Madame Putiphar, vol 1 e 2

Part 1

Chapter 13,476 wordsPublic domain

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et a^{bc}.

LIBRAIRIE LÉON WILLEM, 8, RUE DE VERNEUIL, PARIS.

HUIT GRAVURES SUR ACIER

POUR ILLUSTRER

MADAME PUTIPHAR

GRAVÉES PAR LES PREMIERS ARTISTES

D’APRÈS LES DESSINS INÉDITS

DE MICHELE ARMAJER, ROMAIN

En noir. En bistre. Sur papier vélin 8 fr. 10 fr. Sur grand papier de Hollande 12 fr. 14 fr. — Whatman 16 fr. 20 fr. — de Chine véritable 16 fr. 20 fr.

_N. B._—Les exemplaires sur papier de Chine et sur papier Whatman sont en premières épreuves.

TABLE DES MATIÈRS

TOME PREMIER

Page

PRÉFACE. ix

PROLOGUE. 1

LIVRE PREMIER.

CHAPITRE I. 9

CHAPITRE II. 13

CHAPITRE III. 18

CHAPITRE IV. 27

CHAPITRE V. 33

CHAPITRE VI. 52

CHAPITRE VII. 59

CHAPITRE VIII. 63

CHAPITRE IX. 67

CHAPITRE X. 70

CHAPITRE XI. 78

LIVRE DEUXIÈME.

CHAPITRE XII. 87

CHAPITRE XIII. 94

CHAPITRE XIV. 102

CHAPITRE XV. 107

CHAPITRE XVI. 115

CHAPITRE XVII. 119

CHAPITRE XVIII. 129

CHAPITRE XIX. 134

CHAPITRE XX. 145

CHAPITRE XXI. 149

CHAPITRE XXII. 154

CHAPITRE XXIII. 157

CHAPITRE XXIV. 162

CHAPITRE XXV. 168

CHAPITRE XXVI. 173

CHAPITRE XXVII. 200

CHAPITRE XXVIII. 203

CHAPITRE XXIX. 206

CHAPITRE XXX. 209

CHAPITRE XXXI. 215

LIVRE TROISIÈME.

CHAPITRE XXXII. 229

CHAPITRE XXXIII. 236

CHAPITRE XXXIV. 242

CHAPITRE XXXV. 261

CHAPITRE XXXVI. 265

CHAPITRE XXXVII. 269

CHAPITRE XXXVIII. 273

CHAPITRE XXXIX. 276

CHAPITRE XL. 280

TOME SECOND

LIVRE QUATRIÈME.

CHAPITRE I. 1

CHAPITRE II. 7

CHAPITRE III. 12

CHAPITRE IV. 17

CHAPITRE V. 20

CHAPITRE VI. 25

CHAPITRE VII. 40

LIVRE CINQUIÈME.

CHAPITRE VIII. 47

CHAPITRE IX. 65

CHAPITRE X. 70

CHAPITRE XI. 75

CHAPITRE XII. 76

LIVRE SIXIÈME.

CHAPITRE XIII. 77

CHAPITRE XIV. 92

CHAPITRE XV. 148

CHAPITRE XVI. 158

CHAPITRE XVII. 178

CHAPITRE XVIII. 187

LIVRE SEPTIÈME.

CHAPITRE XIX. 203

CHAPITRE XX. 211

CHAPITRE XXI. 221

CHAPITRE XXII. 241

CHAPITRE XXIII. 251

CHAPITRE XXIV. 257

CHAPITRE XXV. 261

CHAPITRE XXVI. 264

CHAPITRE XXVII. 267

CHAPITRE XXVIII. 271

CHAPITRE XXIX. 281

CHAPITRE XXX. 286

CHAPITRE XXXI. 291

CHAPITRE XXXII. 295

CHAPITRE XXXIII. 297

ÉPILOGUE. 306

MADAME PUTIPHAR

PARIS. TYPOGRAPHIE DE H. DEURBERGUE,

Boulevard de Vaugirard, 113.

MADAME PUTIPHAR

PAR

PETRUS BOREL

(LE LYCANTHROPE)

Seconde édition, conforme pour le texte et les vignettes à l’édition de 1839

PRÉFACE PAR M. JULES CLARETIE

TOME PREMIER

PARIS

LÉON WILLEM, ÉDITEUR

8, RUE DE VERNEUIL

1877

PRÉFACE.

JE me suis toujours proposé de faire, pour quelques individualités curieuses, originales et bizarres de ce temps-ci, une étude analogue à celle qu’un lettré de race choisie, M. Monselet, a menée à bonne fin sur les _Oubliés et les Dédaignés du XVIII^e siècle_. J’avais commencé par le portrait du _Lycanthrope_ cette galerie tout à fait étrange, et je ne réponds pas de ne point la reprendre bientôt en étudiant ces méconnus ou ces excentriques qui s’appellent Elim Metscherski, Charles Lassailly, Aloïsius Bertrand, et, plus près de nous, ce poëte d’un grand talent et d’une existence si aventureuse, Albert Glatigny.

Pour aujourd’hui il ne s’agit ici que d’une préface à l’un des livres les plus particuliers de ce genre de littérature que Nodier appelait le _genre frénétique_. Je renverrai, pour ce qui touche à la vie même de Petrus Borel, au petit volume que je lui ai consacré[1] et ne m’occuperai que de l’œuvre même qu’un éditeur artiste, M. Léon Willem, aidé de la piété _filiale_ de M. Borel d’Hauterive, le frère de Petrus, remet en lumière en la revêtant d’une forme plus digne de la faire apprécier des bibliophiles.

La première édition de _Madame Putiphar_ date de 1839; elle forme deux volumes in-8 à couverture bleue (Paris, Ollivier, éditeur), avec deux gravures sur bois, reproduites ici: la première, celle du tome I^{er}, représentant Patrick le volume de J.-J. Rousseau à la main et tenant tête à madame de Pompadour; la seconde (tome II), signée Louis Boulanger, montrant Déborah à genoux, les cheveux en désordre, devant Patrick décharné, à demi nu, un crucifix sur la poitrine. Sur la couverture du livre un cadran d’horloge, sans aiguilles, avec deux os de mort entre-croisés et une larme.

Ce livre, Petrus Borel l’avait écrit loin de Paris, au Baizil, en Champagne, près du château de Montmort, dans un moment de sa vie où il se sentait entraîné vers la production, emporté par la fièvre créatrice. Il avait promis deux ou trois autres romans à Ollivier, son éditeur; il avait composé, à la même époque, un drame en cinq actes, _le Comte Alarcos_, encore inédit et qu’on pourra publier un jour. La dureté de son éditeur eut facilement raison de cet accès d’espérance et de foi.

Dans une lettre mise aux enchères lors de la vente des autographes appartenant à l’éditeur Renduel, Petrus Borel se plaignait amèrement de l’éditeur qui lui avait acheté cette _Madame Putiphar_. La lettre est cruelle et vaut la peine d’être citée. Elle montre en quel état se trouvait alors le Lycanthrope. «Je vous écris de mon désert, dit Petrus Borel. J’ai vendu mes deux volumes de _Madame Putiphar_ 200 francs à Ollivier et il me refuse le troisième quart (50 francs) quand la totalité de la copie est achevée. Ma misère est affreuse: je suis obligé de sortir de ma _caverne_ du Bas-Baizil pour glaner ma nourriture dans la campagne. Débarrassez-moi de cet homme.»

Ainsi, on le voit, le Lycanthrope ne souffrait pas seulement de maux imaginaires, et il lui était bien permis de se plaindre.

Les exemplaires de cette édition _princeps_ de _Madame Putiphar_ sont devenus, comme ceux des _Rhapsodies_ et de _Champavert_ des raretés que se disputent les amateurs de _romantiques_. Singulière fortune des livres! C’est à la Bibliothèque, où ils étaient depuis vingt-cinq ans, que j’ai trouvé les deux volumes de _Madame Putiphar_. Depuis vingt-cinq ans ils dormaient là, et nul ne les avait lus, et personne ne les avait coupés! Le premier j’ai mis le couteau d’ivoire entre ces feuillets que pas une main n’avait tournés! Et pourtant, il valait d’être étudié, ce volume, ne fût-ce que pour le prologue en vers qui précède le roman,—superbe portique d’une œuvre étrange. Cette introduction est assurément ce qui est sorti de plus remarquable de la plume de Petrus Borel.

Le ton navré est réellement touchant, et pour cette fois les grincements de dents de Champavert ont cessé. Hésitant et non plus irrité, inquiet, troublé, le poëte s’interroge, résiste tour à tour, et s’abandonne au doute, à ses instincts divers, à cette _triple nature_ qui compose son idiosyncrasie. Nous avons tous au fond du cœur deux ou trois de ces cavaliers fantastiques dont parle Borel, et que nous entrevoyons, dans les heures troublées, comme des visions apocalyptiques.

Faut-il analyser ici ce singulier roman de _Madame Putiphar_, précédé par une si éloquente introduction en vers? Au début du livre, mylord et mylady Cockermouth sont accoudés à leur balcon, regardant le soleil couchant. Milady sème mal à propos son bel esprit, comme le lui reproche son mari; elle compare les trois longues nuées éclatantes aux trois fasces d’or horizontales des Cockermouth, et le soleil au milieu du ciel bleu au besant d’or parmi le champ d’azur de l’eau. Milord laisse là cette conversation sentimentale. Il revient des Indes et demande sévèrement à sa femme pourquoi certain fils de fermier, Patrick Fitz-Whyte «étudie les arts d’agrément avec Déborah, l’héritière des Cockermouth». Non-seulement ce Patrick est un petit paysan, mais il est catholique, et lord Cockermouth a pour juron favori: «Ventre de papiste!» Il ne badine pas avec ses convictions. La mère défend sa fille de son mieux; mais elle n’est pas bien persuadée non plus de l’innocence de Déborah. Que faire? Elle interroge la jeune fille. «Déborah, mon enfant, êtes-vous une fille à commerce nocturne?» Déborah rougit, se jette à genoux et demande grâce. Elle aime M. Patrick Fitz-Whyte (elle l’appelle _monsieur_); chaque nuit, elle sort par la poterne de la Tour de l’Est, elle va causer avec lui près du _Saule creux_, mais causer, rien de plus. «Nos entretiens n’ont jamais été qu’édifiants!» D’ailleurs, elle promet de cesser toute relation avec ce Patrick et d’épouser l’homme que son père lui présentera.

Mais quoi! miss Déborah est de la religion d’Agnès. Le soir même, elle sort par la poterne de la Tour, elle va jusqu’au Saule creux et crie le mot de ralliement habituel:

«TO BE!

—OR NO TO BE!» répond Patrick, qui connaît Shakespeare.

Les deux amoureux se font rapidement leurs confidences. Ils ont eu, l’un et l’autre, à subir les brutalités de leurs tyrans. Patrick a le visage balafré, Déborah a l’épaule démise. Lord Cockermouth a brisé sa cravache sur le front du jeune homme en le saluant d’un seul mot: «Porc!» et au déjeuner il a lancé un pot d’étain à sa fille. Décidément tout cela ne peut durer. Aussi bien les amants conviennent qu’ils partiront, qu’ils iront en France pour y vivre heureux et libres. Leur fuite aura lieu «le 15 du courant», le jour même de la fête de lord Cockermouth.

Hélas! on ne s’enfuit pas facilement du manoir paternel. Nos tourtereaux sont surveillés. Un certain Chris, qui en veut beaucoup à Patrick, parce que celui-ci a refusé de trinquer avec lui, les espionne et les dénonce à lord Cockermouth. Le jour de la fuite venu, et pendant que les hôtes du lord en sont au dessert, Cockermouth et son complice, armés jusqu’aux dents, s’en vont vers le Saule creux, se jettent sur une ombre qu’ils aperçoivent et qui doit être Patrick,—et l’égorgent.

Quant à Cockermouth, il essuie son épée et rentre dans la salle du banquet. Il cherche alors Déborah des yeux, ne l’aperçoit pas, s’inquiète. On court aux appartements.

«Mon commodore, dit Chris, je ne trouve pas mademoiselle!»

On devine que ce n’est point Patrick, mais Déborah qu’ils ont assassinée. Patrick la trouve ainsi baignée dans son sang, la remet sur pieds, et la reconduit jusqu’au château. Ils conviennent qu’il s’enfuira et qu’elle le suivra dès que ses blessures seront guéries. «Mais, dit-elle, comment te retrouverai-je à Paris?»—Ce Patrick est rusé!—«Il faut avoir recours à un expédient, mais lequel?... (C’est lui qui parle.) Sur la façade du Louvre qui regarde la Seine, vers le sixième pilastre, j’écrirai sur une des pierres du mur mon nom et ma demeure.»

Après une telle trouvaille, il est bien permis de s’embrasser,—ce qu’ils n’ont garde d’oublier. Puis on se sépare.

Cela fait, Déborah se présente aux invités de son père, pâle, sanglante comme une autre Inès de las Sierras. Les invités se lèvent et se retirent. Lord Cockermouth essaie de les retenir, puis les menace de son épée,—que dis-je!—de sa _flamberge_, et la brandit sur ses convives. Mais un vieillard, marchant vers lui, «d’un faux air mystérieux lui dit: Milord, vous avez du sang à votre épée!»

Le livre I^{er} s’arrête sur ce coup de théâtre; il contient,—outre certaines particularités de style, comme cette singulière expression pour dire que Déborah but un verre d’eau: «Elle jeta un peu d’eau sur le feu de sa poitrine»,—un passage à noter, le portrait de lord Cockermouth, évidemment fait d’après une épreuve de sir John Falstaff. On le cherchera et on le trouvera dans ces pages, et voilà certes une excellente caricature. Daumier ne l’eût pas mieux crayonnée. Ce livre de _Madame Putiphar_ abonde en rencontres semblables. Je n’analyserai point la suite de l’ouvrage aussi scrupuleusement que le début. D’ailleurs le lecteur de ces pages n’a-t-il pas le livre entre les mains et ne peut-il laisser là le _préfacier_ pour courir au conteur? Petrus se fera bien connaître lui-même. On remarquera, soit dit en passant, l’orthographe fantaisiste du Lycanthrope, qui tenait à ses systèmes comme cet autre original, Restif de la Bretonne. C’est ainsi qu’il écrit _abyme_, _gryllon_, _pharamineux_, etc. «Je ne peux me figurer, sans une sympathique douleur, dit M. Charles Baudelaire, toutes les fatigantes batailles que, pour réaliser son rêve typographique, l’auteur a dû livrer aux compositeurs chargés d’imprimer son manuscrit.»

Revenons à _Madame Putiphar_. Patrick donc a quitté l’Irlande, ainsi qu’il a été convenu. Il arrive en France et entre d’emblée dans le régiment des mousquetaires du roi. Il n’a garde d’oublier le sixième pilastre du Louvre, et il y écrit son adresse. Précaution excellente, puisque Déborah le cherche déjà. Elle le rejoint. Leur folle joie remplit une quinzaine de pages. Petrus Borel n’a pas trouvé de meilleur mode pour exprimer leur ivresse que de les faire agenouiller dans toutes les églises de Paris. Mais voyez la fatalité! Patrick a été jugé en Irlande comme assassin contumax de miss Déborah; jugé, autant dire condamné, et mieux que cela, puisqu’il a été pendu en effigie, ce dont-il se moque au surplus profondément.

Ah! que vous avez tort d’être dédaigneux, ami Patrick! Justement, un mousquetaire de son régiment, Irlandais comme lui, Fitz-Harris, apprend la nouvelle de cette pendaison et en confie aussitôt le secret à tous ses camarades. Patrick se défend comme il peut, proteste de son innocence, et pour prouver qu’il n’a pas tué miss Cockermouth, il présente à ses compagnons Déborah, Déborah vivante et devenue sa femme. On s’incline profondément, et tout serait pour le mieux si le régiment des mousquetaires n’avait pas de colonel. Il en a un, _vertubleu!_ et _habillé de vert-naissant, têtebleu!_ et qui se nomme le marquis de Gave de Villepastour, _mille cornettes!_ Or, ce colonel est amoureux de la femme de Patrick. Il veut la séduire, elle ne l’écoute pas; l’enlever, elle le repousse. Il a beau mettre Patrick aux arrêts pour causer plus librement avec Déborah, Déborah résiste. Il a des menaces, soit! Elle a des pistolets.

Sur ces entrefaites, Fitz-Harris, l’Irlandais qui est poëte par échappées, est convaincu d’avoir publié un libelle contre _Madame Putiphar_, lisez _Madame de Pompadour_. Petrus Borel appelle aussi Louis XV _Pharaon_. Maître Fitz-Harris est mis à la Bastille, et Patrick, toujours généreux, va demander sa grâce _à la marquise_.

Ici, j’aurais grande envie de reprocher à Petrus Borel sa sévérité excessive pour cette reine de la main gauche qui profita de sa demi-royauté pour faire un peu de bien, quand les autres, par habitude et par tempérament, font beaucoup de mal. Dieu me garde de me laisser entraîner par ce courant de réhabilitations érotiques qui, parti d’Agnès Sorel, ne s’est pas arrêté à la Dubarry! Mais enfin, lorsque je songe à Madame de Pompadour, c’est à son petit lever que je la revois, souriante, entourée d’artistes, ses amis, tenant le burin et demandant à Boucher un avis sur la gravure qu’elle vient d’achever. Muse du rococo, elle ne se contenta pas de publier des estampes ou de peindre des nymphes au sein rosé, elle protégea les Encyclopédistes,—et cette petite main si forte pouvait seule peut-être arrêter la persécution; elle _philosopha_, elle fit un peu expulser les Jésuites. Bref, il lui sera beaucoup pardonné, parce qu’elle a légèrement aimé la liberté de l’art et de la pensée[2].

Mais Petrus Borel ne nous la présente pas ainsi. C’est une louve affamée, une Cléopâtre sur le déclin, et quand madame du Hausset introduit Patrick dans le boudoir de Choisy-le-Roi, la Putiphar saisit à deux mains,—et quelles mains!—le manteau de ce Joseph irlandais. Ce diable de Patrick résiste au surplus éperdument. Elle parle amour, séduction, ivresse; il répond langue irlandaise, _Dryden_, _minstrel_, légendes de son pays. A cette femme éperdue et enivrée il réplique par un cours de grammaire comparée, et quand elle lui déclare en face son amour, il va froidement dans la bibliothèque prendre un livre du citoyen de Genève et met sous les yeux de la Pompadour cette pensée de la _Nouvelle Héloïse_:

«LA FEMME D’UN CHARBONNIER EST PLUS ESTIMABLE QUE LA MAÎTRESSE D’UN ROI.»

La Pompadour ne répond rien, mais elle fait mettre mon Patrick à la Bastille, pendant que le colonel marquis de Villepastour fait transporter Déborah au Parc-aux-Cerfs. Mais si Patrick est un loup, Déborah est une lionne. _Pharaon_ a beau prier, supplier, se traîner à ses genoux, elle résiste, elle est superbe. «Vous finirez, dit le roi, par me rendre brutal!» Le tome I^{er} de _Madame Putiphar_ se termine par la lutte et la résistance dernière de Déborah.

Dans le tome II de son ouvrage, Petrus Borel sème avec prodigalité les cachots ténébreux, les escaliers humides, les geôliers farouches, les souterrains sanglants et les oubliettes, toutes les fantasmagoriques des mélodrames. Déborah est enfermée au fort Sainte-Marguerite, et parvient à s’en échapper. Patrick et Fitz-Harris, réunis par le hasard, croupissent dans des culs-de-basses-fosses, à la Bastille ou à Vincennes. Au surplus, il y a vraiment là des pages saisissantes et effroyables. Les longues heures des deux martyrs sont comptées avec une cruauté sombre qui commence par faire sourire et qui finit par terrifier. Telle scène ou Fitz-Harris meurt en maudissant ses bourreaux, où le délire le gagne, où il revoit, moribond en extase, son comté de Kerry, Killarney la hautaine, le soleil, les arbres, les oiseaux; où Patrick demeure bientôt seul dans l’ombre, avec le cadavre de son ami, cette scène vous étreint à la gorge comme une poire d’angoisse. Petrus prend ainsi comme un violent plaisir à vous inquiéter et à vous torturer.

Quant à la fin même de l’histoire, la voici. Déborah a eu un fils, le fils de Patrick. Elle l’a appelé _Vengeance_. C’est une façon de désespéré taillé sur le patron d’Antony, ou de Didier, un des mille surmoulages pris sur les statues des bâtards romantiques. Déborah, poussée par les lamentations de son fils, lui confie le secret de sa naissance, lui montre son père emprisonné, torturé, maudit, et lui met une épée à la main en lui disant: «Va le venger!» _Vengeance_ descend à l’hôtel du Villepastour et l’insulte, le frappe au visage, le contraint à se battre. Le marquis prend son épée, tue d’un coup droit ce jeune imprudent, fait attacher le cadavre sur le cheval qui à amené Vengeance vivant, et lâche le nouveau Mazeppa à travers champs. La course nocturne du cheval de _Vengeance_ vers le château où attend Déborah est un des bons, des beaux morceaux du livre. C’est une façon de ballade où, comme un refrain, passe le cri de l’auteur au coursier: «Va vite, mon cheval, va vite!»

Lorsque Déborah voit son fils mort, elle sent soudain sont cœur se fendre, la vie lui échapper, le doute l’envahir. Elle désespère de Dieu après avoir désespéré des hommes.

Ici la plume semble tomber brusquement des mains de Borel. Un accent de sincérité poignante traverse son livre et le démenti final donné à son roman, la justice envahissant ce foyer d’horreurs, la revanche des bons sur les méchants,—c’est la prise de la Bastille par le peuple, le renversement du trône par les faubourgs, le meurtre du passé par la liberté. Il a réussi, ce Petrus Borel, à peindre en couleurs fortes, et sous un aspect nouveau, les triomphants épisodes du 14 juillet. Sa plume s’anime, court, étincelle, maudit, acclame, renverse; son style sent la poudre. Il y a là quelques pages vraiment dignes des écrivains embrasés qui vivaient dans la fournaise même, oui, dignes de Loustalot ou de Camille Desmoulins.

Au fonds d’un puits, dans la boue, dans la nuit, le peuple retrouve enfin un vieillard balbutiant des paroles d’une langue inconnue. C’est Patrick, Patrick hâve, décharné, lugubre. Déborah le reconnaît, elle se jette à son cou, elle lui parle, elle l’appelle par son nom. Il n’entend pas. «Fou! dit-elle. Il est fou!...» Elle se recule effrayée, tombe de toute sa hauteur et meurt.

Le livre s’arrête. Un meurtre de plus était impossible.

Je viens de nommer Camille Desmoulins. Ce n’est pas seulement le style même de Camille que le dénouement de _Madame Putiphar_ nous rappelle: l’idée même de ce roman a été fournie au Lycanthrope par l’histoire.—Petrus Borel (ceci paraîtra intéressant aux curieux), a emprunté son livre aux _Révolutions de France et de Brabant_ de Camille Desmoulins. Je lis, en effet, dans le n^o 40 des _Révolutions_[3], page 34, une lettre d’un certain _Macdonagh, gentilhomme irlandois, capitaine_, lequel se plaint d’avoir été persécuté, offensé par son colonel, mis en prison, non pas à la Bastille, mais dans la tour des îles de Sainte-Marguerite, absolument comme dans _Madame Putiphar_ Petrus Borel nous montre l’Irlandais Patrick offensé par son colonel, persécuté et jeté dans un cul-de-basse-fosse. Même caractère et même aventure. Le colonel enlève la femme qui s’appelle Déborah dans le roman, Rose Plunkett dans l’histoire.

La lettre de Macdonagh à Desmoulins est datée du 15 Juillet 1790. L’auteur raconte comment Rose Plunkett, qu’il a épousée en Irlande et qu’on lui a enlevée pendant qu’il était dans le cachot de l’Homme au Masque de Fer, est aujourd’hui la femme du marquis de Carondelet. Aussitôt, le Marquis d’écrire à Camille: «Monsieur, quelle a été ma surprise de voir dans votre journal une lettre signée Macdonagh, contenant une histoire infâme sur ma femme, dont il n’y a pas un mot de vrai! A peine cet homme l’a-t-il vue au travers des grilles d’un couvent, etc., etc.» A cela, Desmoulins répond qu’il ne regrette pas d’avoir publié la lettre de l’Irlandais, que la publicité est la sauvegarde du peuple et des honnêtes gens. «La dénonciation, dit-il, si elle est vraie, démasque des fripons; et si elle est fausse, un calomniateur; dans tous les cas, elle tourne ainsi au profit de la société, sans faire de tort à son client, car quel mal vous fait une imposture dont il vous est si facile de confondre l’auteur et de lui en faire porter la peine?»