Madame de Ferneuse

Part 5

Chapter 53,813 wordsPublic domain

—Je ne te dirai jamais adieu de mon plein gré, Gilbert. Je t’aime. Partout où je serai avec ton fils, à toute heure, n’importe quand, tu trouveras deux cœurs fidèles.»

Il lui prit la main, remué.

—«Ma pauvre petite!... Comme je t’ai fait du mal!...»

Elle nia, de la tête, retenant les sanglots qui l’étouffaient. Ses yeux clairs, d’eau et de soleil, où palpitaient les reflets de la grève natale, s’enfonçaient dans les prunelles brunes de son séducteur, jusqu’à l’âme du jeune homme, pour y porter cette certitude qu’elle préférait son amour, sa chute, sa détresse, le déchirement actuel de son cœur et de sa conscience, à une vie paisible qu’il n’aurait pas traversée.

Et lui, le viveur au cœur sec, le jouisseur tombé à l’intrigue pour une fin de lucre et d’ambition, exaspéré jusqu’à la haine parce que ce but lui échappait, cuirassé de méfiance et d’égoïsme, il reçut pourtant le doux choc. Il s’émut dans la tendre clarté de ces beaux yeux.

—«Bertrande...»

Mais, tout à coup, les intonations roulantes d’Escaldas vibrèrent.

—«Sapristi! On se sent vraiment de trop entre des amoureux. Dites donc, Gairlance, pourquoi diable m’avez-vous fait venir?»

Le prince tressaillit et se retourna. C’était un avertissement. La présence de ce tiers devait empêcher les défaillances et les concessions.

Pourtant, son intervention fut mal reçue.

—«Libre à vous de vous en aller, mon cher.

—Comment!» s’écria le Bolivien. «Mais nous avions à nous entendre... Depuis qu’ils m’ont relâché, nous n’avons pas pu...»

Gilbert se mit à rire, et, plaisamment, dit à Bertrande:

—«Tu sais qu’il sort de prison, ce pauvre Inca.»

Il se vengeait par des railleries de son alliance avec l’équivoque individu. Ce titre «d’Inca», rappelant qu’une assez forte dose de sang indien coulait sous la peau bistrée du métis, jetait celui-ci hors de lui.

Cette fois, l’injure fut pour peu de chose dans la fureur qui verdit la face et enténébra le regard d’Escaldas.

—«En prison!...» rugit-il. «En prison préventive, pour faux!... Oui, mademoiselle...» (Un jet de haine fusa de ses prunelles charbonneuses, fit presque reculer la jeune femme, surprise). «Or, savez-vous qui est l’auteur de ce faux, dont on n’a pu me convaincre? C’est celui qui vous touche de si près... C’est le bandit que vous défendez parce que vous le savez votre père... quand vous devriez le renier à cause de cela même. Il nous a joués, le misérable!... Comment? je l’ignore. Mais je sais une chose, c’est que je me vengerai de lui... C’est que je reconstruirai patiemment l’édifice de conviction qu’il a fait crouler... J’ai encore de quoi le perdre... On verra bien... On verra...

—Assez, Escaldas!» cria Gilbert.

Il soutenait Bertrande, prête à s’évanouir. Et le fait de tenir dans ses bras cette créature charmante, qu’il avait doublement désirée, pour elle-même et pour sa ressemblance avec une autre, réveillait un trouble mal éteint.

Mais la violence du Bolivien, une fois déchaînée, ne se calmait pas d’un mot.

—«Un faux», répétait-il, «un faux! Cette pièce que j’ai vue il y a quatre ans, qu’on a cherchée pour moi dans des cartons où elle dormait depuis vingt ans. Là-bas, à des milliers de lieues... Et qui se retrouve ici, écrite avec une encre presque fraîche, sur un papier dont le filigrane date de dix-huit mois!... Ah! ah! mais c’est par là que je le repincerai, le démon!... Il a dû ravoir sa véritable lettre et y substituer l’autre. Un coup de génie! Mais il n’est pas tiré d’affaire pour ça, monsieur le marquis de Valcor. Je le tiens, moi!... oui, moi, Escaldas. Nous sommes à deux de jeu, monseigneur! Monseigneur de carton, matelot déserteur, assassin, voleur et faussaire!... Je lui intenterai un procès en diffamation. Je ferai ouvrir une enquête. Il faudra bien retrouver l’homme qui a dépouillé le vieux Pabro, qui l’a tué, peut-être.»

Ce débordement de rage avait pour cause la peur soudaine d’une réconciliation entre Gilbert et Bertrande. Tant que l’amour avait été trop opposé à l’intérêt chez le jeune viveur, les beaux yeux et les tendres paroles de la pauvre fille ne pouvaient constituer des obstacles très redoutables. Mais José Escaldas venait d’apprendre une chose dont il était à mille lieues de se douter: la proposition qu’avait faite au prince décavé le marquis de Valcor de doter la jeune fille. Et comment? D’une façon royale, à coup sûr, si la somme se mesurait aux exigences de Villingen et à la fortune immense du père supposé. Certes, le prince parlait de cette offre avec un magnifique dédain. Il l’avait repoussée, non sans insolence, puisqu’un duel s’en était suivi. Mais alors Gilbert ne doutait pas d’épouser Françoise de Plesguen, dont le père serait reconnu le véritable héritier du marquisat de Valcor. Maintenant que ce rêve s’envolait, qui sait si l’on ne verrait pas venir à composition la fierté du jeune homme? Après tout, il l’aimait, cette délicieuse Bertrande. La beauté de l’enfant qu’elle lui avait donné le touchait. Être riche, avec cela... Échapper à la meute hurlante des créanciers...

En une vision rapide, tandis que le prince et sa naïve maîtresse étreignaient leurs mains, les yeux dans les yeux, Escaldas aperçut le dénouement de l’idylle. C’était, avec le désistement de Marc de Plesguen et l’espoir brisé de sa fille, la véritable fin de l’Affaire Valcor. Malgré ses vantardises, que pouvait-il, à lui tout seul, contre le marquis? Et qu’obtiendrait-il? Rien. Si même, avec un adversaire pareil, il n’y laissait pas sa peau.

Cependant, sa violente sortie, qui, d’abord, avait terrifié Bertrande, semblait finalement produire un autre effet sur la jeune femme. Elle s’était redressée, se tournant à présent vers lui, toute sa personne suspendue à ces phrases, dont le sens lui échappait, mais dont elle saisissait avidement chaque mot.

Quant à Gilbert, avec un air de résignation railleuse, il attendait que le Bolivien perdît le souffle. Lorsque cette circonstance se produisit, il dit tranquillement, tutoyant le métis, comme il le faisait quelquefois par familiarité dédaigneuse:

—«Tu as fini?»

L’autre roula des yeux furieux, et haussa les épaules.

—«Eh bien! tu sais,» reprit le jeune homme, avec le même air de blague méprisante, «je trouve ton éloquence de mauvais goût. Je t’ai invité pour m’aider à convaincre cette enfant, mais non pour lui servir, au dessert, le venin avec lequel tes ancêtres empoisonnaient leurs flèches. Je vais la reconduire chez elle. Tu n’as pas besoin de nous attendre.

—Alors,» fit Escaldas, «le plan de campagne que je voulais vous soumettre?...

—Nous verrons cela un autre jour. Si ton second plan ne vaut pas mieux que le premier, je te conseille de le mûrir encore un peu, mon vieil Inca.»

IV

_CŒURS ALTIERS_

JOSÉ Escaldas sortit du restaurant. Son sang de «pays chaud» lui bouillait dans les veines. Mais la colère, chez lui, n’était pas aveugle. Son esprit astucieux dominait vite les mouvements intérieurs désordonnés, remettait les choses en place, prévoyait et réglait le parti à tirer des plus exaspérantes conjonctures.

La marche le calma peu à peu.

D’abord il allait au hasard. Puis son pas se ralentit, hésita, et finalement changea de direction. Après avoir traversé les Tuileries, il franchit le pont Royal, et pénétra dans la rue du Bac.

De loin, comme il se préparait à tourner dans la rue de Verneuil, il jeta un coup d’œil vers l’hôtel de Valcor, croyant découvrir quelques indices de l’événement du matin. Mais il ne distingua même pas la grande porte, cachée dans un retrait cintré, entre les bas avant-corps des communs. Les tentures funèbres avaient été retirées. Devant, la foule passait, indifférente. Pas une tête détournée, pas un regard, ne rappelait la fièvre de curiosité qui palpitait là, tout à l’heure.

Cependant une voiture, entre toutes celles dont le flot remontait la rue, avec des ressauts et des arrêts d’encombrement, fixa soudain l’attention d’Escaldas. Il reconnut le coupé sombre, aux panneaux discrètement armoriés, à la livrée de grand deuil, au nerveux attelage, qu’il avait remarqué dans le cortège. Les lanternes étaient débarrassées de leur crêpe et éteintes. Sous le store à demi baissé de la portière, Escaldas vit de longs voiles ténébreux. La tache blanche d’une manchette d’homme lui fit reconnaître le geste de deux mains gantées de noir, une plus petite, l’autre plus forte, qui s’étreignaient. Il devina. Le marquis de Valcor et sa fille Micheline revenaient ensemble de la déchirante cérémonie, où l’usage avait maintenu séparées leurs deux douleurs.

«Vous en verrez bien d’autres!» gronda férocement le Bolivien en tournant sur ses talons.

Il suivit le trottoir de la rue de Verneuil et pénétra sous une porte cochère, encombrée par la voiture à bras d’un emballeur. On sortait des caisses en bois blanc, aux dimensions bizarres. D’autres caisses en formation résonnaient, dans la cour, sous des coups de marteau.

Cette cour, de proportions charmantes, s’encadrait de façades aux jolies fenêtres Louis XIII. La maison était l’ancien hôtel de Plesguen, aujourd’hui divisé en appartements, qui ne se louaient pas très cher, à cause de leur distribution hétéroclite et du manque absolu des commodités modernes.

Sans demander à la concierge si les personnes qu’il allait voir se trouvaient chez eux, Escaldas gagna l’escalier B, au fond de la cour, à droite, monta deux étages, sur des marches parquetées et cirées qui n’étaient pas les nobles degrés de pierre, à rampe de fer forgé, de l’escalier principal. Il sonna à une porte, que protégeait un battant de drap vert.

Une bonne vint ouvrir.

—«Monsieur de Plesguen, s’il vous plaît?»

La femme rougit, balbutia, comme embarrassée par une consigne, qu’elle n’avait pas la présence d’esprit d’exécuter.

—«Si Monsieur n’est pas là, pourrai-je parler à mademoiselle de Plesguen?»

Il pénétra sans façon dans l’antichambre, ajoutant très haut:

—«J’ai des choses de la plus haute importance à lui dire.»

Sa voix de clairon, aux notes roulantes, vibra contre les boiseries.

Une porte intérieure, poussée contre, seulement, s’écarta, laissa voir une silhouette mince, un visage pâle, des cheveux d’un blond délicat.

—«Chut!... monsieur Escaldas... Si mon père vous entend, il va vous défendre d’entrer.

—Mademoiselle, par pitié pour vous, recevez-moi. Vous ne savez pas de quel intérêt il s’agit,» insista le Bolivien, baissant le ton.

La jeune fille restait interdite, ne voulant pas, n’osant pas... A la fin le désir de savoir fut le plus fort.

—«Venez par ici,» fit-elle, tout en mettant un doigt sur sa bouche à l’intention de la domestique.

Ils suivirent un corridor obscur—court d’ailleurs. Puis la clarté reparut. M^{lle} de Plesguen introduisit le visiteur dans une petite pièce qui tenait de la lingerie, de la salle d’études et du cabinet de débarras. De hautes armoires, fixées au mur, en remplissaient une partie. Il y avait un petit bureau, où l’on avait dû récemment écrire, et, devant la fenêtre, une table à ouvrage avec une tapisserie commencée. Le bruit du marteau scandait la paix vieillotte et attristée de cette espèce de boudoir pauvre, et de cette demeure tout autour, calme dans une rue calme, avec l’amas des souvenirs entre ses murs noircis.

La jeune maîtresse de céans ferma la croisée, ouverte malgré la saison pour faire reprendre le feu dans la grille d’une petite cheminée. Les coups de marteau résonnèrent plus sourds.

—«Asseyez-vous, monsieur,» dit la jeune fille avec une politesse froide.

Françoise de Plesguen avait perdu cette grâce mignarde et rieuse, qui, à seize ans, lui donnait l’air d’une espiègle figure de Watteau. Elle en avait moins de vingt, et, déjà, la jeunesse s’effaçait sur ce fin visage, par l’expression fiévreuse, douloureuse, tendue. Le teint plombé, l’éclat durci des yeux clairs, gâtait irrémédiablement une beauté qui n’eût été, au mieux, que celle «du diable», mais qui aurait paru réelle avec de la fraîcheur et de la gaieté.

Les yeux d’Escaldas s’attachèrent, en un étonnement visible, sur la robe noire, sans un fil de lingerie blanche, qui amortissait encore cette physionomie éteinte.

—«Je porte le deuil de ma tante, qu’on a enterrée aujourd’hui, sans que je puisse me joindre à ceux qui la pleurent,» expliqua M^{lle} de Plesguen, avec une amertume rancunière.

—«Votre tante!» s’exclama le Bolivien.

—«Le marquis de Valcor est mon oncle à la mode de Bretagne, le cousin germain de mon père,» reprit-elle, les lèvres pincées.

—«Alors, moi,» dit Escaldas ironiquement, «j’ai échafaudé une histoire insensée, j’ai fait des faux pour vous réintégrer, vous et votre père, dans une fortune et dans des droits héréditaires que j’aurais prétendu à tort vous avoir été escroqués. Pourquoi?... Pour une commission sans doute. A-t-il jamais été question, entre nous, d’une telle commission?

—Si le fait eût été exact, naturellement, notre reconnaissance...»

Escaldas ricana.

—«Mais,» poursuivit-elle, «vous nous avez entraînés dans un abîme de honte et de remords. Mon père en meurt. Quant à moi...»

Un affreux tressaillement de souffrance passa sur cette jeune figure.

—«Mademoiselle,» dit le Bolivien, avec un accent d’une force impressionnante, «je ne puis vous faire des serments. Vous ne croiriez pas aux invocations les plus sacrées, dans la bouche d’un homme qui n’est ni de votre race, ni de votre caste, sortant de prison sous une inculpation qu’on n’a pu prouver, d’ailleurs, mais à laquelle vous croyez, vous; d’un homme, envers lequel vous n’avez maintenant que défiance et mépris. Cependant, regardez-moi, écoutez-moi... Aussi vrai que j’ai eu une mère, aussi vrai que rien ne me ferait blasphémer sa mémoire, je suis absolument certain qu’il n’y a pas de marquis de Valcor, en dehors de votre père, monsieur de Plesguen. L’homme qui porte ce titre est un imposteur. En apparence, et seulement en apparence, il a réfuté ou esquivé les preuves que je vous avais fournies. Ces preuves restent intactes. Et je les reconstituerai. Si ce n’est pas pour vous, ce sera pour moi. J’y laisserai plutôt ma vie.»

L’âpre sincérité de son accent troubla Françoise. Elle regarda l’homme en silence, puis elle eut un geste découragé.

—«Vous êtes convaincu, peut-être,» dit-elle. «Admettons que la fausse lettre n’ait pas été fabriquée par vous...

—Merci!... Vous n’admettez, d’ailleurs, que l’évidence, puisque le Parquet a rendu une ordonnance de non-lieu.

—Mon père ne l’admet pas, lui, cette évidence. Jamais il n’aura plus affaire avec quelqu’un qui lui a fourni des documents aussi équivoques. Songez donc qu’on a failli l’arrêter, lui aussi! Son revolver ne le quittait plus. Il se serait tué. Je l’ai empêché une fois de le faire. Le soupçon dont son nom reste sali le rend fou.

—Raison de plus pour chercher la lumière.

—Il ne peut croire que vous la déteniez.»

Escaldas eut un mouvement qui signifiait: «Nous verrons bien!» Puis, changeant de ton, il reprit:

—«Je pensais me buter à cette obstination. Aussi ne suis-je pas venu pour plaider la cause de votre intérêt.

—Et quelle cause donc?

—Celle de votre cœur, mademoiselle Françoise.»

Elle se redressa. La pudeur offensée fit monter le rose à ses joues pâles. De tels mots dans la bouche d’un être pareil! Son cœur, son amour, servant de ressort aux intrigues de ce vil personnage!

—«Je vous en prie, monsieur!...»

Cependant la formule d’interdiction s’exhala sans énergie. Cet Escaldas, malgré son âme louche, ne possédait-il pas les secrets de Gilbert? Ne vivait-il pas dans son intimité?

—«Ne vous révoltez pas, mademoiselle Françoise,» reprenait-il d’une voix insidieuse, nuancée d’un hypocrite respect. «Ne vous rappelez-vous pas cette soirée de fête, au château de Valcor, où je vous ai surprise dans le dépit de voir le prince danser le cotillon avec une autre que vous?

—Avec ma cousine Micheline.

—Avec celle qui n’est pas votre cousine... Avec la fille de l’aventurier. Que vous ai-je dit alors?

—Que vous amèneriez le prince à mes pieds.

—L’ai-je fait?

—Oh!» dit-elle, «si j’avais su par quel moyen! Mais j’étais une petite folle. Vous aviez jadis ébloui mon enfance par des récits de pays lointains et fantastiques. Pour un peu, je vous aurais cru magicien. Ce soir-là, je perdais la tête. D’ailleurs, j’étais une enfant. J’ai depuis vécu plus d’années qu’il ne s’est passé de mois. Je connais la vie et les hommes. Vous avez décidé le prince à demander ma main parce que vous avez eu l’habileté de lui faire voir en moi la véritable héritière de Valcor.

—Pardon. Je vous savais aimée du prince. Il ne courtisait Micheline que parce que sa situation lui interdisait d’épouser une jeune fille pauvre. Réfléchissez. Se fût-il donné corps et âme à votre cause sans amour pour vous? Avec la moindre préférence pour celle dont vous étiez jalouse, il n’avait qu’à lui garder son dévouement. N’a-t-il pas été l’arbitre de cette affaire? Sans lui, votre père ne s’y serait jamais lancé.»

Raisonnement spécieux. Comment n’aurait-il pas porté la persuasion dans un cœur aussi désireux de croire? Il y manquait un élément, dont l’absence faussait tout: la conviction chez Gilbert, repoussé par M^{lle} de Valcor, que jamais celle-ci ne consentirait à l’épouser,—conviction qui n’allait pas sans haine et désir de vengeance. Françoise avait entendu, de ses propres oreilles, les déclarations et leur nette réplique. Mais cette idée que le prince était contraint à un riche mariage, lui semblait suffisante pour atténuer aujourd’hui ce cuisant souvenir de son empressement auprès de Micheline.

—«Je n’ai pas besoin de vous rappeler,» continuait le Bolivien d’un accent moelleux, «que Villingen a risqué dans la partie dont vous étiez l’enjeu, les débris de sa fortune. Davantage même. Il s’est couvert de dettes. Ce n’est pas monsieur de Plesguen, ce n’est pas moi, qui pouvions faire certaines dépenses: honoraires des gens de loi, recherches exécutées en Amérique, déplacements de témoins, tels que ce Pabro, qu’on a si étrangement supprimé en route.

—Supprimé?...

—Certes. Ne vous ai-je pas dit que je réunis de nouveaux indices, de nouvelles preuves? Mais vous ne voulez rien écouter sur le fond de l’affaire.»

La pauvre amoureuse ne fit même pas attention à cette dernière phrase. Tout entière aux préoccupations que l’adroit métis avait suscitées en elle, Françoise murmura:

—«Si le prince de Villingen poursuivait autre chose que la chimérique fortune dont il me supposait l’héritière, il n’aurait pas cessé de nous voir dès que tout a semblé perdu. Depuis la validation par la Chambre de l’élection de Valcor, et le désistement de mon père, il n’a pas mis les pieds chez nous.

—C’est ce désistement qu’il ne vous pardonne pas.

—Que lui importe, si ses sentiments sont désintéressés?

—Désintéressés! Ah! ma pauvre enfant,» s’écria le Bolivien, tombant à la familiarité, avec une jeune fille qu’il avait vue grandir, et qui, en un moment pareil, ne s’en formalisait pas. «Comment voulez-vous qu’il se désintéresse de vos droits, de votre avenir? Qu’il supporte sans irritation une pareille reculade? Puis, qui est-ce qui est absolument désintéressé en ce monde? Vous exigez l’impossible. Même désintéressé d’intentions, le prince ne peut plus l’être de fait. Je vous répète qu’il s’est follement endetté dans l’assurance de notre commune réussite—follement. Le crédit s’offrait de lui-même quand on le considérait comme le champion autorisé des véritables ayants droit au marquisat de Valcor. Il a eu le tort d’en abuser, de ce crédit. Maintenant sa situation est inextricable.»

M^{lle} de Plesguen, dont, malgré son assurance de tout à l’heure, les vingt ans ignoraient beaucoup de la vie et des hommes, ne se douta pas que le beau Gilbert s’était moins servi de ce crédit pour les dépenses du procès que pour ses plaisirs, et surtout que pour le jeu, où il avait fait de lamentables pertes. Mais elle s’énerva de ces considérations d’argent, alors qu’elle attendait autre chose.

—«Enfin,» dit-elle sèchement, «qu’y puis-je? Le prince de Villingen ne peut attendre que nous compensions ses sacrifices. Nous aussi, à cette navrante aventure, nous avons perdu le peu que nous possédions.

—Ne le prenez pas ainsi, mademoiselle Françoise. Le prince ne connaît rien de ma démarche auprès de vous. C’est un galant homme. Mais il y a un proverbe qui dit: «Nécessité n’a pas de loi.» J’ajouterai: «pas même celles de la chevalerie.» Vous allez perdre celui que vous aimez et qui vous aime. Et cela faute d’un peu de caractère et de persévérance. Vous allez jeter votre Gilbert dans les bras d’une rivale.

—D’une rivale!...»

La secousse galvanisa la taille frêle de Françoise. Le calme voulu de sa physionomie disparut dans la pâleur accentuée des traits, la convulsion des lèvres.

—«Et d’une rivale indigne de vous,» appuya le Bolivien, satisfait de l’impression produite.

—«Alors ce n’est pas Micheline!» s’écria Françoise.

Même dans sa haineuse jalousie contre cette compagne d’enfance, qui toujours l’avait emporté sur elle, comment ne pas attester la rare valeur de cette créature d’exception?

Escaldas eut un rire bref.

—«Micheline?... Je ne vois pas bien le soi-disant Valcor donnant sa fille à l’homme qui lui dénie sa personnalité sociale, et qui allongea un si sensible coup d’épée dans sa personnalité physique. Sa fille?... J’entends celle qui consacre si magnifiquement son usurpation, celle qui mêle son sang de malandrin à l’illustre sang des Servon-Tanis. Pour ce qui est de l’autre...

—Que voulez-vous dire?

—Vous rappelez-vous, mademoiselle Françoise, une petite pauvresse, fille de pêcheurs, qui a certainement rôdé autour de vous dans le parc de Valcor, quand vous y jouiez, avec votre pseudo-cousine, admettant parfois à vos parties la marmaille du voisinage?... Une nommée Bertrande?...

—Bertrande?» répéta M^{lle} de Plesguen en interrogeant ses souvenirs. «Bertrande?... Attendez donc... Vous ne voulez pas parler de Bertrande Gaël?

—Si, précisément.

—Oh! celle-là ne se confondait pas avec ce que vous appelez «la marmaille du pays». Elle appartenait à une famille très protégée du château. Seulement mon oncle...—je veux dire monsieur de Valcor—la tint de plus en plus à distance à mesure qu’elle grandit. Cette petite ressemblait à Micheline d’une façon que les parents de celle-ci trouvaient gênante.

—Parbleu!

—Comment?

—Monsieur de Plesguen ne vous a donc pas appris qu’au moment de ce coup de théâtre à la Chambre, et de son absurde désistement, nous tenions une piste, nous établissions que le soi-disant marquis n’était autre que le marin Bertrand Gaël, disparu à la suite d’un naufrage, et père de cette petite fille?...

—Mon père m’a dit un jour: «Ils font fausse route. Chercher qui est cet homme, c’est se créer autant d’énigmes qu’il y a d’êtres disparus depuis vingt ans. Tenons-nous-en donc à prouver ce qu’il n’est pas.» Et comme je lui demandais: «Ils mettent donc un nom en avant. Lequel?»

—«Je me garderai de le prononcer. C’est trop redoutablement grave,» répliqua-t-il. Ensuite je n’eus plus l’occasion de le demander, car la catastrophe arriva.

—Ce nom, c’était: Bertrand Gaël.

—Et vous osez appeler sa fille, cette fille de rien, «ma rivale»? prononça hautainement Françoise qui, dans le drame où se jouait leur destinée, ne voyait que son amour.

—Je vous demande pardon de ce que je vais vous apprendre, mademoiselle. Le prince de Villingen a séduit cette Bertrande Gaël, qui l’a suivi ici, à Paris. Elle y travaille comme dentellière.»

Le pâle visage de M^{lle} de Plesguen s’incendia. Elle demeura une minute interdite. Puis elle dit, d’un ton méprisant:

—«Séduite?... Est-ce qu’on séduit des misérables de ce genre? Qu’il ait répondu à ses effronteries par un caprice, je n’ai pas à le savoir. Ce sont choses qui n’existent pas pour ma pensée. Je vous trouve osé de m’en entretenir. Cela me punit de vous avoir reçu et écouté. C’est assez, n’est-ce pas, monsieur.»

Elle se leva, presque belle à cet instant, par la virginale fierté, la dignité de race, la vibrante révolte de sa fine personne, à l’élégant maintien héréditaire.