Madame Putiphar, vol 1 e 2

Part 13

Chapter 133,917 wordsPublic domain

Pendant le rapport de cette sentence la perception et le sentiment lui étant revenus, il avoit caché sa face dans ses mains. De grosses larmes filtroient à travers ses doigts, et des sanglots déchirants s’échappoient de sa poitrine oppressée.

—Mon Dieu! mon Dieu! murmuroit-il comme la nuit précédente dans la forêt, que me réservez-vous donc en l’autre vie, pour me faire celle-ci tant cruelle!

Après la lecture de l’arrêt, le lieutenant qui l’avoit faite s’avança vers Patrick, et lui enjoignit de se relever pour procéder à sa dégradation.

D’abord, on lui ôta par les pieds son sabre, ses aiguillettes et son baudrier; puis on lui arracha ses parements et ses revers, et un à un ses boutons aux armes royales. Puis on le dépouilla de son habit; puis on lui coupa les cheveux ras, comme à un condamné au dernier supplice, et on le revêtit d’une blaude et d’une capuce de grosse toile.

Les trompettes firent retentir l’air de leurs insultantes fanfares.

Et M. de Villepastour alors s’approcha de lui, et du haut de son cheval le frappa trois fois sur les reins du plat de son épée en criant trois fois:—Va-t’en,—sois banni!

XXX.

HONTEUX de se trouver par la ville dans cet ignoble costume, Patrick accourut en toute hâte à l’hôtel Saint-Papoul.

—Me reconnois-tu? dit-il en entrant à Déborah, qui demeuroit consternée. Regarde, vois ce que les hommes ont fait de ton époux!...

L’ont-ils assez avili? l’ont-ils assez souillé, dis?...

Il n’en put proférer davantage, et tomba évanoui.

—Eh! que vous est-il donc arrivé, mon bon ami? Parlez, Patrick, qu’avez-vous? que vous ont-ils fait, ces méchants? Qui t’a revêtu ainsi de ce bonnet et de ce sac?... Parle-moi, réponds-moi, mon ami!

—Votre ami!... pauvre femme!... Gardez-vous bien de me donner ce nom, que je ne saurois plus accepter; je suis trop chargé d’opprobre! L’infamie est contagieuse, laissez-moi, fuyez-moi désormais!

Vous, noble et pure; moi, bas et ignominieux; moi flétri et flétrissant, nous ne pouvons être liés touts deux. Séparons, il en est temps encore, nos destinées: que la vôtre soit heureuse! que la mienne soit ce qu’il peut plaire à Dieu!... Autrefois, déjà, je vous l’avois bien dit de renoncer à moi; je suis funeste, voyez-vous! Laissez-moi seul rouler d’abymes en abymes; n’enlacez pas votre vie, qui sans moi seroit belle, à ma vie, qui ne sera qu’affreuse jusqu’au bout.

—Pas de désespoir, Patrick, calme-toi. Sois bon pour moi; ne dis plus de ces vilaines choses qui me font tant de mal, et que plus que toi peut-être j’aurois droit de dire. Va, si l’un de nous deux est funeste à l’autre, je ne suis pas assez aveuglée pour ne point sentir que c’est moi: c’est moi qui te nuis; c’est moi la cause première et unique de tes maux; c’est moi qui te suis fatale! Sans moi tu serois encore content et paisible aux bords du Lough-Leane, auprès de ta vieille et tendre mère, qui, sans doute, pleure ton éternelle absence!...

D’ailleurs, que penserois-tu d’un amour qui s’éteindroit avec le bonheur de l’objet aimé? Crois-moi, ce n’est point de l’amour profond et véritable celui qui tombe devant le dévouement. Mon amour pour toi, tu le sais, est durable; il est à l’épreuve de l’adversité; ne le repousse pas.

Va, il n’est pas de plaie dont le ciel puisse frapper l’humanité, qui auroit le pouvoir de m’éloigner de toi. Si tu dois être malheureux, si ton existence doit être à toujours dévorée par les chagrins, comme tu le dis, ce que je répugne à croire, ce qui ne peut être, laisse-moi près de toi. La Providence m’a placée là pour essuyer tes larmes, pour te soutenir dans tes abattements, pour alléger le faix de tes maux en les partageant. Garde-moi!... La solitude double le malheur.

Une compagne c’est un vase que Dieu donne à l’homme pour y verser le trop-plein de ses afflictions.

—Seigneur, répétoit Patrick en se heurtant le front, que je suis coupable! Frappe-moi, sois sans miséricorde! Tu m’as fait le don le plus grand et le plus beau que tu puisses faire à l’homme; tu m’as donné un de tes Anges; et je t’accusois, et je te blasphémois! Pardon, pardon, c’est la dernière fois!... Va, que tes saintes volontés s’accomplissent, je m’incline. Désormais tu peux m’accabler, tu me trouveras résigné à toute heure.

—Écoute, Patrick; après tout, j’aurois tort peut-être de m’imposer à toi, de vouloir m’attacher à ta suite. Si je pouvois penser que mon éloignement te rendît le bonheur, je m’éloignerois, non sans douleur, mais sans murmurer.—Écoute, si tu veux tu me laisseras, tu m’oublieras quand tu seras dans la joie et la félicité; mais, seulement, chaque fois que tu seras malheureux, tu reviendras te jeter dans mes bras, dans les bras de ton amie; je te consolerai.

—Mais toute joie, toute félicité ne me peut venir que de toi, généreuse amie!

Puisque tu veux bien t’immoler, demeure, demeure auprès de moi; ne m’abandonne pas; n’écoute pas ce que je te dis; quand je souffre, alors, vois-tu, je suis fou! Je te dis de me quitter, parce que je voudrois mourir; sentant bien que c’est toi seule le chaînon qui me rattache à l’existence; sentant bien qu’il n’est au monde que toi, mon amie, dont mon âme ne soit pas lasse.

—Si, par un mouvement de générosité que je blâme et que je repousse, tu avois pu exiger notre séparation, tu avois pu désunir notre sort, je ne t’aurois demandé qu’une grâce, une seule que j’aurois implorée à deux genoux: la grâce de venir de temps en temps apporter à tes baisers le fruit de notre amour, l’enfant que je porte en mon sein.

—Terre et ciel! mais que dis-tu,... Déborah?...

—Il ne m’est plus permis d’en douter, Patrick, je suis mère!

—Ah! béni soit Dieu, Déborah, béni soit Dieu! qui m’envoie tant d’allégresse; béni soit Dieu, qui me donne un fils!... s’écrioit Patrick, qui venoit soudain de passer des larmes à la plus folle joie. Il arrachoit et déchiroit son sarrau, et le fouloit aux pieds, il se jetoit dans les bras de Debby, il se pendoit à son col, il l’étreignoit, il lui baisoit le front, il lui baisoit les pieds.

—Ah! je ne croyois pas, ma chère Debby, que tant de bonheur me fût réservé. Insensé que j’étois!... car Dieu m’a-t-il jamais fait un refus! N’est-ce pas lui qui m’a donné une amie et des amours; une amie que les hommes ont voulu m’arracher; des amours qu’ils ont traversées et empoisonnées?

Je le vois bien, maintenant, Dieu est la source de toutes voluptés; le monde, la source de toutes tribulations. Toute la lutte, toute la fatigue est là, vois-tu!—Défendre et sauver des atteintes des hommes les biens que Dieu nous a donnés.

Oh! ce bien-là, je saurai mieux le défendre, ils ne me le détruiront pas!... D’ailleurs, le monde n’a que faire entre un père et son fils: nous le cacherons, nous le déroberons à ses regards comme un trésor qu’on enfouit; nous le tiendrons dans l’ombre et à l’abri de tout contact.

Mon Dieu! mon Dieu! que je suis heureux!... et toi, Debby, l’es-tu heureuse?

—Heureuse et fière, Patrick!

—Tu ne comprends pas peut-être, Déborah, toute l’étendue de ma joie? tu me trouves peut-être léger, puéril; mais, vois-tu, mon plus ardent souhait vient de s’accomplir, mon plus beau rêve se réalise; mon vœu, mon désir constant étoit celui d’avoir un fils dans ma jeunesse. Oh! que m’importeroit d’être père sur le tard de l’existence, d’avoir des fils qui ne me connoîtroient qu’ennuyeux et caduc, qui entreroient dans la vie quand je descendrois dans la tombe; à qui je manquerois juste à l’heure où ils auroient besoin de ma sollicitude; des fils que je ne verrois jamais hommes, que je ne pourrois point suivre en leur carrière, que je ne pourrois point soutenir dans l’adversité.

Je ne veux point de fils qui tremblent à ma voix austère, et qui prennent en pitié mes cheveux blancs, et fassent feu éteint devant moi. C’est un ami que je veux, un compagnon de ma vie qui m’aime et me suive en touts lieux; qui soit jeune comme moi, moi fougueux comme lui; qui partage mes jeux, mes travaux, mes illusions, mes peines, mes plaisirs et même mes débauches; enfin qui n’ait rien de secret pour moi en son cœur, et moi rien dans le mien de secret pour lui.

Comprends-tu mon bonheur, maintenant? Vois, quand j’aurai quarante ans il en aura vingt.

Grand merci, mon Dieu! merci! tu me vois satisfait. Voilà de quoi compenser bien des peines.

Il sera beau comme toi, Déborah; il sera beau comme ton âme! Vous jouerez ensemble; ce sera ta poupée; nous jouerons touts les trois, sans nous contrarier jamais.

Et si le Seigneur fait que ce soit une fille, cela te donnera une amie, une compagne; j’en serai joyeux également; nous la nommerons Kentigerne, autrement ce sera Kildare.

XXXI.

APRÈS le dîner, Patrick dit à Déborah: Te plais-tu en cette ville, mon amie? te plais-tu en ce pays? regrettes-tu l’Irlande?

—Non, mon ami, je ne regrette point l’Irlande, mais je regrette le ciel, l’air, les arbres et les rochers de Cockermouth-Castle; les courses dans les bois, dans les montagnes; les promenades sur le lac de Killarney; les soleils-couchants de la _Tour de l’Est_, et surtout nos nuits dans le parc et sous le _Saule-creux du Torrent_. Je ne regrette que ce que l’on regrette toutes les fois qu’on quitte les campagnes pour les villes; je ne regrette que ce que j’aurois regretté également à Dublin, si pour y habiter j’eusse quitté nos âpres montagnes de Kerry.

Le séjour des villes est rétrécissant; ces boîtes, ces cages où l’on s’étiole emprisonné, compriment et sanglent l’âme comme un corset: notre esprit se borne entre deux planchers et quatre murailles; notre regard, qui ne peut percer au-delà, se brise et se rabat sur nous-mêmes; nous prenons l’habitude de nous complaire en nous, de nous satisfaire de nous, nous nous amoindrissons, nous nous raccornissons. La vue continuelle des ouvrages des hommes nous rend mesquin et bourgeois comme eux: nous oublions les grands spectacles de la nature, nous oublions l’univers, nous oublions l’humanité, nous oublions tout, hormis nous, et quelques goûts à satisfaire: toute la création n’est plus représentée pour nous que par quelques meubles, quelques chaises, quelques tables, quelques lits, quelques morceaux de toile ou de soie, dont nous nous amourachons, auxquels nous nous attachons comme l’huître au rocher, sur lesquels nous végétons et rampons comme un lichen.

Mon ami, demande-moi si je me plais avec toi, et je te répondrai oui, partout, en touts lieux; mais jamais, je le sens bien maintenant, ni le séjour de cette ville, ni d’aucune autre, ne saura me plaire.

—Ainsi, Déborah, s’il falloit que tu quittasses Paris, tu le ferois sans peines?

—Partant avec toi, je le ferois volontiers, je le ferois joyeuse même, car mon corps languit ici dans l’inertie, et mon âme dans le trouble. D’ailleurs, quoi veux-tu qui m’attache à cette terre? elle m’est aussi étrangère que les steppes de l’Ukraine; je lui suis aussi étrangère qu’un Indien: elle ne porte ni la tombe de mes ayeux, ni le berceau de mes enfants; elle ne me garde pas un seul souvenir.

—Que je suis content, chère amie de te trouver en cette bonne disposition: car, vois-tu, je ne suis plus en sûreté ici; il faut que nous quittions Paris en toute hâte; comme nous nous sommes enfuis d’Irlande, il faut que nous nous enfuyions encore de France.

—S’il en est ainsi, partons, partons, sauvons-nous! J’accepte cette fuite avec joie. Partons, laissons cette terre inhospitalière; je suis prête, Patrick; mais dis-moi, quel danger nous environne, quel péril nous menace, qui nous proscrit?...

—Aujourd’hui, à midi, tu sais, quand j’accourus couvert de ce sarrau de toile me jeter à tes pieds, je venois d’être expulsé ignominieusement des Mousquetaires; et la nuit dernière, cette nuit même, madame Putiphar m’a chassé de Trianon.

Depuis quelque temps, M. de Gave de Villepastour étoit changé pour moi: même avant l’arrivée de la lettre de Fitz-Harris j’avois remarqué cette altération. Tantôt il m’accabloit de caresses, tantôt il me parloit et me traitoit brutalement. Puis, il avoit fini par n’être plus que dur et cruel, et par me poursuivre impitoyablement de sa haine, que je ne sais pas avoir méritée. Il sembloit éprouver une secrète joie à me faire souffrir; il sembloit goûter une vengeance. Et de quoi se vengeoit-il sur moi? l’avois-je jamais blessé, cet homme? Aussi saisit-il avec empressement et colère l’occasion si belle qui vint s’offrir à lui de me persécuter. Il y a un mois il auroit mis autant de soins à étouffer ces accusations qui couroient contre moi, qu’il a mis d’acharnement à les proclamer, à me faire un esclandre ignominieux, à me couvrir d’infamie; mais ce n’est pas là tout encore, mais ce n’est pas là le plus affreux.

En implorant la grâce de Fitz-Harris j’avois eu, chose flatteuse et fort honorable, le don de plaire à madame Putiphar; en un mot, j’avois fait son avantageuse conquête. D’abord je m’étois refusé à croire à tant de succès malgré ses manifestations non équivoques; mais cette nuit mes doutes scrupuleux se sont envolés à tire d’aile pour faire place à la plus solide conviction.

Mon rendez-vous d’hier au soir n’étoit rien moins qu’une partie fine, un souper fin, un bec-à-bec, un duel d’amour. Tout étoit parfaitement combiné pour ma séduction: rien ne manquoit au guet-apens. Je ne sais vraiment comment ma vertu a pu s’échapper saine et sauve à travers tant de pièges, de filets, de traquenards, de collets, de miroirs, de pipeaux, de nasses et de gluaux. Je surmontai tout, je résistai à tout: ma résistance négative l’enflamma: elle voulut me forcer comme on force une fille d’honneur. Peine vaine! je demeurai inexpugnable. Dépitée, ses chaudes amours se métamorphosèrent en colère, en rage, en fureur; elle sonna et fit monter quatre laquais pour me jeter à la porte; mais, grâce à mon épée, j’ai fait une sortie plus triomphante.

Je le sens bien, mais la droiture de mon cœur ne m’a pas laissé libre de ma conduite, j’ai fait à madame Putiphar un de ces affronts que les femmes ne pardonnent jamais: à plus forte raison elle, si haineuse, si rancunière, si vindicative, si inhumaine. Non-seulement je lui ai fait un affront, mais je l’ai bravée dans sa colère; je l’ai narguée; je lui ai rendu sarcasme pour sarcasme. Sans nul doute ma perte est jurée maintenant; je suis un homme détruit, je suis sous le poids de son ressentiment, et son ressentiment est toujours terrible. Cette femme a tout pouvoir en main, tout se ploie à sa parole; elle n’a qu’à daigner faire un signe, et sa volonté est faite; elle n’a qu’à dire, cet homme me gêne, et cet homme disparoît du monde ou de la scène du monde.

Ce qu’il y a de plus fatal pour moi, c’est qu’elle connoît le jugement de mes juges d’Irlande et ma condamnation. Dans son emportement, elle m’a poursuivi du mot de contumax, et m’a rappelé le gibet de Tralée.

Comment cela est-il déjà parvenu à ses oreilles? Il faut qu’elle ait une police bien active, des espions bien aux écoutes, ou plutôt qu’elle en ait été informée par M. de Villepastour: plusieurs choses qui lui échappèrent dans la conversation me porteroient à le croire avec assez de fondement. Elle avoit des projets sur moi; elle sera allée aux renseignements, comme on fait lorsqu’on veut mettre un garçon en ménage.

Grâce à cette circonstance, elle pourra, ce n’est pas qu’elle y tienne, masquer sa vengeance d’un masque honnête; elle pourra sévir contre moi avec plus d’effronterie, sinon avec plus de rigueur.

Tu pleures, Déborah!... N’aie pas peur, mon amie, ne t’effraie point: je ne cherche pas à nous dissimuler le péril où nous sommes; mais quelque proche et quelque imminent qu’il soit, il n’y a pas lieu à désespérer. Devançons le mal qu’assurément on nous prépare dans l’ombre. Sans retard quittons cette ville, fuyons: fuyons! c’est là notre seule ressource, mais elle est infaillible. Il est facile encore de nous soustraire; il ne faut pour cela qu’une prompte détermination et du courage; nous avons l’un et l’autre. Ne pleure pas, ne t’affecte pas, ma bien-aimée; prends confiance en Dieu, qui nous envoie cette tribulation; sa bonté est un océan, n’ayons pas le ridicule de vouloir la sonder avec notre courte intelligence. A qui a-t-il été donné jamais de comprendre ses desseins? Qui sait si le malheur n’est pas un bienfait caché? Qui sait si le pire n’est pas le précurseur du mal, si le mal n’est pas le précurseur du bien, si le bien n’est pas le précurseur du mieux?

—Je te remercie, Patrick, des soins que tu apportes à me consoler, lorsque toi-même as l’esprit plein de désolation. Je te sais gré des efforts que tu as faits tout-à-l’heure pour prendre légèrement, indifféremment, une douloureuse et funeste aventure; tes souffrances ont transpiré à travers ton faux enjouement, et ton sourire contraint m’a fait mal à voir comme un spasme.

Tu ne veux pas que je pleure, Patrick, tu veux, cela est-il possible? que je demeure froide aux maux qui t’accablent, et dont je suis la source, car c’est encore de moi que te viennent tes nouvelles infortunes.

—Toi, Debby, la cause de mes infortunes! quelle folie!...

—Oui, sans moi, sans l’amour que tu crois me devoir, tu te serois laissé aller à la passion que ta beauté, que tes grâces, que ton bien-dire avoient fait naître si violemment en cette femme; au lieu d’être aujourd’hui poursuivi de sa haine, tu serois son jeune favori; tu goûterois à toutes les voluptés, à touts les plaisirs raffinés d’une Cour somptueuse; tu serois le plus honoré et le plus caressé de Versailles; à tes pieds bourdonneroit la troupe flatteuse des courtisans qui viendroient becqueter dans tes mains les faveurs de ta maîtresse. Gloire, fortune, titres, joies, tu aurois tout acquis, tout conquis: ton avenir seroit fait, ton avenir seroit beau! C’est moi qui t’ai détruit tout cela! c’est encore pour moi que tu es immolé!...

—Vous venez, Debby, de me supposer deux sentiments, l’un me rend glorieux et l’autre me fâche tout-à-fait. Il est vrai que pour vous, comme vous m’avez fait l’honneur de le pressentir, je repousserois la femme la plus belle du monde, la plus riche, la plus puissante, l’intrigue la plus _avantageuse_ et qui me feroit le sort le plus brillant; mais il n’est pas vrai, pardonnez-moi cette dureté, que sans vous je me fusse laissé aller à cette Putiphar, que je lui eusse vendu ma jeunesse pour la distraction de ses remords, mes baisers au poids, au marc d’argent, et ma pauvreté, dont je suis fier, pour une opulente infamie. Je ne nie pas que vous ayez développé le bon de mon cœur, que votre amour exquis ne l’ait ennobli; mais j’ai la présomption de penser qu’il y avoit en moi assez de noblesse native pour que, sans vous, sans votre influence, je n’eusse pas été vil et méprisable.

—Vous êtes acerbe avec moi, Patrick.... Veuillez croire que je sais vous estimer; je ne suis point assez impertinente pour me supposer l’auteur de votre délicatesse et présumer que sans vos rapports avec moi vous eussiez été un malhonnête homme; mais, sans fatuité, il m’étoit bien permis de penser que, livré à vous-même, sans liens, sans serments, sans dilection emplissant votre cœur, placé dans la fatale alternative où vous vous êtes trouvé, vous auriez pu préférer manquer à l’exigence de vos vertueux principes et forcer votre répugnance plutôt que de faire un affront sanglant à cette Frédégonde, dont la haine n’est pas d’un assouvissement facile. Eussiez-vous donc été si coupable de préférer des débauches aimables, du faste, des honneurs, à des persécutions cruelles? jeune comme vous l’êtes, de préférer la Cour à un cachot! la vie à la mort, peut-être!

Quoi que ta bonté puisse me dire, elle ne pourra m’ôter la conviction que c’est moi la source unique et funestement féconde de touts tes maux: si tu viens d’être expulsé ignominieusement des Mousquetaires, n’accuse que moi, c’est encore moi la cause de cet atroce supplice; ce n’est point une folie! écoute: Il est une chose que, jusques ici, j’avois cru devoir te taire pour ne point détruire la paix de ton âme, pour ne point te mettre de trouble en l’esprit et de colère au cœur; tu me pardonneras ce silence, qu’il étoit de mon devoir de garder comme il l’est aujourd’hui de le rompre.

Tu ne savois à quoi attribuer le changement survenu tout-à-coup chez M. de Villepastour, son empressement à s’emparer de la lettre de Fitz-Harris, son acharnement à te trouver coupable, à te condamner à la dégradation, à te chasser de sa Compagnie? tu ne savois comment t’expliquer son inhumanité envers toi, qui, si long-temps, avois été l’objet de sa prédilection et de sa protection? tu ne savois d’où pouvoit venir la joie qu’il sembloit goûter à te punir et l’esprit de vengeance qui sembloit l’animer contre toi? Eh bien, Patrick, tout cela venoit de moi seule!... Où, comment et pourquoi, je ne sais; depuis quelque temps il s’étoit épris de désirs et de passion brutale pour ma personne et il me poursuivoit sans cesse de ses honteuses propositions....

—Grand Dieu! que dis-tu? lui, aussi, infâme!... Grand Dieu, n’as-tu donc plus de colère!...

—Ici même, là, sur ce sopha, il m’a livré plusieurs fois d’impudents assauts, il m’a violenté; mais, grâce à Dieu, grâce à mon courage, je l’ai vaincu, je l’ai chassé plein de dépit et de ressentiment, et c’est sur toi qu’il a passé sa rage, et c’est sur toi qu’il s’est vengé!

—Le lâche!...

—Maintenant, tu dois comprendre ces cris d’étonnement que je jetai lorsque tu me conduisis à lui; tu dois comprendre mon emportement et mes invectives contre ce monstre de luxure qui se posoit en juge austère et qui faisoit avec toi de la religion et de la majesté.

Maintenant, tu dois comprendre l’empressement que j’ai mis à accepter ton projet de départ: pouvois-je accueillir indifféremment un moyen si opportun de mettre fin à une intrigue qui commençoit à m’effrayer, qui m’enveloppoit, qui se jouoit de ma résistance et de moi; lutte pénible dans laquelle je pouvois succomber, dans laquelle j’avois tout à perdre, soit que par générosité je te la tinsse secrète, soit que je t’appelasse à mon secours. Ton esprit honnête ne peut se faire une idée de cet homme, d’autant plus redoutable qu’il est têtu; c’est un de ces déterminés pour lesquels il n’est rien de sacré que leurs désirs, et que ni prières, ni pleurs, ni pitié, ni foiblesse, ni justice, ni honneur, ne sauroient toucher et arrêter.

Oui! oui! Patrick, partons, partons en toute hâte! tu as bien résolu; ne demeurons pas plus long-temps en cette Babylone, en cette Capoue; nous nous sommes fourvoyés, nous n’avons que faire ici.—Il faut hurler avec les loups, qui bêle parmi eux sera leur proie!

—Ne crains pas, chère Déborah, que ma détermination s’ébranle; aujourd’hui que je sais que nos ennemis nous sont communs et peuvent se liguer pour mieux nous perdre; aujourd’hui que je te sais mère et que ma tutelle a doublé, aujourd’hui que nous ne nous devons plus à touts les deux seulement, mais au fils que Dieu nous envoie.

Partons, allons chercher au loin une terre moins dissolue, où, si les hommes n’y sont pas meilleurs, au moins y sont-ils moins puissants; une terre où nous n’aurons point à rencontrer d’hommes de notre patrie, de Fitz-Harris, qui viendroient divulguer mon infortune, m’appeler contumax et me reprocher mon gibet de Tralée; où nos enfants n’auront jamais à rougir de leur père et ne seront point flétris de sa flétrissure. Vois-tu même, pour leur faire perdre toute trace de leur origine, nous changerons de noms et nous les tromperons sur le pays de leurs ayeux.

Pour accomplir de pareils desseins il faut une force, une volonté, un courage rare: mais Dieu nous l’a donné ce courage.