Madame de Ferneuse

Part 20

Chapter 203,801 wordsPublic domain

—«C’est vrai,» murmura la comtesse, en observant la soudaine angoisse apparue sur cette physionomie, où si peu de chose, pourtant, se lisait, «il y a chez vous un sentiment qu’a laissé presque intact votre infernale ambition: l’amour paternel. Mais je ne m’explique pas que ce sentiment, parlant si haut pour une de vos filles, soit muet pour l’autre.

—Muet?... oh! non. Vous ne savez pas combien Bertrande m’est chère.

—Quel abîme entre elle et Micheline!» s’écria Gaétane. «Et ce sont les deux sœurs, vos deux filles... Et vous prétendez les aimer également!...

—Je n’ai rien prétendu de ce genre,» dit vivement le faux marquis de Valcor. «L’une n’était pas encore au monde, quand, rappelé par mon service sur un bâtiment de l’Etat, j’ai quitté Mauricette, la paysanne, enceinte d’elle. L’autre m’a été donnée par une Servon-Tanis.

—Ah! l’orgueil...» interrompit Gaétane.

—«Certes, l’orgueil. Il était immense. Pensez-y. Quoi qu’il arrivât, moi, Bertrand Gaël, j’avais rendu mère l’héritière d’une des plus anciennes familles de France. J’avais mêlé mon sang, celui des Valcor, au sang de cette aristocratie dont je me sentais l’égal. Je possédais une enfant digne de moi. Puis, cette enfant, je l’ai élevée. Comment ne pas la préférer à l’autre? Pourtant, je vous le répète, Bertrande m’est chère.

—Pauvre Bertrande!...» sourit ironiquement la comtesse. «Ah! vous lui avez ménagé un sort enviable, en effet. Je ne sais ce qu’elle est devenue. Mais, durant sa triste adolescence, partageant la misère de votre famille reniée, elle n’avait en perspective que le couvent.

—La fierté de sa grand’mère ne me laissait pas lui préparer un autre avenir. Mathurine Gaël, éprise d’honneur malgré son égarement si court, ne songeait qu’à effacer cet égarement par une rigidité absolue, une délicatesse farouche. Croyant que Dieu, pour la punir, lui avait enlevé le fils de sa faute, elle vivait dans le regret, l’expiation intérieure, le deuil inguérissable. Elle m’aimait, moi, qu’elle croyait le frère de son enfant de prédilection. Mais elle ne voulait rien accepter des Valcor.

—Et c’est votre mère!» prononça lentement M^{me} de Ferneuse.

—«C’est ma mère.»

L’étrange bandit courba la tête. Il y eut encore un silence. Puis Gaétane reprit:

—«C’est assez, Bertrand Gaël.»

A ce nom, l’homme qui depuis plus de vingt ans s’appelait le marquis de Valcor, tressaillit, comme touché d’un fer rouge, et leva un visage de défi.

—«C’est assez,» répéta M^{me} de Ferneuse. «Je ne vous interrogerai pas davantage. Je veux ignorer par quelle série de crimes vous avez pu soutenir si longtemps votre imposture, ni surtout triompher dans votre procès. Un procès pourtant si bien fondé! J’admets tout ce que vous m’avez dit. Je veux croire que vous n’avez pas hâté la mort de celui que vous osez appeler votre frère. Oui,» ajouta-t-elle comme pour elle-même, «j’aime mieux penser que mon fils n’épousera pas la fille du meurtrier de son père...»

Élevant de nouveau la voix, Gaétane poursuivit:

—«Maintenant, je vais vous dire ce que j’exige de vous pour ne pas vous livrer à la justice.

—«Me livrer à la justice!» s’exclama Bertrand Gaël avec un ricanement amer. «Le pourriez-vous? Ne vous faudrait-il pas livrer en même temps votre secret, votre honneur, celui de votre fils et du nom de Ferneuse?

—Achevez donc,» riposta la comtesse, devenue méprisante. «Ajoutez que vous possédez toujours mes lettres, ma correspondance d’amour avec Renaud, et que vous vous en servirez.»

Il bondit presque.

—«Non, madame. Je suis un gentilhomme. Je suis le fils d’un marquis de Valcor.»

Certes, il en avait l’air. Et l’on ne pouvait nier qu’en quelque mesure il n’en eût l’âme. Non pas sans doute l’âme moderne, affinée par des siècles d’éducation, mais l’âme de la violente et subtile Renaissance, où de singulières délicatesses fleurissaient chez les plus nobles à côté de la rapine, de la cruauté, de toutes les audaces. Le mélange d’un sang, non moins chaud, mais rustique et plus âpre, avait fait rétrograder vers d’autres âges cette extraordinaire personnalité.

—«Vos lettres,» reprit-il. «Vous les aurez tout à l’heure. Je vais vous les chercher. Vous les emporterez en quittant cette maison.

—Je ne serai pas moins généreuse que vous, quels que soient vos torts effrayants,» dit Gaétane, touchée en dépit d’elle-même. «Écoutez mes conditions.

—Je les écoute, madame. Mais je vous déclare que je ne m’y soumettrai pas.

—Il faudra bien vous y soumettre. Les voici. Vous restituerez le nom et le domaine de Valcor, avec ses revenus capitalisés pendant vingt ans, à monsieur de Plesguen. Et vous vous hâterez, car il se meurt. Sa fille a pris le voile. Si le malheureux ne s’est pas tué, c’est à cause d’elle. Mais la honte et le regret l’écrasent, car il croit vous avoir attaqué contre tout droit.

—Laissons les attendrissements de famille,» murmura ironiquement l’aventurier.

—Puis,» continua M^{me} de Ferneuse, sans relever ce mot douteux, «vous partirez pour toujours en Amérique. Vous y dirigerez vos établissements industriels. Jamais vous ne remettrez les pieds en Europe.» Elle hésita un instant, et enfin acheva nettement, solennellement: «Vous oublierez que Micheline est votre fille.

—Et elle?...» répliqua-t-il avec un frémissement visible. «Oubliera-t-elle que suis son père?...

—Nous ferons tout pour cela,» dit impitoyablement Gaétane.

L’homme sur qui tombait cet arrêt, éclata d’un rire strident.

—«Voilà donc votre justice!... Et vous la prétendez plus généreuse que celle des Cours d’assises! Vous me feriez maudire par ma propre fille. J’aime mieux les juges en robe rouge. Ils n’ont pas ça dans leurs codes.

—J’ai dit oublier, non pas maudire. Vous donneriez à Micheline telles explications qui vous conviendraient. Ce n’est pas par nous qu’elle saurait la vérité. Comment l’apprendrait-elle? En devenant la femme de mon fils, elle renoncerait à votre héritage. Clause à laquelle, certainement, elle ne se refusera pas. Ainsi se justifierait à ses yeux l’abandon de vos biens à la branche des Plesguen. Quant à vos établissements d’outre-mer, vous en disposerez...»

M^{me} de Ferneuse acheva sa phrase par un geste vague. Peu importait, du moment que Micheline aurait les mains pures de l’or frauduleux. Devant la physionomie sarcastique et le sourire muet de son interlocuteur, elle reprit:

—«Vous ne m’avez pas comprise. Je vous répète que je ne m’élève ni en justicière ni en vengeresse. Trouvez vous-même à votre monstrueuse aventure un dénouement plus doux. Il n’en est pas. Du moins, si vous admettez que les Ferneuse ne sauraient devenir vos complices. Restituez à l’infortuné Marc de Plesguen, mieux que son patrimoine, la paix de sa conscience. Disparaissez pour que votre fille puisse épouser celui qu’elle aime, et pour qu’elle ignore toujours l’abomination de votre vie. N’est-ce pas le minimum du châtiment qui peut vous frapper?

—Mon châtiment—puisque ce mot vous plaît—je ne l’accepte pas de vous, madame,» prononça froidement ce terrible joueur, qui tenait encore la partie contre le Destin.

Il se leva, comme pour marquer l’inutilité de toute autre parole.

La comtesse de Ferneuse se leva aussi, pâle et glacée.

—«C’est votre dernier mot, Bertrand Gaël? Vous ne demandez pas à réfléchir?

—Non, madame.

—Vous ne souhaitez pas connaître le parti que je vais prendre en sortant d’ici après votre refus?

—Non, madame.»

Elle inclina lentement la tête et fit un mouvement pour s’en aller.

—«Pardon,» dit-il. «Veuillez attendre un instant, madame. Je vais vous chercher vos lettres.»

Il s’éloigna avec son aisance d’allures, sa grâce élégante d’homme du monde.

Gaétane resta seule un instant, dans une telle stupeur qu’aucune idée distincte ne se formulait dans sa tête. Ce qu’elle percevait le plus fortement, c’était le décor sur lequel posaient ses yeux, dans une acuité de sensations toute nouvelle: la perspective du jardin d’hiver, avec ses plantes admirables et rares, sa hauteur monumentale, ses fines colonnes encadrant les vitrages, au delà desquels se découvrait le parc somptueux—le contraste de ce luxe aristocratique avec le maître hasardeux, qui pouvait dire encore—mais pour combien de temps?... «Tout ceci est à moi... à moi, le marquis Renaud de Valcor.»

Presque aussitôt, d’ailleurs, il reparut, cet usurpateur qui était déjà un condamné. Gaétane le vit sous ce double aspect, tandis qu’il marchait parmi la verdure, fier et calme dans son infernale volonté. Elle eut l’involontaire impression qu’il valait mieux, non pas que son destin, mais que le mensonge de son destin.

—«Voici vos lettres, madame, avec les quelques lignes que Renaud de Valcor y avait jointes.»

Tout le sang de la pauvre femme reflua vers son cœur quand ses doigts touchèrent ces reliques. Elle redevint l’amoureuse pantelante. Le reste n’exista plus. Elle eut, vers l’imposteur Bertrand Gaël, le regard de gratitude secrète et émue que méritait le galant homme qu’il était à cette minute.

—«Quel dommage!...» soupira-t-il.

Un éclair de ses profonds yeux bleus illumina le sens de cette exclamation.

Gaétane se détourna, partit.

Et lui, suivant de tout l’élan de son âme cette silhouette qui s’éloignait, murmura encore:

—«Quel dommage!...»

De la prodigieuse destinée volée par lui à Dieu même, et qui lui échappait, il ne regrettait qu’une chose,—une seule!—n’avoir pas eu l’amour de cette femme.

XVII

_LA CORDELIÈRE BLEUE_

RUE Cambacérès, devant une maison à façon d’hôtel particulier, une jeune femme s’arrêta.

Elle reconnaissait la lourde porte peinte en vert sombre, cette porte de riche, qui n’avait l’air de se fermer si résolument que pour écarter les petits et les pauvres. Elle la reconnaissait. Jadis un concierge arrogant la lui avait interdite, et un gardien de la paix lui avait même défendu de rester sur le trottoir d’en face à regarder les battants clos.

Ce souvenir lui mit au cœur une petite joie de revanche, lorsqu’elle sonna, entendit jouer la serrure par l’impulsion du cordon, pénétra sous la voûte, et reçut le salut du portier.

—«Le prince de Villingen?... C’est bien ici?... Il m’attend,» ajouta-t-elle avec vivacité.

—«A l’entresol, mademoiselle. La porte à droite.»

Un vieux domestique ouvrit à la visiteuse.

—«Le prince m’a appelée par un télégramme. Est-il très malade?

—Espérons que non, madame Bertrande. Le médecin n’est pas inquiet. Seulement, monsieur Gilbert n’est pas habitué au mal. Il s’impressionne, il s’énerve. Songez... Depuis son enfance, voici la première fois que je le vois deux jours de suite au lit.»

Cette phrase aurait appris à Bertrande, si elle ne l’avait su déjà, qu’elle était en présence d’un de ces serviteurs dont on prétend que la race se perd, et qui se dévouent à une famille, de génération en génération, faisant avec leur cœur l’appoint des gages, quand ceux-ci diminuent ou tombent en désuétude. Bertrande connaissait le vieux Denis. Si elle n’était pas encore venue rue Cambacérès, elle avait souvent reçu le fidèle messager de Gilbert, et d’autant plus souvent durant ces derniers mois, qui avaient été durs pour l’ex-«brillant viveur».

Le prince de Villingen venait de traverser une amère épreuve. Et, vraiment, il faut convenir que dans cette nature égoïste, voluptueuse, apte en apparence au seul plaisir, un peu de l’énergie ancestrale subsistait, pour qu’il eût vaillamment réagi dans une pareille extrémité.

Lorsque le suicide d’Escaldas eut clos pour toujours l’Affaire Valcor, Gilbert se trouva dans la pire situation qu’on puisse imaginer. Au point de vue moral, peu s’en fallut qu’il ne fût mis à l’index de la société. Nul n’ignorait le rôle qu’il avait joué au cours du procès. Son duel avec Valcor n’eut pas d’autre cause pour l’opinion publique. Et, comme tout ne se sait pas, mais comme tout se devine, se grossit, devient matière de légende, sinon d’histoire, son roman avec Françoise de Plesguen fut commenté dans le sens le plus odieux pour lui, surtout quand on connut la prise de voile de la malheureuse enfant. Le monde, qui ne condamne pas à demi, et qui croit s’absoudre de ses indulgences bizarres par des ostracismes impitoyables, déploya une sévérité exceptionnelle à l’égard du prince de Villingen.

La répercussion en fut particulièrement terrible pour lui dans le domaine matériel. Son crédit fut suspendu. La nuée de ses créanciers se rua à ses trousses. Sans amis, sans argent, sans gagne-pain, plus accablé que soutenu par son titre, le malheureux garçon connut des heures si noires qu’elles pouvaient compter pour l’expiation de bien des fautes, et même des siennes.

Un autre, moins foncièrement courageux, se serait tué. Il en fut bien près.

Un soir, comme il examinait mélancoliquement un revolver, en se demandant s’il ne valait pas mieux en finir, cette réflexion lui vint:

«Je dois d’abord, par un moyen ou par un autre, réunir quelques billets de mille francs pour le petit Claude. Ce serait trop ignoble à moi, tout de même, de battre en retraite sans avoir assuré un morceau de pain à cet enfant.»

Cette pensée seule lui fit déposer l’arme, dont une seconde plus tard il aurait pressé la détente. Il s’assit, songea. L’image de Bertrande surgit. Un moment après, il bondissait sur ses pieds, criant tout haut:

—«Nom de nom!... Une petite fille comme ça tiendrait tête à la vie dans les plus sacrés embêtements, lutterait toute seule, avec fierté, pour son mioche... et un Villingen ficherait le camp comme un lâche... Cela ne sera pas... Par les batailles de mon aïeul!»

Cette furieuse exclamation vibra si fort, soulignée par le bruit d’une chaise plantée en terre, que le vieux Denis accourut tout effaré.

—«Tiens, mon vieux,» dit Gilbert, «tu vas me faire une commission. Attends... J’écris trois lignes, et tu les porteras où je te dirai.»

Il griffonna le billet suivant:

«_Ma petite Bertrande_,

«_Tu viens de me rendre un fameux service. Tu viens de m’empêcher d’agir en pleutre._

«_De ce soir seulement, je comprends quelle vaillante créature tu es._

«_Je t’aime mieux que je ne croyais, Bertrande, et je tiens à te le dire._

«_A bientôt._

«_Embrasse Claudinet pour moi._

«_Ton_ «GILBERT.»

Lettre brève. Mais que de choses en ces courtes phrases! Celle qui les reçut ne s’y trompa pas. Elle en pleura d’ivresse et d’espérance.

Dès le lendemain, Gairlance de Villingen faisait face à ses embarras effrayants, comme un cerf forcé qui se retourne contre la meute.

Il envisagea les quelques rares moyens de gagner de l’argent offerts à un homme dont toutes les facultés n’ont été exercées qu’en vue du «chic», dans la vie sportive et mondaine. L’automobilisme le tenta, par la réclame et la hardiesse. Son nom en vedette dans des courses serait une bonne fortune pour une société de fabricants. Et son intrépidité bien connue leur garantirait plus d’une victoire. Le danger des épreuves ennoblit l’entreprise mercantile. Et, d’ailleurs, l’engouement de la mode, acclamant les héros de la vitesse, ne distingue pas l’amateur du professionnel. Saurait-on s’il courait par intérêt ou par plaisir? Puis, que lui importait, maintenant? Pour avoir été trop soucieux de l’opinion, pour avoir trop souffert de son brusque dédain, une rage le prenait de la braver.

Peu de temps après, le prince de Villingen, courtier d’affaires pour la Société des Automobiles du Nord, vainqueur de la course Bruxelles-Dantzig, champion du monde pour le record de l’heure, commençait à penser qu’il aurait eu le plus grand tort d’abandonner une existence féconde encore en émotions amusantes et en ressources. Sa nouvelle carrière et les fréquentations qui en résultaient n’étant pas faites pour le guérir de la passion du jeu, il risquait parfois ses gains sur les hippodromes ou au baccara. Mais la chance le favorisait. Événement incroyable pour lui: il payait ses dettes.

Puis, autre chose contribuait à le réconcilier avec son sort. Ses malheurs lui avaient fait goûter le prix d’une véritable tendresse. Il s’attachait à Bertrande. Et, plus qu’il ne voulait l’avouer, le petit Claude lui tenait au cœur. Il les avait rapprochés de lui, en installant dans un gentil logement de la rue du Rocher l’ouvrière en dentelles. La jeune femme réussissait de son côté. Elle parvenait maintenant à vendre presque à leur prix les guipures admirables que ses doigts de fée exécutaient.

Gilbert lui disait:

—«Il faudra bien pourtant qu’un jour tu finisses par m’aimer assez pour accepter tout de moi.»

A ceci, elle souriait sans répondre. Et quand il ajoutait:

—«Que dois-je donc faire pour obtenir cela de ma petite obstinée?»

Elle ne lui disait plus comme au début de leur idylle:

—«Quand je serai ta femme.»

Car elle avait mesuré la folie de ce rêve. Même diminué socialement, un prince de Villingen ne pouvait épouser une pauvre fille comme elle. Le lui eût-il proposé, aujourd’hui qu’elle connaissait mieux la vie, peut-être l’en eût-elle, au contraire, empêché, par dévouement. Mais il n’en était pas question. Aucun projet, même de vie commune, n’avait été entrevu par les amants. Gilbert gardait son indépendance et Bertrande sa réserve, au point que la jeune Bretonne n’était pas seulement venue encore rue Cambacérès, quand, un matin, elle y fut appelée par un télégramme du prince, qui se déclarait très malade.

L’accueil du vieux Denis la rassura un peu. Mais, au chevet de Gilbert, son cœur se serra.

Le jeune homme avait une fièvre violente, la figure empourprée, la voix éteinte, et, par moment, il toussait, avec des contorsions de souffrance, comme si cette toux avait déchiré toutes les fibres de sa poitrine. Il avait attrapé une pneumonie en conduisant une machine à toute vitesse, contre un vent glacial, s’étant peu couvert, sous prétexte qu’on se trouvait au commencement de juin.

—«Un juin qui ressemble à février,» observa Bertrande.

Toutefois elle n’était pas la femme des récriminations inutiles. Le malade les eût mal supportées, d’ailleurs. Absolument inaccoutumé aux misères physiques, ce garçon intrépide, duelliste plein de sang-froid, chauffeur audacieux, geignait comme un enfant. Il consternait Bertrande en l’assurant qu’il se sentait perdu, s’effarant si elle avait l’air de le croire, et déclarant qu’elle manquait de cœur lorsque, pour le rassurer, elle niait le danger en riant.

Petites épreuves que toutes les femmes connaissent, qui ont soigné un cher malade du sexe fort. Et toutes les femmes s’en tirent, et toutes y trouvent un tendre plaisir si l’inquiétude ne s’en mêle pas trop.

Quand Bertrande eut entendu le docteur lui déclarer que tout dépendait de ses soins, à elle, que, les prescriptions observées, les vésicatoires subis, les imprudences évitées, il répondait de la vie du prince, elle se sentit soulevée d’une allègre confiance.

La tâche ne fut pas commode. Mais elle l’accomplit avec une autorité qui stupéfiait Gilbert lui-même. Quand il refusait les cruels vésicatoires, avec des nervosités presque méchantes, et des: «Laisse-moi tranquille! Je ne veux pas. Eh bien, je mourrai. Je m’en fiche!» sa garde-malade avait une façon de lui dire—si douce, mais si ferme:

—«Tu m’obéiras, mon aimé. Je ne suis plus ta Bertrande soumise. Je sais vouloir, parce qu’il s’agit de ta guérison.»

Elle ajoutait gaîment:

—«Ton grand-père, le maréchal, aurait résisté à Napoléon lui-même pour sauver son empereur.»

Il jurait, grommelait, se soumettait. Puis, dans ses moments d’accalmie, il observait, d’un œil languissant, mais intéressé, les allées et venues dans la chambre de cette jolie créature, à qui l’ardeur de son dévouement prêtait une dignité imprévue, une assurance pleine de grâce.

«Est-ce bien la petite paysanne que j’ai amenée de sa province il y a deux ans?» songeait-il. «Ma parole, elle a l’air d’une dame. Elle sait même donner des ordres, avec la formule et le ton justes, ce qui est la pierre de touche de la distinction.»

Il s’étonnait de lui découvrir un charme nouveau. Mais il s’étonnait moins d’être délicieusement enveloppé de sa sollicitude amoureuse. Il s’y habituait. Symptôme grave. Les biens devenus si essentiels à l’âme ou au corps qu’on ne se conçoit plus sans eux, cessent d’être appréciables, sinon en imaginant l’effroyable douleur de leur perte.

Un jour, comme Gilbert se sentait mieux, il dit brusquement à Bertrande:

—«Et le petit?... Qu’est-il devenu pendant toute cette semaine, où tu ne m’as presque pas quitté?

—Claudinet?» s’écria-t-elle, radieuse de cette question. «Je l’ai confié à quelqu’un de très sûr, à une voisine de mon ancien logement, qu’il connaît bien et dont il est adoré.

—Ton ancien logement?... à Clichy?

—Oui.

—C’est loin, ça. Où trouves-tu le temps d’aller le voir?

—Cette personne me l’a amené une fois, rue du Rocher.

—Une fois? En huit jours?

—Je l’ai embrassé. J’ai vu qu’il se portait bien.

—Jamais tu ne t’étais séparée de lui?» reprit Gilbert.

—«Jamais.»

Le prince resta un moment rêveur, puis il murmura:

—«Viens ici, près de moi, Bertrande.»

Elle s’approcha. Il lui prit la main et y mit un lent baiser.

—«Tu es bonne.

—Bonne?... Oh! je n’en sais rien. Je ne crois pas. Je t’aime, voilà tout.»

Il regarda ce beau visage souriant, pétri d’énergie tranquille.

—«Est-ce que c’est contagieux, ce que j’ai?» demanda-t-il encore.

—«Ce que tu avais,» corrigea-t-elle. «Car le mal est dompté. Tu es en pleine convalescence.

—Mais enfin, est-ce que ça s’attrape?»

Elle secoua négativement la tête.

—«Tu en es certaine?

—Bien sûr. Tu n’as eu qu’une pneumonie simple, nullement infectieuse.

—Alors,» dit-il en lui lâchant la main, «mets ton chapeau, va chercher notre fils.»

Saisie, elle resta muette, comme pétrifiée.

—«Tu n’entends pas, mignonne? Va le chercher, ce gamin. Tu dois trop souffrir en le sachant dans des mains étrangères.»

Bertrande pâlissait d’émotion. «Notre fils.» Le mot lui tintait encore aux oreilles. Elle balbutia:

—«Tu ne veux pas dire que je l’amène... ici... dans cet appartement?...»

Gilbert éclata de rire:

—«Pourquoi pas?... Mais si!... dans cet appartement... dans cette chambre... tiens, là sur mon lit. Nous le ferons jouer. Ce sera gentil. Ça raccourcira cette ennuyeuse convalescence.»

Alors il y eut une minute folle. Bertrande tomba à genoux en pleurant, puis elle se releva pour sauter de joie, puis elle embrassa Gilbert en bégayant des remerciements absurdes et délicieux, puis elle partit comme une flèche, bouscula le vieux Denis tout en épinglant de travers son chapeau:

—«Denis, Denis, je vais chercher mon petit Claude. C’est votre maître qui le demande... Comprenez-vous?...»

L’ancien serviteur leva les bras au ciel, ferma la porte derrière la jeune femme, et, se recomposant un maintien, entra pour mettre une bûche dans la cheminée de son maître.

Le prince, appuyé sur ses oreillers, rencontra le regard du vieillard. Ni l’un ni l’autre ne parla. Denis fourgonna le bois, secoua les cendres, et, méthodiquement, ajusta le nouveau rondin.

—«L’été ne se décide pas à venir, eh! mon vieux?» dit enfin Gilbert.

—«Non, monsieur. Je n’ai jamais fait de feu si tard dans la saison. Il est vrai que Monsieur est malade.

—Oh! puis... pour ce qu’il vaut, ton feu!... Elle ne va jamais prendre, cette bûche. Tu as remis des cendres dessus.

—Elle se consumera tout doucement.

—J’aimerais mieux la voir flamber. Ajoute du petit bois.

—Monsieur m’excusera... Mais... il faut penser... Pour un enfant... trop de chaleur, ça ne vaudrait rien.»

Il y eut un court silence. Le vieux domestique se tenait debout au milieu de la chambre, le petit balai à feu dans une main.

—«Tu as raison, Denis,» dit le prince en se renversant sur ses oreillers.

Et il se mit à rêver, les yeux au plafond.

Huit jours plus tard, s’il y avait un maître dans l’appartement de garçon, rue Cambacérès, peut-être n’était-ce pas le locataire au nom duquel se rédigeaient les quittances, mais le petit gaillard nouvellement introduit dans la place, et à qui le prince de Villingen ne cédait pas avec moins de docilité que le vieux Denis lui-même.

—«Moi qui me figurais détester les enfants,» disait en riant Gilbert.