Part 21
—«C’est qu’ils ne sont pas tous comme celui-ci,» ripostait vivement le valet de chambre.
—«Vous allez me le gâter,» soupirait Bertrande. «Qu’en ferai-je ensuite, pendant que je travaillerai à ma dentelle, et que personne ne s’occupera de lui?»
Une fois, comme elle répétait encore, moitié fâchée, moitié ravie:
—«Qu’en ferai-je, lorsque je serai rentrée chez moi?
—N’es-tu pas ici chez toi?» demanda Gilbert.
Il avait maintenant des mots de ce genre, significatifs, mais imprécis, qu’elle ne relevait pas, par crainte d’en faire évanouir l’intention encore vague. Serait-ce possible qu’il en coûtât au jeune homme de se séparer d’elle et de leur fils, maintenant que sa santé était revenue? Envisageait-il la possibilité de rendre durable cette expérience de la vie de famille, qui semblait si naturelle, si douce, au point que tous les quatre, en y comprenant Denis, ne se représentaient pas que les choses pussent être de nouveau comme avant.
Claudinet, qui trottait partout sur ses petits chaussons patauds, babillait à présent, et, joli comme il était, avec un gentil caractère et la fraîcheur de son rire, offrait bien tout ce que l’enfance peut présenter de séduisant, à l’âge où sa séduction est le plus irrésistible. L’orgueil faisait sourire Villingen quand il regardait ce petit être adorablement doué, et qu’il songeait:
«C’est mon fils. Il a dans les veines le sang de l’illustre maréchal, mon aïeul. N’y a pas à dire... C’est un de nous.»
Et comme, une fois, l’enfant, à force d’entendre sa mère prononcer le nom de Gilbert, s’avisait d’appeler celui-ci «Zibert...»
—«Veux-tu dire «papa», petit bandit!» s’écria le jeune homme, en une explosion plaisante et émue, comme si, dans son cœur, eût croulé le dernier rempart de ses résistances mauvaises.
Que serait-il advenu de cette situation? Le prince lui-même le prévoyait-il clairement? Il laissait passer les jours, se plaignant encore d’une toux qu’on n’entendait guère, et d’un point de côté qu’il oubliait quand il caracolait avec le bébé sur ses épaules, incertain de ce qu’il voulait, et, peut-être, reculant l’heure de s’interroger. La question se posa pour lui tout autrement qu’il ne l’aurait imaginé.
Un matin, décidé à reprendre ses occupations, il laissa Bertrande et Claude rue Cambacérès, pour se rendre au siège de la Société des Automobiles du Nord.
L’établissement étant à Levallois-Perret, il s’en alla prendre, à la place Saint-Augustin, un des tramways qui remontent le boulevard Malesherbes. Pour abréger le trajet par la lecture, il acheta un journal. Distraitement, il le déploya. Puis il tressaillit, d’une stupeur qui ne manqua pas de croître à mesure qu’il parcourait les lignes. Voici ce qu’il lisait en première page:
_Révélations extraordinaires.—Une rivalité de femmes.—La belle Rosalinde et la Môme-Cervelas.—Ce que peut la corde de pendu._
Sous ce titre à sensation, le récit suivait:
«Hier soir, dans un cabaret de Montmartre, deux femmes légères étaient attablées avec des amis de rencontre.
«Ces dames jouissent de quelque notoriété parmi le monde spécial de la Butte, l’une sous le nom romanesque de Rosalinde, l’autre sous le sobriquet moins poétique de la Môme-Cervelas.
«La première affirmait sa croyance dans l’efficacité de la corde de pendu, et prétendait n’avoir eu de la chance que depuis qu’elle en portait un morceau sur elle. Comme on la taquinait sur sa superstition, elle s’anima, raconta que le seul homme qui eût touché son cœur était apparu dans son existence le jour même où l’un de ses voisins se pendait. Elle avait gardé un souvenir inoubliable de l’un, et un morceau de la corde de l’autre.
«A force de questions, la Môme-Cervelas obtint la description du galant et l’exhibition du fétiche. Mais dès qu’elle sut ce qu’elle voulait apprendre, et qu’elle eut vu ce qu’elle voulait voir, la Môme entra dans une indescriptible fureur, invectiva Rosalinde, voulut sauter sur celle-ci, et, retenue par ses compagnons, finit par lancer au visage de son ennemie une lourde soucoupe, qui blessa l’autre femme assez sérieusement pour causer une syncope.
«Cette scène attira des curieux, puis des agents. L’intervention de ces derniers se produisit à point pour qu’ils pussent recueillir, de l’enragée Môme-Cervelas, des révélations dont l’importance n’échappa à aucun des spectateurs.»
—«Ah! c’est comme ça!» hurla-t-elle. «C’est pour cette rien du tout que mon petit homme m’a plantée là!... Eh bien, elle ne le gardera pas longtemps, parce que j’ai de quoi lui faire couper le cou, à son amoureux!... Ah! il lui fournit de la corde de pendu... Je l’ai bien reconnue, la corde. C’est une cordelière qu’Arthur m’a chipée. Y a même encore après des brins du fil avec quoi elle avait été cousue autour d’un édredon. Oui, du fil plus foncé. Je m’étais doutée de l’affaire, quand j’ai lu sur le journal que l’Escaldas avait été pendu avec une cordelière bleue. D’autant que ce gredin d’Arthur m’a presque avoué la chose, quand il m’a donné deux cents francs pour clore mon bec, et qu’il m’a menacée de me «suicider», moi aussi, dans le cas où je parlerais. Mais je m’en moque! Je n’ai plus goût à la vie depuis qu’Arthur m’a quittée. Et c’est pour ce morceau-là, pour cette casserole!... Oui, ma fille, tu peux tourner de l’œil,» ajouta la furie, en s’adressant à Rosalinde sans connaissance, «Je t’en ferai voir d’autres, où tu auras plus de raison de t’évanouir.»
«Comme la Môme-Cervelas reprenait haleine, elle fut appréhendée par les gardiens de la paix.
—«Où me menez-vous?» demanda-t-elle.
—«Au poste.»
«A ce mot, elle écuma positivement.
—«Au poste! Moi!... Mais, portez-y donc plutôt cette rien-du-tout,» s’écria-t-elle en désignant Rosalinde par un terme plus pittoresque. «Elle doit être complice de l’assassinat. Vous savez bien?... Escaldas, le type qui s’était soi-disant pendu... Il demeurait dans sa maison, rue Lévis. Et je vous réponds bien que c’est pas lui qui m’avait emprunté ma cordelière bleue pour se serrer à lui-même le sifflet.»
«Ces paroles significatives ont été confirmées par la Môme-Cervelas devant le commissaire de police. Nous n’avons pas à en présumer la véracité ni à en souligner l’importance. On se rappelle le suicide d’Escaldas, le Bolivien qui prétendait tenir la clef d’une affaire retentissante, et non tout à fait encore éclaircie. La découverte que ce soi-disant suicide aurait été un assassinat, rouvrirait le champ à toutes les hypothèses. L’ami de la Môme-Cervelas, Arthur Sornières, dit le «Beau Rouquin» ou le «Baladeur», est un individu de la pire espèce, capable de toutes les besognes, et qui n’aurait certainement pas agi pour son compte. Aussitôt après la mort d’Escaldas, il disparut, muni, assure-t-on, d’une somme considérable. D’où aurait-il tenu cet argent, sinon de ceux qui avaient intérêt à supprimer le Bolivien? On est à la recherche de ce dangereux personnage, qui, à plusieurs reprises, a passé par le service anthropométrique. Si la police met la main sur lui, on peut s’attendre à du nouveau, et non du moins extraordinaire.
«Ajoutons que le greffe du Parquet conserve toujours la cordelière,—bleue, en effet,—qui fut l’instrument de mort d’Escaldas. Le morceau que possède la fille Rosalinde doit être le débris resté après le clou quand on coupa la corde.»
* * * * *
Le prince de Villingen lut jusqu’au bout ce long fait divers. Lorsqu’il eut achevé, il leva de dessus son journal un visage si pâle, des yeux si remplis d’égarement, que ses voisins de tramway s’en inquiétèrent. Ils crurent décidément avoir frôlé un fou, quand ils l’entendirent murmurer: «Où suis-je?...» et qu’ils le virent bondir hors de la voiture, à l’aspect des proches fortifications.
Sans se figurer l’effet qu’il venait de produire, Gilbert se lança sur le boulevard Malesherbes, courut à une station de fiacres, et, sautant dans le premier qu’il atteignit, cria au cocher:
—«Rue de Verneuil... A la course... Le plus vite possible!»
Depuis plusieurs mois, depuis sa rencontre avec Françoise, chez Bertrande, le prince n’avait revu ni Marc de Plesguen ni sa fille. Il pensait, en se présentant chez eux, ne pas courir le risque d’imposer sa présence à celle qui, longtemps, s’était considérée comme sa fiancée, qui l’aimait toujours, peut-être. Malgré l’émotion qui le jetait hors de lui, le jeune homme n’eût pas accompli une démarche déplacée, presque cruelle pour la triste enfant. Mais il savait que celle-ci avait pris le voile, et la supposait dans son cloître. Les circonstances donnèrent un démenti à ses prévisions.
Lorsqu’il sonna à l’appartement, la bonne qui vint ouvrir, s’écria:
—«Oh! c’est vous, monsieur! Comme il y a longtemps qu’on ne vous a vu! Vous arrivez à temps. Notre pauvre Monsieur est bien bas.»
Cette femme, qui avait la familiarité coutumière aux serviteurs dans les intérieurs médiocres et désorganisés, et qui menait la maison depuis le départ de Françoise, crut devoir accueillir avec empressement un ami de ses maîtres, naguère encore si intime, et dont elle n’avait pas compris la soudaine disparition. Avant même que le jeune homme lui eût posé la moindre question, bouleversé comme il était, et saisi en outre par cette allusion à une maladie dont il n’avait pas la moindre idée, la domestique ouvrait la porte du salon, et, faisant signe au visiteur de s’avancer doucement, l’introduisit de la sorte sans l’avoir annoncé.
Villingen, suivant la muette indication, entra presque sans bruit, et demeura cloué près du seuil. Ce qu’il voyait lui causait assez d’émotion pour que cette émotion lui fût sensible, même dans le trouble extraordinaire qu’il apportait ici.
Près d’une fenêtre, Marc de Plesguen, assis au fond d’une bergère, les jambes entourées de couvertures, montrait un visage qui semblait déjà celui d’un mort. Cette face maigre avait pu maigrir davantage. Le menton, habituellement rasé, maintenant envahi de poils blancs, courts et hérissés, aggravait de son désordre la lugubre transformation. Les yeux à demi-éteints, rapetissés, se perdaient sous les paupières, dans la profonde cavité des orbites.
Mais, plus encore que cette évidente agonie, ce qui contractait le cœur de Gilbert, c’était la présence auprès du moribond d’une jeune religieuse, qu’il reconnut tout de suite. Françoise était là, sous la robe bleu sombre, le pectoral blanc et la cornette des Géraldines. Son ordre n’étant pas un ordre cloîtré, mais au contraire une congrégation de charité extérieure et active, elle avait reçu la permission de soigner son père.
Tout occupée de celui-ci, elle tournait le dos à la porte, et ne s’aperçut d’une présence étrangère qu’à l’expression terrible apparue tout à coup sur les traits de M. de Plesguen. Le vieillard étendit le bras avec un geste qui congédiait. Il fit même un effort pour se lever, mais n’y parvint pas. Une flamme brûlait dans ses prunelles à demi-mortes.
Sa fille, alarmée, se retourna.
A l’aspect de celui qui avait été son fiancé terrestre, la pauvre petite épouse du Christ devint aussi blanche que les linges dont s’encadrait étroitement sa mince figure. Mais, tout de suite, elle se dressa, volontaire, vaillante et digne, d’une triple dignité: féminine, aristocratique et religieuse. Sans un signe, sans un mot, elle indiquait tout autant que son père une surprise scandalisée, devant laquelle le visiteur n’avait qu’à battre en retraite.
—«Pardonnez-moi...» s’écria Villingen de la voix la plus humble et sans faire un pas en avant. «Mais j’ai voulu vous saluer le premier de votre vrai titre, marquis de Valcor. Lisez ce journal. La vérité éclate enfin. Escaldas ne s’était pas suicidé. On l’avait pendu. On l’avait supprimé... Comprenez-vous?»
Certes, il avait compris, le malheureux qui s’éteignait là, dans ce fauteuil, tué par la honte d’avoir fait sienne une cause abominable, d’avoir été le jouet de faussaires et d’escrocs. Serait-elle possible, la nouvelle inouïe qui lui rendait l’honneur, qui allait lui permettre de s’étendre le front redressé, dans son cercueil? Déjà, il le relevait, ce front. Un éclair de vie anima sa figure cadavérique, une force passagère galvanisa son long buste, affaissé sous le plaid. Il saisit une main de sa fille, y crispa ses doigts où l’on voyait jouer les os, et murmura, d’une voix rauque:
—«Prends ce journal, Françoise... apporte-moi ce journal!»
La jeune religieuse s’approcha de Gilbert. Malgré tous ses efforts pour garder son apparence de marbre, une teinte rose envahit ses joues, entre les voiles austères, quand elle toucha presque la main de celui qu’elle avait aimé.
—«Voici... ma Sœur,» dit-il en lui remettant la feuille.
A l’accent de ce mot, indiciblement respectueux et ému, elle leva sur le jeune homme des yeux qui pardonnaient.
Cependant M. de Plesguen voulut lire lui-même le fait divers.
—«Asseyez-vous, monsieur,» avait-il dit au prince, de cette même voix lointaine où frémissaient déjà des échos de sépulcre.
Sa fille, soutenant devant ses yeux le journal, suivait du regard les lignes, que le vieillard parcourait à travers un binocle, mal retenu par le nez aminci, et dont la chute interrompit par deux fois la lecture.
Quand tout fut dévoré jusqu’au dernier mot, Marc de Plesguen leva un visage plaqué de fièvre, où fulguraient deux prunelles ravivées.
—«Je vivrai...» râla-t-il, «je vivrai... jusqu’à ce que ce bandit...»
La phrase s’étouffa dans le gosier haletant. Le buste grêle retomba contre les oreillers, tandis que l’animation de la physionomie disparaissait peu à peu.
—«Oui, mon père... oui, mon père,» répétait Françoise. «Vous vivrez, pour voir s’accomplir la justice de Dieu.»
Gilbert, que tous deux paraissaient oublier, se leva et dit avec douceur:
—«Voulez-vous me permettre de vous tenir au courant? Je n’aurai pas la hardiesse de revenir, mais je puis vous envoyer...
—Pourquoi ne reviendriez-vous pas, monsieur?» fit M^{lle} de Plesguen. «Mon père ne peut plus voir en vous qu’une victime, comme lui, des mêmes ennemis. Vous étiez dans le vrai. Il ne peut plus vous accuser de l’avoir conduit à l’abîme.»
En parlant, elle regarda M. de Plesguen, qui, de la tête, approuva faiblement, avec un geste vague, comme pour s’excuser du rude accueil de tout à l’heure.
—«Quant à moi,» reprit la jeune religieuse, «je suis l’épouse du Seigneur, et je vous considère comme le mari de Bertrande...
—Le mari de Bertrande!...» s’écria Villingen. «Ah! que ne le suis-je, en effet!»
Cette singulière exclamation jeta Françoise dans une surprise muette.
—«Ma Sœur, plaignez-moi,» reprit le jeune homme. «Vous êtes vengée. Il n’y a pas de bonheur pour moi en ce monde.
—Regardez cet habit, regardez cette croix,» dit-elle en touchant sa jupe de laine, puis son rosaire. «Et ne parlez pas d’une vengeance dont le désir est si loin de mon cœur.»
Ils se turent tous deux.
Gilbert, cependant, ne se retirait pas. Il semblait avoir besoin de se confier à cette âme si merveilleusement apaisée, adoucie. Mais il jeta un coup d’œil vers M. de Plesguen.
Le vieillard paraissait ne plus rien voir, ne plus rien entendre. Enfoncé dans un engourdissement qui n’était pas le sommeil, mais le ralentissement d’une vitalité d’autant plus épuisée par un récent effort, il perdait jusqu’à la conscience de ce qui l’avait si profondément remué tout à l’heure.
—«Vous pouvez parler,» dit Françoise avec un triste hochement de tête. «Il est déjà loin de nous, mon pauvre père. Ce que nous dirons ne l’agitera plus, hélas!»
Elle s’écarta pourtant du malade, et, désignant un siège à Villingen, s’assit elle-même.
—«Gilbert,» reprit-elle, «je ne vous ai jamais maudit, même avant d’avoir enchaîné mon cœur et dompté mon orgueil. Désormais, je vous bénirai pour le mouvement qui vous a fait vous élancer ici ce matin. Oui, je prierai Dieu qu’il vous rende en multiple joie la suprême satisfaction apportée par vous à mon père mourant.
—Cette satisfaction, ne la partagez-vous pas?» demanda-t-il.
—«Les choses de la terre ne me concernent plus.
—Que deviendra le domaine de Valcor si vous en êtes reconnue l’héritière?
—Ce sera le bien des pauvres,» dit M^{lle} de Plesguen. «Mais nous n’en sommes pas là,» ajouta-t-elle avec un sourire de doute.
—«Je vous demande pardon, ma Sœur. Nous en sommes là. Tout s’éclaire. Escaldas assassiné... Songez donc!... Ah! plût au Ciel que nous ne soyons pas, en effet, si près du dénouement.
—Eh quoi!» s’écria celle qu’on appelait maintenant en religion Sœur Séraphine, et qui retrouva pendant une seconde un peu de sa personne ancienne dans un mouvement d’amertume, «ne souhaitez-vous plus le triomphe de la vérité, de la justice, depuis que votre intérêt ne s’y rattache plus?...
—Mon intérêt s’y rattache trop,» murmura Gilbert.
Puis, sans attendre qu’elle le questionnât de nouveau, il s’écria vivement:
—«Ah! ma Sœur... vous que j’appelle ainsi maintenant, et à qui j’ai fait tant de mal!... Ne croyez pas qu’il n’y ait en moi rien que de l’égoïsme, de la lâcheté, une avidité ignoble. J’ai été léger surtout. Je ne pensais pas agir déloyalement par l’espèce de contrat qui m’engageait à vous. D’un côté, il y avait mon nom, et toute l’énergie déployée pour vous faire restituer votre héritage, de l’autre côté, il y avait cet héritage même, que vous m’apportiez en m’accordant votre main.
—Il y avait autre chose,» dit la jeune fille. «Et cet autre chose, vous l’avez trahi, par une trahison double puisque vous séduisiez la malheureuse Bertrande.
—C’est vrai... c’est vrai,» reprit vivement le prince. «Et je n’invoquerai pour excuse ni l’indulgence de la morale mondaine à l’égard des passions masculines, ni même la franchise avec laquelle je vous ai avoué dès le début que mes sentiments ne répondaient point aux vôtres. Certes, j’ai été coupable. Mais, ma Sœur, je ne puis reconnaître en moi-même une bassesse qui n’existait pas. J’avais foi en votre droit, je m’imaginais vous rendre un service égal aux exigences de mon ambition.»
—«Soit!» interrompit Françoise. «A quoi bon remuer ces tristes souvenirs? Je ne vous accuse ni ne vous condamne. Que voulez-vous de moi?
—Votre pitié,» répliqua-t-il. «Le châtiment, que vous ne me souhaitez pas, m’atteint. Ce que j’avais de meilleur en moi s’est éveillé juste à temps pour l’expiation. Depuis quelques mois, je sais ce qu’est la lutte pour la vie, ce qu’elle a de sain, de purifiant, les satisfactions qu’elle laisse. Depuis quelques jours, je sais ce qu’est la famille, la douceur d’un foyer, la présence d’une femme, d’un enfant, qui vous aiment, qui attendent de vous leur bonheur...»
La voix de Villingen trembla un peu. Il ajouta plus bas:
—«Enfin, je sais ce que c’est que d’aimer.»
Une souffrance furtive crispa les traits de Sœur Séraphine. Mais elle prononça, calme en apparence, les doigts étreignant le petit crucifix de son rosaire, comme pour en tirer une force:
—«Je vous l’avais prédit, Gilbert. J’en suis sincèrement heureuse. Épousez-donc Bertrande, et reconnaissez votre enfant.
—Ce matin, j’y songeais,» dit-il.
—«Ce matin...» répéta-t-elle étonnée. «Et maintenant?...
—Maintenant,» s’écria Gilbert, «il est trop tard. L’Affaire Valcor est rouverte, par la nouvelle extraordinaire qui remplit les journaux. Dès demain, l’assassinat d’Escaldas, prouvé sans doute, acculera l’imposteur à une catastrophe, qui, cette fois, sera définitive. Or, cet imposteur, qui est-ce? Bertrand Gaël, le père de Bertrande. A celle-ci reviendront les millions de cette Valcorie, qui, en dépit de ce nom, est bien l’œuvre industrielle du bandit génial. S’il ne l’a pas fondée, il l’a dirigée, étendue, développée depuis vingt ans. Rien ne peut lui ôter cela. Les biens patrimoniaux du marquisat vous seront attribués. Vous les consacrerez à la charité, m’avez-vous dit. Soit!... Mais le reste... mais la colossale fortune?... Comprenez-vous?... Moi, prince de Villingen, je pouvais, sans m’avilir, épouser l’héritière de Valcor, surtout quand cette héritière était, avant les vœux éternels prononcés, la noble Françoise de Plesguen. Je pouvais hier encore faire mon devoir, en donnant mon nom à la mère de mon enfant, à l’honnête et pauvre créature que j’ai séduite. Mais je ne puis dire à Bertrande «Sois ma femme,» quand le monde entier, et elle-même, et moi peut-être, traduiront cette parole en une impulsion si vile, que, aux pires heures de mon existence, je n’en aurais pas été capable.
—Comment, vous, peut-être?...» interrogea Françoise. «Vous auriez, du moins, votre conscience pour vous.
—En suis-je si assuré que cela?» riposta le jeune homme. «Voyons-nous toujours clair au fond de nous? Mon intention n’était pas formelle. La pensée de ce mariage s’insinuait seulement en moi. La vie commune me tentait. Elle existe en fait, depuis que Bertrande est venue s’asseoir à mon chevet de malade. Elle m’a sauvé, peut-être. Les derniers jours furent si doux, avec cet enfant entre nous deux! Je les eusse prolongés. Nous serions restés ensemble. La situation se serait régularisée plus tard. Voilà... Voilà la vérité de ce qui se passait en moi. Puis, j’ai ouvert ce journal. J’ai lu ce fait divers. Les conséquences me sont apparues. Je me suis dit: «Jamais, maintenant... Jamais!... Bertrande, riche... effroyablement riche... C’est mon rêve qui s’effondre dans la boue!» Alors, et seulement à ma souffrance, j’ai découvert ce qu’il y avait de changé en moi. Ce rêve, je l’avais donc vraiment entrevu. Déjà il me tenait au cœur. Toutefois, je me demande, avec la méfiance et le dégoût de mon ancien moi-même, si la lueur de l’or ne l’a pas fait surgir tout à coup. Et, enfin, je suis très malheureux... Comprenez-vous?»
Françoise avait écouté dans un silence rêveur. Quand Villingen se tut, elle demeura encore un instant pensive. Puis elle se leva, pour s’approcher de son père, dont l’immobilité l’inquiétait. Elle toucha les mains du vieillard,—la température en était à peu près normale,—écouta sa respiration, qu’elle jugea régulière, mais inclina vainement son visage vers le regard terni, qui n’exprima pas s’il la voyait. Avec un soupir, elle revint à Gilbert.
Celui-ci se tenait debout, prêt à se retirer.
—«Vous m’excuserez,» balbutia-t-il. «Je ne vous aurais pas entretenue si longuement de moi-même... Mais ma détresse est une réparation pour vous. Je vous en devais l’aveu.»
Elle lui répondit froidement:
—«Votre confidence ne m’a pas été importune. Mais elle était encore moins nécessaire. Comment compatirais-je à vos peines? Je ne les conçois pas. Voyez mon pauvre père: au bord de l’éternité, il ne communique plus qu’à peine avec le monde des vivants. Je suis ainsi, sous mon habit de nonne. Sans doute, l’orgueil d’un Villingen doit être une chose fort précieuse. Mais ses tardives subtilités m’échappent. Où règne l’amour, qu’importe le reste? Bertrande vous aime, et vous lui rendez aujourd’hui une tendresse égale. Je ne saurais vous plaindre, ni l’un ni l’autre.»
Ce qu’il y avait, sous ces paroles, sous ce ton détaché, sous la rigidité toute monacale où s’enfermait l’âme déçue, Gilbert le devina, mais trop tard. Il saisit ce qu’avait eu de douloureux, pour celle qui saignait toujours des sentiments qu’elle prétendait morts, certaines des phrases qu’il venait de prononcer, surtout avec l’ardeur qu’il y avait mise. En demander pardon eût été aggraver le mal. Il n’avait plus qu’à dire adieu, ce qu’il fit avec une émotion et un respect dont la Sœur Séraphine garda l’impression comme le dernier souvenir de sa vie profane.