit bien plus simple, au lieu de faire deux existences, une seconde pour redresser les torts de la première, d’en faire une seule convenable.
Si le péché originel est une injustice, la destinée fatale originelle est une atrocité. La loi de Dieu seroit-elle pire que la loi des hommes? seroit-elle rétroactive?
Je ne m’arrêterai pas plus long-temps à ces pensées fatigantes et révoltantes: je ne chercherai point à expliquer ces choses inexplicables: si je m’y appesantissois longuement, je me briserois le front sur la muraille. J’étourdis ma raison toutes fois qu’elle interroge, et je m’incline devant les ténèbres.
Souvent j’ai ouï dire que certains insectes étoient faits pour l’amusement des enfants: peut-être l’homme aussi est-il créé pour les menus plaisirs d’un ordre d’êtres supérieur, qui se complaît à le torturer, qui s’égaie à ses gémissements. Beaucoup d’entre nous ne ressemblent-ils point par leur existence à ces scarabées transpercés d’une épingle, et piqués vivants sur un mur; ou à ces chauve-souris clouées sur une porte servant de mire pour tirer à l’arbalète?
S’il y a une Providence, elle a parfois d’étranges voies: malheur à celui marqué pour une voie étrange! il auroit mieux valu pour lui qu’il eût été étouffé dans le sein de sa mère.
C’est à vous, si vos cœurs n’y défaillent point, d’approfondir et de résoudre: quant à présent, pauvre conteur, je vais tout simplement vous développer des destinées affreuses entre les destinées. Bien plus heureux que moi vous serez, si vous pouvez croire qu’une Providence ait été le tisserand de pareilles vies, et si vous pouvez découvrir le but et la mission de pareilles existences.
II.
MYLORD, venez donc au balcon: le beau soleil couchant! Ah, vous êtes fortuné, mylord! tout jusques au ciel même qui se fait votre vassal et porte votre écusson au flanc. Regardez à l’occident; ces trois longues nuées éclatantes ne semblent-elles pas vos trois fasces d’or horizontales? et le soleil, votre besant d’or, au champ d’azur de votre écu?
—Mylady, vous semez mal à propos votre bel esprit: vous voulez, suivant votre coutume, détourner une conversation qui vous pèse, par un incident, par quelque mignardise; mais, vous le savez, je ne me laisse pas piper à vos pipeaux, et vous m’écouterez jusqu’au bout.
Je vous disois donc que si vous n’y prenez garde il arrivera malheur à votre fille. Je vous disois que dès l’origine j’avois prévu tout ce qui est survenu, que j’avois pressenti ce que vous auriez dû pressentir; et ce que toute autre mère à votre place eût pressenti. Vos flatteurs vous appellent naïve, mais vous êtes obtuse. Comme un nouveau-né, vous ignorez toutes bienséances. Sur mon épée, madame! vous n’avez de noble que mon nom.
Avant mon premier départ pour les Indes, ayant déjà remarqué en eux une lointaine inclination, et un commencement de liaison, je vous avois fortement recommandé et fait bien promettre de ne plus leur laisser aucun rapport; en tout point vous m’avez désobéi. Plus tard, lors de mon entrée en campagne, je vous renouvellai formellement le même ordre et vous me désobéîtes encore plus formellement. A mon retour de l’armée, je trouvai Déborah compagne de Pat; je trouvai Pat presque installé ici; Pat traité comme vous eussiez traité un fils; Pat assistant à toutes les leçons des maîtres de Déborah, et étudiant avec elle les arts d’agrément. Étiez-vous folle! Vous avez fait un joli coup en vérité! vous avez rendu un bon service à ce pauvre père Patrick! Aujourd’hui, il ne sait que faire de son garnement de fils, qui s’en va labourer un solfége à la main, un Shakspeare sous son bras. N’eût-ce été que par respect pour ma maison, vous n’eussiez pas dû attirer ici, et traiter de telle sorte, l’enfant d’un de vos fermiers, et d’un de vos fermiers irlandois et papiste!
—Cher époux, vous savez combien je vous suis soumise en toutes choses. Ce n’étoit point pour braver vos commandements, ce que j’en fis, mais purement pour l’amour de votre fille: seule, avec moi et quelques domestiques grondeurs, sans distraction aucune dans ce beau, ce pittoresque, mais taciturne, mais funèbre manoir, la pauvre enfant se mouroit d’ennui, et ne cessoit de redemander son Pat, qui l’égayoit de sa grosse joie, qui l’entraînoit dans le jardin et dans le parc; qui inventoit, pour plaire à sa noble petite amie, toute espèce de jeux et d’amusements.
Partageant ses jeux, ne devoit-il pas partager ses études? N’auroit-ce pas été cruel de le renvoyer à l’arrivée des professeurs de Debby? Puisqu’il étoit son compagnon, ne devois-je pas prendre à tâche de l’instruire et de le polir pour le rendre plus digne d’elle? Il avoit si bonne envie d’apprendre, et tant de facilité, le pauvre garçon! Cela donnoit de l’émulation à la paresseuse Debby. Puis, vous le savez, il étoit si gentil, si doux, si prévenant! Ah! que je souhaiterois à beaucoup de gentilshommes d’avoir de pareils héritiers!
—Toujours vos mêmes parades de générosité, toujours vos belles idées sur les gents de basse condition; vous aurez beau argumenter, un mulet et un cheval de race feront toujours deux, comme un Irlandois et un homme.
Où toutes ces prouesses de vertu vous conduiront-elles? Vos largesses envers les mendiants et les paysans vous feront, à la première rencontre, couper les jarrets par ces infâmes catholiques. Votre conduite à l’égard du petit Pat, où vous mènera-t-elle, où vous a-t-elle poussée? Debby et Pat, grandissant ensemble, se sont pris d’étroite amitié, puis à l’amitié a succédé l’amour: la jeune comtesse Déborah Cockermouth est amourachée du gars de votre fermier: mademoiselle en feroit volontiers son époux! Dieu me damne! cela me fait dresser les cheveux sur la tête! Mademoiselle refuse tout brillant parti; mademoiselle repousse tout noble requérant: J’ai fait vœu de chasteté, dit-elle. Ventre de papiste! quel est ce catholique baragouin? Dieu me damne! ça tourne à mal....
—Pourquoi vous enflammer ainsi? à quelle occasion tant de violence? Cette fantaisie de garder le célibat n’est qu’une lubie de jeunesse, qui lui passera, et tout d’abord qu’elle aura rencontré un cavalier de son choix et de son gré. Quant à Patrick, vous savez bien que tout est rompu entre elle et lui depuis long-temps; et que depuis votre farouche sortie contre lui, il n’a pas remis le pied au château.
—Tout est rompu entre elle et lui!... Il n’a pas remis le pied au château!... Qui vous a si bien informée? Madame, relâchez de votre surveillance, elle est vraiment trop rigide. Ah! tout est rompu entre elle et lui?... parole d’honneur?... C’est pour cela que mon fidèle Chris, maintes fois, l’a vu rôdant près du château; c’est pour cela qu’il a entendu plusieurs fois ce que vous eussiez dû entendre, la nuit, Déborah se relever, sortir et descendre du côté du parc. Ah! tout est rompu entre elle et lui!... vraiment?... C’est bien, restez dans votre quiétude: pour moi, je vais redoubler de sévérité; Chris l’espionnera; et si le malheur veut que cela soit, je prendrai des mesures qui ne seront pas douces à votre pimbêche de fille.... Quant au paysan, c’est la moindre affaire.