Madame de Ferneuse

Part 7

Chapter 73,820 wordsPublic domain

—Oh! j’ai bien agi par moi-même. Je ne décline pas les responsabilités. J’aimais. J’ai combattu pour mon amour. Peut-être ai-je commis de mauvaises actions. J’aurais fait pire. Tu vois, je suis franche...

—Eh bien?...

—Eh bien, celui pour qui j’entreprenais ces choses hasardeuses, pour qui j’entraînais mon père à une lutte dont il avait horreur,—mon pauvre père, qui en mourra sans doute, comme ta mère en est morte,—pendant ce temps, celui qui était mon but, ma conscience, mon tout, celui qui m’avait donné sa foi, mon fiancé... me trompait, me mentait... Il commettait la pire vilenie qu’un homme puisse commettre. Il séduisait une jeune fille... Une jeune fille qu’il a rendue mère...»

M^{lle} de Plesguen s’arrêta, puis, presque aussitôt, reprit avec son même rire de tout à l’heure, ce rire qui faisait mal, mais plus strident cette fois:

—«Il l’épousera peut-être... Il l’épousera, cette fille... si, à son tour, elle ramasse dans la boue assez d’argent pour payer une couronne de princesse.

—Ah!» murmura Micheline, «c’est le prince de Villingen.

—Lui-même,» fit ironiquement Françoise.

Des images d’autrefois surgirent en M^{lle} de Valcor... Le bal qui avait marqué le commencement de leurs malheurs à tous,—ce bal où, sans deviner qu’elle excitait la jalousie furieuse de sa cousine, elle avait conduit le cotillon avec Gilbert. Puis, peu après, la partie de tennis, et l’apparition, au détour d’une charmille, de cette pâle petite figure, contractée d’angoisse, de haine. Là, elle avait compris.

—«Tu dois souffrir, en effet,» dit-elle, «Je te plains de toute mon âme.

—Tu me plains?

—Oui.

—Tu ne te réjouis donc pas d’être si bien vengée?

—Je n’ai pas souhaité la vengeance, je t’assure.

—Tu m’interdisais d’approcher de la tombe de ta mère.»

Micheline resta un instant pensive. Puis, d’une châtelaine en acier noirci qui pendait à sa ceinture, sous son mantelet de crêpe doublé de loutre, elle détacha deux petites clefs. Elle ouvrit d’abord la grille du monument, se baissa, ramassa sur le seuil les roses de Françoise et les lui rendit.

—«Viens les lui offrir toi-même,» reprit-elle en ouvrant la porte de la petite chapelle.

C’était une véritable niche de verdure et de fleurs. Les feuillages naturalisés laissaient pendre des grappes d’orchidées artificielles, d’une imitation merveilleuse. Parure d’hiver, en attendant que le printemps permît à un jardinier d’entretenir là des plantes vives. Dans les vases, les bouquets de la veille étaient flétris par le froid. Micheline enleva l’un d’eux, et tendant à sa cousine un cornet en verre de Venise irisé d’or:

—«Mets tes roses là-dedans,» lui dit-elle.

Françoise obéit. Elle fit le signe de la croix. Ses larmes jaillirent. Alors elle alla s’agenouiller au dehors, à l’angle des marches, et s’abîma dans une prière.

M^{lle} de Valcor ôta toutes les fleurs fanées des autres vases. Puis elle alla chercher les chrysanthèmes et les violettes, que son valet de pied avait déposés à quelques pas de là. Elle les arrangea avec autant de soin pour sa mère morte qu’elle le faisait jadis dans le boudoir de cette mère vivante. Elle se tint ensuite debout, recueillie, contemplant les corolles frileuses qui allaient périr là, loin de tous les yeux, dans la nuit glacée, pour qu’une pensée de tendresse filiale s’exhalât, à travers l’insondable inconnu, vers l’âme enfuie. Elle murmura: «Maman!...» Et, sanglotante, elle s’agenouilla, elle aussi, mais dans l’intérieur de la chapelle.

Dix minutes plus tard, comme les deux jeunes filles se retrouvaient dans l’allée, tandis que Micheline refermait la grille, Françoise lui dit simplement:

—«Merci.

—Nos deux chemins ne se croiseront peut-être plus,» dit gravement M^{lle} de Valcor. «Veux-tu accepter de moi un conseil?

—Parle.

—N’entre pas au couvent par désespoir, Françoise. Tu n’as pas la vocation. C’est un coup de tête, un suicide moral. Refais ta vie. Tu n’as que vingt ans.»

M^{lle} de Plesguen hocha la tête.

—«Essaie de guérir.

—Comment?

—Par l’oubli.

—Micheline... Oublies-tu Hervé de Ferneuse?»

Le beau visage se couvrit de rougeur.

—«Il ne s’est pas rendu indigne de moi,» dit hautainement M^{lle} de Valcor.

—«Qu’en sais-tu? Il est à l’étranger, au loin. Pourrais-tu seulement dire dans quel pays? S’il ne revient pas, c’est que, à ses yeux aussi, les Valcor...

—Tais-toi!... tais-toi!...» cria Micheline. «Est-ce pour cela que je t’aurai admise à prier avec moi sur la tombe de ma mère?...»

Une émotion moins âpre détendit un peu l’âme en révolte de Françoise.

—«Pardon! Je ne te souhaite aucun mal. Ce que tu souffriras encore, ma pauvre Micheline, ne te viendra pas par moi, sois-en certaine.»

Elle se tourna un peu en arrière, et, étendant une main vers le caveau:

—«En son nom, à _elle_, je te le jure.»

Sans répondre, le cœur étreint d’une angoisse, M^{lle} de Valcor s’éloignait. Françoise la rappela.

—«Un mot encore, et je te quitte. Pourrais-tu me dire où demeure une ouvrière à qui ta famille s’intéresse? Vous ne l’avez sans doute pas perdue de vue.

—Qui donc?

—Bertrande Gaël.»

Micheline répéta ce nom avec étonnement.

—«Bertrande Gaël! Son adresse?... Mais... en Bretagne, chez sa grand’mère, au Conquet.

—Tu me réponds cela de bonne foi?

—Pourquoi veux-tu?...

—Alors, informe-toi auprès de ton père. Il en sait plus long que toi, lui qui l’a recueillie et soignée quand elle s’est jetée sous les roues de son automobile.

—Sous les roues!... Quand cela?... Où donc?...

—L’année dernière. Aux Champs-Élysées.

—Comment?... Bertrande a donc été à Paris?

—Elle y est toujours.

—Qui l’y a fait venir?

—Le prince de Villingen.

—Oh!...»

Un silence. Les yeux chauds et sombres de Micheline, les yeux froids et clairs de Françoise, se disaient toutes les choses que leurs lèvres ne prononçaient pas. La première demanda enfin:

—«C’est elle?...

—Oui.»

Une pause haletante. Puis Micheline:

—«Mais, en ce cas, comment mon père protège-t-il encore cette misérable?...

—Ne me demande pas,» dit Françoise, «quel rôle elle a pu jouer entre le marquis de Valcor et le pire adversaire du marquis, Gilbert de Villingen, son amant.»

Les lèvres pâles et pures scandèrent terriblement le mot qui leur était si terrible.

—«D’ailleurs,» ajouta M^{lle} de Plesguen, «je ne le vois pas moi-même clairement, ce rôle. Il y a là un gouffre effrayant, un trou d’ombre et de mystère. Ton bonheur y sombrera peut-être aussi, ma pauvre Micheline. Et, je te le répète, ce ne sera plus par ma faute.»

Si ferme et si fière que fût M^{lle} de Valcor, elle frissonna. Mais aussitôt:

—«Pourquoi donc demandais-tu l’adresse d’une pareille créature? T’abaisserais-tu à entrer en lutte avec elle?

—Peux-tu le croire?

—Tu veux donc lui arracher des secrets qui pourraient encore te servir contre nous?

—Micheline, je n’ai plus d’ambition, de projets, ni de haine. J’ai désarmé. N’en ai-je pas fait le serment sur la tombe de ta mère?...

—Alors?...

—Je voudrais...» dit Françoise, blême, raidie, les yeux fixes, «je voudrais voir l’enfant... Son enfant, à lui... comprends-tu?

—Non...» fit rêveusement Micheline. «Je ne comprends pas. Cependant,» ajouta-t-elle, «si je découvre le renseignement que tu me demandes, je te le ferai parvenir.

—Merci. Et, cette fois, adieu pour de bon.»

M^{lle} de Valcor n’eut même pas le temps de répondre, tant fut soudain le départ de sa cousine. Peut-être Françoise voulait-elle ainsi éviter l’embarras d’une main tendue et refusée, l’impulsion d’un baiser impossible, ou la gêne de se garder de tout cela. Peut-être n’était-ce qu’un retour de sa preste vivacité d’autrefois, quand, fillette bondissante, elle narguait, à tous les jeux de plein air, la grave indolence de Micheline. Celle-ci la vit disparaître entre les tombes, fragile et noire silhouette, plus noire de toute cette blancheur, plus fragile de toute cette immutabilité.

M^{lle} de Valcor revint lentement vers l’entrée principale du cimetière. Un poids affreux lui écrasait le cœur, comme si tous ces marbres, toutes ces dalles, tous ces bronzes funèbres s’y fussent appesantis. Elle était venue ici avec la seule pensée de sa mère, de cette douce Laurence, dont elle voyait sans cesse les grands yeux noirs, pleins d’une mélancolie résignée. Douleur profonde, certes, pour sa fille, après une séparation si récente, et quand aucune des fibres saignantes n’était encore cicatrisée dans la fraîche blessure. Mais cette douleur vaste, unie et tendre, Micheline la regrettait presque dans le trouble plus torturant où la laissait sa rencontre avec Françoise. Dieu! quel nuage plein de foudre pesait encore sur leur destin? Que signifiaient les réticences de son infortunée cousine?—réticences d’autant plus impressionnantes que les velléités pacificatrices de M^{lle} de Plesguen ne pouvaient être mises en doute.

«Mon père!... mon père!...» pensait Micheline.

Eh quoi! Devait-elle, après le triomphe, après la lumineuse apothéose, entrevoir encore un coin d’ombre où puissent se blottir les ennemis de ce père tant admiré, tant chéri! Mais n’y avait-il pas pire? Serait-ce possible, qu’à la fin, en elle-même, un doute se glissât, quelque chose d’indicible, de sournois, d’obscur... Oh! non, pas cela!... Toute son âme s’insurgeait contre un tel supplice!... N’était-ce pas celui dont sa mère était morte?...

Pour n’en pas même admettre la crainte, elle s’interdit d’y penser. Elle évoqua le cher amour dont elle goûterait tôt ou tard le bonheur. Qu’importait l’absence? Qu’importait le temps? Hervé était fidèle. Il lui avait demandé d’accepter comme lui l’épreuve. Elle l’accepterait, quelle qu’en fût la durée, sans laisser fléchir en elle ni l’espoir ni la foi.

Était-ce bien sûr? Sur ce domaine encore passaient des souffles méchants.

Oh! pourquoi donc, devant la tombe de sa mère, avait-elle rencontré cette triste Françoise, dont les illusions déçues, dont l’affreuse expérience, avaient empoisonné le cœur, et qui ne pouvait prononcer que des paroles corrodées d’amertume.

Ainsi rêvait Micheline de Valcor, dans le coupé qui l’emportait à travers le Paris froid et fiévreux de février, et où elle s’enfonçait, isolée sous son crêpe, à côté de la muette femme de chambre. Sur le crépuscule hâtif s’allumaient les cônes blancs des réverbères à incandescence. L’électricité jaillissait aux devantures. Un fourmillement humain couvrait les trottoirs. Par la vitre à demi ouverte de la portière entrait un air aigre, brumeux, sentant la violence et la tristesse. Puis ce fut la blafarde trouée de la Seine entre ses quais, le fleuve livide, piqueté d’étoiles mouvantes, et les masses ténébreuses, comme d’un fusain écrasé, au long de ses bords, des palais, des flèches, des tours.

La voiture enfila la rue du Bac. Sur l’appel du cocher, la porte haute et cintrée de l’hôtel s’ouvrit. Le gravier cria dans la cour. On s’arrêtait devant le perron.

—«Monsieur est chez lui?» demanda Micheline au laquais d’antichambre.

—«Non, mademoiselle. Monsieur le marquis n’est pas encore rentré du Palais Bourbon.»

«C’est vrai, il y a séance aujourd’hui,» pensa la jeune fille.

Elle monta chez elle, subit les soins de sa seconde femme de chambre, qui la débarrassa du pesant voile de crêpe et de ses vêtements de ville. Elle passa une robe d’intérieur entièrement blanche, et ne put s’empêcher de murmurer:

—«Si ce n’était pour mon père, comme je préférerais rester en noir, même à la maison!

—Mademoiselle m’excusera, mais je suis tout à fait dans les idées de monsieur le marquis,» dit la camériste. «Ce n’est pas le costume qui fait la sincérité du chagrin. D’ailleurs, le blanc, c’est deuil.»

Micheline ne répondit pas. Elle savait bien que si sa mère eût laissé dans un autre cœur des regrets aussi cuisants que dans le sien, Renaud de Valcor ne se fût point préoccupé des effets d’une étoffe pour la beauté de sa fille ou l’agrément de ses yeux.

—«Je ne t’aurai sans doute plus si longtemps près de moi,» lui avait-il dit. «Tu te marieras bientôt. N’aie pas la cruauté de gâter mon bonheur de te voir, en t’assombrissant de ces chiffons affreux. Quel gré t’en saurait notre pauvre morte? Porte le deuil en blanc, quand nous sommes tous deux seuls chez nous.»

Sa toilette achevée, Micheline passa dans son petit salon.

Tout de suite, sur son joli bureau à cylindre, resté ouvert, elle aperçut son courrier. Il y avait des journaux illustrés, des réclames de couturiers et de modistes, des lettres. La plupart contenaient encore des condoléances. La grande écriture tremblée d’une enveloppe, timbrée du Conquet, attira son attention.

Elle ouvrit le papier commun, vit quelques lignes tracées d’une main peu habituée à tenir la plume, et tressaillit en lisant la signature: «_Mathurine Gaël_.»

C’était la grand’mère de Bertrande, cette vieille, à la curieuse figure d’austérité, d’orgueil, taciturne comme une vraie Bretonne, fataliste comme toute fille, femme et mère de marins, pour avoir tant regardé la mer sans voir revenir ceux qu’elle attendait.

Micheline se la rappelait bien. Toute fillette, quand elle rencontrait cette femme, dans le parc, sur la grève ou sur la lande, elle avait un peu peur de ses terribles yeux clairs dans son visage bronzé. Mais la petite Bertrande, qui parfois alors jouait avec elle, lui disait:

—«Mère-grand n’est pas méchante. Seulement, elle a eu trop de misères dans la vie, n’est-ce pas? Surtout depuis que papa a disparu, là-bas, sur l’eau, et que maman n’a plus sa tête.»

«Pauvre créature! Que me veut-elle?» pensa Micheline.

Voici quelle était l’épître:

«_Mademoiselle_,

«_Vous avez perdu votre mère. Rien au monde ne la remplacera pour vous. Votre cœur est bon. Tous le savent dans ce pays-ci. Votre douleur doit vous disposer à la pitié pour les autres. Aussi, moi qui voudrais sécher les larmes de vos yeux, je vous supplie de ne pas repousser les miennes._

«_Ma petite-fille Bertrande est à Paris, sans que je sache rien d’elle, sinon qu’elle est coupable. Elle doit être plus malheureuse encore que coupable. Elle n’a jamais connu son père. Sa mère,—vous vous en souvenez peut-être,—ne put la garantir du mal, car Dieu lui a aveuglé l’esprit. Ce sont les excuses de la brebis égarée._

«_Je pleure nuit et jour sur elle. Je voudrais savoir ce qu’elle devient. Je voudrais qu’un ange compatissant s’inclinât vers elle au fond de l’abîme._

«_J’ai pensé que si vous étiez ce bon ange, mon infortunée Bertrande pourrait encore être sauvée._

«_Au moment où la douleur ouvre votre âme, j’ai cru que cette prière y pourrait pénétrer. Je vous l’adresse, Mademoiselle Micheline, en vous envoyant la bénédiction de mes vieilles mains, bien faibles, bien humbles, mais qui pourtant peuvent écarter de vous la tempête en se croisant sur votre front._

«MATHURINE GAËL.»

M^{lle} de Valcor relut plusieurs fois ces lignes. Quelque chose de solennel et de bizarre s’en dégageait. Elle s’étonnait de leur fierté. Malgré les prérogatives d’un grand âge, cette femme de condition infime, et qui l’implorait, aurait pu lui exprimer du respect, tout au moins du dévouement.

La hautaine fille du marquis était accoutumée à des égards, que la bassesse et l’intérêt poussaient souvent jusqu’à la servilité. Et c’était fait pour la surprendre, la prétention de cette paysanne, qui assurait la préserver d’une fatalité quelconque, en la bénissant, elle, Micheline de Valcor. Sans doute la pauvre aïeule se faisait quelque illusion sur le prestige des cheveux blancs.

Un sourire dédaigneux flotta sur les belles lèvres de la jeune fille. Malgré sa généreuse nature, la prière qu’on lui adressait n’était pas de celles qui pouvaient l’attendrir, ni par son objet, ni par sa forme, qu’elle jugeait emphatique et ambiguë.

Cependant, l’impression s’ajoutait à celle du cimetière, s’y enchaînait même par une déconcertante coïncidence. Le cœur de Micheline se serrait, oppressé d’un malaise qu’elle n’aurait pu définir.

«Je voudrais que mon père rentrât,» se dit-elle. Et, comme sept heures sonnaient: «Pourvu qu’il n’y ait pas séance de nuit!»

Cette exclamation mentale venait à peine de lui échapper, qu’elle crut entendre se refermer la porte cochère. Elle s’approcha d’une fenêtre, et vit tourner dans la cour les deux lumières électriques de l’automobile.

Un «ah!» soulagé jaillit de sa gorge. Renaud de Valcor était de retour à la maison.

VI

_UNE NUIT D’HIVER_

DANS son empressement à rencontrer son père, à voir sa figure énergique, à dissiper auprès de lui les vagues inquiétudes dont elle sentait l’étreinte, Micheline gagna le cabinet de M. de Valcor sans faire prévenir celui-ci. S’il n’y était pas encore, il y viendrait en quittant sa chambre, après avoir changé de vêtements. A cette heure-ci, au moment où allait sonner le dîner, elle ne le dérangerait pas. C’est pourquoi elle négligea de lui faire demander, comme d’habitude, s’il était seul et si elle pouvait entrer chez lui. Au lieu de passer par le palier, elle traversa la bibliothèque et le fumoir, puis ouvrit une porte intérieure donnant sur le cabinet du marquis.

Un son de voix la cloua derrière une portière qu’elle allait écarter. Son père disait:

—«Ne vous ai-je pas défendu de mettre les pieds ici? A quoi cela vous avance-t-il? Vous y risquez autant que moi.»

Dans l’état d’âme où était Micheline, ces paroles lui causèrent un choc pénible. A tout autre moment, elle n’y eût prêté aucune attention. Tant de gens gravitaient autour du puissant maître de la Valcorie lointaine, du député de fraîche date, déjà influent! Il maniait tant d’âmes et tant d’intérêts! Il avait à parler tant de langages, depuis les courtoises formules de la diplomatie jusqu’au rude jargon des affaires. Le sens d’un mot, d’une phrase détachée, pouvait se rapporter à tant de complications incompréhensibles pour une jeune fille! Mais, depuis l’après-midi, Micheline se sentait comme enveloppée d’équivoques. Et voici que le mauvais sortilège continuait d’opérer. L’intonation de son père lui parut aussi étrange que les paroles. Frissonnante, elle fit ce que, de sa vie, elle n’avait fait. Elle inclina un peu la tête jusqu’à l’écartement du rideau, et regarda sans se montrer.

L’homme qu’elle aperçut, face à face avec le marquis de Valcor, lui fit peur.

C’était un gaillard à visage et à costume faubouriens, un bellâtre vulgaire et avantageux, roux de cheveux comme de moustache, le menton rasé dessinant la mâchoire bestiale, les yeux petits sous le front bas, la taille haute, souple, de musculature redoutable, un de ces fauves de barrière comme justement M^{lle} de Valcor en avait entrevu ces jours-ci, par les glaces de son coupé, dans les quartiers excentriques, autour du Père-Lachaise.

—«Excusez-moi... Ça pressait, monsieur le marquis,» répliqua ce singulier visiteur. «Je vous dis qu’ils sont sur la voie. Quand ils m’auront fait coffrer, vous serez empêtré encore plus que Bibi, s’pas?

—Taisez-vous,» dit M. de Valcor. «Partez, j’irai rue de Ravignan. Disons... ce soir, à onze heures.

—Faites pas ça. Ils connaissent la cambuse. La môme a ramené l’autre jour un bonhomme en pain d’épices, un type fouinard, qui lui a posé un tas de questions. Elle a dû jaspiner, la mâtine!... Je lui ai flanqué une râclée, mais... trop tard. Un mouchard, sûrement, ce pistolet-là. Dame! Elle ne reçoit pas tous les jours des ambassadeurs. C’est le métier qui veut ça.»

Derrière la porte, Micheline tremblait comme la feuille. Elle ne pouvait comprendre l’abomination des paroles. Mais avec quelle audacieuse familiarité l’inquiétant personnage s’adressait au marquis. L’expression insolente et gouailleuse de ce drôle lui faisait un effet plus sinistre que si les murailles eussent oscillé.

Le timbre extérieur de l’hôtel vibra.

Cette brusque sonorité rappela Micheline au sentiment de sa situation. Elle, M^{lle} de Valcor, aux écoutes derrière une porte, comme une servante curieuse! Une révolte la redressa. Elle s’enfuit, rentra dans son boudoir.

Plus d’un quart d’heure s’écoula sans qu’elle parvînt à démêler ce qu’elle éprouvait. Deux fois encore elle entendit les sonneries annonçant des visiteurs. Puis on frappa chez elle. Un domestique parut.

—«Monsieur le marquis fait avertir Mademoiselle qu’il y a trois de ses amis à dîner.

—Comment?...»

Elle allait s’écrier: «Dans notre deuil!» Mais elle retint le commentaire devant le valet.

Celui-ci reprit:

—«Monsieur le comte de Prézarches, l’ancien ministre, monsieur Raymond Varouze, président de la Cour de cassation, et le cousin de Mademoiselle, monsieur Amaury de Servon-Tanis.

—Priez monsieur le marquis de m’excuser. Dites-lui que je suis souffrante, que je ne descendrai pas.»

Le domestique s’inclina, disparut.

Deux minutes plus tard, Renaud entrait chez sa fille.

Quand elle le vit, elle se dressa, courut d’un élan se jeter dans ses bras. Il la sentit trembler—elle, sa Micheline, altière et forte comme lui-même.

—«Ma chérie!... qu’as-tu?...

—Père!... si vous saviez!... J’avais tant à vous dire! J’avais tant besoin d’être seule avec vous!

—Tu m’en veux d’avoir demandé à Prézarches et à Varouze de dîner avec nous?... C’est la politique, mon enfant. Je dois avoir ces gens-là dans la main. Eux et moi, nous aurons à causer, aux cigares.

—Et mon cousin?

—Amaury?... Il ne compte pas.

—Vous savez bien qu’il me fait la cour?

—Eh! eh!...

—Oh! père. Ne dites pas que vous souhaitez de me voir sa femme.

—Pourquoi non?

—Vous savez bien que mon cœur s’est donné.

—Au petit de Ferneuse. Hélas!...»

Un nuage passa sur le front du marquis. Il écarta sa fille, marcha par la chambre. Malgré l’heure soucieuse, elle eut une palpitation de fierté en contemplant ce père qu’elle adorait, et qui lui parut de si haute allure dans sa simple jaquette noire, gardée pour bien marquer l’intimité du repas.

Il redressa vers elle son visage de fine énergie, aux yeux bleu sombre, attirants et profonds.

—«Il ne s’agit pas de ton mariage. Et tu ne vas pas me dire que tu as peur d’un flirt.

—Un flirt!...» s’écria-t-elle en se raidissant. «Moins de deux mois après avoir enseveli ma mère.»

M. de Valcor contint à peine un geste d’impatience.

—«Voyons, fillette... Pas de grands mots! Que penses-tu donc que je prémédite? Seigneur! Amaury est de la famille. J’ai prié deux amis intimes de venir causer avec moi, parce que nous n’avions que ce moment. Si tu trouves que c’est manquer à la mémoire de ta mère, nous serons d’avis différents pour la première fois.»

Il parlait d’un ton ennuyé. Mais il ajouta plus sèchement:

—«Si tu ne viens pas à table, je jugerai que tu veux me donner une leçon. Et, je t’en avertis, je ne les tolère pas.»

Micheline réfléchit une seconde et dit:

—«Père, à quelle heure ces messieurs s’en iront-ils? Je vous répète que j’ai des choses très graves à vous communiquer. Pourrez-vous m’entendre ce soir?»

Une extrême contrariété se peignit sur la figure de Renaud.

—«Non,» répondit-il. «J’ai à sortir.»

Sa fille eut un cri:

—«Oh! père, n’y allez pas! J’ai peur!

—Tu as peur?... De quoi as-tu peur?» dit-il en marchant vers elle, stupéfait.

Elle murmura:

—«N’y allez pas!... Je vous en prie, n’y allez pas!

—Mais, où donc?» fit-il, presque avec violence.

Comme elle le regardait, fixement, sans répondre, il reprit, d’un ton très bas, empreint de sa volonté terrible:

—«Ma petite fille, assez! n’est-ce pas? De telles explications sont hors de propos lorsque nous avons des étrangers, chez nous, que mon absence étonne, sans doute. Nous reprendrons cela plus tard, dans la mesure qui me conviendra. Pour le moment, agis à ta guise.»

Il la quitta.

Elle passa dans son cabinet de toilette, sonna sa femme de chambre.

—«Ma robe de mousseline de soie noire et crêpe... Vite!»

Un instant après elle paraissait au salon.

Son père eut un mouvement lorsqu’il la vit entrer, toute en noir, avec son admirable visage d’une pâleur qui justifiait le prétexte de maladie, que, déjà, il avait donné, pour son absence. Les grands yeux d’ombre, sous le front si blanc, avaient de longs rayons tristes, mais aucune langueur. Leur regard, même affligé, exprimait la fermeté de cette âme juvénile.