Madame Putiphar, vol 1 e 2

Part 14

Chapter 143,886 wordsPublic domain

Ceux qui en ont eu assez pour s’arracher du toit où ils étoient nés, pour s’arracher aux bras de leur mère, aux rives du lac de Killarney, aux solitudes de Kerry, en auront encore assez pour renoncer au monde, pour divorcer avec tout ce qu’ils avoient connu jusque là, pour renoncer à ce qu’ils ont été et à ce qu’ils pourroient être, pour aller demander une part de soleil, de terre et de fraternité à une de ces peuplades ignorées que la société d’ici appelle sauvages.

Nous puiserons alors en nous-mêmes et dans la nature sublime qui nous entourera des joies et des consolations qui compenseront touts nos sacrifices, qui compenseront toutes nos renonciations, et nous ne demanderons plus à la société des plaisirs faux pour nous étourdir sur les maux qu’elle fait.

La haine est vigilante; sans délai mettons à exécution notre départ. Il faut, Déborah, que demain ne nous trouve plus ici.

—Ordonne, mon ami, je suis prête à te suivre en touts lieux.

—Avant qu’il soit plus tard, huit heures viennent de sonner à l’Abbaye, je vais courir aux Messageries; je retiendrai n’importe quelles places, dans n’importe quel carrosse, pourvu qu’il parte au point du jour, et se dirige vers le midi. Nous nous rendrons à Marseille, ou à Gênes, ou à Livourne; et là nous nous embarquerons pour le lieu de l’univers que nous aurons choisi.

—Va, mon Patrick, et reviens promptement. Montre-toi le moins possible; couvre-toi de ton manteau.—Pendant ce temps, pour distraire mon inquiétude, je préparerai toutes nos valises, que nous clorrons à ton retour. Va, veille bien sur toi, et que Dieu t’accompagne.

—Un baiser, Debby?

—Non, cela donne à la plus brève séparation l’air d’une longue absence. Sois prompt, et tu l’auras au retour.

—Ta main au moins, mon amie?

—Non, tout au retour.

—Partir! sans avoir baisé ce front qui pense à moi, ces mains qui me caressent, Debby; oh non! tu ne le voudrois pas! Cela me porteroit malheur.—On dit que le fer n’entre pas où se sont posées les lèvres d’une amante.

—Oh! alors, que je t’embrasse partout, Patrick, laisse-moi, que je te rende invulnérable! Laisse-moi que je te baise sur la place du cœur.

Déborah s’étoit jetée au col de Patrick; elle l’étreignoit avec passion; elle écartoit, elle ouvroit ses vêtements, et promenoit sa bouche accolée sur sa poitrine.

—Va, pars, maintenant, je suis sans crainte; je t’ai couvert de talismans.

A peine Patrick venoit-il de sortir, à peine la porte de l’hôtel s’étoit-elle refermée sur lui, qu’un bruit confus et des cris répétés au secours! à l’assassin! frappèrent l’oreille de Déborah.

Elle ouvrit précipitamment la fenêtre, et elle reconnut la voix de Patrick et des cliquetis d’épées.

Mais dans la profondeur de la rue obscure elle ne distinguait rien.

Une idée soudaine jaillit en son esprit: elle arracha un rideau, l’embrasa au flambeau, et le jeta par la croisée; sa chute l’enflamma encore; il éclairoit horriblement le lieu de la scène.

Elle apperçut quatre hommes acharnés sur Patrick, quatre fers étincelants dirigés sur sa poitrine; il se défendoit comme un lion.

Déborah à ce spectacle poussa un cri déchirant, et appela Patrick.

—Adieu, Debby, adieu!... Je suis perdu, lui répondit-il!... Adieu pour la vie! Debby, songe que tu es mère!...

—Oui! d’un fils qui te vengera!

Courage, tiens bon; frappe, frappe! je vole à toi, je descends!...

A ce moment Patrick recevoit un coup d’épée dans les reins, et tomboit la face sur le pavé.

Tout cela se passa avec la rapidité de l’éclair.

Quand Déborah sortit à la tête des gents de l’hôtel, le rideau, brûlant encore, jetoit une foible lueur; la rue étoit silencieuse: personne!...

Seulement, dans l’éloignement, un carrosse fendoit l’air.

Elle voulut s’élancer à sa poursuite: mais l’effroi l’avoit brisée, elle tomba évanouie.

Dans sa chute elle heurta et fit sonner un fer; c’étoit une épée ensanglantée: celle de Patrick.

On ramassa l’une et l’autre.

LIVRE TROISIÈME.

XXXII.

REVENUE de son évanouissement, Déborah avoit été transportée en son appartement.

Elle exigea qu’on la laissât seule, pour trancher court à ces insipides consolations, que peuvent prodiguer des personnes étrangères, consolations aussi banales que les salutations consacrées par la politesse; et elle refusa, malgré toutes sollicitations, les soins d’une garde, pour éloigner d’elle un témoin auquel il auroit fallu qu’elle donnât sa douleur en spectacle, si sa présence ne l’avoit comprimée péniblement.

Elle passa toute la nuit dans un trouble voisin de la folie, accusant de ses malheurs le monde, la Providence, le Destin; leur adressant tour à tour d’amers reproches, les maudissant; et quand elle avoit bien promené sa colère du Ciel à la terre, des hommes à Dieu, elle la tournoit contre elle-même, et faisoit retomber un à un sur sa tête les blasphêmes qu’elle avoit proférés. Elle regrettoit d’avoir reçu l’existence, d’être entrée dans la vie; elle invoquoit la mort. Par un mouvement naturel dans le désespoir, elle se heurtoit le front comme pour le briser, et en laisser échapper les pensées horribles qui s’y entrechoquoient, et elle se frappoit la poitrine comme un prisonnier frappe le mur de son cachot, pour la briser et ouvrir un passage à son âme captive, révoltée contre le corps qui la forçoit à la vie.

Une fois même, dans un paroxysme de délire, elle ouvrit une fenêtre pour s’y précipiter; mais un tressaillement dans ses entrailles lui ayant rappelé subitement qu’elle étoit mère, elle avoit ressenti une profonde horreur de son action, et étoit revenue se jeter sur son lit trempé de larmes.

Toutefois elle se disoit:—Mon fils me saura-t-il gré dans l’avenir du sacrifice que je lui fais aujourd’hui. Après tout, est-ce un don si désirable que l’existence? ne me maudira-t-il pas de lui avoir donné ce jour qu’il ne m’a pas demandé, et pourtant qu’il seroit un crime de lui ravir? et ne me dira-t-il pas, comme je dirois à ma pauvre mère, pourquoi plutôt ne m’avez-vous pas étouffée dans votre sein?

Sur le matin, accablée de lassitude, elle étoit dans un léger assoupissement, quand le bruit de sa sonnette agitée avec force vint l’arracher à ce repos. Craignant que ce ne fût quelque importun personnage; d’ailleurs, étant dans un désordre et dans une absorption d’idées à ne pouvoir faire même le moins faux accueil, elle hésita à ouvrir; mais la pensée, tout absurde qu’elle lui sembloit, que ce pourroit être Patrick sauvé de la mort, lui fit surmonter cette répugnance, et lui donna assez de force pour se traîner jusques à la porte.

Son étonnement fut grand de trouver là Fitz-Harris.

—Quoi! c’est vous, misérable! lui cria-t-elle. Venez-vous chercher encore une victime? Vous n’entrerez pas!...

Elle voulut alors refermer la porte; mais Fitz-Harris plaça son corps dans l’ouverture et l’en empêcha.

—Madame, par pitié ne me chassez pas ainsi!... je suis condamné à quitter la France, je pars; mais avant je viens dire à Patrick, mon vieil et véritable ami, un adieu, peut-être éternel! je viens, le cœur plein de honte, de remords et de reconnoissance, lui embrasser au moins les pieds, lui demander une dernière fois pardon de tout le mal que je lui ai fait, et le remercier de tout le bien qu’il m’a fait en échange. Je lui dois la vie!

—Et lui vous doit la mort!... Fourbe, c’est cela, outragez-moi dans ma douleur! Tournez à plaisir le fer dans ma plaie!... Quel raffinement de barbarie! venir à l’épouse demander à saluer son époux qu’on a tué: car assurément vous en étiez, vous, digne ami, de ceux qui l’ont égorgé?

—Patrick assassiné!... que dites-vous?... O mon Dieu!...

—Lâche, tu joues bien la surprise; tu ne le savois pas, n’est-ce pas, misérable hypocrite, que tu l’as tué, toi ou les tiens, hier, sous mes fenêtres!—Mais tu vas bien toi, tu n’as pas de blessures; ce n’est donc pas dans ton sang qu’il a teint son épée que voici? Ah! pourquoi plutôt ne te perça-t-elle pas au travers de ton cœur perfide!

Fitz-Harris, dès ces premiers mots qui lui confirmoient la mort de Patrick, avoit ressenti une violente commotion; ses jambes avoient fléchi sous lui, et presque en défaillance il étoit tombé à genoux.

La tête abattue sur sa poitrine, il demeura quelque temps silencieux; puis, la relevant et fixant sur Déborah un regard attendri, il lui dit avec un léger accent de reproche:—Je sais que j’ai été très-coupable envers votre époux, madame; que j’ai été mauvais ami, mauvais frère; que j’ai appelé sur lui la dérision et le malheur. Il est vrai que je l’ai trahi, lui si bon et si loyal.—Ma perfidie m’a fait connoître l’étendue de sa générosité! Oh! si du mal que je lui ai fait vous saviez quel remords va sans cesse me déchirant!... Je sens que je porte avec moi un regret qui empoisonne ma vie dans sa source et qui sans doute avant peu la tarira!—Il est vrai que, poussé par mon instinct envieux, j’ai été traître, bassement traître; mais est-ce une raison, madame, pour me charger de son meurtre? Du méchant à l’assassin n’y a-t-il pas quelques degrés?...

Moi, ton meurtrier, Patrick! horreur!... Oh! le ciel m’est témoin que je n’avois autre désir que de racheter ma conduite passée envers toi, que d’expier ma trahison par toute ma vie!

Pauvre ami, je ne te reverrai donc plus! Quoi! je t’ai perdu sans que tu m’aies accordé un solemnel pardon! Mais du haut du Ciel, comme de la terre, tu peux me pardonner, et je t’implorerai si bien que tu m’exauceras!...

Il y a de ces cris du cœur, de ces accents de vérité auxquels on ne peut être trompé, parce qu’ils ne sauroient être contrefaits: aussi, Déborah sentit-elle à ces paroles prononcées avec effusion qu’elle étoit allée trop loin dans sa colère contre Fitz-Harris, et lui dit-elle avec plus de modération:—J’en conviens, monsieur, j’ai mis sans doute trop de véhémence dans mes suppositions; mais vos actions antérieures n’y avoient-elles pas donné lieu, et ne les justifient-elles pas? L’assassin n’est pas celui-là seul qui se sert d’un poignard ou qui frappe le coup; et dans l’horrible catastrophe qui vient de me ravir mon époux, votre noirceur à son égard n’a certainement pas été sans influence.

Fitz-Harris fit alors quelques questions sur la mort de Patrick; mais Déborah n’y répondit point.

—Pourquoi faut-il, madame, que je sois proscrit à cette heure, et que je ne puisse, dans cette pénible circonstance où vous restez tout à fait isolée sur une terre étrangère, peut-être même environnée d’ennemis, vous offrir ce que tout homme peut et doit offrir à une femme: appui et défense! Cependant, dans ma disgrâce, si vous aviez le désir de quitter la France, je pourrois, ce me semble, vous rendre quelques services; je serois heureux et glorieux que vous daignassiez les accepter.

Je retourne en Irlande; votre intention seroit-elle d’y retourner aussi? Je pourrois vous accompagner durant le voyage, et vous épargner touts les soins matériels, et surtout toutes les positions désagréables où se trouve quelquefois en pareil cas une jeune et belle personne comme vous.

Souhaiteriez-vous de vous retirer ailleurs? Pour vous je renoncerois avec joie à revoir ma patrie; je vous suivrois n’importe en quel lieu pour vous plaire; je m’attacherois à vos pas, à votre destinée!... Tout mon orgueil et toute ma félicité seroient d’être votre esclave humble et obéissant!...

Disposez de moi, je me livre à vous en expiation.

—Je l’avoue, il me seroit doux, abandonnée, esseulée comme je le suis, d’avoir un ami qui m’aideroit à me retirer de l’abyme où me voici plongée; j’avoue que cet ami me seroit bien agréable, ayant le projet de me rendre à Genève pour soustraire à la rage des ennemis de Patrick, qui sont les miens, moi et l’enfant que je porte. Dieu veuille que ce soit un fils, et qu’il soit le vengeur de son père! Mais je ne puis rien accepter de vous, que j’abhorre. Toute relation avec vous seroit criminelle.

Portez ailleurs votre perfidie. Je vous défens formellement, en quel temps et en quel lieu que ce puisse être, de vous représenter devant moi, et de me souiller de votre voix et de votre regard.

—Au nom de Dieu, madame, soyez plus humaine! Jetez un voile épais sur mon passé, dont je gémirai secrètement toute ma vie! Acceptez sans scrupule mon dévouement; ne m’ôtez pas ce seul moyen en mon pouvoir de réparer mes torts si grands envers vous.

—J’ai dit; je n’en ferai rien; ne vous obstinez point; partez, vous avez toute mon exécration!

—O mylady, que vous êtes loin d’avoir la générosité de votre époux!

—Je ne pardonne jamais.

—Au nom du ciel, mylady, pardonnez-moi. Pardonnez une faute dont je suis repentant! Ne me laissez pas partir chargé de votre ressentiment. Grâce! grâce!

—Non, jamais!... Si j’étois homme, je vous frapperois de cet épée; je suis femme, je n’ai que les armes des vieillards; je vous maudis!... Sortez!... Abomination sur vous!

—Mêler aux remords qui me rongent, mylady, votre malédiction, c’est me tuer!... Vous répondrez de ma vie devant Dieu.

XXXIII.

APRÈS l’expulsion de Patrick, M. le marquis de Gave de Villepastour vint trouver madame Putiphar.

—Bonjour donc, adorable marquis, lui dit-elle agréablement en lui tendant à baiser une main si chargée de bagues qu’elle sembloit un écrin.

—Je vois avec plaisir, madame, que je ne suis point encore tombé en votre disgrâce: vous faites si lestement toilette neuve de sentiments qu’avec vous on est toujours dans l’anxiété de savoir si l’on est dessus ou dessous le pavois.

Ce pauvre Patrick a fait promptement une rude cascade de votre tendresse à votre haine. Savez-vous que vous n’avez pas été longue à vous en désenamourer. Que peut donc vous avoir fait ce brave garçon?

—Marquis, foi de Reine, il m’a manqué de respect.

—Fi, le vilain!... Jusques où, madame?...

—Jusques à la ceinture.

—Ah! l’éhonté.... Vous avez fort bien fait, madame, de châtier ce libidineux: c’est une carie pour la Cour et la ville que ces gents contagieux. Il est temps, ou le monde va tomber en dissolution, de mettre un frein aux mœurs équivoques, et de les arrêter dans leur débordement. Avant peu, madame, si tout marche des mêmes erres, on n’osera plus, par n’importe quelle anse, toucher à une femme, croquer des pastilles, ouvrir un livre, s’asseoir dans un fauteuil; et, pour n’être pas violé, il faudra s’enfermer dans une cuirasse. Dernièrement dans un prône, voyez jusques où s’étend la perversité de notre âge de fer,...

—Marquis, dites plutôt de vif-argent.

—....un frère prêcheur crioit:—C’est par pur libertinage que les enfants d’aujourd’hui vont en nourrice.

—Qu’y faire? Ce sont nos philosophes qui perdent tout.

—Surtout nos philosophes économistes.

—Il faut se donner de garde en échenillant un arbre d’en faire choir les fleurs: en secouant les préjugés, ils ont secoué la vertu.

—Ils ont tout secoué, madame.

Ma visite, noble Reine, je ne veux point biaiser, n’est pas tout à fait désintéressée: je vous ai aidée avec dévouement à venger les mœurs, je viens vous prier de daigner m’aider à les venger à mon tour.

—Que voulez-vous?

—Une lettre de cachet.

—Pour qui?

—Pour une femme.

—Sans doute, l’amante de notre sauvage? Vous auroit-elle aussi manqué de respect, marquis?

—Justement.

—Jusques où, marquis?

—Jusques où vous voudrez, madame.

—Et vous voulez faire claquemurer cette bégueule, sot que vous êtes, maintenant qu’elle est libre? Qui vous gêne? Un homme ne peut-il pas toujours vaincre une femme? Du cœur, marquis, et vous en viendrez à honneur.

—Merci, madame; qu’un plus habile marin débouque ce pertuis; pour moi j’en ai donné ma part aux chiens, j’y renonce.

—Mais c’est donc une forteresse?

—Oui, madame, et sans pont-levis. C’est une impénétrable forêt de préjugés et de vertus provinciales à égarer et à lasser la plus rude meute de chasse.

—Ah! la belle fait ainsi l’inviolable.... Nous la formerons, marquis.

Dites-moi, est-elle vraiment belle?

—Très-belle, madame, pleine de grâce et d’esprit.

Tenez, voici son portrait, qui a été trouvé à la caserne dans la chambre de Patrick.

Elle a surtout cette hypocrisie angloise qui a tant d’attraits pour nous autres François blasés du dévergondage de nos femmes.

—Si cette miniature ne ment pas, c’est tout de bon une charmante enfant. Marquis, je me charge de votre vengeance, et j’y ajoute la mienne: car je ne suis pas pour elle sans quelque rancune. Laissez-moi faire, et vous serez bien vengé.

—Madame, je vous baise les mains, et me repose sur vous: vous êtes experte en cette matière: ma cause ne sauroit avoir meilleur défenseur; mais seroit-ce une indiscrétion de vous demander quel châtiment vous réservez à la coupable?

—Oh! ceci, mon beau, est un secret.

—Un secret, bellissime, entre vous et moi?

—Que vous importe? vos mœurs seront vengées!

—Ma présomption m’avoit poussé à me croire plus près de votre confiance; madame, ne vous complaisez pas à vous faire des demi-amis: les demi-amitiés, c’est ce qu’il y a de plus funeste au monde.

—Tout doux, marquis, ne vous blessez pas; vous savez que nous vous aimons, on vous dira tout, vilain curieux!

Mes ennemis, et ils sont nombreux, outrés de la faveur et de l’empire que, malgré la perte de son amour, j’ai conservés chez Pharaon, chaque jour font de nouveaux efforts et de nouvelles trames pour me perdre auprès de lui. Depuis un mois surtout ils se sont acharnés de plus belle, et ont imaginé, c’est la vingtième fois peut-être, pour le détacher de moi, de lui ménager des rapports avec une certaine jolie intrigante. J’en ai d’abord pris de l’alarme, mais aujourd’hui j’ai presque l’assurance qu’elle ne me supplantera pas: Pharaon m’en a mal parlé; il la trouve sans esprit; elle l’ennuie. Pour l’en dégoûter parfaitement, la moindre nouveauté suffiroit; mais nous sommes dans la disette; au Parc il n’y a que deux ou trois petites filles que l’on élève à la brochette, mais rien de mur à cueillir. Ne vous semble-t-il pas....

—Oh! la délicieuse idée! Oh! la divine inspiration, madame!

—Vous ne pensez pas que cette fille puisse être ou puisse devenir dangereuse pour moi? Ce n’est pas une personne habile, dissimulée, ambitieuse?

—Soyez tranquille, madame, c’est une enfant ignorante de tout; d’ailleurs, pauvre, étrangère, abandonnée, que voulez-vous qu’elle fasse? Je redouterois plutôt son sot orgueil.

—Que ceci ne vous inquiète point: c’est l’affaire de _La Madame_, elle la dressera. Allez, beau merveilleux, on en a dompté de plus rebelle.

Madame Putiphar sonna, et fit alors appeler le valet de chambre Lebel, intendant secret des plaisirs honteux et royaux, et lui dit: Nous avons enfin trouvé chaussure à notre pied! Vous ferez dès aujourd’hui même prendre....

Marquis, la demeure?

—Hôtel Saint-Papoul, rue de Verneuil.

—Une jeune personne, Irlandoise ou Angloise.... Son nom, marquis?

—Elle se nomme Déborah de Cockermouth-Castle: mais, là, elle doit être appelée simplement lady Patrick Fitz-Whyte.

—Vous entendez bien ceci, mon cher Lebel; allez, et ne laissez pas échapper cette proie: vous m’en répondez sur la vie.

—Madame, nos ordres seront ponctuellement exécutés.

—Eh bien, marquis, êtes-vous satisfait?

—Madame, je suis aux Anges! et ne sais comment vous exprimer ma gratitude. Permettez que j’embrasse vos pieds!...

—Non: donnez votre bouche discrète, que je la baise; et pour l’amour qui depuis si long-temps vous brûle, venez ce soir souper avec moi.

—Oh! J’en mourrai, madame!...

—Non, marquis, vous n’en mourrez pas.

XXXIV.

AYANT définitivement arrêté son projet de se retirer à Genève, Déborah se rendit à l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, son église de prédilection, pour prier Dieu de bénir son dessein ou de lui en inspirer un autre si celui-là ne lui pouvoit être agréable.

A l’entrée du chœur, agenouillée, prosternée jusques à terre, le front appuyé sur ses doigts entrelacés, elle pleuroit, et le pavé devant elle étoit mouillé de ses larmes.

Quatre hommes à mine sinistre rôdoient à l’entour, et de temps à autre chuchotoient entre eux. Celui qui sembloit le capitaine promenoit sans cesse ses regards de lady Déborah à une miniature qu’il tenoit à la main, comme s’il eût été occupé à faire une confrontation.

Une querelle s’étant élevée entre eux, le bruit de leur voix arracha Déborah à son abstraction; elle se releva, jeta les yeux de leur côté et les détourna aussitôt avec un mouvement de surprise et d’effroi.

A peine s’étoit-elle prosternée de nouveau contre les dalles, afin de cacher son trouble, qu’un des hommes s’approcha doucement et lui jeta dessus un vaste manteau. Ils la roulèrent dedans, l’enveloppèrent comme on fait d’un cadavre, et l’emportèrent sur leurs bras malgré ses cris et ses sanglots étouffés.

Au portail, ils la jetèrent dans un carrosse qui les attendoit, et les chevaux partirent au galop.

Ensevelie ainsi, Déborah seroit morte; ils la désenveloppèrent aussitôt, et lui mirent seulement un bandeau sur les yeux.

Quand ses esprits lui furent revenus, elle demanda en quels lieux on la conduisoit; les hommes ne lui répondirent point, et durant toute la route ils ne proférèrent pas une parole.

Après avoir fait mille détours et mille circuits, sur la fin du jour le carrosse s’arrêta; une porte et la portière s’ouvrirent; on invita Déborah à descendre, en la guidant par la main, mais elle s’y refusa en disant: Je ne bougerai pas que je ne sache où vous m’entraînez.—On l’emporta de force jusque dans un vestibule; là, entendant un lourd guichet se refermer derrière elle, épouvantée, elle poussa un cri déchirant, et tomba défaillante sur les genoux.

—Au nom de Dieu, répétoit-elle, joignant ses deux belles mains, ayez pitié de moi, ne me tuez pas sans m’entendre! car je sais bien que je suis destinée à la mort, car je sais bien qu’elle est suspendue sur ma tête; j’ai senti le vent de la hache. De grâce, ayez pitié de moi! Ce n’est pas que je redoute le trépas, ce n’est pas que je tienne à la vie maintenant qu’on m’a tué mon époux! Ce n’est pas que je sois lâche; non! non! j’ai assez de courage pour mourir! ce n’est pas pour moi que j’implore pitié, c’est pour l’enfant que je porte en mes entrailles, car je suis mère!... ayez pitié de lui!...

Tout resta muet autour d’elle, et sa voix seule, grossie par l’écho, gronda long-temps dans l’escalier sonore.

—Suis-je au désert que rien ne répond à mes larmes, ou parlé-je à des tigres!... On ne vous a point commandé un double meurtre; grâce pour mon enfant! Vous n’avez pas à craindre que votre proie échappe; jetez-moi dans un cachot jusques à l’heure de ma délivrance, et sitôt que mon fruit sera sorti de mon sein, vous y plongerez vos couteaux!

Comme elle achevoit les derniers mots, un bras entoura ses épaules, une bouche se posa sur la sienne et couvrit ses joues de baisers. Déborah poussa un cri, et ce long râlement guttural expression violente du dégoût. Alors une voix de femme lui dit:—Ne craignez rien, madame, on n’en veut point à vos jours, on ne vous conduit point au supplice; vous n’êtes entourée ici que de gents qui vous aiment. Relevez-vous et calmez-vous, ma bonne amie. Allons, valets, conduisez mylady en son appartement.

Après avoir monté l’escalier et entendu crier plusieurs serrures, tout-à-coup son bandeau fut enlevé, et elle se trouva au milieu d’une chambre, face à face avec deux vieux domestiques en livrée verte, si laids et si difformes qu’elle recula épouvantée et fut se jeter le visage sur un sopha.

—Mademoiselle, nous vous appartenons, nous avons l’honneur d’être choisis pour votre service, lui dirent alors ces deux magots en lui faisant la révérence, nous vous sommes dévoués à toute heure. Lorsque vous aurez besoin de nous, vous n’aurez qu’à sonner. Désirez-vous quelque chose en ce moment?

—Oui. Je vous somme de me dire en quel repaire je suis, et quels animaux vous êtes?

—Appaisez-vous, mademoiselle, vous n’êtes point ici en péril. Nous sommes d’honnêtes serviteurs.

Dans une heure nous vous apporterons à souper.

—C’est inutile, messieurs; à d’autres votre poison!