Madame de Ferneuse

Part 3

Chapter 33,736 wordsPublic domain

—Parce que, mon Père, un phénomène psychologique dont votre grande connaissance du cœur va reconnaître la possibilité, se serait passé en lui. Cet homme, suggestionné par un brûlant passé, m’aurait vue tout à coup avec les yeux de celui qu’il représente. Habitué à se glisser dans la personnalité de son modèle, il se serait enflammé au contact de l’ancienne passion. Peut-être son orgueil s’est-il pris au piège? Cette conquête d’autrefois, conquête qui dut sembler flatteuse et rare à ce comédien sorti d’on ne sait quel bas-fond, l’a fait se piquer au jeu. La femme, pour tous inaccessible, que son noble devancier avait possédée, lui, pour s’affirmer égal, voulait la reprendre. Ce qui fut pris, ce fut son cœur, ou—ne profanons pas ce mot—du moins, son imagination, son désir, sa volonté infernale. C’est ainsi que je m’explique la flambée soudaine de passion dont il m’enveloppa. Ce fut un voile de feu, l’éblouissement du passé... Ah! mon Père, quel déconcertant mirage! Cet homme jouait au vrai son rôle ardent. Jamais il ne m’avait donné à ce point l’illusion de celui qu’il prétendait être. Je l’ai fui, mon Père... Je l’ai fui... parce que j’ai eu peur de le croire! De tous les masques qu’il a mis sur son visage, celui qui tient le mieux, celui que j’arracherai pourtant, et qui fera tomber tous les autres, c’est le masque d’amour!»

Un silence suivit. Les étoiles avaient tourné dans le ciel. Au loin, vers l’avant, un choc de bronze vibra dans l’espace. La vigie piquait l’heure. Était-ce une demie? Était-ce une heure du matin?

—«Mais,» reprit le moine, «puisque monsieur de Valcor ressuscitait le passé, il se reconnaissait le père de votre fils?

—Oui.

—Avait-il pu découvrir cette paternité dans les lettres auxquelles vous faisiez allusion tout à l’heure?

—Certainement. De la façon la plus claire.

—Mais alors? Sa fille? Il abandonnait le projet de la marier à...?

—Non. Pourquoi l’eût-il fait, s’il n’était pas Renaud, s’il n’était pas le père de mon Hervé? Comme moi pour mon enfant, il ne voulait pas briser le cœur de la sienne.

—Cependant...

—C’est ici qu’il me présenta une inconcevable légende. Obligé, pour soutenir son personnage, de se reconnaître le père d’Hervé, il prétendit ne pas être celui de Micheline.

—Comment! N’est-ce pas sa fille et celle de la marquise?

—Suivant l’état civil, oui. Mais monsieur de Valcor me confia, sous le sceau du secret, que leur propre fillette était morte peu d’heures après sa naissance, alors que la jeune mère était elle-même mourante. On avait, pour sauver celle-ci, caché cette mort, en substituant une enfant vivante au petit cadavre. La supercherie, de momentanée, devint durable, quand, au cours d’une lente convalescence, la marquise se prit si fortement à l’illusion maternelle qu’il sembla trop barbare de la lui enlever. Renaud lui-même, réalisant à peine la substitution dont il était pourtant l’auteur, s’attachait à l’étrangère comme il l’eût fait à l’être de sa chair et de son sang. Cette petite créature était l’enfant d’une faute, sans parents reconnus, sans nom. Elle garda ceux que le hasard lui dispensait si miraculeusement.

—L’aventure est singulière, mais non sans précédents,» observa le Père Eudoxe. «Dans ma carrière de prêtre, j’ai connu des secrets de ce genre. Il y a d’étranges mystères dans les berceaux.

—Je ne puis croire à celui-ci, mon père.

—Pourquoi?

—L’agencement des circonstances serait trop fabuleux. Si telle était la vérité, le marquis de Valcor eût-il attendu si longtemps pour me la dire?»

L’octavien se tut, réfléchissant. La comtesse reprit:

—«Je ne puis sans confusion vous entretenir de l’amour que cet homme m’avoua l’année dernière avec une fougue inouïe. Toutefois, je suis forcée d’y insister pour vous éclairer sur l’abîme ténébreux de cette âme. Est-il, dans les données psychologiques, qu’une passion s’enflamme ainsi de nouveau après être demeurée si complètement éteinte? Je conçois bien qu’une étincelle fortuite ait pu l’allumer, si elle n’existait pas ou si elle existait en s’ignorant encore. Mais comment se fût-elle ignorée avec le miroir de feu du souvenir? Non... non... En ce cas elle n’aurait pu se taire ou se serait tue pour toujours.

—Qu’en savons-nous?» dit profondément le moine. «La passion de l’amour est une puissance imprévue et redoutable, qui se joue des cœurs humains.

—Mon Père, vous persistez à croire que le marquis de Valcor est bien lui-même? Rien, dans mon récit, n’a fait éclater à vos yeux l’imposture?

—A-t-elle absolument éclaté pour les vôtres, madame la comtesse? Avez-vous la certitude?»

Gaétane murmura:

—«Non, je ne l’ai pas.»

Le religieux dit:

—«Je l’ai compris.

—Croyez-vous,» fit-elle, «qu’il existe une destinée semblable à la mienne? Un damné, dans l’enfer, souffre, mais il connaît la cause et la réalité de sa torture.

—Ma fille, vous blasphémez. La cause de votre torture et sa réalité, voulez-vous que je vous les dise?

—Non, non!» gémit-elle en levant des mains suppliantes.

Impitoyable, il poursuivit:

—«Un désir coupable vous consume. L’amour n’est point mort en vous. Peut-être, dans les années où vous constatiez le dédain de l’infidèle, puis dans celles où vous avez préféré l’imaginer anéanti, disparu, plutôt qu’oublieux, la fierté d’abord, la haine de celui que vous supposiez son meurtrier ensuite, vous ont armée contre le vertige. Mais quand le marquis de Valcor est retombé à vos pieds avec des prières brûlantes, la passion ancienne a repris son empire, et alors vos doutes ont faibli. Vous avez souhaité de croire en l’homme pour retrouver l’amant.»

M^{me} de Ferneuse cacha son visage dans ses mains.

—«Faites pénitence, ma fille,» dit le moine.

Elle releva la tête.

—«J’ai fait pénitence,» reprit-elle. «J’ai prié. J’ai pleuré. Mais Dieu n’a pas eu en grâce mon repentir. Il me frappe aujourd’hui plus durement que jamais.

—Comment cela?

—Hélas! mon acharnement à démêler ce mystère coûte peut-être la vie à mon fils.

—A votre fils! Le malheureux connaît-il vos erreurs et le secret de sa naissance?

—Non. Il ignore tout, sinon qu’il existe dans la famille de Valcor un secret qui, s’il n’est éclairci, le séparerait à jamais de celle qu’il aime. Avec ce fragment de vérité, j’ai chargé mon Hervé d’une mission dont, peut-être, n’ai-je pas assez prévu tous les périls. Depuis longtemps je n’ai plus de ses nouvelles. C’est à sa recherche que je vais, prête à braver moi-même tous les dangers. Voici pourquoi, enfin, je me suis confiée à vous, mon Père. Il se peut que, là où vous allez, vous retrouviez la trace de mon pauvre enfant.

—Dans les forêts de l’Amazone?

—Oui, dans ces régions se passa le drame où périt, sans doute, le véritable marquis de Valcor. Cette Valcorie, son domaine, ses fameuses exploitations de caoutchouc, confinent à la Selve sauvage.

—Et vous avez envoyé votre fils?...

—Je l’ai envoyé pour suivre, pour surveiller un messager secret, que monsieur de Valcor expédiait lui-même là-bas. J’avais réclamé au marquis, comme preuve de son identité, un anneau d’or, souvenir de notre amour. Cet anneau, que le Renaud d’autrefois m’avait donné, je le lui avais rendu lors de nos adieux. Il l’avait passé à son petit doigt, jurant de ne s’en séparer jamais. Je le savais homme à tenir ce serment. Le Renaud d’aujourd’hui me déclara qu’il possédait toujours ce gage et qu’il le placerait sous mes yeux. Sur mon insistance, il me demanda du temps, me parla d’un endroit sûr où il avait laissé le bijou en dépôt. Déjà marié, il était retourné en Amérique, et, pour que jamais le souvenir sacré, mais embarrassant, ne tombât aux mains de sa femme, il l’avait mis en sécurité là-bas. Il allait, m’assura-t-il, charger un messager de confiance de le lui rapporter. Je sus ensuite qu’il fit partir aussitôt un individu d’assez fâcheuse réputation, un contrebandier sans peur et sans scrupule, capable, d’ailleurs, de se faire tuer pour lui, ou de commettre des crimes sur son ordre. Je soupçonne ce Mathias Gaël d’avoir emporté des instructions atroces. Le véritable marquis de Valcor, assassiné jadis, dut être enseveli avec cet anneau qu’il avait juré de garder à son doigt.

—Son assassin l’en aurait dépouillé.

—Non... Un simple anneau, semblable à la plus unie des alliances. Le marquis actuel en a saisi la valeur caractéristique seulement lorsque je le priai de me répéter l’inscription gravée à l’intérieur, ce qu’il ne put faire.

—Il ne le put?» s’exclama Eudoxe. «Ah! voici peut-être, madame, la charge la plus sérieuse.

—Vous le pensez comme moi. Dans la bague, il y avait une date et nos deux noms, suivis de ces mots: «_De ce jour à toujours._» Pensez-vous qu’on oublie une telle devise et une telle date?

—Ce fait est particulièrement impressionnant,» déclara l’octavien.

—«C’est ce fait qui m’arracha, mon Père, à la suprême tentation. Il y eut—vous l’avez deviné—une minute où j’aurais tout donné pour croire... pour entrevoir encore le mirage du plus merveilleux amour qui jamais éblouit un cœur de femme... Cet anneau perdu, cet anneau béni... me sauva.

—Mais, cet anneau, où supposez-vous donc qu’il se trouve?

—Dans une tombe, au doigt d’un mort... ou plutôt, parmi sa poussière. Ah! mon Père... Accomplir une pareille découverte! Ce serait la délivrance du doute le plus effrayant, du vertige le plus abominable qui jamais ait broyé, affolé un cœur de femme. Ce serait l’assurance que mon fils ne risque pas sa paix en ce monde et dans l’autre par l’entraînement d’une passion incestueuse. Ce serait enfin la juste vengeance, la revanche lointaine d’une noble victime, l’écroulement d’un scandaleux destin. Songez, mon Père, songez au triomphe récent de cet homme. Titre, réputation, fortune, puissance, il aurait tout volé! Il n’aurait en propre qu’une audace et une habileté de démon. Et la foudre dont il mérite d’être écrasé dormirait, je vous le répète, dans le cercle étroit d’un anneau d’or, au fond d’une sépulture inconnue!

—Mais cet anneau, si son émissaire le lui rapporte, scellera, au contraire, son succès infâme,» s’écria le moine.

Le Père Eudoxe entrait dans l’hypothèse. Il y paraissait converti. Cet esprit, plein de circonspection, lent à évoluer, que ses renseignements, ses préjugés, et aussi sa défiance de l’exaltation féminine, inclinaient en faveur du marquis de Valcor, qui, si obstinément, venait de repousser la théorie accusatrice, oscillait sur sa ferme assise, au choc d’une frêle bague, à l’écho d’une devise d’amour oubliée. Ce détail lui paraissait plus lourd de signification, plus définitif que tout le reste. Ou, plus exactement, c’était tout ce reste qui, peu à peu, l’avait influencé, malgré qu’il en eût, jusqu’à ce point particulier, d’où jaillissait une si brusque lueur.

—«Oui,» appuya-t-il. «Seul l’émissaire du marquis de Valcor possède les données indispensables pour retrouver, si elle existe, la dépouille d’un être que vous ne croyez plus au nombre des vivants. S’il y eut une victime, qu’advint-il de ses restes? Furent-ils seulement ensevelis? Cette tombe, perdue dans quelque solitude sans point de repère, serait-elle même reconnue par celui qui la creusa?

—Dieu la voit,» dit la comtesse.

—«Voudra-t-il nous y conduire?

—«Nous?» mon Père. Songeriez-vous donc à partager ma tâche, à venir en aide à l’enfant que j’espère rejoindre là-bas?

—Pourquoi pas, madame la comtesse? Je demandais au Seigneur de m’indiquer une œuvre à entreprendre.

—Priez-le qu’il vous permette d’accomplir un miracle.

—Ne l’a-t-il pas commencé, le miracle, en nous réunissant sur ce navire?»

III

_MARCHE FUNÈBRE_

UN matin de décembre, vers onze heures, les personnes—elles étaient nombreuses—qui avaient affaire rue du Bac, se répandaient en commentaires et en récriminations, tandis que les gardiens de la paix les obligeaient à un détour par les rues adjacentes.

Depuis un moment, les voitures et les omnibus étaient ainsi entravés. Lorsqu’on approcha de midi, les piétons mêmes durent montrer un coupe-file, ou déclarer qu’ils demeuraient dans le tronçon intercepté.

Cette manœuvre n’allait pas sans encombre, dans une rue si passante, et à cette saison, où la proximité des étrennes enfiévrait la circulation. Mais ce qui compliquait les choses, c’était la curiosité de la foule pour le spectacle dont on l’éloignait. Elle s’amassait contre les cordons d’agents, malgré les représentations des chefs.

—«Vous ne resterez pas là,» disaient ceux-ci. «Faudra bien ouvrir les rangs lorsque le cortège se mettra en marche.»

Tout ce que les mieux placés apercevaient pour l’instant était un somptueux char mortuaire, sur lequel on accrochait d’immenses couronnes de fleurs naturelles, la file des voitures de deuil, et les draperies funèbres contre la porte extérieure d’un hôtel, d’ailleurs invisible au fond de sa cour. Sur le fronton de drap noir se détachaient, en couleurs héraldiques, les écussons accouplés des Servon-Tanis et des Valcor. Les housses des sièges, à chacune des berlines, portaient un grand V d’argent, surmonté d’une couronne, à fleurons alternés de perles.

On enterrait la marquise de Valcor, née Laurence de Servon-Tanis.

—«Le procès fait à son mari l’a tuée,» affirmaient les badauds.

—«Heureusement elle a vécu juste assez pour lui voir rendre justice,» observaient quelques-uns.

—«Oh! l’affaire n’est pas finie,» déclaraient les autres, en hochant la tête.

—«Saura-t-on jamais la vérité?» soupiraient les sceptiques.

Tous voulaient contempler le héros de cette aventure inouïe.

Quel roman! Et au début du XX^e siècle, avec la rapidité de communications qui rapproche les continents, avec tous les moyens d’information dont on dispose! Un homme appartenant à l’élite du monde civilisé, aussi bien par l’éclat de son nom, l’ancienneté de sa race, que par son œuvre, ayant porté le progrès dans des régions lointaines, fondé une colonie, ouvert des sources de richesse industrielle, se voyait contester sa personnalité, n’arrivait pas à établir de façon indiscutable qu’il était _lui_, et non un aventurier usurpant sa propre apparence! La manifestation de toute une province en sa faveur, l’élan de son pays breton l’envoyant à la Chambre, la validation de son mandat en une séance fameuse, où le document accusateur, sur lequel s’appuyaient ses adversaires, était, en pleine tribune, déclaré un faux et prouvé tel, le désistement de son parent, Marc de Plesguen, qui renonçait à se prétendre le véritable héritier du marquisat de Valcor, tout cela ne suffisait pas à fixer l’opinion, à désarmer les attaques. Un doute subsistait. L’étrange accusation avait trop frappé les esprits, s’était formulée de façon trop romanesque, pour qu’une partie du public n’en gardât pas l’ineffaçable empreinte. La politique, d’ailleurs, s’y mêlait. Le triomphe de Renaud de Valcor, étant celui de l’opposition réactionnaire, restait suspect aux partis avancés.

—«Avec l’immense fortune de cet homme, que n’achète-t-on pas?» grommelaient les irréductibles. «Sans ses millions, il serait au bagne.

—Tout de même,» glapit un gavroche, comme le corbillard s’ébranlait, «on ne voit pas beaucoup ce type-là sous la casaque d’un détenu, faisant des chaussons de lisière.»

Le marquis de Valcor s’avançait, isolé, conduisant le deuil.

Dans l’atmosphère sèche et froide de cette matinée d’hiver, il marchait, son chapeau couvert de crêpe à la main, un fin par-dessus noir passé sur son habit. Sa silhouette, haute et mince, malgré le développement robuste des épaules, se dessinait avec élégance. Sa tête énergique et superbe, à la barbe aiguë, aux cheveux épais, bien taillés, sans une touffe blanche, accusait moins de quarante ans, bien qu’il fût près de la cinquantaine. C’était une figure hautaine, captivante, d’un prestige immédiat.

Ce prestige s’exprimait dans la remarque blagueuse du gamin de Paris. Un apprenti pâtissier ou un petit télégraphiste n’a pas l’enthousiasme lyrique. Mais une voisine du gavroche ne sut pas mettre au point, et lui dit avec une voix qui tremblait d’émotion:

—«Vous ne savez pas de qui vous parlez, mon enfant. Plût à Dieu, que, pour nous autres malheureux, il y eût beaucoup d’admirables cœurs comme celui-là!»

Le gamin tourna la tête, ricanant un peu, impressionné tout de même. Il vit une toute jeune femme, excessivement jolie, mais pâle, vêtue ainsi qu’une ouvrière, et qui tenait un petit enfant dans ses bras.

Comme il reportait les yeux sur le marquis de Valcor, il observa que celui-ci, malgré le recueillement de sa douleur, vraie ou feinte, venait—attiré, eût-on dit, par un aimant secret—de tourner son regard de leur côté.

Une sorte d’éclair moral jaillit entre ce grand seigneur et la modeste spectatrice de son malheur pompeux. La même commotion les secoua. Quelque chose d’infiniment triste, plus poignant à observer que son chagrin d’apparat, passa sur le visage du marquis. Il eut, lui qui suivait le cercueil de sa femme, un incroyable, bien qu’imperceptible, mouvement, comme pour s’arrêter, avec un appel muet de toute la physionomie.

Ce fut une seconde...

Le grand char couvert de fleurs avançait, avec une légère oscillation de son dôme empanaché. Le dos si droit, la tête un peu inclinée du veuf, se virent encore un instant. Puis ce fut le piétinement d’un long troupeau, formes sombres, épaissies de lourds vêtements, pelisses de fourrure, cols relevés, tubes de soie coiffant également tant de têtes inégales.

Dans la double haie, au bord des trottoirs, coururent des noms de personnages connus: des députés, collègues du marquis, des sénateurs, des académiciens plus ou moins ducs.

Le gavroche, gouailleur, examinait sa voisine:

—«Mince!» lui dit-il tout à coup, «je parie qu’en ce moment il pense à vous plus qu’à sa défunte, le beau marquis.» Et il ajouta, se tapant la cuisse, comme réjoui intérieurement:—«C’est rigolo, ça, tout de même!»

La jeune ouvrière, avec un peu de rose maintenant sur sa pâleur, s’occupa de son bébé sans avoir l’air d’entendre. Elle aurait voulu s’en aller, mais les rangs se serraient derrière elle, tandis que, sur la chaussée, défilaient un équipage, avec ses lanternes allumées sous le crêpe, et dont les chevaux s’impatientaient d’aller au pas, puis les lourdes voitures de deuil, que dominaient les chapeaux napoléoniens des cochers et leurs épaules à aiguillettes d’argent.

Tout cela disparut peu à peu, lentement, au tournant d’une petite rue qui conduit à Saint-Thomas d’Aquin.

Sur l’étroite place, devant l’église, les curieux se pressaient. Sous le porche, des commissaires réclamaient les lettres d’invitation pour permettre d’entrer.

—«J’ai oublié la mienne,» dit un jeune homme fort élégant, «Mais peu importe.

—Pardon,» fit le suisse avec majesté, «la consigne est formelle.

—Laissez donc, prince,» dit un individu à teint olivâtre, qui accompagnait le jeune homme. «Qu’avons-nous besoin d’assister à la cérémonie?»

A ce mot de «prince», les aiguillettes noires frémirent sur la grande tenue funèbre du suisse. Un commissaire s’avança, obséquieux.

—«Mon Dieu... Si ces messieurs veulent passer. Mais en se dépêchant un peu. Voici le cortège qui arrive.»

Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, et son compagnon, le métis bolivien, José Escaldas, pénétrèrent dans la nef, puis, tournant aussitôt, s’enfoncèrent dans un des bas-côtés.

—«C’est de la folie!» murmurait le second. «Que pensera-t-on de nous voir ici?»

L’autre ne daigna même pas répondre. Une expression tendue, âpre, sardonique, gâtait cette physionomie de joli garçon à la mode, qui devait sa séduction, outre ses beaux yeux câlins et sa brune moustache conquérante, surtout à sa grâce cavalière, que sa mine maussade compromettait fort pour le moment.

Dans l’église fourmillante de monde, entre les hautes draperies noires écussonnées, parmi le palpitement des petites flammes jaunes des cierges, le parfum lourd de l’encens et des fleurs, sous le cri des orgues, s’avança Renaud de Valcor.

—«Je l’écraserai, ce bandit! Je le briserai sous mon talon!» murmura le prince entre ses dents serrées.

—«Taisez-vous... Allons-nous-en,» fit Escaldas, pris de peur.

—«Ah!» s’écria sourdement Gilbert, «j’en ai assez de votre couardise!... Sans vos perpétuels tremblements, nous aurions eu raison de ce misérable.

—Mon cher,» dit l’autre, «n’oubliez pas que je sors de prison,—une prison préventive, qui a failli devenir effective. Et je sens qu’il m’arrivera pire. Cet homme est le diable.

—Chut!...» protesta le public autour des deux causeurs.

Au-dessus d’eux, la plaintive lamentation d’un violon éclata. Une voix magnifique de douleur dit la révolte éperdue de l’âme humaine devant la mort. Puis ce furent des accents religieux, des clameurs de repentance et des éclats de colère divine. Mais tous ces êtres assemblés là n’étaient déchirés que par les notes où pleurait le regret de passer si vite et de disparaître.

Dans un silence, un assistant toucha légèrement le prince de Villingen.

—«Pardon, monsieur... Vous paraissez connaître la famille... Qui donc est la dame toute en crêpe, qui reste à genoux tout le temps, à la première place, du côté des femmes?»

On voyait, en effet, une forme indistincte, tellement voilée de longs plis funèbres, que la curiosité générale s’était trouvée déçue, quand elle avait discrètement glissé de sa voiture jusque-là.

—«C’est mademoiselle de Valcor,» dit sèchement l’interpellé.

—«La fille du marquis et de la marquise?

—Oui.

—On la dit si belle!»

Gairlance de Villingen tourna le dos.

Des tintements de clochette vibraient. Les femmes s’agenouillèrent toutes, tandis que les hommes se levaient, baissant le menton, l’air condescendant et contraint.

Beaucoup, toutefois, plièrent aussi les genoux à l’élévation. Quelques-uns égrenaient des chapelets. A ces détails seuls, on eût constaté une majorité appartenant à la noblesse catholique et réactionnaire.

Villingen, poursuivant l’idée suggérée tout à l’heure par son compagnon, chuchota:

—«Quelle absurdité de dire: «Cet homme «est le diable!» Je l’ai tenu à la pointe de mon épée, et si j’avais voulu...

—Vous auriez percé son corps, qui est peut-être de chair et de sang,» riposta Escaldas, très bas. «Mais son âme est infernale. Songez qu’il m’a fait inculper de faux, pour une lettre écrite sur un papier fabriqué il y a dix-huit mois, alors que je l’avais vue, cette lettre, que je l’avais tenue dans mes mains il y a quatre ans, et que je l’ai reçue d’un témoin qui la connaissait depuis vingt. Et c’était la même... Et ce témoin est mort mystérieusement. Et vous voulez qu’il n’y ait pas d’intervention diabolique dans cette damnée affaire!»

La voix s’éleva un peu dans l’animation de la dernière phrase. De nouveau, ceux qui les entouraient manifestèrent leur mécontentement.

On s’étonnait de ces deux hommes, si peu faits, d’après l’apparence, pour frayer ensemble, et qui semblaient apporter là des préoccupations singulièrement profanes.

Mais le susurrement d’autres conversations particulières montait de divers points de l’église dès que les orgues se taisaient. Ce troublant procès Valcor avait mis en jeu tant de passions! Dans ce lieu sacré même, et devant un cercueil, elles s’agitaient, se heurtaient.

Cependant le maître des cérémonies, s’inclinant à droite, puis s’inclinant à gauche, engageait, par une mimique muette, les membres de la famille à poursuivre la mise en scène funéraire.

Renaud de Valcor prit le goupillon, et, d’un geste respectueux, mais impassible, traça dans l’air une croix devant le monceau de fleurs où se cachait le catafalque. Puis il remit à sa fille l’objet consacré. Micheline le souleva d’une main défaillante. Sous son voile de crêpe, on ne distinguait pas ses larmes. Mais toute sa personne souple, svelte, aux lignes mouvantes et expressives, semblait chancelante et écrasée de désespoir.

Le défilé commençait. La _Marche funèbre_ de Chopin exhalait ses magnifiques et effrayants soupirs, qui s’arrachent du tréfonds des entrailles humaines et ne s’éteignent qu’à bout de souffle.

Le prince de Villingen et son compagnon se hâtèrent vers la sortie.