Madame de Ferneuse

Part 9

Chapter 93,772 wordsPublic domain

—Tu as mal jugé ce brave homme,» prononça le marquis, en lançant complaisamment une bouffée de cigarette. «C’est un ouvrier qui n’a rien de commun avec les «Apaches», sinon son domicile sur la Butte, son costume sans prétention, et son bagout de faubourien. Il venait, au nom de ses camarades, me prier d’assister à une réunion, où des orateurs populaires devaient les entretenir des débouchés qu’offrent les colonies aux énergies surabondantes de la métropole. On me demandait de parler de la Valcorie, de l’industrie du caoutchouc, et peut-être espérait-on que je proposerais du travail là-bas à ceux qui n’en trouvent point ici. C’était un guêpier où l’on pouvait me prendre. On m’attaque beaucoup dans les cercles ouvriers, sous prétexte que j’emploie sur mes plantations des Indiens que je rétribue d’une façon dérisoire, alors que les bras de nos compatriotes manquent d’ouvrage. En somme, c’était une occasion de m’expliquer là-dessus, dans un milieu très spécial. Je n’en aurais pour rien au monde manqué l’occasion.

—Oh! papa!... papa...» s’écria Micheline.

Et, avec un élan aussi enfantin que l’appellation, elle se jeta dans ses bras.

Il l’écarta, toujours souriant, mais la perçant du regard jusqu’au fond de l’âme.

—«Qu’as-tu donc supposé?

—Rien... Des idées... Je m’étais fait tant de mal! Et toi, tu faisais du bien...»

Vivement, comme par une protestation plaisante, il lui mit la main sur la bouche. Mais, si brusque fut le geste, que Micheline sentit les doigts nerveux se crisper sur ses joues et ses lèvres délicates. Elle en rit, soulagée, détendue, presque heureuse.

—«Alors la réunion s’est prolongée tard?...

—Jusqu’à près de deux heures. Comme je ne prends jamais ma voiture pour aller chez les pauvres, et que leurs quartiers ne sont pas visités par les fiacres, je suis descendu de la Butte à pied, avec la neige... Tu as vu dans quel état je suis rentré.

—Pauvre père! Et le public? Comment était-il?... Houleux, sans doute. Grossier?... Non?...

—Pas commode, mais intéressant. Je te décrirai cela plus tard. Parlons plutôt...»

Elle l’interrompit par une exclamation de remords attendri:

—«Et moi qui prenais ton visiteur pour un assassin!...»

Renaud de Valcor eut un tressaillement. Il se détourna vite,—sa fille ne put voir l’éclair de ses yeux, la crispation de sa face,—et marcha vers la cheminée pour y lancer le bout de sa cigarette. Puis, lentement, il en ralluma une autre.

—«Voyons,» reprit-il enfin, «qu’avais-tu à me dire cette nuit?

—Père, j’ai rencontré Françoise.»

Le marquis étendit le bras, comme pour arrêter ce qui suivrait.

—«Ne me nomme pas cette coquine.

—Elle se repent, mon père. Elle expie, allez. Elle entre en religion.

—Belle acquisition pour le couvent qui la recevra. Mais comment le sais-tu?

—Elle me l’a dit.

—Tu lui as parlé!...»

L’indignation de ce cri fit légèrement pâlir Micheline. Elle s’y attendait. Mais elle avait le courage de ses actes et de ses sentiments.

—«La malheureuse m’a fait pitié. Elle se traînait en pleurant sur la tombe de ma mère.

—Je l’y eusse écrasée!» fit Renaud.

Ses dents grinçantes, son talon tournant sur le tapis, broyaient l’ennemie, si frêle! Micheline revit la silhouette gracile, la mince figure dévastée de regret. Son cœur se crispa. La lutte, entre cet homme et cette enfant, apparaissait trop inégale.

—«Sans cette petite vipère,» déclara le marquis, «sans sa frénésie jalouse contre toi, sans sa folie vaniteuse et son acharnement à devenir princesse, l’odieux complot contre ma situation, mon honneur, notre nom, ne se fût jamais formé. Et c’est à elle, c’est à cette créature de perfidie, que tu adresses la parole, devant la tombe de ta mère!

—Elle est si cruellement punie!»

M. de Valcor eut un ricanement féroce.

—«Elle ne le sera jamais assez. Et alors tu as pris ses contorsions de rage pour du repentir? Ses convulsions de serpent vidé de son venin!... Ne reviens jamais me dire que tu as adressé la parole à cette indigne créature, Micheline! Je ne te le pardonnerais pas.»

Il darda vers sa fille un regard de sombre mécontentement.

Elle, à présent, restait muette, de confusion plutôt que de crainte, ne s’expliquant plus la généreuse impulsion qui l’avait apitoyée sur Françoise. Celle-ci ne feignait pas même le repentir, comme le supposait son oncle, mais lançait encore de sournoises allusions,—vipère blessée, non désarmée, suivant la comparaison de tout à l’heure. Et cependant Micheline n’arrivait pas à la haïr au gré du vouloir paternel.

—«Maintenant,» fit le marquis, changeant de ton, «cette lettre de Mathurine Gaël, comment l’as-tu comprise?

—Je n’ai pas essayé de la comprendre. C’est insensé d’audace!

—Qu’est-ce que tu dis?

—Je dis que cette vieille folle m’offense, moi, Micheline de Valcor, en essayant de m’intéresser aux aventures d’une fille perdue.

—Toi!... Micheline de Valcor!... Toi!... Cette vieille folle!...» répéta son père, devenu blême et balbutiant, comme un homme frappé d’horreur.

—«Certes.

—Je te défends te t’exprimer ainsi... Je te le défends!...» s’écria-t-il, plus menaçant que lorsqu’il s’irritait de l’entrevue avec Françoise.

Micheline allait s’insurger, ayant hérité de ce même caractère de fer qui se dressait aujourd’hui pour la dominer. Entre ces deux êtres, nulle opposition ne s’était encore élevée où ils pussent mesurer leurs forces. Leur immense tendresse mutuelle, et l’idolâtrie entourant l’enfant gâtée, la fille unique, avait reculé l’épreuve. Elle devait venir, un jour ou l’autre.

Pas encore, pourtant. La délicate sensibilité de la jeune fille lui fit pressentir comme une souffrance dans la colère inusitée de son père. Elle redouta de l’avoir froissé.

—«Je vous demande pardon. J’oubliais que Mathurine Gaël est estimée de notre famille pour je ne sais quels services anciens. N’a-t-elle pas été votre nourrice, mon père?

—Quelque chose comme cela,» dit-il d’une voix plus étrange que cette étrange réponse.

—«Ah!» reprit Micheline, «voilà donc la raison du grand intérêt que vous portez à sa petite-fille.

—Explique-toi. Pourquoi ce ton?

—Je ne me permets pas de vous juger, mon père. Mais il m’est pénible d’entendre votre nom lié à celui d’une aventurière qui est la maîtresse du prince de Villingen.

—N’emploie donc pas, mon enfant, des mots de femme au courant de la vie, au moment même où tu montres combien—Dieu merci!—tu l’ignores.

—C’est le mot «maîtresse» qui vous choque?

—Dans ta bouche, oui.

—La chose vous répugne donc moins que le mot, même en ce qui me concerne, puisque vous paraissiez trouver bon que je m’occupasse de cette Bertrande.»

M. de Valcor regarda sa fille avec une tristesse inexprimable, puis il alla s’asseoir devant son bureau, et s’y accouda, le front dans sa main.

Micheline vint à lui, toujours un peu hautaine, mais assouplie par la bonté. Elle lui toucha l’épaule d’un geste caressant.

—«Je vous ai fait de la peine, mon père.

—Ce n’est pas ta faute.

—Comme vous dites cela! J’ai donc heurté en vous, sans le vouloir, des sentiments bien profonds?»

Le visage du marquis se ferma, impénétrable. Ses sourcils se contractèrent. Il dit seulement:

—«Je n’aime pas voir ma fille manquer de cœur.

—Envers qui?

—Envers une vieille grand’mère, qui t’adresse la plainte la plus touchante. Envers une pauvre enfant abusée...

—Oh! mon père... On n’abuse que celles qui le veulent bien.

—Comment peux-tu juger?»

La fière jeune fille se dressa. Ses admirables yeux étincelèrent.

—«D’après moi-même.

—Ne compare pas...

—Je m’en garderai bien!» s’écria-t-elle, tandis que l’arc délicat de sa bouche se courbait de mépris.

—«Pauvre petite!» dit son père. «Pauvre ignorante!»

Elle demeura un peu interdite sous cet accent d’autorité. Il reprit:

—«C’est une belle chose que la pureté. Mais la charité est plus haute.»

L’impétueuse nature de Micheline eut un ressaut.

—«Vous trouviez que j’en avais trop envers Françoise.

—Françoise nous eût écorchés vifs pour s’emparer de notre titre, de notre fortune patrimoniale. La noble jeune femme dont je plaide la cause refuse l’argent de l’homme qui l’a perdue, pour ne pas donner un intérêt à sa faute d’amour. Et seule, sous l’injustice, le préjugé, le dédain, elle travaille pour élever son enfant.

—Noble, avez-vous dit? Peut-il y avoir de la noblesse dans le vice?

—Y a-t-il vraiment du vice dans un égarement du cœur?

—Oh! du cœur...

—Mon enfant, quand le cœur n’est pas en cause, quand ce sont les bas instincts, le goût du plaisir, l’ambition, une fille coupable n’agit pas comme Bertrande. Une fois le péché commis, elle ne le répare pas... elle en profite. L’action réputée mauvaise varie de tous les degrés qui séparent une âme haute et illusionnée d’une âme calculatrice et abjecte. C’est la suite qui en donne la mesure morale.

—Tout crime, à ce compte, pourrait avoir son excuse,» dit Micheline, qui enfonça son regard vif et franc jusqu’à l’âme de son père.

Elle s’étonna de l’effet de sa phrase. M. de Valcor sembla comme pétrifié, les yeux attachés à ses yeux, où il cherchait peut-être une pensée lointaine et secrète. Sa physionomie, en même temps, s’altérait, sans que Micheline pût discerner le sens de ce changement bizarre. Il ouvrit la bouche, retint la parole prête à sortir, rêva un instant, puis dit enfin:

—«Qu’est-ce qu’un crime? Il faudrait s’entendre. Sous un uniforme chamarré et un chapeau à plumes, on a le droit de tuer cent mille hommes. On est un conquérant. La destinée supprime tous les jours des êtres dont la mort profite à d’autres. Faire acte de souverain, faire acte de dieu, changer la marche de la fatalité,—cela peut apparaître exécrable, antihumain. Cela n’est pas toujours vil.

—Un paradoxe, père. Vous ne parlez pas sérieusement?»

Renaud eut un sourire, et ne répondit pas. Presque aussitôt, leur conversation revint à Bertrande.

—«Par égard pour votre opinion, mon père,» dit M^{lle} de Valcor, «j’éviterai de juger sévèrement cette malheureuse en votre présence, et même à part moi. Si le hasard la met sur mon chemin, je ne me détournerai pas d’elle en lui marquant mon mépris, comme je l’eusse fait auparavant. Mais ne me demandez pas d’intervenir en quoi que ce soit dans cette existence qui me répugne.

—Alors tu ne répondras pas à sa grand’mère?

—Je m’en garderai bien.

—Elle termine en imposant ses vieilles mains sur ton jeune front. C’est la bénédiction d’une aïeule que tu rejettes.»

Micheline lança en fusée un léger rire moqueur.

—«Ne ris pas!... Ne ris pas!...» cria son père en lui saisissant le poignet.

—«Soit, père,» fit-elle. «Je renonce à vous comprendre. Vous voilà presque hors de vous, puor une vieille nuorrice radoteuse et une petit paysanne dévoyée. Je ne vous ai jamais vu ainsi, vous si superbement calme. Non, jamais. Pas même au plus fort de votre lutte affreuse, pas même au lit de mort de ma mère. Gardez donc vos secrets. Je tiendrai ma promesse.»

Elle le quitta avec une exagération de dignité,—mélange d’orgueil féminin et d’enfantine bouderie. Le caractère, si élevé qu’il fût, n’atteignait pas son complet équilibre chez cette jeune fille dà peine vingt ans. Et son jugement avait l’intransigeance d’un idéal trop haut, qui ne s’est jamais mesuré aux réalités de la nature humaine et de la vie. D’ailleurs, comme il arrive, précisémente dans la très grande innocence, elle imaginait l’excès du mal dès qu’elle cessait de le nier tout à fait. Ainsi, les allusions et les réticences de Françoise, combinées avec l’incompréhensible attitude de son père, finissaient par lui faire croire,—non pas que celui-ci entretenait une galante intrigue avec la jolie Bertrande, mais qu’il le donnait à supposer, qu’il se prêtait imprudemment à cette monstrueuse interprétation de sa bienveillance. Cette idée exaspérait Micheline. Tout souffrait en elle à la concevoir. Sa pudeur virginale, son culte pour la mémoire maternelle, sa filiale jalousie, et aussi sa fierté. Quoi! l’on affirmait à bon escient que le marquis de Valcor portait quelque intérêt à la maîtresse de son diffamateur, de ce Gilbert de Villingen, qui s’était efforcé de le déshonorer! Sans la délicatesse invincible qui scellait les lèvres de Micheline, et sa crainte de blesser cruellement son père, elle lui aurait opposé d’autres arguments et une autre résistance.

Quoi qu’il en fût, elle avait pris un engagement. Elle le regretta presque une semaine environ plus tard, lorsqu’elle se trouva face à face avec cette Bertrande qu’elle avait promis de ne pas rudoyer.

Ce fut encore à l’occasion d’une de ses visites au cimetière. M^{lle} de Valcor ne sortait guère que pour ce pieux pèlerinage.

Françoise, lorsqu’elle était venue, dans une crise de désespoir, sinon de remords, apporter une prière et un hommage à l’innocente qu’elle considérait comme sa victime, à cette pauvre douce marquise Laurence, morte en se taisant et en aimant, comme elle avait vécu,—ne cherchait pas à rencontrer sa cousine. Elle ignorait que, deux mois après les funérailles, Micheline vînt encore fleurir elle-même, chaque jour, la tombe de sa mère.

Pour Bertrande, c’était différent. Instruite par un inoffensif espionnage, elle savait à quoi s’en tenir. Avec intention, cet après-midi, elle se tenait dans l’intérieur du Père-Lachaise, à la bifurcation où celle qu’elle attendait devait quitter l’allée principale.

La neige avait fondu dans le cimetière. Des souffles presque tièdes traînaient sous les nuages bas dans une continuelle menace de pluie. La jeune Bretonne, assise sur un banc, goûtait l’heure silencieuse et mélancolique. L’endroit, quoique funèbre, lui paraissait accueillant, salutaire. Se reposer, laisser un instant son cœur et ses membres s’engourdir, oublieux de l’effort, de l’angoisse, du travail... Cela lui semblait bon.

Elle avait confié son petit Claude à la garde d’une voisine. Maintenant qu’elle occupait, non plus le garni du faubourg Saint-Honoré, mais une pauvre chambre, dans une très pauvre maison, en plein quartier ouvrier, au fond de Clichy, elle connaissait la touchante fraternité des humbles. Dans sa Bretagne, elle n’avait guère su ce que c’était. Le paysan, le pêcheur, est concentré, replié sur soi-même. S’il ne refuse pas son aide, il ne l’offre pas non plus.

Aucune population au monde n’exerce la solidarité avenante, joyeuse et bonne, comme l’ouvrier français, dans les faubourgs des grandes villes. Depuis qu’elle s’était réfugiée dans cette chaude fourmilière, la pauvre Bertrande ressentait moins son isolement et son malheur. Elle avait enduré avec tant de peine, en cette maison à demi équivoque du quartier Saint-Honoré, les airs de dénigrement affectés à son passage par des figures maquillées de cocottes ou des physionomies vinaigrées de bourgeoises. L’honnête cordialité populaire créait autour d’elle un air plus respirable après cette atmosphère oppressante.

Pour venir se placer sur le chemin de Micheline, elle n’avait pas emporté son enfant, que, pourtant, elle ne quittait guère. Bien qu’en elle le sentiment qui la faisait rougir de sa maternité s’atténuât, parmi la discrétion bienveillante de son nouvel entourage, quoiqu’elle commençât même à goûter le juste orgueil de posséder, d’élever un fils, devant l’admiration que le bébé inspirait aux braves femmes des alentours, Bertrande n’avait pu supporter la pensée de paraître devant la «demoiselle du château», la noble et pure jeune fille qui l’avait connue dans leur commune innocence, avec ce petit être, «le fruit de sa faute».

Elle était donc là, dans sa solitude, plus pauvrement vêtue que jamais. Ses mains nues et roses de froid, mais fines, toujours soignées à cause de leur délicat travail,—la dentelle—reposaient sur sa mince robe noire. Son petit châle de laine lui suffisait, car sa robuste et rustique jeunesse restait presque insensible à la rigueur de la température.

Cependant, n’était sa sauvage fierté, elle aurait eu de quoi se parer avec plus de luxe. Naguère, après le déjeuner au restaurant, Gilbert repris à sa douceur, à sa tendresse, à sa beauté, qu’une âme vive éclairait et faisait briller malgré les épreuves physiques, l’avait accompagnée dans son modeste logis, lui avait donné la fête de quelques heures d’intimité, d’oubli, d’amour. Même, le soir, il n’avait pas voulu se séparer d’elle, et l’avait encore emmenée dîner, en tête à tête cette fois, dans une échappée de luxe, de griserie, de lumière, de baisers. L’heure de l’adieu était venue, toutefois, déchirante pour la malheureuse qui ne s’illusionnait pas sur la fragilité de ce caprice. A ce moment-là, le jeune viveur, avec toutes les précautions dont il était capable, tâcha de faire accepter à la mère de son fils le peu d’or et le billet de banque solitaire demeurés dans son gousset, toute sa fortune d’ailleurs, sans compter ses dettes. Bertrande refusa, dans une révolte affolée. Recevoir de l’argent, après une journée comme celle-ci, une journée qui ne reviendrait peut-être pas! Ah! si de telles heures ne restaient pas le plus désintéressé des rêves, elles devenaient la flétrissante déchéance. Ah! pas cela... pas cela! L’insistance de Gilbert avait galvanisé l’amante, lui avait donné la force d’abréger l’adieu, de s’enfuir, l’horrible force de s’arracher au mirage pour retourner à la réalité lamentable.

Dieu! quelle tristesse au lendemain de ce jour trop délicieux!

Heureusement, elle avait son fils. Pour lui, du matin au soir, et jusque très avant dans la nuit, elle avait manié le fin crochet dans le fil de neige, et les fleurs de dentelle avaient éclos sous ses doigts, la dentelle, qu’hélas! elle n’était pas sûre de vendre, ou céderait à vil prix. Ainsi, elle n’avait pas eu le loisir de pleurer.

Elle y rêvait encore durant la patiente station au cimetière.

Quand elle aperçut enfin M^{lle} de Valcor qui s’avançait dans l’avenue, Bertrande se leva de son banc.

Micheline s’approchait, seule, un simple bouquet de violettes à la main. Le fleuriste, qui soignait les plantes de la tombe, et chez qui elle s’était arrêtée, comme d’habitude, lui ayant dit qu’il avait placé dès le matin les branches lourdes, elle n’avait pas eu besoin de se faire suivre par son valet de pied.

Elle allait passer, ne regardant même pas Bertrande. Celle-ci l’arrêta.

—«Mademoiselle Micheline!»

La riche héritière devina, plutôt qu’elle ne reconnut, son ancienne petite camarade de la grève bretonne. Elle demeura tellement stupéfaite que pas un mot ne lui venait. Malgré ce que lui avait dit son père de la fière pauvreté voulue par l’amoureuse coupable, elle n’avait rien imaginé de semblable à ce qu’elle voyait. Dans cette jeune tête ignorante, l’idée de l’irrégularité féminine s’alliait avec celle du luxe, d’un luxe criard. Puis, comment se fût-elle doutée que le séducteur de Bertrande, le prince Gilbert, son élégant conducteur de cotillon, fût—suivant l’argot que lui-même employait—dans la dèche. Une vision confuse lui représentait la coquette pécheresse en falbalas, sous des oripeaux insolents. Et c’était elle, cette piteuse personne, moins pimpante, oh! infiniment moins, que la jolie paysanne de jadis, surtout quand elle portait la coiffe blanche aux miraculeuses broderies. C’était elle! C’était Bertrande, l’aventureuse héroïne! C’était là une maîtresse de prince!

—«Ne m’en veuillez pas de ma h pas, vous, mademoiselle Micheline! Ne faites pas cela! Il en résulterait des malheurs.

—«Pourquoi m’imposez-vous cette conversation? Laissez-moi,» dit la jeune fille en se détournant. Car le souvenir de sa promesse et la violence de son préjugé se heurtaient en elle.

—«C’est dans l’intérêt de votre père.»

Micheline sursauta.

—«Mon père!... Quelle familiarité!... Puisque vous connaissez si bien votre place, ne pourriez-vous dire «monsieur le marquis»?

Un sourire crispa la bouche de Bertrande. Sourire d’énigme, d’amertume, et souligné par quel regard! Micheline, comme fascinée, contemplait cette bouche pâlie, ces prunelles couleur de mer, où passait une expression si étrange.

—«Répondez.

—Je veux bien dire «monsieur le marquis», mais pas en vous parlant, à vous.

—Pourquoi?

—N’exigez pas que je vous réponde.

—Et si je l’exigeais.»

Bertrande se tut.

—«Que cela suffise!» reprit M^{lle} de Valcor. «Je ne vous reconnais pas le droit d’intervenir dans notre existence, même pour nous rendre ce que vous appelez des services. Je ne vous ai pas cherchée. Ne me cherchez plus. Brisons là.»

Elle s’éloigna. Une exaspération qu’elle allait ne plus pouvoir dominer montait en elle.

«Encore du mystère, encore de l’ironie, et chez cette créature de rien... En voilà trop!»

Son caractère, sans être emporté, était impérieux et prompt. Si elle prolongeait l’entrevue, elle ne pourrait plus tenir l’engagement pris auprès de son père. Elle traiterait rudement celle qui osait, avilie par un misérable, et infectant la calomnie, lui faire des avances fallacieuses. La maîtresse de Villingen! Et tombée plus bas encore, sans doute, avec cette chétive figure de misère! Quelle audace!

Derrière la silhouette hautaine qui s’en allait dans un glissement d’étoffes noires, Bertrande restait immobile, mais non pas calme. Une effervescence brûlante, un tumulte de sentiments et de pensées, animait sa pâleur, étincelait dans ses yeux, lui rendait cet éclat qui jadis rivalisait avec celui de la superbe fille des Valcor.

Pourtant, ce n’était plus la ressemblance extraordinaire d’autrefois. Toutes deux avaient dépassé l’impersonnalité de l’extrême jeunesse. La vie, en pétrissant leurs cœurs, avait aussi mis son empreinte différente sur leurs traits.

Bertrande suivait Micheline du regard.

Ce qu’elle voulait apprendre à M. de Valcor, c’étaient les menaces lancées contre lui si furieusement par Escaldas. C’étaient les projets que le Bolivien avait indiqués, lorsque, dans sa colère de voir Gairlance se réconcilier avec elle, il avait parlé sans mesure. Surtout, elle tenait à prévenir le marquis que ses adversaires semblaient être sur la trace de l’homme mystérieux, par l’intermédiaire duquel était parvenue au Parquet la fameuse lettre, pivot du procès. Cet homme, Escaldas se faisait fort de le retrouver, et, suivant le cas, de l’acheter ou de le livrer à la justice. C’était de la plus haute importance pour M. de Valcor d’être informé que ses ennemis relevaient cette piste.

Depuis plusieurs jours, Bertrande vivait dans la fièvre, ne pouvant se résoudre à garder par devers elle un secret d’où dépendait peut-être le salut de cet homme,—de cet homme à qui l’attachaient des liens de gratitude s’il était innocent, des liens de chair et de sang, s’il était coupable,—mais toutefois trop loyale envers Gilbert pour rentrer de nouveau en rapport direct avec le marquis. A son amant, elle avait juré de ne pas revoir M. de Valcor. Elle savait trop qu’en le revoyant elle traverserait à nouveau les cercles infernaux de tous les doutes, le conflit le plus affreux de sentiments. Puis, par une si équivoque démarche, elle risquait de perdre complètement le triste amour dont la moindre parcelle suffisait encore à lui faire accepter la vie, l’empêchait d’en finir, comme à l’heure funeste où elle s’était précipitée sous l’automobile avec son enfant dans les bras.

Et maintenant elle regardait Micheline qui déjà tournait l’allée, non pas dans la direction du caveau des Valcor, mais vers la sortie.

Micheline partait. Elle venait de déposer sur une tombe inconnue,—pour y avoir lu l’inscription «_A ma mère_,»—le bouquet de violettes qu’elle apportait à la sienne. Elle n’irait pas prier et se recueillir aujourd’hui. Elle ne le pourrait pas. Elle fuyait. Bertrande perdait sans doute pour jamais l’occasion de lui parler.

Or, maintenant, des choses palpitaient au cœur de la pauvre fille, qui n’étaient pas seulement des velléités de dévouement. Des choses tumultueuses et suffocantes, soulevées par le mépris de celle qui s’en allait là-bas, raidie d’orgueil, sous l’élégance onduleuse des étoffes noires balayant le sol, vers le faste de son équipage armorié.

—«Si je voulais!...» murmura-t-elle, tandis qu’une flamme s’allumait dans ses yeux clairs, «Si je voulais!...»