Madame Putiphar, vol 1 e 2

Part 17

Chapter 173,712 wordsPublic domain

De ma vie je n’ai éprouvé ce que je ressens auprès de vous; je le vois bien, l’amour véritable m’étoit resté jusques à ce jour tout-à-fait étranger. Oh! mylady, si vous saviez quelle passion votre candeur a fait éclore en mon sein, et de quel feu je brûle auprès de vous! Ma raison se trouble,... j’étouffe.... Restez, restez enlacée dans mes bras!... Cette résistance est puérile et vaine. O ma belle, mourons de plaisir!

—Arrêtez! de grâce, monsieur! N’avez-vous pas de honte! Vous jouez ici un rôle indigne de celui que Dieu vous a confié.

—Dieu m’a fait homme.

—Et vous vous faites chien!

—Vous êtes impolie, mignonne, et traitez mal ce pauvre comte de Gonesse.

—Grâce! grâce! monsieur! Je sais qui vous êtes; vous n’êtes point le comte de Gonesse;—Sire, vous êtes Pharaon!

—La belle, vous rêvez.

—Sire, ah, laissez-moi! c’est infâme! vous me brisez! Vous n’obtiendrez rien!...

C’est donc là l’hospitalité qu’une fille étrangère trouve en votre Royaume! on lui tue son époux, et puis on la traîne en un lieu sans nom, et on l’engraisse pour les plaisirs du Roi, et le Roi la viole.—Mais c’est une abomination!—Majesté, n’en crevez-vous pas de honte?—Oh! vos ayeux n’étoient pas ainsi, ils ne répandoient pas la corruption sur leur Empire; ils gouvernoient leur peuple, et vous, Sire, vous le polluez! Ne craignez-vous pas de voir surgir ici, échappés à leur sépulcre et pleurant, les ombres de saint Louis, de Robert ou de Charlemagne!...

Mais Pharaon sans l’écouter l’enveloppoit de ses bras et la courboit sous lui.

—Sire, ayez pitié de moi! Mon Dieu! pourquoi tant désirer une pauvre enfant maussade? N’avez-vous pas à votre merci les mères, les sœurs, les femmes et les filles de vos courtisans, qui hennissent après vous comme des cavales? N’avez-vous pas toute la Cour? n’avez-vous pas toute la ville? n’avez-vous pas cette maison toute pleine d’odaliques qu’on vous dresse, qui se meurent dans l’attente, qui me jalousent sans doute pour mes cris de désespoir qu’elles prennent pour des cris de bonheur? Ah! Sire, Sire, grâce! grâce!...—Vous voulez de la volupté: je ne suis qu’une ronce, qu’un buisson épineux dont les feuilles et les fleurs sont tombées au souffle de l’infortune. Je ne suis qu’une étrangère sans agrément et sans bien-dire, triste, morne, fanée, le cœur plein de fiel et de dégoût et d’abattement, regrettant ses montagnes natales, pleurant sa mère dont la fosse est encore fraîchement remuée, et son époux dont le sang fume encore.—Grâce, grâce, Sire! laissez-moi: vous demandez des plaisirs à une urne, vous demandez des caresses à un cyprès! Voyez! je suis froide et glacée comme un mort!—Pitié! pitié! humanité, Sire! mes entrailles sont pleines: ne donnez pas à l’orphelin que je porte pour mère une prostituée!...

—Ma belle hautaine, mon amour anoblit, ennoblit et ne prostitue pas. Que votre orgueil soit tranquille; allez, si l’un de nous déroge, assurément ce n’est pas vous;—car, tu l’as dit, je suis Pharaon, et je donnerois volontiers mon Royaume de France pour celui de ton cœur. Mais, non, je puis unir ces deux couronnes. Prends-moi pour amant, et touts tes rêves de félicité et de grandeur se réaliseront. Justice, vengeance, réparation te seront faites. Ton présent et ton avenir seront si beaux, qu’ils obscurciront ton passé. Je puis tout, tu le sais? eh bien, tu domineras ma puissance! Je possède tout, et tout sera pour toi! Opulence, bruit, courtisans, esclaves, fêtes, spectacles, triomphes, festins, volupté, jours de plaisirs et nuits d’orgie, parfum, musique, amour, ivresse!... tout ce que l’univers produit de suave, de précieux et d’envié viendra s’abattre à tes pieds; ton nom retentira dans le monde, et la foule à ton passage s’écrasera et battra des mains.—Tu regrettes tes montagnes, on t’en fera de pareilles.—Tu regrettes ton vieux château, on le transportera à la place que tu marqueras du doigt!...

—Se vendre pour un royaume ou pour un écu, Sire, l’opprobre est le même. Sire, vous m’outragez!—Vos séductions se noyent dans ma tristesse: je n’envie que la solitude des forêts ou la paix de la tombe. Sire, justice et protection! Sire, vous me le devez! Sire, rendez-moi la liberté et sauvez-moi l’honneur!...

—Cédez, vous serez Reine!

—Et votre épouse?...

—Je ne l’ai jamais aimée.

—Et votre concubine?...

—Je ne l’aime plus.

—Et moi, Majesté, je vous hais.

—Rien n’est si près de l’amour que la haine.

—Grâce, grâce, Sire! épargnez-moi!... Mais que faut-il vous dire?... Peut-être m’exprimé-je mal? Mes paroles sont peut-être de perfides truchemans? Je ne sais pas votre langage; je suis une pauvre étrangère. Oh! si vous compreniez la langue de ma patrie, je vous dirois de ces choses si bonnes et si douces que vous seriez attendri; mais vous êtes féroce comme un sourd qui frappe sans entendre les cris de sa victime.

—Allons, soyez plus raisonnable. La résistance est vaine, ma mignonne, et ne fait que m’embraser.—Vous finiriez par me rendre brutal!

—Majesté! ah! c’est mal de frapper et de tordre ainsi une veuve débile, une mère souffrante!—Grâce! grâce! à deux genoux, mon Roi!—Grâce! grâce! Oh! vous n’êtes pas chevalier!...

Voilà donc ce que c’est qu’un représentant de Dieu sur la terre! mon âme se révolte et ma raison s’intervertit.—Roi, vous êtes infâme! malheur sur vous et sur votre race! abomination!

—Ah! vous faites la Romaine, je me vengerai de vous, Lucrèce!

—Tarquin! quelqu’un me vengera!

—Qui?

—Dieu et le peuple.

FIN DU TOME PREMIER.

MADAME

PUTIPHAR

PAR

PETRUS BOREL

(LE LYCANTHROPE)

Seconde édition, conforme pour le texte et les vignettes à l’édition de 1839

PRÉFACE PAR M. JULES CLARETIE

TOME SECOND

PARIS

LÉON WILLEM, ÉDITEUR 8, RUE DE VERNEUIL

1878

LIVRE QUATRIÈME.

I.

UNE grande cheminée de marbre blanc en arc d’Amour. A gauche, madame Putiphar brode; à droite, Pharaon s’ennuie.

Il bâille.

Elle bâille.

Quelle sympathie!

—Sire, allons, déridez-vous un peu. Si vous n’êtes pas plus gentil que cela, mignon, je ne vous conterai pas les grosses histoires que je sais.—Qui a pu, bon Dieu! vous plonger dans une si profonde mélancolie?... Vous avez au dîner mangé comme un goulu. Avez-vous une indigestion?

—Oui, une indigestion de la vie!

Puisque vous demeurez là comme un catafalque, je vais envoyer chercher mes musiciens pour vous jouer une messe de _requiem_.

—Non, s’il vous plaît; laissez mes oreilles en repos.

—_Requiem_ à part, je veux que vous entendiez plusieurs nouvelles _ariettes_ languedociennes de Mondonville; elles sont délicieuses! cela vous distraira.

—Non, vous dis-je, point de musique! Cela fait mal à ouïr et pitié à voir: des hommes à l’état de raison, des hommes mûrs qui sur différents tons vagissent comme des enfants en sevrage, ou frottent avec un grand trémoussement et un grand sérieux une queue de cheval sur des boyaux de mouton, ou tapent sur une peau d’âne ou soufflent dans un bâton troué.

—Majesté, que vous êtes bourrue!

A propos de bourru, M. le duc d’Ayen vous a-t-il parlé de la plaisante anecdote qui a fait tant de bruit aujourd’hui? L’aventure est vraiment merveilleuse.—A ce qu’on rapporte, la semaine dernière, madame de Flamarens et madame de Combalet vinrent à parler des avantages de leur personne. La première vantoit beaucoup ses seins, et la seconde prétendoit en avoir tout autant. Là-dessus il s’éleva un violent débat entre elles. Pour mettre fin à cette contestation elles parièrent, et convinrent de s’en référer à MM. de Brissac, de Chaulnes, de Cucé et de Rochechouart. Ces messieurs acceptèrent cette mission; et le jour du jugement fut fixé pour le surlendemain chez la Flamarens. Chacune envoya des circulaires à touts ses amis pour les prier de se trouver à la séance et d’assister à son triomphe. A l’heure précise touts s’y trouvèrent. En outre des quatre juges, il y avoit, dit-on, une vingtaine de gentilshommes, clercs et laïques. De part et d’autre, comme à une course de chevaux, on établit des paris; et il fut convenu que la perdante donneroit à toute la compagnie présente un magnifique souper. Le signal est donné, ces dames ôtent leur corps-baleiné, et mettent leurs seins au vent.

* * * * *

La comtesse de Flamarens est à grands cris proclamée vainqueur, non pas à la satisfaction du plus grand nombre.—Cinq, trompés par les apparences du corset, avoient gagé pour votre grande louvetière, et quinze pour la Combalet.—On dit que monseigneur l’archevêque de Toulouse, Richard-Arthur Dillon, à perdu à ce jeu trois mille livres; et que monseigneur l’archevêque d’Orléans, Sextius de Jarente, qui vouloit gager six mille livres pour madame de Combalet, a été évincé sous prétexte qu’il parioit à coup sûr.—Le souper a eu lieu hier, et a été, assure-t-on, prodigieusement fou. Madame de Flamarens a rempli avec beaucoup de grâce les formalités prescrites, et madame de Combalet a fait faire à son corset contre mauvaise fortune bon cœur.

Sire, allons donc, laissez-vous sourire. L’invention de la cuillère à potage n’est-elle pas divine? Oh! pour moi, quand on me l’a contée, j’en ai été ravie, et j’en ris encore jusqu’aux larmes!...

Ici la Putiphar ricana et Pharaon gémit.

—Mignon, dites, est-ce que vous êtes fâché?... En quoi vous ai-je déplu; parlez, je vous en demande pardon?

Ici Pharaon se leva nonchalamment et se promena avec indolence.

—Oh! gouverner un peuple! quel supplice! quel enfer! Quel fardeau qu’un sceptre! Je romprai sous le poids.

—Mignon, ne suis-je plus là pour vous aider à supporter votre couronne? Vos ministres vous ont-ils donc touts abandonné?

—Oh! l’Espagnol Charles-Quint fit bien d’abdiquer l’Empire!... Je l’abdiquerai comme lui!

On empoisonne mes jours. Cette nuit, on avoit oublié mon _en-cas_; ce matin j’ai fait un _déjeûn_ détestable.

La royauté est chose dure et cruelle en ces temps mauvais! Tout se regimbe contre elle, elle n’a plus de _subjects_, elle n’a plus de serviteurs. Où chercher du respect et de l’obéissance?

Le _thrône_ a perdu son prestige, ce n’est plus rien: maintenant un _thrône_ est un _thrône_, un Roi est un Roi, pas plus!

Désormais qu’on ne me serve plus à dîner de la rouelle de veau; le veau est une viande visqueuse; elle me fait mal.

Le présent est sombre, mais l’avenir m’effraye plus encore. La _philosopherie_ a corrompu le peuple. Tout me brave!... Je suis malheureux!...

Ma personne inviolable et sacrée a été outragée.... Pompon, toi qui es soigneuse de ma gloire, venge-moi!

—Sire, vous outragé! Eh! par qui?

—Oh! par rien, par une enfant, une sotte, une élève du Parc, une pimbêche!

—J’en étoit sûre. Une Irlandoise, n’est-ce pas?

—Elle savoit que j’étois le Roi, et elle m’a repoussé et m’a maudit.

—L’indigne! ce ver de terre vous dédaigner? Ah! vraiment j’en sue de colère!... Et qu’avez-vous dit à _La Madame_?

—Que je la chasserois si jamais pareille avanie m’arrivoit; qu’elle ait à mieux dresser ses élèves, et qu’on marie de suite cette virago avec une forte dot pour l’appaiser.

—Sire, cela ne se peut pas. Une femme semblable est un être dangereux. Elle ne peut plus rentrer dans le monde, il faut que pour la vie elle soit enfermée dans une prison d’État, et la plus secrète! Reposez-vous sur moi, Sire, votre affront sera lavé.

—Vit-on jamais prince plus malheureux en peuple?

—Sire, vous oubliez que cette fille n’est point de votre peuple. C’est une étrangère, une sauvage! Vos _subjects_ valent mieux que cela.

—Mon Dieu! mon Dieu! que de soucis rongent la royauté! C’est un métier pénible aujourd’hui que le métier de Roi. La vie me pèse; qu’un autre prenne soin de la France, elle m’ennuie; tout m’ennuie, je ne veux plus gouverner, il faut que j’abdique!

—Mignon, sois tranquille; allons, calme-toi: cette fille impudente sera punie. Chasse toutes ces pensées noires. Ce n’est rien que cela! Le lion a été piqué par un insecte! nous l’écraserons cet insecte! Sire, allons, égayez-vous, amusez-vous. Pourquoi ce soir ne faites-vous pas du café? Tenez, voici votre marabout et votre moulin, et du moka dont le parfum est suave. Tenez, flairez, n’est-ce pas qu’il fleure délicieusement?

Allons, mignon, ne faites plus la moue; soufflez le feu, je vous conterai encore une histoire.

II.

LE lendemain matin, madame Putiphar fit appeler _La Madame_ et M. le comte Phélipeaux de Saint-Florentin de la Vrillière; et ils eurent ensemble une longue conférence où il fut décidé que lady Déborah seroit envoyée au fort Sainte-Marguerite.

En quittant Déborah, Pharaon, furieux de sa mésaventure, avoit fait les plus violents reproches à _La Madame_ sur la mauvaise éducation de son élève.

—Sire, pardonnez-moi, répétoit-elle, en lui embrassant les genoux, j’ai été trompée comme vous. C’est une femme fausse; elle m’a jouée. C’est une hypocrite! Sire, cela n’arrivera plus. Oh! la catin, elle me paiera cela!...

Aussitôt après qu’il fut parti, elle vint trouver Déborah, et quoiqu’elle fût étendue sur le parquet et sans connoissance, elle l’accabla d’injures en la secouant brutalement comme pour l’éveiller. Sa tête, abandonnée à son poids, heurtoit lourdement sur le plancher et jetoit le bruit sourd d’un crâne humain qui se choque sur une muraille.

Sur ces entrefaites, M. de Cervière accourut ayant encore sur le cœur l’insuccès et la courte-honte de son siége. Il ajouta aux invectives de _La Madame_ des injures de corps-de-garde, et relevant de terre Déborah, il la força à coups de canne à se tenir debout malgré sa défaillance. Puis, leur première furie passée, il lui ôtèrent ses beaux habits et l’entraînèrent et l’enfermèrent dans un caveau servant de prison, n’ayant de lumière que la foible lueur qui pénétroit à travers les toiles d’araignées du soupirail, et d’autre couche qu’une litière de paille et de foin.

Il y avoit plusieurs jours que Déborah languissoit en cette cave et sans avoir vu personne, et sans aucun espoir d’en sortir,—on lui jetoit sa nourriture par un judas,—quand un matin, de très-bonne heure, elle fut réveillée en sursaut par un bruit de pas et de voix. A travers les planches mal jointes de la porte elle apperçut une lumière assez vive qui projetoit des taches et des filets étincelants sur les murs noirs de son cachot. Ces flammes phantasmagoriques grandissoient et rapetissoient et vacilloient de l’aire à la voûte, et passoient sur elle et la zébroient de lames de feu. L’effroi la saisit; elle se ramassa sur elle-même, se cacha la face dans la paille, et recommanda son âme à Dieu comme si sa dernière heure étoit venue. La porte s’ouvrit alors tout-à-coup, et M. de Cervière, portant une lanterne, entra suivi de _La Madame_ et de quelques valets, et lui dit brusquement, en la touchant du pied: Levez-vous, mylady, et suivez-moi.

Déborah, reconnoissant la voix du Kislar-Aga, fit un effort pour se mettre sur les genoux; mais la force lui manqua, ses jambes s’étoient enroidies sur cette terre humide, et elle retomba pesamment.

Au commandement de M. de Cervière, deux domestiques l’enlevèrent et la portèrent dans un carrosse qui stationnoit à la porte extérieure du Sérail.

En entr’ouvrant les paupières Déborah vit deux hommes armés qui lui prirent les bras et les lui attachèrent sur le dos. Une bise glaçante souffloit; à demi vêtue, Déborah grelottoit comme un agneau; elle demanda des habits. On lui répondit:—vous vous chaufferez au soleil.—La portière se referma, le fouet claqua comme des baguenaudes, les chevaux agitèrent leurs sonnettes et partirent au galop.

Quand Déborah se vit au milieu de la nuit, et jetée dans un carrosse, en la compagnie de deux hommes, à figure sinistre, basse, ingrate et louche, faite exprès pour la police ou pour le bagne, elle ressentit une terreur profonde, et le froid de la peur se glissa jusque dans ses entrailles.

Ne voulant point entrer en communication avec ses gardes, elle ne les questionna point, et lors même qu’ils essayèrent de lui adresser la parole elle feignit de ne point comprendre, et ne leur répliqua qu’en irlandois. Toutes précautions furent inutiles; ces hommes, dont le cœur étoit aussi ignoble que la figure et l’emploi, ne furent pas long-temps seuls avec elle sans l’assaillir de mauvais propos et d’agaceries, qui peu à peu devinrent outrageux. Ils l’asseyoient de force entre eux; et là, comme Suzanne entre les deux vieillards, la pauvre Déborah étoit contrainte de subir leurs dialogues infâmes, leurs baisers et leurs attouchements.

Après une semaine et plus de tortures et d’affronts, de froid, de faim et d’insomnie; après avoir traversé la France dans presque toute sa longueur, enfin elle arriva à Antibes, _άντὶπολις_, _άντὶϐιος_, la vieille colonie marseilloise, assise à l’extrémité de la Provence, au pied des Alpes maritimes, sur le beau rivage de la mer de Ligurie.

Le carrosse traversa la ville en grande hâte, et se rendit sur le rivage. A la simple exhibition de leur mandat, le capitaine du port mit à la disposition de nos deux agents de police quelques rameurs et une barque où Déborah fut contrainte de prendre place. Lorsqu’elle vit s’éloigner les rives de Provence, une vive inquiétude la saisit: elle ne pouvoit s’expliquer ce qu’enfin elle alloit devenir. Comme il n’étoit pas présumable que dans une embarcation si frêle et sans vivres, on pût faire un assez long trajet pour l’exporter jusque dans une terre étrangère, il lui vint naturellement en l’esprit qu’on alloit la noyer au large. Résignée, elle attendoit le moment avec calme, mesurant du regard l’étendue de son linceul; mais, après avoir traversé le golfe de Juan et atteint le cap de Croisette, tout-à-coup sa destinée s’expliqua: elle étoit face à face avec une forteresse qui s’élançoit d’une corbeille de verdure et se dessinoit carrément sur le bleu de ciel. La barque voguoit droit; elle atteignit bientôt au pied de ce château-fort une petite baie où se trouvoient mouillées quelques barques de pêcheurs de corail.

Là, ils prirent terre. Le pont-levis se baissa, on introduisit les deux exempts auprès du gouverneur, et aussitôt un guichetier emmena Déborah dans un cachot qui attendoit sa proie, comme une gueule vide.

C’étoit un cabanon de pierre nue. Dans un coin il y avoit un châlit, sur ce châlit il y avoit un sac de paille et une couverture de laine, couleur d’ocre, trouée comme un crible. Dans un autre coin gisoient consternées une table à jambes torses, et deux chaises de bois semblables à une boîte à sel. Percés et ruinés, ces meubles tomboient du haut-mal, et pour peu qu’on les ébranlât ils répandoient autour d’eux une poussière jaunâtre, comme des étamines de maïs. Une petite fenêtre placée très-haut, fermée par un châssis et des barreaux de fer éclairoit foiblement cet affreux intérieur: Déborah traîna la table tout auprès, et monta dessus pour regarder d’où venoit ce jour.

La vue plongeoit au loin, elle étoit grandiose, mais morne; on ne voyoit que deux ciels ou deux mers, car le ciel est l’image de la mer, car la mer est l’image du ciel.

III.

LORSQUE le gouverneur vint le lendemain visiter Déborah, elle étoit accoudée sur sa table et pleuroit abondamment. Il la salua d’une façon gracieuse, et lui dit: Ne vous laissez point abattre par le chagrin, vous n’aurez point à souffrir en ce lieu.

—Si je pleure, répondit-elle, c’est sur mes maux passés, et non sur le présent ou l’avenir; trop de douleurs m’ont rendue insensible, je suis faite au malheur comme on est fait à un climat, il n’a plus de pouvoir sur mon âme.

—Je suis venue, mylady, pour vous prier de me faire connoître ce dont vous pouvez avoir besoin. Demandez sans crainte, tout le possible vous sera accordé.

—Monsieur, je n’ai besoin de rien.

—Mais, ma belle dame, vous manquez de tout.

—Ah! c’est vrai, monsieur.

Il prit alors la liberté de s’asseoir, et lui dit, après beaucoup de paroles de consolation:

—Ne vous effarouchez point, mylady, de l’intérêt vif que je vous porte: j’aime touts mes prisonniers. Veuillez ne point voir en moi un geôlier, mais un bon châtelain hospitalier. Quoique ce soit le Roi qui me fasse ma famille, elle n’en a pas moins touts mes sentiments paternels. Je tiens beaucoup, mylady, à ce que vous ne refusiez pas mes soins, et à ce que vous m’accordiez votre confiance et votre affection, que je tâcherai de mériter de toutes mes forces. En cette île déserte, dans ce château, sans épouse et sans enfants, je n’ai d’autres liens qui me lient à l’existence que l’attachement des infortunés confiés à ma garde. Tout mon bonheur est là; répandre la satisfaction autour de moi. J’éprouve une joie profonde à me voir aimé de gents qui devoient me haïr. Ceci montre qu’il n’est pas de position dans la vie qu’on ne puisse ennoblir et sanctifier. Le Roi m’a fait argousin; eh bien! avec l’aide de Dieu j’ai revêtu le caractère le plus beau: celui de patriarche. Quelquefois dans mes instants d’orgueil je me dis, peut-être suis-je un humble instrument de la Providence, qui m’a placé ici pour réparer un peu du mal qu’on fait là-bas.

Vous intéressez fortement mon cœur, mylady, vous êtes jeune et belle.... Ne vous troublez point, je puis vous dire cela, moi, pauvre vieillard qui descends au tombeau. Vous êtes femme et infortunée, et par-dessus tout pour moi vous êtes Irlandoise. J’ai l’estime la plus haute, mylady, pour les gents de votre nation. Autrefois je fus attaché à la personne du comte de Thomond, aujourd’hui maréchal de France, chevalier de l’ordre du Saint-Esprit et commandant en Languedoc. Je ne puis songer à lui sans que mes yeux ne se mouillent d’attendrissement et d’admiration. Je suis tout chargé de ses bienfaits! Grâce à Dieu, qui vous envoie auprès de moi, peut-être pourrai-je acquitter un peu envers vous la dette de soins, d’égards, de générosité que j’ai contractée envers lui. C’est un doux espoir dont je me flatte, ne le détruisez pas.

Déborah le remercia avec beaucoup d’affabilité, et lui dit que jusques alors, ayant eu fort peu à se louer des hommes, elle étoit maîtresse de son affection entière; qu’ainsi il lui seroit facile de l’acquérir et grande et sans partage.

—Si ce n’étoit pas trop exiger de vous, mylady, je vous prierois de vouloir bien me faire connoître la cause de votre incarcération, qui n’est nullement motivée dans votre lettre-de-cachet. Mais pour peu que cela vous attriste, ne le faites point.

—Comme je suis aussi jalouse de votre estime que de votre pitié, permettez-moi, monsieur, de reprendre les faits à leur origine. Il ne seroit pas bien que vous ne me connussiez qu’à demi. Je tiens à vous dévoiler mon passé tout entier, assurée que je suis que je ne vous en paroîtrai pas moins digne. L’amitié est plus délicate que l’amour, elle ne se donne pas à l’inconnu, elle n’est pas implicite. A la face de Dieu et par l’enfant que je porte en mon sein, je jure que la vérité seule va sortir de ma bouche. Croyez-moi, monsieur.

Et elle lui narra avec une grande simplicité toute sa vie.