Part 6
Le Bolivien se leva aussi, mais pour insister, très humble.
—«Mademoiselle, croyez bien que je ne vous manquerais pas de respect jusqu’à vous apporter un racontar vilain et inutile. Mais il y a une vérité que vous devez connaître. Le moment est sérieux. Ce n’est pas seulement votre fortune, c’est votre bonheur, c’est votre amour, qu’une prompte résolution de vous sauverait sans doute aujourd’hui.
—Comment, monsieur, mêlez-vous le mot d’amour à la basse aventure que vous me révélez?
—Si l’aventure est basse, elle peut mener à un dénouement assez haut. Le marquis de Valcor offre à Gilbert Gairlance la dot que celui-ci voudra—vous entendez, qu’il voudra—pour faire de Bertrande une princesse de Villingen.
—Il l’épouserait!» cria Françoise.
Son terne visage, ses yeux pâles, étincelèrent, transfigurés d’effroi, d’indignation.
—«Ce ne serait pas le vil marché, impossible à conclure pour un homme qui n’a pas abdiqué tout sentiment d’honneur. Cette jeune fille est belle, irréprochable—du moins pour lui—et, de plus, il y a un enfant.
—Un enfant!» murmura M^{lle} de Plesguen.
Elle retomba sur sa chaise. Ses jambes ne la soutenaient plus. Un égarement douloureux changeait de nouveau sa physionomie. L’éclat passager s’effaçait comme sous la tombée d’un linceul.
—«Ne vous désolez pas, que diable!» dit un peu brutalement Escaldas, que le remords et la pitié prirent à la gorge, malgré sa grossière nature. «Vous jugiez mieux tout à l’heure en appréciant comme une escapade sans conséquence cet épisode presque inévitable d’une vie de garçon. Les conséquences... c’est à vous d’empêcher qu’il ne s’en suive. Mais, dame, quand un intérêt d’argent aussi immédiat s’accorde avec ce que certaines consciences peuvent considérer comme un devoir et certains cœurs tendres comme une... hé! hé!... comme une sollicitation... très douce... peut-on savoir ce qui se passera dans l’esprit d’un être charmant, mais un peu léger, très friand de joies positives, tel que notre aimable prince?»
Le métis parlait d’abondance, encouragé par la muette ardeur et le regard fixe, halluciné, qui semblaient, chez Françoise, les signes d’une attention intense.
C’était bien peut-être cela. Car la malheureuse voulait tout savoir. Mais c’était encore autre chose. C’était la montée étourdissante des sentiments inconnus d’elle-même, déchaînés tout à coup dans le fond de son être, comme par l’arrachement d’une digue, en cette foudroyante irruption de la vie à travers son rêve ignorant de vierge. Elle écoutait les grondements de désastre, dans sa pauvre âme violentée, saccagée, sans prévoir encore ce qui flotterait d’héroïsme ou de lâcheté, de désespoir ou de force vengeresse, parmi la poussière des décombres.
Toutefois, comme Escaldas lui répétait que toutes les péripéties du lendemain dépendaient d’elle seule, M^{lle} de Plesguen demanda, d’une voix aussi brisée que toute sa personne:
—«Mais que puis-je? Vraiment, je ne comprends pas.
—Vous ne comprenez pas? Mais vous n’avez qu’à décider votre père à reprendre ses poursuites contre le gredin qui vous a dépouillés. Tout est là. Le prince de Villingen n’a pas encore douté une minute de votre bon droit, ni de l’imposture infâme. Il exècre Valcor. Il le méprise. Pour lui, c’est un brigand déguisé en marquis. Supposez que cette conviction s’émousse. Pourquoi alors ne pas accepter d’un gentilhomme la main d’une jeune femme que ce gentilhomme saurait rendre acceptable, même socialement, et la dot? Quel serait son tort envers vous? N’est-ce pas vous-même qui le repousseriez, en renonçant à cet héritage que vous deviez conquérir pour lui, avec lui? Votre abdication, votre froideur, le découragent. Tandis que d’autre part...
—D’autre part?» répéta Françoise haletante.
—«Ah!» reprit Escaldas. «Il y a des liens bien attrayants qui risquent de retenir un homme pour toujours. La femme est belle et passionnée. L’enfant est délicieux. J’ai vu Gilbert se pencher sur ce petit avec des airs vraiment paternels.
—Assez!... assez!...» ordonna Françoise.
De nouveau elle se redressait, se soulevait de son siège, s’érigeait avec des raideurs et des frissons de martyre, mais dans un effort de volonté souveraine.
Le Bolivien regardait cette frêle figure avec étonnement. Il ne savait plus qu’attendre de ses lèvres pâles. Il ne la reconnaissait plus. Ce n’était pas la Françoise, aux grâces espiègles, menues et coquettes, mais cachant sous ces légers dehors une vanité malade et une féroce jalousie, qu’il avait vue jouer dans le parc de Valcor avec Micheline, et darder de poignardants regards dans le dos de cette cousine trop privilégiée. Ce n’était pas la Françoise agressive du procès de Valcor, traînant son père dans les cabinets d’hommes de loi, les dents serrées, les traits tirés par l’effort constant de la lutte, marchant vers le but avec la vaillance tenace d’une femme qui vise une triple conquête: revanche, fortune et amour. Ce n’était même plus la Françoise de tout à l’heure, si troublée au nom de celui qu’elle adorait, rougissante sous sa pâleur, et n’écoutant même pas les plans de combat soi-disant infaillibles de leur ancien allié, dans son naïf désir d’apprendre ce que devenait le fiancé oublieux. Elle le savait, maintenant, ce qu’il était devenu. Une personnalité nouvelle surgissait dans son âme sous le choc de la destinée,—ou plutôt non, la personnalité plus haute que toutes ces ébauches de la jeunesse, une conscience lentement préparée au cours des siècles par l’orgueilleuse vertu de toute sa race, se dégageait en elle d’un seul bond.
—«Monsieur,» dit-elle à Escaldas, «puisque vous voyez souvent le prince de Villingen, voulez-vous accepter une commission pour lui?
—Comment? bien volontiers...» balbutia l’autre, démonté sans savoir pourquoi, rien qu’à l’accent et à l’air de cette mince figure figée dans l’inaccessible.
Tous deux, de nouveau, se tenaient debout. La petite chambre, d’une intimité mesquine, où le bureau, la table à ouvrage, disaient les vains travaux des heures vides, difficiles à remplir parce que l’espérance ne les enchante pas, commençait à s’assombrir par la tombée du crépuscule d’hiver dans la cour sans horizon. Les coups de marteau montaient d’en bas avec des rythmes obstinés, des résonances méchantes comme des mots. Que clouait-il, ce marteau têtu? Une caisse?... Un cœur?... Un cercueil?
—«Vous direz à Gilbert,» prononça lentement Françoise, «qu’il doit épouser la mère de son enfant.
—Vous n’y pensez pas!
—Et,» ajouta-t-elle, «que moi, Françoise de Plesguen, je le lui conseille.»
Escaldas restait béant. Il éprouvait la stupeur d’un homme qui aurait mis une allumette enflammée sur de l’amadou et qui en verrait surgir une fleur humide de rosée.
—«Mademoiselle, songez à ce que vous décidez en ce moment. Vous vous perdez, vous perdez votre père, vous assurez le triomphe d’un criminel monstrueux. C’est au marquis de Valcor, ou, du moins, c’est au bandit qui se prétend tel, que vous sacrifiez vos droits, votre bonheur, votre amour, l’honneur de monsieur de Plesguen.
—L’honneur de mon père est intact.
—Vous savez bien que non. Vous savez bien ce qui reste, dans l’opinion, après cette histoire de faux, si infernalement machinée par votre spoliateur. Monsieur de Plesguen en a failli mourir. Vous me l’avez dit vous-même.»
Elle se tut. Le Bolivien reprit:
—«Si vous abandonnez Gilbert à votre vulgaire rivale, si vous dénouez l’engagement qui le lie à vous, au moment même où votre père renonce à revendiquer votre patrimoine, le prince perdra d’un seul coup sa foi dans vos sentiments pour lui, dans votre cause, et ses scrupules quant aux serments qu’il vous a faits. Je doute alors qu’il hésite à se rapprocher du marquis et à épouser Bertrande. Leur alliance et votre désistement après la validation sensationnelle que vous savez, consacreront le triomphe définitif du plus audacieux gredin qui jamais ait bravé la justice humaine et la justice divine. Vous et votre père, vous roulerez dans la boue. Chacun verra en vous des intrigants abjects, qui ont essayé, par les plus répugnants moyens, d’escroquer un titre et une fortune.»
Un sourd cri de détresse et d’horreur jaillit de la gorge de Françoise. Elle tremblait, elle se tordait les mains. Qu’allait-elle répondre?
Escaldas, croyant l’avoir convaincue, attendait la rétractation de l’ordre qu’elle lui donnait tout à l’heure. Il ne pouvait se persuader qu’elle l’avait dicté sincèrement, cet ordre. Certaines données psychologiques échappaient à sa mentalité inférieure. Il tenait compte de ce qu’il devinait et comprenait dans cette fille de race: la jalousie, l’ambition, la passion, la vanité, ce qu’elle partageait avec toutes ses sœurs du même sexe, et ce qu’elle détenait à un plus haut degré qu’aucune d’elles. Mais il ignorait aussi bien le puissant ressort de fierté que l’impulsion de l’antique droiture. Ces notions-là demeuraient indiscernables pour le métis.
Jamais, d’ailleurs, il ne sut quel emportement soulevait cette âme bouleversée. M^{lle} de Plesguen n’eut pas le loisir de lui répondre. Une porte venait de s’ouvrir, dans l’embrasure de laquelle apparaissait Marc de Plesguen, attiré par la voix du visiteur, celui-ci ayant inconsciemment haussé le ton.
Escaldas, à le voir, se demanda si sa détention préventive avait duré six semaines ou six ans, tant son ancien allié lui parut changé moralement et physiquement. M. de Plesguen avait vieilli. Sa moustache et ses cheveux étaient aujourd’hui presque tout à fait blancs. Son long visage maigre semblait s’être vidé du peu de chair conservé jusque là. Ses yeux ternis s’emplissaient d’une tristesse obscure. Mais ce qui fit presque reculer le Bolivien fut l’expression menaçante que prit cette physionomie spectrale, quand la conscience de sa présence, à lui-même, y apparut.
—«Hors d’ici!» cria le vieux gentilhomme, qui, après ce mot, resta trop suffoqué pour en prononcer un autre.
—«Mon père,» dit Françoise en lui saisissant la main, «c’est moi qui ai fait entrer monsieur Escaldas.
—Toi!»
Il avait pris d’abord l’émotion de sa fille pour la révolte devant une intrusion grossière.
—«J’avais si formellement défendu...» s’écria-t-il.
Cependant il ne savait rien blâmer de ce qui convenait à sa fille. Le fait qu’elle recevait le Bolivien de son plein gré le calma quelque peu. D’un accent plus mesuré, il reprit:
—«C’est la dernière fois que vous mettez les pieds ici, monsieur. Mademoiselle de Plesguen ne m’infligera plus la mortification de vous accueillir malgré moi. Vous vous êtes glissé dans notre existence paisible et digne, comme un reptile venimeux. Vous l’avez à jamais troublée, souillée, empoisonnée. Ce qui est abominable, c’est que, vil tentateur, vous avez tourné la tête de cette pauvre enfant par vos fallacieux mirages. Moi, je les avais repoussés avec dégoût. Rappelez-vous notre conversation dans le parc de Valcor. C’était fini là, si vous n’aviez lâchement égaré l’esprit d’une jeune fille. Vous essayez encore la même tactique. Prenez garde! Si je vous retrouve jamais en train de causer avec mademoiselle de Plesguen, soit ici, soit ailleurs, de son consentement ou par surprise, je vous tuerai ainsi qu’une vermine malfaisante. On me condamnera comme meurtrier, soit, mais non pas comme faussaire et comme votre complice.»
José Escaldas manquait de bravoure physique. La seule menace de la mort lui donnait la chair de poule, et il ne douta pas un instant que celle-ci ne fût sérieuse. Il ne fit donc pas beaucoup de cérémonie pour sortir, et abrégea les politesses qui ne lui furent pas rendues.
Lorsqu’il traversa la cour, les coups de marteau de l’emballeur meurtrirent ses fibres, où tressaillaient des illusions de chocs, de déchirements, de blessures. Il ne se rasséréna que dans la rue. Mais alors il se fit la réflexion que c’était dur d’avoir risqué sa peau contre Valcor pour s’exposer à la faire trouer par Plesguen. Ces gens-là parlaient de le tuer avec une désinvolture vraiment intolérable.
«Et dire,» pensa-t-il, «que j’en entendrai peut-être autant de Gilbert, un jour ou l’autre! Il évitera ainsi de régler nos comptes. Car enfin il me doit quelque chose. J’ai perdu ma bonne sinécure au château de Valcor, je me démène depuis plus d’un an et finalement j’ai été coffré, tout cela pour échafauder sa fortune, à lui. S’il s’enrichit en épousant sa Bertrande, il n’aura pas le cœur, j’espère, de me laisser crever de faim. Mais crever pour crever, il y a une satisfaction que je me donnerai avant de passer dans l’autre monde, c’est de démasquer ce marquis du diable. Ah! celui-là m’offrirait maintenant un million que je cracherais dessus. Je veux voir cet homme-là au bagne. Je l’y verrai, nom de D...!
V
_LES DEUX COUSINES_
DEVANT le portail du Père-Lachaise, un coupé de maître,—superbe attelage à deux, grande livrée de deuil,—s’arrêta. Le valet de pied sauta du siège, ouvrit la portière. Une jeune femme descendit, haute et souple, de lignes un peu incertaines sous le long voile de crêpe et le collet uni doublé de fourrure, mais dont la grâce, la distinction, s’affirmaient au moindre mouvement. Elle se tourna vers l’intérieur.
—«Passez les fleurs à Lucien, Céline,» dit-elle à une femme de chambre vêtue de noir, et d’une correction qui lui donnait presque l’air d’une gouvernante.
—«Mademoiselle ne veut pas que je l’accompagne?
—Non. Je préfère être seule. Et Lucien suffit à porter cela.»
Le domestique avait les bras encombrés par d’énormes gerbes de chrysanthèmes, et tenait dans ses mains des bouquets de violettes,—pâles violettes de Parme, aplaties et tassées en un disque odorant, somptueuses violettes russes, en touffes pourprées et sombres. A quelques pas, il suivait sa jeune maîtresse, avec cet attentif respect qu’elle inspirait autour d’elle, et qui n’était pas seulement l’attitude imposée, souvent hypocrite, des gens de service.
Le crêpe, bordant très haut la jupe, balayait sur le fin gravier un peu de neige sèche. L’après-midi était froid et splendide. Les tombes les plus neuves paraissaient jaunes dans la sertissure immaculée qui les entourait. Celles de bronze ou de marbre noir s’enlevaient en un dessin vif et dur. Partout, dans les jardinières et dans les vases, la gelée avait flétri les offrandes fidèles. Ce n’étaient que corolles brunies et comme brûlées, faisceaux de tiges mortes. A l’abri des petites chapelles, à travers les portes ajourées, on apercevait toutefois des palmes et des feuillages d’un vert intact. La plupart étaient de ces plantes naturalisées, qui ne sont pas artificielles, mais qui ne sont plus vivantes, momies végétales, mettant un peu de durée sur les corps fragiles, que l’humanité ne se soucie plus de momifier comme leurs rameaux.
Après avoir quitté l’avenue principale pour prendre un chemin plus étroit, la visiteuse allait s’engager dans un couloir entre deux rangs de tombes, lorsqu’elle s’arrêta, saisie.
A quelques mètres d’elle se dressait un édifice sépulcral qui devait être celui d’une riche famille, à en juger par son importance et par le style de son architecture. C’était un monument pseudo-gothique, à clochetons, à colonnettes et à fenêtres ogivales, dans lesquelles brillaient des reflets de vitraux. Un jardinet relativement large, entouré d’une grille basse en fer forgé d’un beau travail, lui assurait un aristocratique isolement.
Ce qui clouait sur place la jeune fille, c’était d’apercevoir devant ce caveau, où, de près, on distinguait les armes des Servon-Tanis, et où maintenant reposait sa mère, une personne en deuil, agenouillée. L’attitude humblement fervente de cette personne indiquait une émotion profonde, plus que de la douleur, un élan désespéré. Qui donc pouvait pleurer ainsi, dans ce cimetière d’où le froid éloignait les plus persévérants, et sur cette Laurence de Valcor que sa fille se croyait seule le droit et le devoir d’honorer d’un pareil hommage? Déjà s’alarmait la tendresse ombrageuse de l’orpheline. Ce fut bien pis quand elle crut reconnaître celle qui priait, le front contre la grille glacée.
—«Posez les fleurs ici, Lucien. Je les porterai moi-même jusqu’à la tombe,» dit-elle au domestique, d’une voix trop basse pour troubler, à cette distance, le recueillement de l’étrangère.
La grande silhouette noire du valet s’inclina sans mot dire. Il plaça les gerbes et les bouquets sur un rebord de pierre, afin que Mademoiselle n’eût pas trop à se baisser pour les prendre. Puis, mettant la main à son chapeau à cocarde de crêpe:
—«Dois-je attendre au coin de l’allée, comme d’habitude?
—Non. Retournez jusqu’à la voiture. Dites à Prosper qu’il peut promener les chevaux pendant un bon moment. Vous... attendez-moi à la grille.»
Il s’éloignait. Elle le rappela:
—«Ne restez pas en place. Vous gèleriez. Il suffit que je puisse vous apercevoir en sortant.»
Il s’inclina, remit son chapeau, et partit avec cette pensée, qui venait à tous à chaque marque de cette habituelle sollicitude:
«Ah! il n’y en a pas beaucoup comme elle.»
La jeune fille ne songea même pas à se munir des fleurs destinées à renouveler la parure quotidienne de la chapelle funèbre. Elle se dirigea vers la personne agenouillée, qui, le front contre ses mains crispées à la clôture de la tombe, demeurait plongée dans un recueillement impossible à distraire.
La nouvelle venue, en s’approchant, vit que la toilette noire, d’une élégance simple, n’était pas à proprement parler une toilette de deuil. Elle distingua une taille presque invraisemblablement mince prise dans une jaquette d’astrakan, et des cheveux d’un blond délicat, pâle comme l’avoine mûre, sous un toquet de velours.
—«Françoise!» dit-elle.
Un sursaut secoua la frêle forme sombre. Un visage effaré se tourna,—non sans charme, mais d’une jeunesse indécise, d’une jeunesse qui ne sait plus ou qui ne veut plus être jeune. Et deux yeux clairs, aux paupières rougies de larmes, s’élargirent presque avec effroi.
L’autre jeune fille avait écarté son grand voile de crêpe. Elle montrait une figure admirable, aux lignes pures, d’une blancheur un peu anormale peut-être, mais qui, sans doute, venait de se décolorer dans l’émoi. Des prunelles sombres, noyées, pleines d’une ardeur triste, étoilaient de splendeur et de mystère ses traits charmants.
—«Françoise, qu’est-ce que tu fais ici?... Devant la tombe de ma mère... Toi qui l’as tuée!...»
Il n’y avait ni emphase, ni violence, ni cruauté agressive, dans l’intonation dont fut formulée ce terrible reproche. La prostration désespérée de la coupable ne laissait guère de champ à l’indignation. Une seconde phrase, aussitôt, l’attesta:
—«Si je t’avais trouvée devant cette tombe dans une autre posture qu’à genoux et en larmes, je t’eusse chassée!
—Un cimetière est à tout le monde,» dit M^{lle} de Plesguen en se relevant. Et elle ajouta: «Je veux bien m’agenouiller devant _elle_, qui fut si bonne pour mon enfance, et à qui j’ai fait tant de mal sans le vouloir... Mais non devant toi, Micheline.»
Elles se tenaient face à face, dans le silence blanc du cimetière. Et elles demeurèrent un instant silencieuses elles-mêmes, ayant trop de choses au fond du cœur pour essayer de les dire, et des secrets plus sinistres en leur jeune chair vivante, que ces sépulcres sous leur dalle glacée.
Qu’il était loin le soir de fête où elles avaient dansé le menuet dans une salle illuminée du château de Valcor, toutes deux éblouissantes de grâce et de joie, toutes deux grisées d’un rêve d’amour, l’une pensant à Hervé de Ferneuse, l’autre se croyant aimée par Gilbert de Villingen! Elles s’imaginaient être amies, alors, les deux cousines, grandies côte à côte. Même celle qui jalousait l’autre, en souhaitant quelque revanche de l’avenir, aurait reculé d’horreur si elle avait pu prévoir à quelle œuvre sombre l’entraîneraient les complicités du destin.
—«Il serait inutile, en effet,» prononça Micheline, «de t’humilier jusqu’à me demander pardon, car je ne te pardonnerai jamais. Retire-toi maintenant. Nous n’avons rien à nous dire.»
Françoise jeta un coup d’œil vers les fleurs,—sans doute si coûteuses pour la saison,—qu’elle venait de remarquer, déposées à quelques pas. Ses yeux se reportèrent vers un petit bouquet de roses du Midi, celles qu’on appelle en Provence du _safrano_, que Micheline vit alors, elle aussi, jonchant les marches devant le caveau.
—«Je les ai lancées par-dessus la grille, ne pouvant entrer,» dit Françoise, «pour qu’elles soient aussi près que possible de ma pauvre tante. Ne veux-tu pas me permettre de les placer dans la chapelle?
—Non,» fit durement Micheline, «tu profanerais ce lieu sacré, en y pénétrant.»
Ni l’une ni l’autre n’avaient bougé. M^{lle} de Valcor semblait ne pas vouloir approcher de la tombe de sa mère tant que celle qu’elle accusait d’avoir fait mourir cette mère de chagrin en resterait si proche. Elle ajouta:
—«Puisque tu appelles «ta tante» la victime qui repose ici, c’est donc que tu reconnais l’abomination des calomnies qui devaient ruiner, déshonorer mon père, et dont le scandale n’est pas près de s’éteindre. Quels ne doivent pas être tes remords, en effet!»
Françoise de Plesguen répondit:
—«La vie m’a fait plus de mal que je n’ai voulu en faire à toi ou aux tiens. Je ne sais pas si je me repens. J’ignore même si j’ai à me repentir. Mais je souffre au delà de mes forces. C’est la douleur qui m’a amenée devant cette tombe, pour prier et pleurer. Celle qui vient d’y descendre m’a aimée quand j’étais petite. Je lui ai dû les joies enfantines qui compteront comme ma seule part de bonheur en ce monde. Te rappelles-tu quand elle m’invitait, en été, à Valcor?... Quelle fête!... Mon enfance était si triste auprès de mon pauvre papa mélancolique, dans la médiocrité de notre logis, rue de Verneuil.
—Tu as pourtant oublié cela quand tu nous as déclaré la guerre.
—Oui, je l’ai oublié. Parce que j’étais ivre d’espérances plus fortes que ces pâles souvenirs. Mes espérances ne sont plus. Alors je me souviens.»
Micheline eut un sourire amer.
—«Te moques-tu de moi avec une pareille théorie?... Ce serait facile de se disculper, à ce compte-là.
—Je ne fais pas de théorie. Je ne me moque pas. Je ne me défends pas. Je dis la vérité.
—C’est assez. Va-t’en.
—Soit! Adieu, Micheline.
—Adieu.»
Elles étaient fières l’une et l’autre. Dans les pires conflits, de telles natures se gardent une sorte d’estime réciproque qui peut s’accorder même avec la haine. Micheline crut voir flotter autour de la frêle silhouette, qui se détournait maintenant, une telle ombre de détresse, que, malgré tout, elle en fut émue. Elle appela presque doucement:
—«Françoise!»
La tête blonde regarda en arrière, montrant de nouveau, sous le velours noir de la toque, un mince visage pâle et comme pétri de chagrin.
—«Que veux-tu?
—Pourquoi disais-tu que la vie a été plus cruelle envers toi que tu n’essayais de l’être envers nous?
—Qu’importe!» répliqua Françoise. «Sache seulement que ton splendide domaine de Valcor, sur lequel je me croyais des droits, et que ton nom, dont j’étais jalouse, pourraient me revenir aujourd’hui sans rien changer à mon sort.
—Comment?
—Parce que ce patrimoine magnifique ne m’empêcherait pas de me faire religieuse.
—Toi, religieuse!...
—Cela t’étonne.
—Certes, tu aimais tant la vie! Et tu veux y renoncer, à vingt ans!
—Ne t’ai-je pas donné la mesure du mal qu’elle m’a fait? Je la hais maintenant, la vie.
—Est-ce le regret d’avoir écouté, d’avoir suivi des suggestions criminelles?...
—Oh!...» murmura M^{lle} de Plesguen avec une expression étrange.
—«Tu crois peut-être encore à ton bon droit?
—Ne me force pas à te répondre. Rappelle-toi ce que je t’ai déclaré: je n’ai pas de remords.»
Les grands yeux sombres de Micheline étincelèrent. Françoise eut un petit rire, un de ces rires qui font mal.
—«Laisse donc... Sois satisfaite. Écoute... Si j’ai souhaité d’être une héritière comme toi, c’était pour contenter l’ambition de celui que j’aimais.
—Je savais bien qu’on t’armait contre nous, qu’on te poussait à agir. Malheureuse!...