Madame Putiphar, vol 1 e 2

Part 19

Chapter 193,832 wordsPublic domain

Après avoir visité quelques cellules, un réfectoire immense, le logis de la garnison, une plate-forme munie de pièces de canon, et à l’extrémité du second dortoir la bibliothèque célèbre par le grand nombre de manuscrits et d’imprimés précieux qu’elle possédoit, ils entrèrent dans l’église de la tour, sous le vocable de sainte Croix, où reposoient les corps de plusieurs saints.

Dom Fiacre les conduisit premièrement devant la grande et magnifique châsse de saint Honorat, tout incrustée de pierreries, toute sculptée merveilleusement: ensuite, il leur présenta trois fleurs-de-lys d’argent, où se trouvoient enchâssés des ossements de saint Pierre, de saint Paul, de saint Jacques le majeur, de saint Jacques le mineur, et de presque touts les apôtres; une épine de la couronne de Jésus, du bois de la vraie croix, et plusieurs autres reliques insignes; enfin une caisse dorée, qui contenoit les ossements de cinq cents religieux tués par les Sarrasins, du temps de l’abbatiat de saint Porcaire, et une autre caisse de trente religieux martyrisés avec saint Aigulfe.

—Mon révérend, de peur de vous blesser encore, je ne me suis point permis de vous interrompre, dit alors M. de Cogolin, mais je vous prie maintenant de vouloir bien me permettre quelques remarques. Vous auriez dû ajouter, en parlant de saint Aigulfe, que son martyre et celui de ses compagnons n’est point l’ouvrage des Sarrasins, comme vous le donnez à penser à madame. Ne calomniez pas ces pauvres Sarrasins, on leur en a déjà assez mis sur le dos. Vous auriez dû lui dire que les moines de Lerins ayant élu pour leur abbé Aigulfe, moine de Fleury, celui-ci voulut réformer les désordres qui régnoient dans le monastère, et proposer la règle de Saint-Benoît, dont il avoit apporté le corps en France; que le pieux abbé ne trouva pas un esprit docile dans ses religieux, qui se portèrent à des excès horribles contre lui, excès qui auroient révolté le plus farouche Sarrasin; qu’ils tournèrent leur fureur même contre le monastère, et le ravagèrent, à faire honte à des Vandales; qu’ils enlevèrent Aigulfe et quelques autres moines attachés à lui, qu’ils leur coupèrent la langue, qu’ils leur crevèrent les yeux, et qu’après les avoir laissés deux ans dans l’île de Capreria, ils les massacrèrent dans une autre île déserte, l’an 675.

Mon Révérend, vous ne pouvez nier le fait. D’ailleurs, il n’est pas unique, et ce _Paradisus terrestris_, ce _quies piorum_, ce _solamen dulce_, ce _sinus tranquillissimus_, comme vous l’appeliez tout-à-l’heure, avec Dom Vincent Barral, fut souvent un affreux repaire.—Ce ne sont, mon Révérend, que de simples remarques historiques, faites sans malice; ne vous en fâchez pas, je vous en prie, et n’en accusez surtout ni Voltaire, ni l’Encyclopédie, ni les pauvres Sarrasins!

—S’il est des gents, monsieur, assez abandonnés de Dieu pour faire le mal, il en est d’autres qui n’ont d’autre œuvre que de le mettre en évidence; qui voilent les parties saines, et étalent les plaies; qui usent toute leur vie et toute leur intelligence à la recherche de tout ce qui peut couvrir de honte l’humanité, et à déterrer les pourritures qu’ils devroient recouvrir d’une montagne. Lequel des deux sera le plus coupable devant Dieu, de celui qui aura fait le mal dans l’effervescence de la passion, ou de celui qui se sera plu à le dévoiler, dans le plat sang-froid d’une âme sans enthousiasme et d’un cœur pervers? Je vous le laisse à juger.—Je ne dis pas cela pour vous, monsieur le gouverneur; vous êtes un homme bon, généreux, vertueux, que j’aime et j’honore; vous n’êtes point dans la classe des premiers, mais vous êtes sous l’influence des seconds; et c’est ce dont je suis grandement affligé. N’est-il pas douloureux de voir que même les hommes les plus justes et les plus nobles n’ont pu se garantir de la contagion; et que quelques vers seulement ont suffi pour vicier et corrompre la France, comme quelques vers suffisent pour détruire le plus beau fruit!

Après un moment de silence, se tournant vers Déborah, et lui montrant le maître-autel, Dom Fiacre reprit: Madame, là repose le corps de saint Vénant, frère de saint Honorat, celui de saint Vincent de Lerins, si célèbre par sa doctrine et par sa vertu.

Voici encore un très-beau reliquaire, contenant des restes de saint Patrice, apôtre de l’Irlande. Le désir de se perfectionner dans la vie religieuse qu’il avoit embrassée, le porta à se retirer dans le monastère de Lerins: il y demeura neuf ans.

Dom Fiacre ne put achever: Déborah, qui tout-à-coup avoit pâli et chancelé, s’étoit agenouillée lourdement et renversée sur le pavé de l’église.

Son évanouissement fut long.

On la transporta sous une tonnelle du jardin.

Lorsqu’elle rouvrit les paupières, M. le gouverneur lui exprimoit sur les lèvres le jus d’une orange, et le Bénédictin étoit à genoux devant elle, les bras étendus en croix. Un sentiment de pudeur et d’embarras colora ses joues, et lui fit jeter un cri timide et porter ses doigts à son corset délacé. Mais ses premières paroles furent des remercîments pour les soins qu’on lui prodiguoit.—Ne vous alarmez pas, mes bons seigneurs, ajouta-t-elle; ce n’est qu’une violente émotion. La vue de ces reliques de saint Patrice a réveillé tout à la fois dans mon âme des souvenirs douloureux de patrie et d’amour, qui m’ont brisée et suffoquée.... Je suis Irlandoise, mon Révérend, et mon époux, qui a été assassiné il y a quelques mois, se nommoit Patrick.... O mon pauvre Patrick!... Tenez, mon père, le voici! c’est son portrait qui pend à cette chaîne. N’est-ce pas, qu’il étoit beau? Eh bien! il étoit encore plus pur et plus juste. Les cruels me l’ont tué sans me tuer!...

—Ma fille, adorez les décrets de Dieu; que savez-vous pourquoi il vous a ôté votre époux à l’entrée de la vie? que savez-vous quel sort il vous garde?... Vous connoissez les maux qui vous ont atteinte, mais connoissez-vous ceux dont il vous a préservée, et dont il vous préserve?

—Maintenant, je me sens mieux mon Révérend, beaucoup mieux; je puis me lever et marcher: achevons notre pélerinage.

M. de Cogolin, soutenant Déborah, la conduisit alors à la _calanque de Saint-Colomban_: caverne au pied de laquelle la mer bat continuellement. Elle étoit grosse à cette heure, ils ne purent y pénétrer sans se mouiller à mi-jambe.—C’est ici, dit gravement Dom Fiacre, le lieu sauvage où se cachèrent saint Eleuthère et saint Colomban, lorsque les Sarrasins massacrèrent les cinq cents religieux dont nous avons vu tantôt les ossements. Mais ayant apperçu les âmes de ces saints cénobites monter au ciel, sous la forme d’étoiles brillantes, saint Colomban sortit de cette spélonque, et alla s’offrir à la hache des infidèles pour s’associer au martyre de ses frères.

A ces mots, M. le gouverneur éclata de rire, et comme un esprit fort, regardant d’une air malicieux notre sérieux mystagogue:—Ah! par la mort-Dieu! mon Révérend, s’écria-t-il, vous nous en baillez de bonnes!... Oh! pour cette bourde-là, elle ne passera pas.—Vraiment, si surtout ce massacre s’est fait pendant la nuit, jamais girande et bouquet de feu d’artifice n’ont produit un plus beau spectacle que ces cinq cents et une âmes montant au ciel, comme des fusées volantes, en manière d’étoiles de feu. J’avoue que je serois curieux de voir un pareil feu d’artifice d’âmes, et surtout de savoir si pour les faire monter ainsi elles ont besoin d’une baguette d’osier comme les pétards?

En sortant de la _calanque_, profanée par les dérisions de M. le gouverneur, à la pointe Sud-Est de l’île, ils montèrent dans une nacelle, pour passer le pas étroit qui sépare Saint-Honorat d’un îlot, nommé Saint-Féréol. Lorsque sous l’abbatiat de Saint-Amand, où l’on comptoit plus de _trois mille solitaires_, ne pouvant touts se loger dans Lerina, une partie de ces saints personnages allèrent habiter Lerinus, Sainte-Marguerite, qui compte entre ces plus célèbres anachorètes saint Eucher de Lyon, il s’en établit aussi dans les autres petites îles d’alentour, à la Fornigue, à la Grenille, et dans celle-ci, qui doit son nom à Saint-Féréol, dont ont voit encore la cellule, qui contient à peine un homme.

Après avoir fait une assez longue station sur ce rocher sauvage, semblant de loin une feuille morte flottante, et d’où le regard, effleurant la surface de la mer, fuit sur son étendue, avec la vitesse d’un lutin, jusque dans le golphe de Gènes, ils regagnèrent le Frioul et la barque qui les avoit amenés.

Déborah adressa d’aimables remercîments à Dom Fiacre, puis elle se mit à genoux, et lui demanda sa bénédiction.

—Soyez bénie, lui dit-il, au nom de Celui qui est le refuge des affligés; soyez bénie à la face des trois immensités, foible image de l’immensité de Dieu, la terre, l’océan et le ciel. Ma fille, ne vous laissez point maîtriser par la désolation; le désespoir ne doit point souiller une âme chrétienne; le désespoir est un grand blasphème contre Dieu.—Priez, il ne vous abandonnera pas.—Qu’est-ce pour le Tout-Puissant qu’une chaîne et qu’un verrouil?... Celui qui tira Daniel de la fosse aux lions saura bien tirer sa servante,—_ancilla sua_,—de la fosse aux hommes.

VII.

DEUX ou trois fois par semaine M. le gouverneur réunissoit dans son salon touts les prisonniers, et leur donnoit des espèces de soirées, où l’on causoit et jouoit à la bassette et à l’hombre. Déborah s’y montroit rarement; elle n’y paroissoit que lorsqu’elle n’étoit point en disposition de tristesse. Le vrai chagrin ne veut point de distraction: il se renferme, il demeure face à face avec lui-même, et s’y complaît, comme une femme devant le miroir qui répète son image; tout autre que lui-même est laid, grimaçant et repoussant. Le chagrin, a-t-on dit, est pareil à ces verres d’optique qui, par un jeu étrange, bouleversent, rabougrissent ou prolongent les plus belles formes, et font une figure grotesque d’une admirable statue. Mais peut-être, au contraire, n’est-ce qu’un verre éclaircissant, qui nous découvre tel ce que l’éducation, les préventions, les illusions, le trouble des passions et l’orgueil nous présentent sous un jour faux.—Le chagrin pourroit être comparé à la balance de la Justice, si la balance de la Justice pesoit juste.

La forteresse ne recéloit alors que huit ou dix prisonniers. Parmi eux se trouvoient deux vieillards en pleine santé et en pleine raison, que leurs enfants, puissants en Cour, avoient fait interdire et enfermer comme aliénés, pour s’emparer et jouir de leurs biens par avancement d’hoirie.

Quoiqu’il manquât peu de chose au bien-être matériel de Déborah, elle étoit plus sombre et plus abattue que jamais. Elle étoit poursuivie de désirs étranges, elle aspiroit à un état autre et lointain; et comme elle étoit captive, elle se disoit:—C’est la liberté qui me manque. Mais ce besoin vague, l’homme le porte avec lui en tout temps et en touts lieux: libre ou captif, en deuil ou en joie, son âme est toujours troublée par ses élancements, vers un infini et un inconnu inexplicables. Est-ce l’oscillation de la flamme qui brûle en notre lampe d’argile, et qui s’essaye à remonter au foyer d’où elle a été distraite? Est-ce l’arrière-souvenance d’une vie meilleure et passée, ou le pressentiment d’une vie meilleure et future?... Celui qui le premier compara la vie à un voyage et l’homme à un pélerin, jeta une de ces grandes lueurs qui rarement s’échappent du génie humain, et qui, comme la foudre, étalent une nappe de lumière dans les ténèbres. L’homme en effet n’est-il pas comme le voyageur qui aspire toujours? mais à quoi aspire-t-il?... Pour certain, ce n’est pas au néant de la tombe.

La solitude dans laquelle vivoit Déborah exaltoit sa sensibilité, et dégageoit en elle ces vapeurs noires qui assaillent les femmes durant leurs gestations. La mémoire de ses maux soufferts ne désemparoit pas de son esprit, et son cœur étoit plein de remords et de regrets. Elle s’accusoit du trépas de sa mère et du trépas de Patrick. Il lui sembloit que leurs ombres erroient sans repos autour d’elle et la frôloient. Dans le grincement du verrouil de sa porte agitée, dans le bruit du vent, dans les pulsations des psoques et des psylles, qui frappent et percent les vieux meubles de leur tarière, elle croyoit entendre leurs pas ou des plaintes et des gémissements. M. de Cogolin venoit bien de temps à autre passer quelques loisirs auprès d’elle, mais sa conversation étoit si frivole, que Déborah y goûtoit peu de charmes et y puisoit peu de force. Dom Fiacre la visitoit aussi assez fréquemment; mais comme il la travailloit sans miséricorde de dogmes et de doctrines, il étoit plutôt importun qu’agréable, et jouoit plutôt le rôle d’un persécuteur que d’un saint paraclet. Pour les autres prisonniers, elle les fuyoit le plus possible. La vue de beaucoup de ces victimes, qui, comme elle, jeunes avoient passé la porte de cette forteresse, et dont les cheveux avoient blanchi sous ses voûtes, l’attristoit profondément, lui présageoit sa destinée; destinée contre laquelle tout ce que son âme avoit de puissance se roidissoit. Elle soutenoit rarement une conversation, ses réponses étoient brèves, et quelquefois même insensées. Son plaisir le plus vif étoit de se promener dans le jardin du gouverneur, de s’y promener seule, et dans la partie la plus sombre.

Il y avoit quatre mois que Déborah avoit été transférée à Sainte-Marguerite, quand elle accoucha d’un enfant mâle. Sa joie fut grande, et elle le nomma _Vengeance_. Ce nom fit trembler M. de Cogolin; et Dom Fiacre employa tout ce que ses moyens oratoires purent lui suggérer de persuasif pour faire substituer à ce nom impie le nom patronal d’un saint apôtre. Mais Déborah demeura inflexible.

La naissance de ce fils lui rendit toute son énergie et tout son courage. Dans les soins et les sollicitudes maternels elle trouvoit l’oubli de ses malheurs. C’étoit pour elle une grande consolation que d’être mère, et de voir revivre Patrick, dont cet enfant étoit déjà l’image; d’être tutrice d’une créature encore plus foible qu’elle-même; d’avoir une existence dépendante de la sienne, d’avoir une éducation à faire. Son avenir, qui lui apparoissoit vide, sombre et sans but, venoit tout-à-coup de se remplir. Elle avoit une tâche longue et douce, des travaux, des devoirs, une compagnie, toutes ses affections prises, toute sa vie occupée. Il lui sembloit qu’il pourroit être encore pour elle quelques félicités vraies, en se livrant au culte d’un souvenir vivant, mais pour cela il falloit s’arracher du cachot où elle étoit condamnée à languir et à mourir, il falloit qu’elle recouvrît sa liberté. Depuis long-temps c’étoit là ce qui la préoccupoit. L’heure de l’exécution lui paroissant enfin venue, elle écrivit cette lettre à son tuteur Sir John, Chatsworth, avocat à Dublin:

«Mon cher et honorable ami,

»J’ai besoin de vous, vous êtes mon seul refuge, ne me manquez pas, tout me manqueroit. Souvenez-vous avec plaisir de cette pauvre Debby, votre fille, comme vous l’appeliez et comme vous l’aimiez, dont les petits bras s’enlacèrent tant de fois à votre col, et que vous berçâtes tant de fois dans votre grande robe noire. Vous m’avez connue au berceau, vous m’avez chérie dès mon enfance; chérissez-moi toujours, chérissez-moi au moins encore une fois, je vous en prie au nom de ma malheureuse mère, je vous en prie au nom de son père, mon ayeul, qui vous portoit tant d’amitié. Il m’a placée sous votre protection, il m’a faite votre pupille, il vous a confié ma défense et mes biens, sauvez-moi, vous êtes maître de ma fortune et de ma vie.

» Lorsque je quittai l’Irlande, il y a dix mois environ, je vous adressai un mémoire de tout ce qui venoit de se passer dans ma famille, et des motifs qui me forçoient à m’expatrier; ce mémoire étoit triste, ce mémoire étoit déchirant, votre cœur bon en a été très-affecté sans doute; je vous demande pardon du chagrin que je vous ai fait. Je croyois que l’exil alloit mettre fin à mes souffrances, et me donner le bonheur dont mon âme étoit avide, parce quelle avoit avec qui le partager. Je croyois trouver en France liberté et hospitalité!... Hélas! jamais déception fut-elle plus grande que la mienne! Que n’allai-je plutôt me jeter dans le désert de Barca!... Vous trouverez ci-inclus un nouveau mémoire, exact et vrai, de tout ce qui m’est advenu depuis ma fuite sur le Continent. Le premier étoit déchirant, celui-ci est affreux! Si votre cœur répugne aux tableaux sombres, si l’injustice vous fait mal, prenez-le, lacérez-le, jetez-le au feu.... Alors qu’il vous suffise de savoir qu’aujourd’hui je suis emprisonnée dans une bastille d’État, d’où je ne dois plus sortir que sur l’épaule d’un fossoyeur. Mais avec votre secours et votre aide, cela ne sera pas. J’ai longuement mûri des projets d’évasion, voici le plus sûr et le plus simple, auquel je m’arrête. Il coûtera sans doute des sommes considérables; allez, que ceci ne vous ralentisse point, Dieu merci, j’ai assez de richesses, et depuis trois jours je suis majeure.

_(Ici se trouvoit un plan de fuite très-hardi et parfaitement circonstancié.)_

»Quoique toutes ces recommandations puissent vous sembler des minuties, qu’aucune ne soit négligée, le sort de l’entreprise en dépend.

»Je prends à ma charge touts les frais d’armement, d’équipage et de voyage. Si vous trouvez un sujet convenable, qui vous demande plus de vingt mille livres, donnez plus, n’hésitez pas. Je suis prête, s’il étoit nécessaire, à faire le sacrifice entier de mes biens, pour me tirer du lieu où je suis. Pour payer une vie, même la vie la plus infortunée, il n’y a pas de rançon trop chère.

»Tout cela va vous donner beaucoup d’ennui et de peine, mon bon tuteur, mais croyez bien que j’apprécie l’immensité du service que vous allez me rendre, service au-delà de toute reconnoissance. J’en conserverai à tout jamais une inaltérable gratitude, qui, jointe à l’affection dont mon cœur est possédé, fera de vous l’homme le plus aimé, comme vous êtes le plus digne de l’être.»

* * * * *

Quand Déborah eut achevé cette lettre, elle courut la porter à M. de Cogolin, que déjà très-adroitement elle avoit entretenu de son projet d’écrire à son tuteur, pour lui demander compte des biens que lui avoit légués son grand-père: projet qu’il avoit approuvé et encouragé de tout son cœur. Et elle la lui présenta toute ouverte, en le priant de vouloir bien en prendre connoissance, certaine à l’avance de son refus, par galanterie, par délicatesse, et surtout parce qu’il savoit à peine quelques mots d’anglois.

—Cachetez votre lettre, ma belle amie, je vous rends confiance pour confiance, lui dit-il, en lui prenant et lui baisant les mains, cachetez-la et remettez-la moi de suite, quelqu’un de mes gents va partir tout-à-l’heure pour Antibes, je l’en chargerai.

Déborah le remercia poliment, mais avec une extrême réserve, crainte de trahir tout ce qu’elle éprouvoit de joie de ce premier succès.

LIVRE CINQUIÈME.

VIII.

HOLA! sentinelle, veillez-vous?

—Qui vive?

—Ordre du Roi. Faites baisser le pont.

Il se fit un long silence. Onze heures de la nuit sonnèrent au château. L’obscurité était profonde.

—Qui vive? s’écria de nouveau une voix dans l’éloignement.

—Ordre du Roi! Jean Buot!

—Ah! c’est vous, monsieur Buot! votre serviteur très-humble. Vous nous amenez sans doute du gibier? toutes nos cages à poulets sont pleines, à quel croc voulez-vous que nous le logions?

Les chaînes du grand pont-levis grincèrent, il s’abaissa lourdement et un carrosse s’avança: deux hommes en descendirent, l’un avoit une épée au côté, l’autre des fers et des boulons aux pieds et aux mains; et ces deux hommes en suivirent deux autres, le sergent de garde et le concierge du donjon.

Arrivés à une enceinte de muraille d’une hauteur excessive, percée d’une seule entrée, défendue par deux sentinelles, trois portes énormes, scellées de distance en distance dans l’épaisseur d’un mur ayant plus de seize pieds, s’ouvrirent et se refermèrent sur eux.

Une lampe de fer, vraiment sépulcrale, éclairoit de sa lueur mourante leurs pas, qui retentissoient sous les voûtes et se mêloient aux cris des verrouils et des grilles, pivotant sur leurs monstrueuses crapaudines. Partout où l’œil perçoit il ne rencontroit, à travers les ténèbres, qu’un effroyable spectacle de serrures, de verrouils, d’écrous, de cadenas et de barres de fer.

Après avoir passé par un escalier à noyau, tortueux, étroit, escarpé, allongeant le chemin, multipliant les détours, de toise en toise obstrué de portes rigoureusement closes, au premier étage un guichet, semblant une muraille qui va et vient, s’ouvrit, et ils pénétrèrent dans une vaste chambre, voûtée en ogive, avec un seul pilier au centre.

Le jeune homme chargé de chaînes, soulevant alors sa tête inclinée en victime, lut au-dessus de la porte cette inscription: CARCE TORMENTORUM, _Salle de la Question_; et apperçut les parois des murs et le berceau des voûtes couverts d’instruments de torture, étranges et inconnus. Tout au pourtour se trouvoient des stalles de pierre, environnées d’anneaux scellés dans des blocs, servant à assujétir, au moment des épreuves, les membres des malheureux placés sur ces sièges de douleur. Çà et là se voyoient aussi quelques lits de charpente, où l’on enchaînoit le patient, lorsqu’anéanti par le surcroît de la souffrance et près d’expirer, on lui donnoit un peu de relâche pour le rendre à la sensibilité, afin de lui faire subir de nouveaux supplices.

Le lieutenant du Roi au Donjon ne tarda pas à paroître. M. Jean Buot lui ayant remis les ordres et la lettre-de-cachet du ministre Phélypeaux de Saint-Florentin de la Vrillière, il considéra un instant son nouvel hôte, et, selon l’usage, ordonna aux guichetiers de le fouiller. Pour qu’ils le fissent avec plus de zèle, il commença lui-même par leur en donner le bon exemple. Ayant retroussé les parements de ses manches, il introduisit ses mains dans les goussets et dans toutes les poches; et, comme un chirurgien qui veut sonder une hernie, il promenoit ses doigts jusque dans les lieux les plus secrets.—Honte et dégoût!... Le prisonnier fit un mouvement d’indignation, et détourna la tête et cracha sur la muraille. On lui enleva son argent, sa montre, ses bijoux, ses dentelles, son portefeuille.... On lui détacha ses fers: ses bras et ses jambes étoient écorchés par leur frottement et bleuis par la compression qui, arrêtant la circulation de la sève, avoit fait lever tout au tour des bourrelets comme à un cep étranglé par des liens. Quand notre infortuné fut débarrassé de ses entraves, M. Jean Buot s’écria avec une emphase vraiment risible: Messieurs, cet homme est un forcené redoutable, tenez-vous sur vos gardes; et vous, commandant, tirez s’il vous plaît votre épée hors du fourreau.—A cette exhortation, le prisonnier ne fit que sourire, mais d’un sourire amer.

Enfin on le dépouilla de ses vêtements, et on le recouvrit de haillons, sans doute imbibés des pleurs et des sueurs d’agonie de quelque infortuné mort à la chaîne.

De grosses larmes tomboient des yeux de ce pauvre jeune homme, ses jambes fléchissoient; il se renversa sur un des sièges de torture. Profitant de son évanouissement, deux porte-clefs le traînèrent hors de cette salle; et, redescendant l’escalier tortueux, et traversant au-dessous un repaire à peu près semblable, paroissant servir de cuisine, ils le firent passer dans un affreux cachot, à rez-de-chaussée, où on l’étendit sur un peu de litière, après l’avoir enchaîné à la muraille. Puis comme s’il eût été en état de l’entendre, M. le lieutenant du Roi lui fit alors l’injonction brève et hautaine de ne pas se permettre le plus léger bruit, car c’est ici, lui dit-il, _la maison du silence_.

En effet, c’étoit la maison du silence, mais c’étoit aussi celle de la faim et de la mort.