Part 2
Un visible frisson secoua M^{me} de Ferneuse. Dans la clarté nocturne, Eudoxe vit, contre la jupe blanche, les blancheurs des mains qui tremblaient.
—«Serait-il possible, madame la comtesse, que vous crussiez, vous, une femme de votre nom, de votre race, à cette abominable légende, inventée, prétend-on, par un valet congédié—un métis!—exploitée par l’avidité d’un parent pauvre, et magnifiée par la passion envieuse d’une certaine tourbe politique, par ceux qui ont la haine de l’aristocratie, qui souhaiteraient de voir crouler une noble maison dans la boue?»
Le moine mit tant de véhémence à cette apostrophe, qu’il n’entendit pas, ou ne voulut pas entendre, une faible protestation de Gaétane, murmurant:
—«C’est en pénitente que je vous ai prié de m’écouter.»
Il poursuivit, avec une netteté un peu tranchante:
—«D’ailleurs, la question est jugée.
—Pas par les tribunaux, mon Père.
—Mieux que par les tribunaux,» riposta vivement l’octavien. «Par un vote éclatant de la Chambre, validant l’élection du marquis de Valcor, député du Finistère. Et vous n’ignorez pas après quel incident. La fameuse lettre, base de l’accusation, arguée de faux par le marquis, reconnue authentique par les experts officiels, fut dénoncée à la tribune comme écrite sur un papier postérieur de dix-huit ans à sa date. Le filigrane trahissait la fabrication récente. Le document venait d’être créé de toutes pièces. Et cette découverte, étouffée d’abord par la perfidie du parti au pouvoir, éclata si manifestement, que personne ne s’est essayé, depuis, à y contredire.»
Le Père Eudoxe reprit haleine et s’écria:
—«Les tribunaux! Mais ils n’auront même pas à prononcer. Il paraît que monsieur de Plesguen, le soi-disant héritier du nom, se désiste, retire sa plainte.
—Vraiment?» dit la comtesse d’une voix altérée. «J’ignorais ce détail. En êtes-vous sûr?
—Je le tiens,» dit le Père, «d’une de mes parentes, Mère économe dans une maison de nos excellentes sœurs, les Géraldines. Cette religieuse a reçu la visite de mademoiselle Françoise de Plesguen, qui, désespérée, souhaite de prendre le voile.
—Françoise au couvent!» s’exclama Gaétane.
A ce cri, le Père Eudoxe fut assuré de ce qu’il devinait déjà. La comtesse de Ferneuse devait être mêlée d’une façon étroite—et, sans doute, tragique, d’après son attitude—au drame de Valcor. Elle s’était donnée comme une coupable. Aurait-elle trempé dans la machination dont il s’indignait? Était-elle alliée aux adversaires du marquis? Détenait-elle le secret de cette intrigue? Un peu d’ironie perçait dans son accent quand il repartit:
—«Hé quoi! madame la comtesse, serait-ce moi qui vous apprendrais quelque chose sur un sujet dont vous me supposiez à peine informé? Oui, mademoiselle de Plesguen, ne voulant, pas plus que son père, d’ailleurs, demeurer complice de faussaires—car tous deux étaient, semble-t-il, de bonne foi—renoncerait à ce fameux héritage de Valcor. Mais, avec le nom et l’apanage, il lui faudrait perdre l’amour intéressé de son fiancé. Le prince de Villingen ne la recherchait que parce qu’il croyait à ses droits. La malheureuse, humiliée et abandonnée, songerait à se réfugier dans un cloître.
—Je la plains,» soupira Gaétane. «Mais il est des souffrances pires que la sienne.»
Une si intense tristesse s’exhalait de l’accent et de toute la personne de cette femme, si belle et si désolée sous la nuit, parmi le bruit mélancolique des flots remués, sur ce navire, désert maintenant en apparence et silencieux comme un vaisseau-fantôme, qu’une pitié ardente étreignit le cœur du moine. Il regretta ses soupçons.
—«Ma fille,» dit-il, reprenant sa voix onctueuse et paternelle, «j’oublie, sous le souffle trop âpre des contestations humaines, que vous attendez de moi un soutien moral, jusqu’à ce que, rentré dans la lutte, je puisse vous servir, comme vous me l’avez fait espérer, par les faibles moyens d’action que Dieu me donne. Je vous écoute avec la fraternité profonde d’un prêtre, et, si vous le permettez, d’un ami. Découvrez-moi le secret qui vous torture. Nous trouverons sans doute un remède à votre peine, et, à coup sûr, l’apaisement de votre conscience.»
Un recueillement solennel enveloppa ces deux êtres pendant une minute, où ils se turent.
Qu’il était donc difficile, l’aveu que cette femme avait à faire! La vide immensité du ciel et des eaux n’était pas un gouffre assez muet à son gré. Avait-elle peur d’éveiller un écho dans ce formidable espace, où ne comptent pourtant pas les plus déchirantes clameurs humaines? D’une voix éteinte, elle murmura:
—«J’ai aimé Renaud de Valcor. Pour lui j’ai oublié mes devoirs d’épouse. Il est le père de mon fils.»
Pressentant autour de cette faute quelque chose de plus irréparable qu’une criminelle passion, le religieux, stupéfait, demanda:
—«Mais alors, je me trompais donc, en vous imaginant parmi ses adversaires?
—Mon fils a vingt-cinq ans,» dit-elle. «J’ai aimé monsieur de Valcor lorsque le marquis avait vingt ans et moi dix-sept. Un devoir plus rigoureux à mon égarement que la seule fidélité conjugale eut raison de ma folle tendresse. Je brisai la chaîne adorée. C’est alors que Renaud partit pour l’Amérique.»
Le Père Eudoxe, bouleversé, se pencha:
—«Et depuis?...
—Depuis... je doute de l’avoir jamais revu.
—Mais... celui... celui dont nous parlions tout à l’heure?
—Oh! celui-là, durant les quinze dernières années, j’ai vécu presque de sa vie. Je suis devenue l’amie de sa femme. Nos enfants ont grandi côte à côte. Les terres de Valcor, en Bretagne, confinent avec celles de Ferneuse.»
Le moine interpréta suivant sa persuasion préconçue ce qu’impliquaient ces phrases, amèrement prononcées.
—«Ma fille, prenez garde... La rancune, l’esprit de vengeance, la jalousie, sont des ennemis abominables de l’âme. Cette accusation qui ressort de vos paroles, pourquoi l’énoncez-vous aujourd’hui? Si, pendant quinze ans, vous avez vécu dans l’intimité de cette famille, c’est que vous ne soupçonniez pas son chef. Quel revirement de la passion s’est donc, en vous, rencontré avec l’écho d’une campagne de calomnies, dont justice est faite désormais?
—Mon Père, écoutez-moi... Vous ne savez rien. Il vous reste à entendre le pire.»
La comtesse de Ferneuse ferma un instant les yeux, comme pour évoquer ses souvenirs ou rassembler ses forces. Puis elle les rouvrit lentement. L’octavien les vit briller dans l’ombre azurée de cette admirable nuit. Leur clarté lui sembla lointaine et sincère comme celle des étoiles.
—«Mon Père... Avoir aimé comme j’ai aimé... S’être arrachée à ce qui vous était plus précieux,—je m’en confesse, je m’en accuse!—que la sainte éternité même. Avoir dit adieu à l’être uniquement cher, au moment où l’on s’était crue près d’être unie à lui pour toujours... Le perdre... Ignorer pendant longtemps où il est, si son cœur vous reste fidèle, et même s’il existe encore... Puis apprendre qu’il revient dans sa patrie, mais sans chercher à vous revoir, et qu’il en épouse une autre... Compter ensuite des jours, des mois, des années... Se trouver enfin face à face avec lui...»
Elle s’arrêta, pour répéter d’un ton indescriptible:
—«Lui!...»
Puis continua:
—«Un «lui» tellement changé, à l’aspect si distant, au souvenir si bien mort, à la physionomie si différente, qu’on doute... oh! non pas d’abord de son identité matérielle, mais de la survivance de son âme ancienne, cette âme jadis adorée et qu’on ne retrouve plus. Voir, sous des traits qui semblent les siens, un autre lui-même!... Hélas! je n’avais pas la honteuse pensée de réveiller un amour plus interdit que jamais. L’obstacle qui m’avait séparée de Renaud existait toujours. Et maintenant lui-même était marié. Trop docile à mon injonction d’oublier, de se consoler, de refaire sa vie, il paraissait avoir accompli ce programme jusqu’au plus intime de lui-même, jusqu’à ces régions mystérieuses et sacrées de l’être, où les tendresses impérissables bravent les efforts de la volonté. Mais cette transformation était vraiment trop inouïe, certes, trop inouïe pour moi qui avais tenu ce cœur dans mes mains et qui croyais le connaître. Je la constatai, sans jamais rien surprendre qui la démentît, et dans des instants où la voix du passé ne pouvait pas rester muette pour cet homme, qui m’avait aimée à en mourir, qui était le père de mon fils, et qui le savait. Ce fut, pour moi, un phénomène d’une étrangeté si tragique, que je l’observai avec une sorte de mystérieuse horreur.»
Elle se tut, et le moine prononça doucement:
—«Votre souffrance était une expiation, ma fille. Certes, elle dut être douloureuse. Mais je ne m’explique pas l’espèce d’impression surnaturelle que vous en éprouviez. Monsieur de Valcor agissait en homme loyal. Son absence avait duré jusqu’au jour de sa guérison. Et cette guérison se manifestait par son mariage. Le passé n’existait plus pour lui. Qu’il craignît de le ressusciter, fût-ce par un regard, par un signe, je me l’explique... Car je sens dans vos moindres paroles vibrer votre âme inconsolable et inconsolée. Pour vous-même, pour lui, pour la femme qui avait maintenant sur lui des droits d’épouse, il devait garder l’attitude que vous me dépeignez.
—Soit, mon Père,» reprit sombrement Gaétane. «Aussi, veuillez croire que cette épreuve me trouva égale en fierté. La grâce divine, je pense, mais aussi, mais surtout mon orgueil de femme, soutinrent ce que vous appelez si justement mon âme inconsolable et inconsolée. Si j’ai essayé de vous décrire un sentiment extraordinaire, une espèce d’angoisse frissonnante, qui me glaçait devant le silence surhumain de cet homme, qui me faisait presque défaillir parfois en sa présence, comme si j’eusse frôlé un spectre, c’est parce que, dans une si invraisemblable histoire, chaque détail est essentiel. Vous le verrez par la suite. D’ailleurs, ce fut un si étrange supplice, que mon cœur tremble et s’émeut à le remémorer.
—Ne craignez point de tout dire,» fit l’octavien.
—«Vous vous étonniez, tout à l’heure,» reprit la comtesse de Ferneuse, «que j’aie pu étouffer pendant quinze ans un soupçon terrible. Mais, mon Père, vous venez de répondre vous-même à votre objection. Pouvais-je déduire de la conduite, en apparence correcte et loyale, du marquis de Valcor, qu’il était véritablement pour moi l’étranger qu’il feignait d’être? De ce qu’il paraissait ne plus se souvenir que nous nous étions aimés, allais-je tout de suite conclure qu’il ne s’en souvenait pas, en effet, qu’il ne pouvait pas s’en souvenir, n’étant point celui qui m’avait tenue sur son cœur, qui m’avait adressé les inoubliables serments?...»
Le Père Eudoxe eut un geste. Cette ardente nature féminine l’effarait un peu.
Gaétane comprit, atténua le frémissement de sa voix.
—«L’horrible pensée entra en moi,» reprit-elle, «un jour que le marquis de Valcor, analysant la nature rêveuse, fine, sensible, de mon fils, qu’il devait croire sien, me dit:—«Cet enfant tient uniquement de vous. Il n’a rien de son père. Qui reconnaîtrait en lui ce comte Stanislas de Ferneuse, farouche et violent comme ses ancêtres du moyen âge?» Cette parole était vraiment trop cynique. Nous étions seuls. Je regardai fixement monsieur de Valcor. Pas un reflet de trouble ne passa sur son visage. Et, pour la première fois, ce visage me parut autre. Ce que j’y distinguai, ce n’était plus la marque des années, la coloration accentuée du teint, plusieurs cicatrices, ni la barbe virile au lieu de la jeune moustache,—tout ce qui différenciait l’homme en pleine maturité de l’adolescent dont je gardais l’impérissable souvenir. Non... Ce fut un je ne sais quoi de révélateur, quelque chose qui, s’accordant avec la monstrueuse phrase, fit monter en moi-même, dans un tourbillon d’effroi, ce cri invincible: «Ce n’est pas Renaud! Ce n’est pas lui!»
—Excusez, de ma part, une réflexion,» prononça Eudoxe. «Vous me voyez très ému de votre récit, madame la comtesse. Je voudrais vous exprimer ma pensée avec toute la délicatesse que le sujet réclame.
—Parlez,» fit-elle, «Ne ménagez rien. Je vous ouvre mon cœur comme à Dieu même.
—Eh bien, les paroles qui, dans la bouche de monsieur de Valcor, vous firent un effet si atroce, et qui, en effet, eussent été abominables au cas où cet homme aurait eu la certitude de sa paternité, ne s’expliquent-elles pas par un doute de cette paternité. Pardonnez-moi, madame. Il n’était pas le mari. Et son jugement si âpre contre ce mari même me paraît en situation. Car l’amour peut périr. La jalousie ne périt jamais.
—Mon Père, vos déductions ne sauraient ni me blesser ni m’étonner. Elles viennent de ce que vous ignorez encore les circonstances de mon mariage et de ma faute. La constatation du caractère de monsieur de Ferneuse représentait une opinion banale, bien au-dessous de la réalité. Personne dans le Finistère n’ignore quelle nature violente et rude était celle du comte Stanislas. Ce fut mon excuse, lorsque devenue la femme de cet homme, à l’âge où l’on est encore une enfant, j’eus à souffrir, loin de tout conseil et de toute tendresse familiale, dans cette sombre Bretagne où il m’emmena, de ses goûts brutaux, de ses infidélités avec des servantes et des filles de ferme, de ses perpétuelles absences à la chasse ou en mer. J’avais dix-sept ans. Renaud de Valcor, dont le domaine était limitrophe du nôtre, en avait vingt. Je ne résistai pas à la séduction de cet être jeune comme moi, qui m’apporta d’abord sa pitié tendre, puis m’enivra par la splendeur de son âme et la fougue passionnée de son cœur. A partir du jour où je me donnai à lui, je n’appartins plus à monsieur de Ferneuse. Ce fut l’honneur de Renaud de n’en point douter. L’homme qui pouvait en douter un jour, qui osait m’exprimer ce doute sacrilège, n’était pas Renaud de Valcor.»
Etonnante fierté. Était-ce une pécheresse que le remords inclinait? Le moine lui-même ne s’en pouvait convaincre. Oubliant la rigueur des lois divines, dont il était le représentant, il goûtait la noblesse de cette âme altière, jusque dans les écarts qu’il aurait dû réprouver.
Gaétane de Ferneuse poursuivait:
—«Lorsque je compris que j’allais être mère, je révélai tout à mon mari, et j’attendis son arrêt. Il ne me tua pas. Notre séparation fut résolue. Déjà l’on prévoyait le rétablissement du divorce, et je pouvais espérer...
—Le divorce!» protesta le moine.
—«La miséricorde céleste me soit clémente, mon Père, si je m’égarais en pensant que mon devoir et la vérité s’accordaient à ce moment avec mon bonheur, et m’enjoignaient de me rendre libre pour épouser le père de mon enfant. L’Église même, dans une situation pareille, m’eût prise en pitié. Sans doute eussé-je obtenu l’annulation de mon mariage en cour de Rome. Je croyais réparer plutôt qu’aggraver mes torts, en m’efforçant de sortir du mensonge, en donnant, à l’enfant qui allait naître, son véritable père. Cependant l’acte ne suivit pas ma résolution. Le jour même de mon aveu, mon mari, après une scène dont je ne vous dépeindrai pas les phases cruelles, quitta le château, dans son équipement de chasse. Quelques heures plus tard, on le rapportait sans connaissance, la face ensanglantée, l’os frontal fracassé par la balle de son fusil. «Accident,» dit-on. «Suicide,» murmurait en moi une voix que je ne parvenais point à étouffer. Stanislas de Ferneuse ne mourut point, mais il perdit les deux yeux. Quand il sortit du délire prolongé où l’avait jeté son affreuse blessure, mon mari avait oublié ma confession. Il acceptait sans révolte les raisonnements des médecins, lui représentant comme une consolation à sa cécité l’espoir de sa paternité prochaine. Fut-ce une feinte du malheureux, pour garder près de lui, dans sa nuit désormais éternelle, la femme pour qui son amour s’était éveillé dans les convulsions de la jalousie et le fils que la loi et les hommes lui attribuaient? Fut-ce une amnésie réelle, causée par la blessure? Jamais je ne le sus, mon Père... Jamais!
—Pauvre femme!... Et ainsi, vous ne l’avez pas quitté?...
—Le pouvais-je désormais, sans commettre un crime infiniment plus odieux que ma trahison? Pouvais-je frapper cet être, qui avait,—j’en étais certaine,—voulu mourir à cause de moi, et à qui ma faute coûtait la lumière du jour? Pouvais-je répéter à l’aveugle la révélation qui, déjà, avait foudroyé le clairvoyant?... Je restai comtesse de Ferneuse, et mon fils, qui naquit bientôt après, fut l’héritier de ce nom. Je rompis avec le marquis de Valcor, lui ordonnai de m’oublier, de s’éloigner, de ne reparaître que lorsqu’il aurait étouffé en lui jusqu’au souvenir.
—Son obéissance devait vous satisfaire, ma fille. Et même si, plus tard, le doute s’éleva en vous quant à sa personne, qu’importait? Vous n’aviez pas le droit de pénétrer dans cette existence, d’en fouiller les ténèbres, au nom d’un passé qui devait être aboli.
—Au nom du passé, mon Père?... J’en conviens. Vous vous refusez à tenir compte de ce qu’en ces tragiques alternatives pouvait éprouver un cœur de femme, où rien n’avait changé...—apprenez-le, dussiez-vous ne pas m’en absoudre...» (Elle répéta:)—«où rien n’avait changé... C’était le châtiment. Je n’ai même pas le droit de m’en plaindre. Mais, déjà, il ne s’agissait plus du passé. Un présent se levait, non moins rempli d’angoisse. Presque à l’époque où j’acquis, peu à peu, à force d’observation patiente, de rapprochements, de subtils pièges, la certitude que le marquis de Valcor était un prodigieux imposteur, j’en acquis une autre.
—Laquelle?
—Mon fils, mon Hervé, aimait sa fille, Micheline.
—Ciel!...» s’écria le moine.
—«L’un et l’autre n’étaient guère encore que des enfants. Mais le sentiment qui, en moi, restait plus fort que la vie et que la mort, ne datait-il pas de l’âge qu’atteignait mon fils? Mille indices, lorsque j’eus ouvert les yeux,—de ces indices qui ne trompent pas une mère,—me prouvèrent que, dans ce cœur si semblable au mien, était née la tendresse unique, impérissable, à laquelle s’attache la seule chance de bonheur de toute une existence.
—Alors?...» demanda avidement l’octavien.
—«Alors, ce qui m’avait consternée me rassura. La conviction, acquise jour à jour, par un travail que je vous indique à peine, mais qui aboutissait, dans mon âme épouvantée, déchirée... la conviction que Renaud de Valcor était... un autre, me préserva de cette pensée—plus infernale—que mon enfant s’était épris de sa propre sœur. Enfin, le fait même de cet amour réciproque, qui s’épanouissait naïvement, devint la suprême pierre de touche où ma certitude s’affirma. Monsieur de Valcor s’en apercevait comme moi-même. Le jour vint des allusions tendrement malicieuses, puis des projets esquissés. Lui-même, entendez-vous, mon Père, lui-même, Renaud—ou du moins celui qui portait ce nom—me parla, à moi, de la possibilité d’unir nos enfants. Pouvez-vous admettre, même en faisant la part des illusions à travers lesquelles je l’avais vu dans ma jeunesse, que l’homme de loyauté, d’honneur, à qui j’avais donné toute mon âme, pût combiner de sang-froid, sans intérêt, sans but, et pour une fille qu’il idolâtre, le plus révoltant des incestes?
—Est-ce possible?...» s’exclama le Père Eudoxe, confondu. «Mais dans quel tourbillon d’idées contradictoires me jetez-vous, madame la comtesse! Jusqu’ici, je vous ai suivie, je l’avoue, plein de circonspection, de doute. Le cœur d’une femme qui aime est sujet à caution. Les chimères y ont tant de prise! Et ma persuasion était si forte! Mais en face de quelle déconcertante énigme me placez-vous?... Comment! ce sont des faits? Le marquis de Valcor se sait le père de votre fils, et il se propose de lui donner sa fille!...
—Ou il n’est pas le marquis de Valcor,» ajouta la comtesse.
—«Ou il n’est pas le marquis de Valcor,» répéta le moine.
—«A moins,» reprit-elle «qu’une troisième version,—la sienne,—ne soit vraie. Nous ne sommes qu’à l’entrée du mystère.
—Auriez-vous donc autre chose à m’apprendre?» questionna l’octavien.
—«J’ai tout à vous apprendre. Car aujourd’hui je ne sais plus, avec le mirage des années, avec la lente substitution en moi de la personne présente au souvenir qui va s’effaçant, avec les déclarations extraordinaires entendues récemment de cette bouche, je ne sais plus à quel moment la vérité m’est apparue, je ne sais plus,—imaginez cela, mon Père!—je ne sais plus que croire...
—Mon Dieu!...
—Comprenez-vous, maintenant, que ce n’est pas la rancune, que ce n’est pas la vengeance, que ce n’est pas ce procès, qui ont influencé ma pensée intime, qui inspirent à présent mes paroles?
—Oubliez ce jugement téméraire, madame la comtesse. Votre sincérité est hors de question. Mais malgré tout, je ne puis admettre une imposture si audacieuse, si invraisemblable. Je ne puis m’imaginer que la personnalité du marquis de Valcor soit usurpée. Vous m’annoncez une autre version,—la sienne. D’avance mon sentiment s’y rattache.
—Mon Père, cette version concorde avec un étrange revirement d’attitude, qui vous la rendra suspecte. La réserve que vous avez louée dans la conduite de monsieur de Valcor cessa un jour, brusquement, après quinze ans d’indifférence et de silence. Ce jour-là—c’était l’été dernier—le marquis sollicita de moi une entrevue, dans une grotte, au bord de la mer, où jadis nous avions eu des heures de coupable mais indicible enivrement. Je m’y rendis, pressentant une explication décisive. Renaud de Valcor éveilla le passé, tout le passé.»
La voix de Gaétane trembla et s’éteignit.
—«Vous m’épouvantez!» s’écria le moine.
—«Rassurez-vous, mon Père. Si cette évocation fut ardente au point de me troubler encore aujourd’hui, je ne montrai rien alors d’un tel trouble. Cependant, je l’avoue, tout mon être y fit secrètement et violemment écho. Le vertige fut si fort que, pendant quelques minutes, mes soupçons s’évanouirent. Je crus voir à mes genoux le Renaud que j’avais tant aimé.
—Mais si ce n’était pas lui, comment pouvait-il évoquer ce souvenir?
—J’ai beaucoup réfléchi. Voici ce que j’ai entrevu: je suppose que ce génie du mal, qui porte aujourd’hui le nom du plus pur des êtres—ma raison m’atteste son crime, encore que mon cœur hésite par moments—aura tardivement connu le roman de notre jeunesse. Un hasard le lui a révélé. Des lettres retrouvées, sans doute... Car pas une bouche humaine ne lui en aurait pu faire le récit. Je n’avais pas réclamé à Renaud les miennes avant qu’il quittât l’Europe. Ne les aurait-il pas détruites? Seraient-elles tombées entre les mains... de l’autre, et seulement après ces quinze ans? Que sais-je? Ce qui me donne l’idée de ces lettres, c’est une bizarre scène de jalousie que m’a faite, vers cette époque, la marquise de Valcor. N’a-t-elle pas, elle-même, découvert quelque preuve? Une preuve qui n’existait nulle part, sinon dans ces billets passionnés.
—Mais,» objecta l’octavien, «pourquoi, en ce cas, le marquis n’eût-il pas continué à se taire?