Part 19
C’était une galerie vitrée, exposée au midi, et remplie de plantes superbes. Les faibles rayons du soleil d’avril s’emmagasinaient entre les parois de verre. Mais surtout un système perfectionné de conduits d’air chaud y entretenait une température exquise.
Cependant, comme plusieurs salons ouvraient sur cette galerie, le maître de la maison, après avoir salué sa visiteuse, la pria d’entrer dans une pièce située tout au bout, formant le rez-de-chaussée de la tourelle, et absolument isolée des autres appartements.
Cette petite salle ronde, d’ailleurs meublée d’une façon ravissante, se trouvait précisément au-dessous de la bibliothèque de Micheline, là où furent découvertes les lettres, dans la cachette du mur. Les fenêtres étroites y laissaient entrer peu de lumière, et donnaient, par leur profondeur, une idée de l’épaisseur de ce même mur. Mais une large baie ouverte sur la galerie verdoyante et déserte, ôtait à ce réduit l’air un peu secret et morose que lui prêtait son architecture.
M^{me} de Ferneuse donna un coup d’œil autour d’elle, observant ces détails.
Comme elle avait dit à son fils: elle n’avait pas peur de l’homme avec qui allait commencer une conversation tragique. Elle avait tu à Hervé la raison de sa force. Elle se savait aimée de lui. Cependant, son cœur battait dans sa poitrine, comme celui de la dompteuse, qui, pour la première fois, pénètre seule dans la cage, face à face avec le fauve.
—«Vous voulez que nous soyons tranquilles,» dit-elle. «Vous prévoyez que nous aurons des choses graves à nous dire.»
Il ne répondit pas. D’un geste, il l’invita à s’asseoir dans une bergère, puis il resta debout devant elle, ses yeux bleus noircis d’ombre attachés intensément sur ceux de Gaétane.
M^{me} de Ferneuse lui rendit fièrement regard pour regard, et lui dit:
—«Qui êtes-vous?»
L’homme était préparé à quelque ouverture saisissante, mais pas à cela, pas à cette question, jetée avec un tel accent. Pourtant, ce fut à peine si ses cils clignèrent. Il répondit:
—«Je suis Renaud de Valcor.
—Vous mentez,» répliqua-t-elle, «Renaud de Valcor est celui qui, jusque dans sa tombe, portait au doigt cet anneau.»
Elle tendit vers lui sa main gauche, où la simple bague brillait seule. Il regarda la main, il regarda la bague, puis, lentement, il releva les yeux sur la femme.
—«Comédie...» murmura-t-il.
—«Comédie!» répéta-t-elle en se dressant. «Savez-vous où j’ai pris cet anneau? Je l’ai retiré moi-même du doigt de celui que vous avez assassiné, dans la fosse où vous l’avez enseveli, au fond du désert, à l’extrémité de la ravine, là où se rencontrent les deux lignes tirées de l’arbre géant et de la pierre sanglante.»
Il recula.
—«Vous avez fait cela!... Vous avez fait cela!...» s’écria-t-il, dans un transport qui semblait tenir plus de l’admiration que de tout autre sentiment.
Et, comme elle restait pétrifiée, ne comprenant pas:
—«Quelle créature surhumaine êtes-vous donc?...» poursuivit-il. «Ah! que je vous aime!... Que je vous aime!... Écoutez-moi, Gaétane!... Je n’ai pas assassiné Renaud de Valcor... Je vous le jure. Et je vous en donnerai la preuve... Croyez-moi... Je vaux celui que vous ne pouvez oublier. J’ai le même sang que lui dans les veines... J’ai parachevé son œuvre... Aucun de mes actes, même criminels,—car j’en ai commis de tels—ne crée de l’irréparable entre vous et moi. Laissez-moi vous dire qui je suis et ce que j’ai fait. Vous verrez que je suis digne de mettre à vos pieds le plus magnifique amour que jamais homme ait offert à une femme. Gaétane, entendez-moi...» Il s’interrompit, il eut comme un rire de joie, intraduisible, déconcertant, effrayant, sublime. «Ah! vous avez fait cela!... Vous êtes bien la lionne du lion que je suis. Quelle alliance nous formerions! Gaétane, voulez-vous du seul amour qui puisse enivrer une âme comme la vôtre? Je vous donnerai toutes les voluptés de l’orgueil, de la puissance, de la richesse, de la passion, du péril et de la victoire! Je vous ferai vivre le plus inouï des rêves. Le voulez-vous, Gaétane? Répondez-moi.»
La stupeur immobilisait M^{me} de Ferneuse. Cet homme était-il sincère? Il avait prononcé le mot de «comédie», tout à l’heure. En jouait-il une, plus merveilleuse d’audace que toutes les dénégations qu’on aurait pu prévoir?
Debout devant lui, elle le toisa avec un regard étincelant d’indignation. Maintenant, ce cœur féminin ne battait plus d’appréhension nerveuse. Des forces profondes le soulevaient. «Une lionne,» avait dit l’imposteur. Il en vit une, réellement,—sous la dignité de la mondaine qui se gardait de toute parole trop haute, de tout geste violent.
—«Ne m’appelez pas Gaétane,» dit-elle. «Comment osez-vous?... Cessez à l’instant de me décrire des sentiments que je méprise. Ou je sors d’ici pour aller vous dénoncer comme l’assassin de Renaud de Valcor, comme le voleur de ses biens, et l’usurpateur de sa personnalité.»
Il croisa les bras, les sourcils froncés barrant sa face blême, mordant sa lèvre, dont une goutte de sang jaillit.
—«Madame,» dit-il, «serez-vous satisfaite si je vous déclare que je suis prêt à vous obéir en tout, jusqu’à la mort même, si tel est votre bon plaisir. Et cela,» ajouta-t-il avec emphase, «à cause des sentiments que vous méprisez. Croyez-vous que je tienne maintenant à la vie? Quant à l’honneur, je l’ai mis à accomplir une œuvre prodigieuse. L’imbécile justice, qui me condamnerait, n’empêcherait pas les hommes de m’admirer. Qu’ai-je donc à craindre?... Mais, dans cette extrémité, savez-vous ce dont je suis capable?... Vous pourriez trembler, madame, d’être ici pour me dire ce que vous avez à me dire, si je ne vous adorais pas.
—Et moi,» répliqua-t-elle, «je vous demanderai à mon tour: Croyez-vous que je tienne à la vie? S’agit-il de nos existences? La mienne est close. Elle est tout entière dans cette tombe, que vous avez creusée là-bas. Et la vôtre n’existe pas. Elle n’est qu’un mensonge. Je n’ai rien à faire avec vous. Pas même pour la condamnation. Pas même pour la vengeance. Ces choses n’appartiennent qu’à Dieu. Si je suis ici, c’est parce que vous avez une fille, innocente de vos crimes, et parce que j’ai un fils, innocent de ma faute. A cause d’eux, je surmonte l’horreur que j’éprouve à me trouver en face de vous. Je viens vous dire: Vous rendrez possible leur bonheur, ou bien je déchaînerai sur vous, dès ce monde, le châtiment qui ne manquera pas de vous atteindre dans l’autre.
—Quoi!» s’écria le père de Micheline. «Vous songez à laisser votre fils, le comte de Ferneuse, épouser la fille de cet inconnu monstrueux que je suis pour vous?
—Certes, j’y songe. S’il y a une rédemption pour tant d’iniquités, c’est dans la pureté et dans le bonheur de ces enfants.»
Celui qu’on appelait le marquis de Valcor demeura un moment plongé dans des réflexions profondes. De temps à autre, il regardait M^{me} de Ferneuse, qui, physiquement accablée, s’était rassise. Maintenant qu’il ne bouillonnait plus de ce révoltant amour dont elle ne pouvait souffrir la pensée, cet homme extraordinaire, de nouveau maître de lui, reprenait, même pour elle, une espèce de prestige, fait de noblesse naturelle et d’étonnante force d’âme.
—«Expliquez-moi une chose,» dit-il enfin. «Pourquoi, si vous n’avez de souci que pour Micheline et Hervé, leur préparez-vous les épreuves que va déchaîner votre démarche actuelle? Pourquoi ne pas laisser se poursuivre le jeu des apparences?
—Parce que le rôle que j’aurais à jouer n’est pas de mon goût,» dit hautainement Gaétane. «Puis, parce qu’il est trop tard pour le silence. Vous m’auriez tout avoué, dans la grotte, il y a deux ans... peut-être, alors... Mais aujourd’hui, c’est impossible. Je ne suis pas seule à savoir, mon fils était à côté de moi, et quelqu’un d’autre aussi, quand j’ai découvert...
—Quelqu’un d’autre?» interrogea vivement Renaud.
—«Un religieux... qui ne parlera pas, si je ne réclame pas son témoignage.
—Qui est-ce? Où est-il?...
—Pensez-vous que je vais vous répondre?» s’écria la comtesse, avec un âpre sourire. «Les gens qui connaissent vos secrets disparaissent trop facilement de ce monde. Mon fils et moi, nous sommes prêts à tout. Mais cet ami est sacré. D’ailleurs, sa vocation de missionnaire l’empêchera de revenir en Europe, à moins que je ne l’y appelle.»
Renaud eut un silence, durant lequel rien ne se lut sur sa face, plus immobile qu’un visage de pierre. Enfin il dit:
—«Je vous montrerai tout à l’heure, madame, que, malgré ce que vous savez, malgré ce que vous m’avez dit, je reste maître de ma destinée. Mais avant de vous risquer aux pires alternatives pour tenter de la briser, cette destinée, ne voulez-vous pas la connaître? Vous êtes la seule créature dont l’opinion me touche. Sans vous répéter ce qui vous offense, je puis bien vous dire qu’à vous, et à vous seule, je souhaiterais de révéler la vérité. J’éprouverais une étrange satisfaction à me montrer enfin à vous tel que je suis. Je vaux mieux que ce que vous croyez, je vous le jure.»
M^{me} de Ferneuse s’étonna de l’espèce de soumission, de la douceur soudaine imprégnant la voix, l’attitude, la physionomie, de cet être au caractère forcené. Sans doute, la diabolique habileté de cet homme le travestissait en un nouveau personnage. Il voulait la duper encore une fois. Sûre d’elle-même, Gaétane ne craignait guère de se laisser prendre au piège. Elle ne se refusa donc pas à l’entendre. Car, malgré tout, peut-être la confession offrirait quelques traits sincères. Comment résister au désir de savoir? Cependant, elle lui dit:
—«A quoi bon?... C’est un roman que vous me raconterez... Un roman comme celui de la naissance de Micheline. Vous rappelez-vous? Elle aurait été une Gaël, la fille de Mathias... De ce Mathias, votre victime aussi. Car il est mort par votre faute.
—Il est mort!...» s’écria Renaud en tressaillant.
Gaétane inclina la tête.
—«Je m’en doutais. Puisqu’il échouait dans sa mission, il devait y laisser la vie. Ah! il était bien de la vieille souche, hardie et solide, celui-là! Pauvre Mathias!...»
Une mélancolie passa sur la physionomie jusque-là impassible. Puis, regardant M^{me} de Ferneuse:
—«C’était mon frère.
—Votre frère?... Mathias Gaël?
—Mon demi-frère, du moins.
—Était-il vraiment le père de Micheline?
—Non. Le père de Micheline, c’est moi.
—Vous m’avez donc menti? Vous le reconnaissez?
—Oh! je le reconnais tant que vous voudrez, madame. Comment pourrais-je vous offrir toute la vérité, si je n’étais résolu à convenir de tous les mensonges?
—Parlez donc,» dit la comtesse de Ferneuse.
—«N’attendez pas de moi un récit,» reprit ce singulier criminel, qui s’exprimait avec la hauteur tranquille d’un innocent et l’orgueil d’un héros. «Je suis un homme d’action. Je dédaigne les mots. Je veux établir trois ou quatre points. C’est tout. Il y a des choses que je ne puis supporter de vous laisser croire.
—Lesquelles?
—Deux au moins: je ne suis pas un rustre, et je n’ai pas tué celui dont je porte le nom.
—Qui prétendez-vous être?
—Je ne prétends pas. Je suis. Je vous ai répondu quand vous m’avez posé cette question, tout à l’heure, en entrant ici. Je suis le marquis de Valcor.
—Comment osez-vous le soutenir? C’est de la folie!
—Mon père s’appelait François-Henri-Tristan-Amaury de Valcor. Avant son mariage, il a aimé Mathurine Gaël. Il en a eu un fils. Ce fils, c’est moi.
—Vous!...
—Ma mère, épouvantée et repentante de sa faute, se reprit presque aussitôt. Elle se maria, ne se sachant pas enceinte d’Amaury de Valcor. Personne ne soupçonna la brève et douloureuse idylle. Douloureuse pour la pauvre paysanne, qui n’aima jamais d’autre homme que son séducteur, ni aucun de ses enfants comme celui qu’elle savait être le fils de cet amant superbe. Elle passa pour avoir accouché avant terme. On me baptisa Bertrand.
—Bertrand Gaël!...
—Bertrand Gaël! oui... Mais je suis un Valcor,» cria l’aventurier avec un regard fulgurant. «Je suis l’aîné de la race. Un bâtard par les lois, soit! Mais, de par le sang et la nature, le véritable marquis de Valcor. Comprenez-vous, maintenant, ma ressemblance avec l’autre, avec celui qui est mort là-bas, et qui m’appelait son frère? Oui, son frère... Et on dit que je l’ai tué!...»
Le cri fit frémir M^{me} de Ferneuse. Si la vérité n’était pas dans ce cri, où était-elle?
—«Renaud savait donc?» demanda celle pour qui ce nom de Renaud, désormais abandonné par l’imposteur, semblait plus doux à prononcer.
—«Renaud savait. Il avait lu cette révélation lorsque, parvenu à l’âge d’homme, il avait pris connaissance d’une lettre laissée par son père,—par _notre_ père,—et où celui-ci recommandait à sa générosité l’enfant de leur sang. Quand nous nous trouvâmes seuls ensemble, dans les forêts d’Amérique, si loin de la société civilisée, des préjugés et des lois injustes, quand il se sentit mourir après que nous eûmes lutté côte à côte, pour la même œuvre, il s’ouvrit à moi de ce secret, il m’appela son frère, il me montra une clause de son testament par laquelle il me léguait une partie de ses biens.
—Vous n’avez pas trouvé cela suffisant?» dit amèrement la comtesse.
—«Non, madame,» riposta Bertrand Gaël avec un rude cynisme, «je ne trouvai pas cela suffisant pour moi qui, seul sur terre, allais perpétuer la race des Valcor.
—Comment aviez-vous rejoint Renaud en Amérique? Vous y avait-il appelé?
—Ne savez-vous pas que, civilement, j’étais mort? Le transport d’État sur lequel j’étais quartier-maître s’était perdu, corps et biens, non loin des côtes de la Guyane, vers lesquelles il se dirigeait. Je me suis sauvé sur un radeau, avec quelques camarades, mais, seul de tous, je parvins vivant à terre. Peu vous importe comment, n’est-ce pas? Ces histoires de naufrage se ressemblent toutes, et la mienne n’eut rien d’extraordinaire. J’étais d’un tempérament plus résistant que mes compagnons, voilà tout. Quand je me trouvai sur ce continent d’Amérique, à l’embouchure de l’Amazone, je me rappelai que, vers les sources du même fleuve, celui que je croyais seulement mon jeune maître, dont j’avais partagé les jeux d’enfance, poursuivait une entreprise féconde en hasards et en profits. Je résolus de le rejoindre. J’y parvins. Sans préméditation particulière, j’évitai de faire savoir aux miens que je vivais encore. Il ne me déplaisait pas d’être rayé du nombre des vivants. Peut-être déjà un obscur projet, né de mon étrange ressemblance avec Renaud de Valcor, et de la fascination qu’exerçait sur moi sa destinée, s’esquissait dans mon imagination. Quand je le retrouvai, après des péripéties que je vous épargne, il était déjà miné par les fièvres, qui, là-bas, ne pardonnent point à leurs victimes européennes. Se sentant perdu, il m’apprit le lien qui nous unissait. Dès lors, mon parti fut pris. Il vécut encore quelques mois, pendant lesquels je copiai secrètement tout de lui, ses gestes, son écriture, ses intonations, ses attitudes. Quant à ses souvenirs, ils nous étaient communs. N’avais-je pas grandi à ses côtés, presque comme son compagnon, sous l’apparence d’une vague domesticité? Attiré au château par l’intérêt que me portait le marquis, mon père, mais privé des effets de ce sentiment par l’orgueil ombrageux de Mathurine Gaël, ma mère,—car elle me voulait le simple fils du brave marin dont je portais le nom et qu’elle ne se pardonnait pas d’avoir trompé—je ne demeurais à Valcor que sous le prétexte de services à rendre. J’aidais au travail de l’écurie. Assis sur le siège d’arrière du dog-cart, j’assistai un jour à un accident, dont je pus rappeler tous les détails, plus tard, à Marc de Plesguen. Ou bien, c’était Renaud qui, dans son goût pour la mer et ses hasards, venait apprendre la manœuvre sur le bateau des Gaël, passait des nuits à la pêche avec nous. Avouez, madame, que, si j’ai joué un rôle, ce rôle n’était pas fait tout entier d’imposture et de mensonge. Une prédestination singulière me préparait à être le double de l’homme auquel je me suis substitué. Je n’ignorais rien de lui quand il est mort, rien.»
Bertrand Gaël changea de ton et ajouta d’une voix sourde:
—«Rien que le drame de son amour, dont, naturellement, il ne me parla pas.
—Ce drame,» demanda la comtesse de Ferneuse, «vous l’ignoriez absolument quand vous êtes revenu en Europe et que vous vous êtes marié?»
Elle posa cette question d’une voix froide, n’ayant sur sa physionomie que l’expression de la curiosité intense dont elle palpitait. Les sentiments passionnés se taisaient en elle sous le prestigieux attrait de la lumière enfin dévoilée. Même si le récit n’était pas exact en tous ses points, il en jaillissait une clarté assez complète pour rendre à peu près compréhensible et vraisemblable la plus incompréhensible, la plus invraisemblable, des aventures. L’homme qui la racontait, cette aventure, et qui en était le héros, trouvait moyen d’y ajouter on ne sait quelle étrange poésie de fatalité, d’énergie, d’orgueil. Sa parole sobre et nette, sa hauteur, son dédain des explications vaines, et, pour tout dire, cet air d’homme du monde attestant qu’il ne se vantait pas en se disant de la race des Valcor, empêchaient M^{me} de Ferneuse de rassembler contre lui sa volonté de répulsion, d’indignation. Elle l’écoutait, elle l’interrogeait, entraînée par le besoin de connaître tout de cette intrigue inouïe. Pour un instant, elle oubliait qu’elle fût victime et qu’elle fût juge.
—«Ainsi,» s’écria-t-elle tout à coup, «mes pressentiments ne me trompaient pas. Ils ne pouvaient pas me tromper! Quand je vous ai revu, huit années après ma séparation d’avec Renaud, et malgré tout ce qui vous rendait, j’en conviens, si semblable à ce qu’il aurait pu devenir, mon cœur murmurait en moi: «Ce n’est pas lui!... Ce n’est pas lui!...» Si cependant alors, vous aviez évoqué... Ah!»
Elle se cacha le visage, secouée d’horreur. Puis elle reprit:
—«Le Ciel n’a pas voulu cette abomination. Vous avez pu mettre tous les masques, excepté le masque d’amour!
—Ce n’eût pas été un masque,» dit-il, et cette fois avec une profondeur d’expression si saisissante que Gaétane ne l’interrompit point. «Non, ce n’eût pas été un masque. Car, dès que je vous ai vue, je vous ai aimée autant que vous avait aimée celui... Ne m’arrêtez pas!» poursuivit-il en la voyant frémir. «Comprenez donc que c’est mon châtiment. Je n’espère plus... je ne vous offense plus. Voyez avec quel respect je vous parle. Mais sachez donc tout! Triomphez donc jusqu’au bout par cet amour, qui est votre vengeance. Cet amour... mystère du sang fraternel, mystère de l’âme que j’avais volée, du cœur que j’avais voulu enfermer dans cette poitrine!...» (Il se frappa le sein). «Cet amour était entré en moi et il me dévorait. Vous le deviniez. Vous ne compreniez pas comment il pouvait s’accorder avec mon silence. Un silence qui eût été surhumain si j’avais été l’homme que je prétendais être. Je ne vous l’avouais pas. Je n’osais pas. Mon audace—que vous mesurez aujourd’hui, que je croyais sans bornes,—se brisait sous le regard pur et altier de vos yeux clairs. Je vous supposais inaccessible. Mais un jour—ah! ce jour-là!—je découvris, ou plutôt on découvrit et on me remit, vos lettres à Renaud de Valcor, la correspondance brûlante où vous vous donniez toute... cette correspondance où s’attestait qu’il était le père de votre enfant.
—Mes lettres!...» cria Gaétane, éperdue.
—«Vos lettres,» répéta Bertrand Gaël.
—«Qui donc les détenait? A qui donc Renaud les avait-il confiées?
—A la muraille la plus épaisse du château de Valcor. Les siècles auraient pu passer. Mais un hasard...
—Entre les mains de qui tombèrent-elles?
—Entre les mains de Laurence.
—La malheureuse!...
—Vous vous rappelez la scène du bal. Elle venait de les parcourir.
—Mais, dès le lendemain, elle désavouait sa colère. Elle m’envoyait des excuses.»
L’aventurier eut un sourire.
—«Je comprends,» dit la comtesse, dont le dégoût remonta aux lèvres. «Vous l’avez leurrée de quelque mensonge, comme vous m’avez ensuite leurrée moi-même, dans la grotte, en me racontant cette fantastique histoire de substitution d’enfant.
—Il fallait bien vous ôter l’idée d’un lien possible du sang entre ma fille et votre fils.
—Et vous avez osé,» s’écria-t-elle, tandis qu’une révolte la soulevait tout entière, «vous avez osé ressusciter les souvenirs sacrés, répéter les mots de tendresse, dont vous aviez surpris le secret.»
Un frisson d’horreur la fit trembler toute, tandis qu’elle évoquait la scène de la grotte, revoyant à ses pieds cet homme, entendant ses prières ardentes, qu’elle avait pu un instant confondre avec une autre voix à jamais muette.
—«J’ai souffert plus que vous ne souffrez aujourd’hui,» murmura-t-il sombrement. «J’étais fou, d’une passion réelle et d’une illusion indicible. Moi, qui m’appelais Renaud de Valcor, moi qui me croyais—oui, vous m’entendez bien,—qui me croyais celui-là dont j’avais pris l’âme, le nom, l’aspect, je me trouvais être votre amant par le rêve du passé et je n’avais pas le droit, dans le présent, de baiser le bord de votre robe. C’est quelque chose que vous ne pouvez pas savoir... Une torture de damné.
—Et l’anneau?...» demanda-t-elle, «l’anneau?...»
Elle fixait sur le bijou des yeux hagards.
—«L’anneau?...» reprit le faux marquis de Valcor, en passant une main sur son front. «Oui, l’anneau,» répéta-t-il, recouvrant la fermeté de son accent. «J’ai appris toute sa valeur par les lettres. Et je me suis repenti alors de l’avoir laissé au doigt de mon frère. Il m’en avait prié: «Jure-moi de m’enterrer avec,» m’avait-il demandé. Je fis le serment. Je le tins. Je l’aurais tenu même si—comme vous persistez peut-être à le croire—j’avais été l’assassin de ce pauvre être, que la fièvre condamnait plus sûrement que ma féroce envie. Si la maladie m’avait déçu, j’aurais pu tuer Renaud, madame. Je n’aurais pas ôté de son doigt cette petite bague, qui lui semblait chère. Voilà un crime dont je n’étais pas capable.»
Ces paroles contenaient un singulier mélange de cynisme, d’attendrissement et d’ironie. M^{me} de Ferneuse inclina la tête, et resta plongée dans une impénétrable méditation. En cet abîme de songerie où elle se perdait, rôdait encore une âpre curiosité qui, sans doute, domina tout, car lorsqu’elle rouvrit la bouche, ce fut pour demander:
—«Laurence n’a jamais soupçonné?...
—Jamais.
—Une Servon-Tanis, marquise de Valcor...» murmura sardoniquement la comtesse de Ferneuse. «L’infortunée!... Si elle avait su qu’elle était simplement la femme de Bertrand Gaël... Pas même... Car la bigamie est interdite... Et la femme de Bertrand Gaël, c’est la pauvre démente, qui, là, en bas, sur la grève, raccommode en ce moment des filets.»
Une idée parut ici frapper Gaétane. Elle demanda:
—«Mais cette pauvre créature?... Mauricette?... L’Innocente?... Votre femme, enfin... Ne vous a-t-elle pas reconnu, à votre retour, un soir, sur la lande?...
—Ne parlons pas de cela!» s’écria l’aventurier, avec,—pour la première fois,—un geste qui ressemblait à de la souffrance, ou à du remords.
Le sang de Gaétane se glaça. Les légendes qui circulaient dans le pays lui revinrent. Mauricette Gaël avait perdu la raison après avoir rencontré le spectre de son mari. Folie de terreur plutôt que d’amour. C’était une crainte frissonnante qu’éveillait en elle le nom de Bertrand. Quelle scène s’était passée, à la nuit tombante, dans la solitude?... Par quelles menaces, par quel effroyable simulacre, le revenant de chair et d’os avait-il brisé cette mémoire trop fidèle, enténébré d’épouvante ce cœur trop aimant?...
Comme elle venait d’évoquer cette victime,—la plus pitoyable peut-être de toutes celles qu’avait faites l’homme redoutable dont elle déchiffrait l’énigme,—M^{me} de Ferneuse se rappela que Mauricette Gaël avait une fille. N’était-ce pas celle?... Une exclamation lui échappa:
—«Et Bertrande?... La petite dentellière?... qui ressemble à Micheline comme...
—Comme une sœur,» acheva la voix mâle avec une vibration émue.