Madame Putiphar, vol 1 e 2

Part 12

Chapter 123,826 wordsPublic domain

»Car sa fille fut séduite par l’étranger, qui l’épousa en secret, sans son consentement. De ce mariage viennent les prétentions des Écossois sur les biens de Mac-Quillan.

»Les soldats d’Écosse furent logés chez les fermiers du _Root_; on les plaça de manière que dans chaque maison il y avoit un Écossois et un _Gallogloh_.

»Les paysans de Mac-Quillan donnoient à chaque _Gallogloh_, outre sa pitance, une jatte de lait. Cet usage fit naître une rixe entre un Écossois et un _Gallogloh_.

»L’étranger ayant demandé la même chose au fermier, le _Gallogloh_, prenant la défense de l’hôte, lui répondit: _Comment osez-vous, gueux d’Écossois, vous comparer à moi ou à un des_ Galloglohs _de Mac-Quillan_!

»Le pauvre paysan, qui désiroit se voir débarrasser de touts les deux, leur dit: _Mes amis, je vais ouvrir les deux portes; vous irez, dans le champ, vider votre querelle, et celui qui reviendra vainqueur aura le lait._

»Cette lutte fut terminée par la mort du _Gallogloh_, et l’Écossois revint tranquillement chez le fermier, et dîna de fort bon appétit.

»Les _Galloglohs_ de Mac-Quillan s’assemblèrent immédiatement après ce meurtre pour venger le sang de leur frère. Ils examinèrent la conduite des Écossois, leur prépondérance dangereuse, et l’affront que leur chef avoit fait à leur chef en séduisant sa fille.

»Il fut arrêté que chaque _Gallogloh_ tueroit son compagnon pendant la nuit, et qu’on n’épargneroit pas même leur capitaine. Mais la femme de Mac-Donald, ayant découvert le complot, avertit son époux, et les Écossois s’enfuirent dans l’île de Raghery.

»Depuis cette époque, les Mac-Donald et les Mac-Quillan se firent une guerre qui dura près d’un demi-siècle, et qui ne fut terminée que lorsque les deux partis portèrent leurs plaintes à Jacques I^{er}.

»Jacques favorisa son compatriote l’Écossois, et lui donna quatre grandes baronnies, et touts les biens de Mac-Quillan: mais, pour voiler cette injustice, il accorda à Mac-Quillan la baronnie d’Enishoven, et l’ancien territoire d’Ogherty: cette décision royale lui fut portée par sir John Chichester.

»Mac-Quillan, mécontent de ce jugement, et plus encore des difficultés de transporter tout son clan à travers le Bann et le Lough-Foyle, qui séparoient ses anciennes possessions des nouvelles, accepta l’offre du porteur des offres du Roi, qui lui proposoit ses propres terres.

»Mac-Quillan céda son droit sur la baronnie d’Enishoven contre des possessions plus à sa portée; et depuis lors les Chichester, qui par la suite obtinrent le titre de comtes de Donegal, sont possesseurs de ce pays considérable; et l’honnête Mac-Quillan se retira dans des terres de beaucoup inférieures aux siennes.»

Comme il achevoit la dernière strophe, on heurta à l’une des portes et l’on avertit madame Putiphar que le souper étoit servi.

Elle se leva aussitôt, et prit Patrick par la main pour le conduire.

—Je vous demande pardon, lui dit-elle avec coquetterie, si je prends la liberté de demeurer en un pareil négligé, mais je suis si paresseuse que je n’aurois pas le courage de faire une toilette.

Elle se mit donc à table comme elle étoit vêtue sur le canapé, c’est-à-dire nue dans une espèce de peignoir ou de robe-de-chambre de satin blanc que les dames du temps appeloient un _laisse-tout-faire_.

J’ai tort, peut-être, de rapporter ici ce mot impudique, mais il exprime si bien le dévergondage régnant à cette époque. N’est-ce pas, il dit plus, à lui tout seul, et résume mieux ses mœurs négatives que dix in-folio. C’est un de ces mots renfermant en eux-mêmes toute la chronique d’un autre âge, et qui demeurent à travers les siècles comme des monuments accusateurs des temps qui les ont fait naître. Celui-là porte en outre son étymologie en évidence, et n’est pas de ceux qui préparent des tortures aux Pierre Borel et aux Ménage futurs.

Étoit-ce une salle, un boudoir, un salon ou une chambre, la seconde pièce où ils se rendirent pour le souper? A quel usage étoit-elle destinée? Cela étoit difficile à reconnoître. Il y avoit de toute espèce de meubles, jusques à un lit dans une alcôve, jusques à une petite bibliothèque que Patrick un instant s’amusa à fouiller du regard pendant que la Putiphar faisoit quelques préparatifs. Tout au pourtour s’étaloient de larges sophas couvrant presque tout le parquet, et laissant à peine de quoi circuler autour de la table. Si en se balançant sur sa chaise ou sur ses jambes, troublé par un léger surcroît de boisson, on venoit à se renverser, on ne pouvoit faire qu’une chute délicieuse.

Patrick avoit imaginé qu’au souper il trouveroit nombreuse compagnie; quand il se vit, dans ce cabinet mystérieux, enfermé seul, en tête-à-tête, il commença à croire sérieusement, ce que son peu de présomption jusque là lui avoit empêché de faire, que madame Putiphar avoit sur lui des projets, et qu’il étoit en partie fine.

Son cœur se serra, son esprit s’emplit de dégoût en découvrant ce manège effronté pour circonvenir un homme, et pour le placer dans une nécessité. Il comprit alors toute sa position fausse et dangereuse. Il se maudissoit d’avoir accepté cette invitation. Se retirer étoit chose impossible: comment? pas de portes visibles, elles étoient cachées sous des tentures; où? Il ignoroit les aitres et les alentours de cette demeure. Puis les affidés le laisseroient-ils s’enfuir? Mille aventures galantes et sinistres lui repassoient alors dans l’esprit; d’ailleurs fuir ne le sauveroit pas du ressentiment de cette femme. Il se résigna donc puisqu’il étoit tout à fait à sa merci, déterminé à s’abandonner pour sa conduite à l’inspiration du moment, et se confia à la garde de Dieu.

Madame Putiphar étoit ce soir-là d’une amabilité obséquieuse et d’une facile gaieté, un courtisan l’auroit trouvée divine. Par tout ce qu’elle avoit d’agréable en son pouvoir elle essayoit à dérider le front soucieux de Patrick, et à lui mettre au cœur un peu de joie communicative.

Retranché derrière une douce politesse et une affabilité pleine de réserve, il conservoit toujours une dignité désespérante, que ne purent lui faire perdre ni les mets aphrodisiaques dont elle l’appâtoit, ni le vin-rancio qu’elle lui versoit à rasades. L’aisance et l’aplomb de Patrick la dépitoient surtout, ne lui permettant pas d’attribuer sa froideur à de la timidité ou de l’ingénuité.

Habituée, à grand renfort d’anecdotes et d’aventures licencieuses, à bercer et à mettre en belle humeur Pharaon, amateur de contes comme Scha-Baham, mais de contes bien scabreux, elle essaya du même procédé sur Patrick. Toute la cour fut passée en revue; maison du Roi, maison de la Reine, maison de la Dauphine, maison de Madame et de Mesdames, maison de monseigneur le duc d’Orléans; enfin tout le clergé et toute la ville.

Justement, la veille, elle avoit reçu le journal que lui tenoit de tout ce qui arrivoit d’étrange et de célèbre en son _abbaye_ la Gourdan—_alcahueta_—de la rue Saint-Sauveur; le journal que M. de Sartines lui dressoit pareillement de touts les faits scandaleux et atroces ressortissant de la police de Paris et du Royaume; et le journal de sa police à elle, particulière, occulte et non moins active que celle du charlatan M. de Sartines.

Les drôleries les plus divertissantes, les historiettes les plus libidineuses, les énormités à faire tomber le feu du ciel ne manquèrent pas; mais, loin de produire le même effet sur l’esprit de Patrick que sur le royal esprit de Pharaon, ces turpitudes lui soulevèrent le cœur de dégoût, et l’affectèrent douloureusement.

Ainsi, tout le repas s’écoula en ces causeries entremélées de propos fort lestes, et d’agaceries sans ambiguïté.

Au dessert elle demanda cinq ou six flacons de champagne mousseux à madame du Hausset, qui seule avoit fait le service.

—Cinq ou six flacons de vin de champagne!... répéta Patrick d’un air émerveillé; madame, que voulez-vous faire de cette provision?

—Qu’est-ce que cela, mon bel ami, pour un grand garçon comme vous! Vous avez si peu voulu boire en mangeant que vous devez être oppressé?

—Bien loin de là, madame, j’ai bu, plus qu’à ma suffisance; j’ai accoutumé de vivre fort sobrement.

—N’allez-vous pas me faire accroire qu’avec deux bouteilles de champagne on vous avineroit comme feu le Régent. Allons, tendez votre verre; ne seriez-vous pas honteux de me laisser boire seule?

—Madame, vous allez m’enivrer, je ne suis point buveur.

—Vous n’êtes point buveur: qu’êtes-vous donc? qu’aimez-vous donc? Car un homme, un jeune homme surtout, impétueux, ne peut être sans aucune passion. Cela ne se voit point, cela n’est pas possible, cela seroit monstrueux! Mais quoi vous ronge! quoi vous domine? qu’aimez-vous? que faites-vous enfin! Seriez-vous joueur?...

—Joueur!... madame, je n’ai jamais mis les pieds dans un brelan.

—Vous n’êtes pas buveur, vous n’êtes pas joueur.... Aimez-vous les spectacles?

—Je ne m’y ennuie pas; mais ce n’est point un besoin pour moi.

—Vous n’êtes ni joueur, ni buveur, ni friand de spectacles... Aimez-vous la danse et le bal?

—Madame, je ferois le sacrifice de danser pour une femme que je chérirois, si le premier sacrifice que j’exigerois d’une femme semblable n’étoit pas celui de renoncer à la danse.

—Êtes-vous chasseur?

—Madame, je n’ai point en moi d’instinct féroce à assouvir. J’éprouve un trop constant sentiment d’admiration pour les fauves et les oiseaux, ces parfaites créatures, louanges vivantes de Dieu, pour prendre jamais à tâche de les anéantir. Je ne me crois pas meilleur bûcheron que chasseur: je rêverois sous un tilleul; j’écouterois chanter une alouette, mais je ne saurois les frapper, j’ai horreur de toute destruction.

—Vous faites par trop la bégueule, mon pastoureau; sans être, je pense, plus sanguinaire que vous, cette main, que vous avez couverte de baisers si tendres, aux chasses de Pharaon a plongé le couteau dans le cœur de plus de mille cerfs aux abois.

Récapitulons: vous n’êtes ni buveur, ni chasseur, ni joueur, ni amateur de bals et de spectacles.... Mon Dieu! qu’êtes-vous donc? qu’aimez-vous donc? parlez?... Ouvrez-vous?... Cela ferait venir de laides pensées.... auriez-vous de ces goûts honteux?... Non, c’est plutôt quelque penchant secret que vous n’osez avouer. Courage! parlez: on est bonne, on vous pardonnera, on vous pardonnera tout. Cela est bien pardonnable en effet: un jeune homme plein d’ardeur et de vie peut bien s’éprendre d’amour pour une femme, non sans quelques charmes encore, qui s’est laissée aller à lui, qui s’est plu à nourrir en lui un espoir peut-être orgueilleux; mais, non, ce jeune homme n’a point porté ses vues trop haut: il est aimé: tout est dit. Qu’il soit heureux!... Mais parlez donc; confiez-vous à moi, dites enfin quelle est cette passion?...

—J’aime....

—Qui?

—J’aime les femmes.

—Les femmes? Ah! c’est bien heureux!... Les femmes?... mais cela est fort vague. Les femmes, c’est un univers; n’y avez-vous point de patrie?

—Pardon, madame, j’en ai une qui remplit mon cœur, et qui le remplira à jamais.

—Belle?

—Belle!

—Noble et riche?

—Noble et riche.

—Jeune encore?

—Toute jeune.

—Vous êtes un adroit flatteur, Patrick. Allons, ce compliment vaut bien du champagne sans doute; allons, donnez votre verre.

Vertugadin! quelle bague avez-vous donc au doigt? quelle antiquaille! d’où sortez-vous cela? Mon Dieu! c’est quelque anneau trouvé dans le ventre d’un requin!

En poussant ces exclamations, madame Putiphar se leva de table, alla fouiller dans un coffret de laque de Chine, et revint auprès de Patrick.

—Donnez votre doigt, lui dit-elle; laissez que je vous ôte cette ridicule bague, et que j’y passe celle-ci plus digne de vous.

—Madame, tout-à-l’heure, ne vous ai-je pas dit qu’entre les femmes j’avois une amie?

—Oui.

—Jeune, belle, noble?

—Oui.

—Eh bien, madame, cette femme....

—Quoi! cette femme?...

—Pardon! il faut donc vous le dire, madame?... Eh bien, cette femme n’est pas marquise.

—N’est pas marquise!

—Et elle se nomme Déborah!

—Déborah!... Patrick! ah! vous êtes cruel!

—Cette bague, que vous vouliez m’arracher, est le signe de notre alliance; c’est son ayeul qui en expirant la lui donna. Déborah tenoit à ce gage autant qu’à sa propre vie; elle m’a confié l’un et l’autre.

La nuit, sous le ciel, en présence de Dieu et de la nature, j’ai tout accepté, femme et gage; et j’ai fait un serment que vous ne voudriez pas me voir parjurer.

—Autrefois, une petite fille vous a donné cette breloque, c’est bien; vous y tenez, gardez-la; mais qu’importe! Est-ce une raison pour que moi, aujourd’hui, à mon tour, je ne puisse vous offrir cet anneau précieux? Laissez, ils tiendront bien touts deux.

—Madame, je ne puis; je ne saurois avoir deux amours.

—N’en ayez qu’un, et faites-en deux parts.

—L’amour que j’ai, madame, ne se partage point.

—Qui vous parle d’amour? prenez seulement cette bague.

—Une bague est une alliance, madame.

—Hé, c’est bien pour cela.

—C’est un serment.

—Hé, c’est bien pour cela.

—L’un et l’autre sont faits, madame. Il est une femme, vous dis-je, à qui j’ai donné un amour éternel; ne vous obstinez pas, vos prières seroient vaines.

—Comprenez-vous que vous me faites un affront, jeune homme? Qui vous parle d’amour? qui vous demande de l’amour? imbécille!—Vous m’outragez, entendez-vous? vous m’outragez doublement en refusant cet anneau, et en me prêtant des intentions qui me couvrent de honte! Vous allez sortir, monsieur!

Mais c’est vraiment une pitié! Qui a pu vous faire croire que je voulois de vous, malheureux?... Moi, moi! vouloir de vous! m’abaisser, m’avilir jusque là!...

Bientôt on ne pourra plus faire l’aumône à un mendiant sans qu’il ne croie qu’on lui veuille acheter son amour!

Vous allez sortir, monsieur.

D’Hausset! d’Hausset! holà! faites monter mes gents, qu’on me jette cet homme à la porte!

J’étois folle, je crois!... Un mauvais Anglois, un petit mousquetaire, un homme de rien, de néant, un homme d’où je ne sais où, sur qui je répandois mes grâces, que j’élevois jusques à moi, que je voulois sauver!... car je voulois te sauver, misérable! car ton infamie n’est pas à terme!

Qui pouvoit donc me donner tant de dévouement et de confiance? Je savois tout. Je m’aveuglois sur toi. Lâche, tu fais donc le métier d’égorger et d’outrager les femmes! Tu es un assasin! Ton effigie pend sans doute encore au gibet de Tralée. Baisse donc ton front ignominieux, misérable contumax!

—Contumax!... Il est vrai, madame, que je suis aussi malheureux que juste. Contumax!... mais ce mot n’a-t-il pas d’écho en votre cœur? n’éveille-t-il point chez vous de souvenirs, et ne vous commande-t-il point de la pitié? Avez-vous donc perdu la mémoire, mademoiselle Poisson, madame Lenormand? Ne vous souvient-il plus de votre père le boucher des Invalides, qui, chargé de vols et de déprédations, s’enfuit on ne sait où pour éviter le glaive de la loi? Si vous savez si bien qui je suis, je sais quel il est et quelle vous êtes: vous savez que je suis innocent, et je sais qu’il ne l’est pas....

—Mon Dieu! mon Dieu! personne ne me délivrera donc de cet infâme! me laissera-t-on briser toutes les sonnettes!

Ah! vous voilà, messieurs, arrivez donc! entrez, et jetez-moi cet homme dehors.

En ce moment se montroient à l’une des portes quatre grands molosses en livrée.

—Ho! ho! messieurs, tout beau! Attendez, s’il vous plaît, j’ai encore un mot à dire à madame, leur cria Patrick! et, prenant dans la bibliothèque un volume de la _Nouvelle Héloïse_, il en feuilleta quelques pages, et ajouta: Ce mot que j’ai à dire n’est pas de moi, il est du citoyen de Genève; le voici:

LA FEMME D’UN CHARBONNIER EST PLUS ESTIMABLE QUE LA MAÎTRESSE D’UN ROI.

—Mon Dieu! mon Dieu! on ne me chassera donc pas cet homme!...

Les quatre valets s’avancèrent alors pour se saisir de lui.

—Holà, messieurs les laquais, ne m’approchez pas! Je suis entré ici avec les honneurs de la guerre, et je n’en sortirai qu’avec les honneurs de la guerre! s’écria Patrick, en tirant son épée: Ne m’approchez pas; le premier qui s’avance, je le tue!

Allons, laquais, des bougies!—Éclairez-moi,—montrez-moi le chemin,—je vous suis.

XXVII.

PATRICK avant de sortir fit une profonde salutation à madame Putiphar.

Pantelante de colère, l’œil hagard, elle s’étoit renversée sur un sopha, où elle demeura assez long-temps dans la plus morne immobilité.

Puis, subitement, l’énergie lui étant revenue, comme une effarée elle alla s’asseoir à un bureau; mais son agitation étoit encore si forte que sa plume trembloit dans sa main comme un panache au vent. D’impatience elle la rejeta au loin, et appela sa femme de chambre.

—Du Hausset! asseyez-vous là, lui dit-elle; allons, écrivez, s’il vous plaît, sous ma dictée.

_A M. le marquis de Gave de Villepastour._

«Marquis,

»Vous aviez raison, ce petit M. Fitz-Whyte est un niais, un ours, un assassin, tout ce que vous voudrez.... Vous me l’aviez abandonné, je vous le rends; je vous avois défendu de l’expulser de votre Compagnie, je vous enjoins de le chasser au plus tôt ignominieusement.

»Tel est, marquis, notre bon plaisir à cette heure.

»Votre servante»

D’autre part, maintenant.

_A M. Phélipeaux Saint-Florentin de la Vrillière._

«Mon petit saint,

»Venez me voir aussitôt réception de la présente. J’ai besoin de vous, c’est-à-dire de votre ministère affectionné. Il me faut deux lettres-de-cachet; je révoque la révocation en grâce du mousquetaire Fitz-Harris, et je veux la prompte incarcération au Donjon du mousquetaire Patrick Fitz-Whyte.

»Venez vite, mon bon petit; pour tout cela il est nécessaire que nous nous concertions.

»Votre fidèle amie.»

* * * * *

Donnez, que je signe.

Vous allez les cacheter de suite, et les faire remettre à mon coureur, pour que, dès le matin, il ait à les porter à leur adresse.

Ceci fait, elle se sentit quelque peu soulagée. Déjà elle éprouvoit cette satisfaction qui survient après la vengeance, satisfaction bien douce au cœur de l’offensé, mais satisfaction féroce.

Importune à elle-même, désappointée, comme on l’est à un rendez-vous où l’on se trouve seul; désorientée, comme on l’est lorsqu’une partie longuement préméditée vient à faillir à l’heure de son exécution, et qu’il reste un loisir à tuer; d’une humeur _massacrante_, sans besoin de sommeil, elle se mit au lit, où elle ne goûta point un repos qu’elle ne cherchoit pas.

Sur le feu de sa poitrine embrasée sa haine bouillonnoit dans son cœur, chaudron d’airain!

Dans le dépit on aime à grossir encore ses souffrances, on se plaît au mal qu’on a et qu’on se fait, on a du bonheur à ronger son frein; on veut le ronger long-temps; on veut de l’insomnie; la pensée y fermente à l’aise et cette fermentation est un courant rapide d’idées sur lequel on se laisse dériver, ainsi qu’une barque sans voiles et sans rames.

C’est ainsi que s’écoula toute une nuit qu’elle avoit marquée à l’avance pour ses débauches.

Quien cuenta sin huesped, cuenta dos.

XXVIII.

PATRICK, de son côté, passa cette nuit dans une grande agitation, mais qui n’avoit ni la même source ni le même caractère.

Après avoir été éconduit si brutalement de Trianon, au lieu de rentrer dans la ville, où, à cette heure avancée, il n’eût point trouvé d’auberge ouverte, il se résigna très-volontiers à errer dans la campagne en attendant le jour.

Ayant pris à l’aventure un chemin, il se trouva, après un peu de marche, sur la lisière d’un bois où il s’enfonça avec ce saint frémissement qui saisit toujours une âme rêveuse pénétrant dans un lieu profond, sombre, silencieux; et il alla s’asseoir sous un orme touffu, dont les branches, inclinées jusqu’à terre, formoient un pavillon de verdure sur le bord escarpé d’un étang.

Perdu dans l’obscurité sous ces branchages il se plaisoit à voir passer et folâtrer, et brouter autour de lui dans une sécurité parfaite, les lièvres, les biches, les chevreuils; il ressembloit à ces frontispices de fables où se voit Ésope, Phèdre ou La Fontaine, environné de bêtes en familiarité.

Quand son esprit n’étoit point dissipé par un follet glissant à fleur d’eau, par un effet de lune à travers le feuillage, par la société de quelque fauve, ou par le chant de quelque oiseau nocturne, il tomboit dans une grande tristesse.

A peine au tiers de la vie, comme un voyageur lassé, déjà il faisoit halte, et se retournoit pour mesurer la route qu’il avoit parcourue. Il se sondoit pour voir ce qu’il lui restoit de force pour achever son douloureux pélerinage.

Touts ses maux, toutes ses douleurs, toutes ses peines, toutes ses fatalités lui revenoient en foule à la mémoire. Il essayoit de les peser avec ses joies et ses bonheurs, mais en vain; les poids étoient trop inégaux.

Son passé étoit horrible; et son présent douloureux ne lui promettoit rien de bon pour l’avenir.

Mon Dieu! mon Dieu! s’écrioit-il dans son désespoir! Que ne m’avez-vous fait semblable à ces hommes qu’on appelle méchants! Au lieu d’être ici à gémir, solitaire, je m’abreuverois de plaisir et de volupté dans les bras d’une espèce de reine; et, demain, au lieu d’être courbé, comme je le serai sans doute, sous le poids de son ressentiment; au lieu peut-être de voir retomber sur moi la trappe d’un cachot, je monterois quatre à quatre les degrés de la fortune.

Mon Dieu, ne seroit-il pas possible que je pusse être heureux sans changer de sentiments?

Mon Dieu, que me réservez-vous donc en l’autre vie pour me faire celle-ci tant cruelle?

Puis, quand il avoit beaucoup pleuré, il se consoloit, comme cherchent à le faire touts les malheureux en comparant leurs misères à des misères plus affreuses. Sa dernière infortune surtout lui paroissoit bien légère lorsqu’il songeoit au roi Lear, ce bon vieillard, jeté par ses enfants dénaturés à la porte de son palais; durant une nuit orageuse, sans abri, errant dans la campagne, à demi-nu, transi de froid; son front chauve et ses cheveux blancs battus et trempés par la pluie.

Dès l’aube du jour il rentra dans Versailles où, sur la place d’armes, il apperçut le coureur de madame Putiphar qui partoit en dépêche.

De retour à la caserne, il donna ses ordres à son brosseur, et se jeta sur son lit pour prendre enfin un peu de repos.

Son sommeil fut peu long, son réveil peu affable: au nom de M. le capitaine, sans motiver autrement son arrestation, on vint l’arracher de sa chambre pour le mettre au cachot et au secret.

XXIX.

LE lendemain, sur le midi, du fond de sa prison, il entendit les trompettes sonner trois fois une chamade; cet appel extraordinaire le jeta dans un grand étonnement, et comme il se creusoit la tête pour s’en expliquer la cause, la grille de son cachot s’ouvrit. On le pria d’en sortir et de monter à son logement pour endosser son habit et son fourniment de grande tenue.

Quand il fut prêt, l’officier et les deux gardes qui, mousquet au bras, l’avoient accompagné le conduisirent dans la cour d’honneur.

Là, quelle fut sa stupéfaction, en voyant la Compagnie en armes, rangée tout au pourtour et formant un carré évidé.

A son arrivée les trompettes sonnèrent de nouveau, et on l’amena dans le milieu réservé, où se tenoient à cheval le capitaine-colonel et son état-major.

Il comprit seulement alors ce qui alloit se passer, et que c’étoit pour lui que la scène se préparoit.

A cette pensée, son âme se révolta; et, promenant autour de lui ses regards hautains, il fit un geste de défi comme pour appeler au combat, et porta la main à son épée; mais subitement un froid glacial parcourut ses veines, et un tremblement visible le saisit. Une sueur de moribond transpiroit sur son visage pâli; il chanceloit, ses oreilles bourdonnoient et siffloient, ses yeux ne voyoient plus, son esprit étoit anéanti.

C’est à ce moment qu’on le fit mettre à genoux.

M. de Villepastour ordonna au lieutenant rapporteur de faire la lecture de l’arrêt expulsant, lui, Patrick Fitz-Whyte, des Mousquetaires de la Garde comme un homme flétri par les lois, convaincu d’assassinat et pendu par contumace en Irlande.