Part 15
—«Dites-leur que je suis mère comme elles,» s’écria la comtesse en s’adressant à l’octavien. «Ce mot les attendrira. Voyez comme les petits bras de ces enfants s’attachent câlinement à leur cou. Dites-leur que je cherche mon fils. Elles auront pitié de moi!»
Tout en parlant au moine, Gaétane commentait aux femmes ses paroles par une mimique involontaire. Elle souriait aux bébés à peau de cuivre, et leur tendait les mains, tandis qu’une ardente imploration se lisait dans ses yeux pleins de larmes.
Sa beauté, sa tristesse et sa douceur devaient agir même sur ces créatures bornées. L’une d’elles détacha la courroie de lianes qui maintenait l’enfant sur son épaule, saisit le petit corps nu, et le tendit vers l’étrangère avec un évident orgueil maternel. Mais elle bondit en arrière comme une biche effarée, quand celle-ci fit mine d’y toucher.
Cependant le Père Eudoxe traduisait aux Indiens la prière angoissée de Gaétane. C’est elle qui avait eu l’intuition juste. Quand ces primitifs surent qu’ils avaient devant eux une mère qui réclamait son enfant, ils s’émurent. Leurs sentiments étaient d’autant plus forts d’être plus rares et plus élémentaires. Celui de la famille, en général, de la maternité, en particulier, emplissait leur âme simp seul chemin à peu près praticable. Entre la grande végétation et la rive proprement dite, une zone encombrée de fougères et de plantes aquatiques se laissait parcourir, non sans le risque d’enfoncer quelquefois dans la vase. Puis, enfin se présenta la voie par laquelle on pouvait pénétrer dans la région formidable des arbres et des lianes. Cette voie, naturellement, était un cours d’eau,—un affluent étroit, que la caravane se mit à remonter en marchant au milieu de son lit. L’eau montait aux chevilles, aux genoux, parfois plus haut.
Bravement, M^{me} de Ferneuse voulut se déchausser pour imiter ses nouveaux amis. Le moine s’y opposa. Quand l’ordre qu’il donna eut été compris, ce fut à qui des Indiens porterait l’étrangère. Deux à la fois la soutenaient, assise sur leurs bras entrelacés.
Ensuite, ce fut une espèce de sentier à peine frayé. Puis une clairière, autour d’un marécage.
Un peu avant, Eudoxe dit à la comtesse:
—«J’aperçois une trouée entre les arbres. Il me semble même distinguer quelques huttes. Laissez-moi vous devancer, madame. Si l’homme blanc n’est pas votre fils, l’affreuse déception vous doit être un peu ménagée. Si c’est lui, votre soudaine apparition lui causerait un émoi au-dessus des forces humaines.»
C’était juste. A de telles distances de la patrie et de toute civilisation, dans ce monde de dangers et de verdoyants abîmes, voir surgir brusquement celle dont la pensée sans cesse présente fait de l’être le plus fort un enfant, cette mère qu’il appelle et qu’il désespère peut-être d’embrasser avant de mourir, il y a de quoi faire éclater un cœur de surprise et de joie.
M^{me} de Ferneuse s’assit en tremblant sur une puissante racine d’un des géants de la forêt. Elle cacha son visage dans ses mains, et attendit.
Quelle attente!
Son compagnon ne tarda pas à revenir. Elle l’avait cru parti depuis des heures.
—«Madame, réjouissez-vous!» cria-t-il du plus loin qu’il put se faire entendre.
Elle se dressa, puis retomba tout à coup. Mais sa défaillance fut passagère. Il avait besoin d’elle, celui qui languissait là.
—«Ne vous hâtez pas trop, madame. Écoutez-moi,» dit le Père Eudoxe, lorsqu’il se fut approché.
Elle pâlit. Quel air grave le moine prenait maintenant! Qu’allait-il lui apprendre?
—«Hervé est malade? estropié? mourant?
—Rien n’est perdu... Je vous assure. Nous le sauverons. Mais nous arrivons juste à temps,» dit l’octavien.
Il expliqua ce qu’il avait cru discerner dans un examen rapide. Le jeune comte de Ferneuse souffrait d’une blessure au-dessus du genou. Une balle devait y être restée, causant une espèce de paralysie de la jambe. Mais il y avait autre chose. Cette blessure et l’atmosphère du marécage, sous le chaud étouffement des arbres, le maintenait dans un état fébrile persistant où s’usaient ses forces et sa volonté. Sans doute, là était la cause de cette inertie qui le retenait depuis une période indéterminée, mais certainement longue, dans son étrange asile. Il y paraissait heureux.
—«Mais,» ajouta le moine, «nous ne pourrons pas nous rendre compte, ce soir, de son véritable état d’esprit. Tous les jours, avant le coucher du soleil, votre fils est pris d’un léger accès de délire. Je l’ai trouvé dans cette phase. Elle ne durera pas. Les Indiens m’ont rassuré à ce sujet, en m’expliquant le cas à leur façon. Ils m’ont dit que j’arrivais au moment où l’âme du blanc est absente. Les dieux, prétendent-ils, l’emmènent ainsi chaque soir dans son pays, pour que le regret des siens ne lui soit pas trop amer.»
M^{me} de Ferneuse éclata en sanglots.
—«Mon enfant!... Mon pauvre enfant!» soupira-t-elle.
—«Courage! Vous le savez, j’ai quelques connaissances en médecine. Je vous réponds de le tirer de là. Maintenant, venez le voir.
—Me reconnaîtra-t-il seulement?
—Qui sait?... Mais, de toutes façons, c’est une affaire d’heures. Bientôt il aura cette immense joie.
—Est-ce bien sûr? Ne me préparez-vous pas à apprendre qu’il a perdu la raison?...
—Non, non, madame. Par le saint nom du Christ... je vous ai dit l’exacte vérité.»
Cette vérité était suffisamment lugubre. Quand M^{me} de Ferneuse vit son Hervé, cet être si délicat et si beau, âme d’élite, cerveau de savant, élégant type du gentilhomme, aujourd’hui assis au seuil d’une cabane de sauvages, demi-nu comme les êtres qui l’entouraient, ses cheveux blonds épars en longs anneaux jusque sur son cou et se mêlant à sa barbe nouvellement poussée,—ce qui, avec sa maigreur et son teint de cire, lui donnait l’aspect d’un Christ descendu de la croix,—quand elle rencontra le regard vide de ses yeux bleus, qui se posaient sur elle sans un éclair d’étonnement et de bonheur, quand elle entendit ses divagations douces, elle fut saisie par une crise d’horrible désespoir. Elle se maudit tout haut d’avoir envoyé son fils dans ce pays meurtrier.
Le Père Eudoxe s’efforça encore de la rassurer, tout en ouvrant une petite trousse de pharmacie apportée par lui jusque-là. Il prépara une dose de quinine.
Mais, tout à coup, la voix d’Hervé s’éleva:
—«Pourquoi pleurez-vous, ma mère chérie? Je savais bien que vous viendriez. Car, à cette heure-ci, tous les jours je vous vois. Cette fois, ce n’est pas mon rêve, c’est bien vous. Nous allons être heureux. Vous n’imaginez pas comme la vie est délicieuse au sein de la nature, avec ces Indiens dévoués et bons. Mais n’avez-vous pas amené Micheline? Elle seule me manquait, avec vous. Quand elle sera ici, je ne demanderai plus rien à la destinée.»
Gaétane le serrait dans ses bras, heureuse qu’il l’appelât sa mère, fût-ce dans l’inconscience du délire.
—«Vous retrouverez un peu de ces sentiments, même lorsqu’il sera de sang-froid,» expliqua le moine. «La douceur de la vie sauvage engourdit et captive les nôtres, quand ils s’en trouvent enveloppés quelque temps, surtout dans une période d’affaiblissement physique. Beaucoup de religieux, qui ont suivi des expéditions armées au centre de l’Afrique, m’ont raconté ce fait. Des soldats européens ayant trouvé momentanément asile chez des indigènes, regrettaient d’être ensuite rapatriés, prétendaient avoir passé parmi ces naïves peuplades les plus heureux jours de leur vie.»
La nuit tombait. On ne pouvait songer à regagner les pirogues où se trouvaient les couvertures, les vêtements de rechange, les provisions. D’ailleurs, M^{me} de Ferneuse eût bravé toutes les privations plutôt que de quitter son fils.
C’est alors qu’elle put expérimenter la générosité, la délicatesse d’âme, l’hospitalité charmante des êtres sans culture chez qui son extraordinaire aventure l’avait amenée. De tels sentiments ne sont pas le fruit de la civilisation. Au contraire, l’orgueil et le bien-être les étouffent souvent chez une humanité trop comblée. Ces pauvres Indiens s’appliquèrent à la servir avec une timidité silencieuse qui donnait plus de prix à leur bonne grâce. Une hutte fut disposée pour elle avec le confort relatif que comportait leur dénûment. On étendit des feuillages frais pour sa couche. On apporta pour son souper des noix de coco, des gousses de l’arbre à pain et des baies succulentes, dont ses hôtes mangèrent d’abord devant elle, pour la persuader qu’elle pouvait s’en nourrir sans danger.
Mais ce qui la toucha le plus, ce furent les soins qu’ils prodiguèrent à son fils, en la regardant comme pour lui dire: «Vois... il nous est cher.»
Ces soins furent d’ailleurs, désormais, dirigés par le Père Eudoxe. Le moine, qui s’était annoncé comme sachant un peu la médecine, la connaissait en réalité fort bien. Il possédait, comme la plupart des missionnaires de son ordre, le diplôme d’officier de santé. En outre, sa grande habileté de main lui avait déjà permis de pratiquer des opérations urgentes. Il déclara que, dès le lendemain, quand on aurait transporté Hervé jusqu’aux pirogues, où se trouvaient ses instruments et ses préparations antiseptiques, il extrairait la balle qui, chez le malade, paralysait l’articulation du genou.
Gaétane se retira, un peu plus tranquille, sous l’abri rustique préparé pour elle. L’octavien resta auprès du jeune comte de Ferneuse.
Les Indiens qui n’étaient pas repartis pour leur village s’endormirent çà et là, dans les lits profonds des lianes et des fougères, après avoir allumé au bord de l’étang des feux qui devaient tenir à distance les moustiques et les serpents, et que chacun d’eux veilla tour à tour.
Et les chaudes ténèbres et le silence infini de la forêt vierge descendirent sur ces cœurs ingénus, que l’amour et la bonté faisaient si semblables, sous l’épiderme blanche comme sous la peau de bronze.
XII
_LA DÉFAITE_
HERVÉ de Ferneuse, entre sa mère et le Père Eudoxe, eut bientôt recouvré la santé. Quand les soins les plus immédiats lui eurent été donnés dans le village de ses amis indiens, on s’occupa de l’emmener vers un lieu plus salubre et où rien ne manquerait des conditions indispensables à sa guérison.
Malgré la sensation bienfaisante, presque miraculeuse, dont l’emplissait la présence de sa mère, et sa reconnaissance éblouie d’un si héroïque dévouement, le jeune homme ne quitta pas sans regret l’asile primitif, où il avait passé les jours dans une langueur voluptueuse, analogue au rêve d’un mangeur d’opium. Avec des larmes dans les yeux, il embrassa les humbles êtres qui avaient tâché de lui donner le bonheur tel qu’eux-mêmes le concevaient.
Assis à l’arrière de la pirogue, il regarda s’effacer dans la profondeur verdoyante leur groupe assemblé sur le rivage et les cabanes brunes sous lesquelles l’eau palpitait entre les piloris. Une mélancolie lui étreignait le cœur. Débile encore et prompt à l’attendrissement, il éprouvait la nostalgie des heures à jamais mortes, qui ne reviendraient plus bercer sa nonchalance fiévreuse sous la magnificence des feuillages, dans une ivresse de chaleur et de silence, de couleurs et de parfums, parmi la dévotion de créatures naïves.
Un peu plus tard, dans la plénitude de ses forces recouvrées, il devait mal comprendre son état d’âme actuel. Vivre, ce serait de nouveau pour lui l’action, la pensée, l’amour, le progrès. Pour le moment, c’était l’abdication de l’orgueil, la passivité du songe, et cette indifférence fataliste, dont la Nature engourdit le cœur de l’homme partout où elle se déploie trop grandiose et trop puissante. Les chartreuses chrétiennes, les monastères bouddhiques, les thébaïdes des solitaires de toutes les religions, n’ont été possibles que dans les déserts, les forêts ou les montagnes, partout où la voix éternelle de la Nature s’élève plus haut que les clameurs éphémères des passions.
—«Mon Hervé,» dit M^{me} de Ferneuse en pressant la main de son fils, «nous reviendras-tu complètement? Cette vision d’un monde trop différent du nôtre ne te laissera-t-elle pas quelque dédain de la pauvre existence humaine, si factice et si vainement agitée?»
Il sourit, ne répondit pas. Mais la tendre gratitude du regard la rassura.
Cependant le jeune comte de Ferneuse n’avait pas encore raconté par quelle aventure il se trouvait si avant dans la Selve, chez les Indiens, avec cette balle en pleine chair, qui, en lui paralysant la jambe, en le minant de fièvre, le condamnait certainement à mourir là, loin de la civilisation, loin des siens, si le dévouement maternel n’était venu le sauver d’une fin imminente.
Aussi bien ne recouvra-t-il pas tout de suite assez de lucidité, d’intérêt aux événements, et même de mémoire, pour faire ce récit. Mais, au cours du voyage de retour vers la plus proche ville de la Bolivie, ses facultés se réveillèrent l’une après l’autre.
Il fut assez long, ce voyage en pirogue et en canot, puis à dos de mulet, car on contourna la Valcorie, alors que le plus court chemin eût été de la traverser.
Enfin, le jour arriva où, sur le balcon d’une maison de style espagnol, au flanc d’une colline boisée, au-dessus d’un joli éparpillement de toits roses, dans la verdure, Hervé redevenu lui-même, dit à sa mère et au Père Eudoxe ce qui lui était arrivé.
L’histoire fut simple et brève.
Le jeune homme, venu en ce pays pour découvrir et déjouer les ténébreuses démarches dont Mathias Gaël était chargé par Renaud de Valcor, avait fini, non sans des péripéties et des difficultés inutiles à relater, par rejoindre le contrebandier breton. Dédaigneux du rôle d’espion ou de policier, il alla droit à cet individu. Ouvertement, il lui déclara ses intentions.
—«Je sais,» lui annonça-t-il, «que vous êtes ici pour une louche besogne. On vous a promis de l’argent pour l’accomplir. Moi, je vous en offre le double pour m’y associer. Ce que vous cherchez en ce pays, je le cherche moi-même. Voulez-vous travailler pour mon compte et renoncer à servir les mauvais desseins de qui vous envoie?»
Mathias Gaël repoussa cette proposition avec fureur. Il ne nia pas ce qu’on affirmait, car il n’avait nulle finesse. Mais il ne consentit pas à trahir, car il n’était pas vil.
—«Bien. Je préfère cela,» riposta le comte de Ferneuse. «Entre nous, c’est donc la guerre ouverte. Sachez ceci: Où vous irez, j’irai. Ce que vous entreprendrez, je l’entreprendrai à côté de vous. Et si vous découvrez devant moi ce que vous êtes chargé de rapporter en Europe, je vous le disputerai les armes à la main. Celui de nous qui s’emparera du gage mystérieux ne s’en saisira qu’en enjambant le cadavre de l’autre.»
A ce point du récit, M^{me} de Ferneuse s’écria:
—«Mon vaillant Hervé! mon pauvre enfant! Mais ce n’est pas à une lutte pareille que j’avais cru t’envoyer. Pourquoi ne requérais-tu pas l’aide de la police, ne faisais-tu pas surveiller cet homme par des argousins quelconques? On m’a dit qu’en ces pays tout se paie. D’ailleurs, ce personnage devait paraître suspect aux autorités elles-mêmes?
—La police? les autorités?» répéta Hervé en souriant. «Vous ne savez pas, ma mère, ce que sont ces pays, où la vie humaine ne compte guère, où chacun se fait justice à soi-même, et s’en tire ensuite avec quelques piastres. Ici, l’ordre ne règne qu’en apparence. On y pratique presque en toute liberté les vices et les vertus de la vie primitive, respect de la parole et de l’hospitalité, inimitiés mortelles et vendettas implacables. L’homme qui vous a promis fidélité, vous pouvez vous fier à lui, fût-il un pauvre _seryngueiros_ à peau rouge. Mais si un autre a juré votre mort, appartînt-il à la race blanche, ne vous trouvez pas sur son chemin. N’entrez pas dans une maison quand vous verrez son cheval attaché à la porte.
—Mais les tribunaux? Mais la justice?»
Hervé eut un léger rire et continua son récit.
Entre lui et Mathias Gaël les choses se passèrent comme il en avait décidé. Ce fut une lutte de ruse et de violence. Chacun d’eux s’entoura d’une troupe d’Indiens guerriers, garde incorruptible, vigilante, qui, une fois le maître adopté, le défendrait, le servirait, jusqu’au dernier souffle.
Ces barbares, n’ayant pas les scrupules d’un comte de Ferneuse, n’hésitaient pas à mettre en œuvre l’espionnage. Et nul être ne pouvait le pratiquer comme ces souples hommes couleur d’ombre, aux sens aiguisés de fauves, à l’agilité silencieuse de singes. L’un d’eux rapporta un jour à Hervé un chiffon de papier sur lequel il avait vu l’adversaire blanc méditer longuement en traçant des signes. Ce feuillet, jeté à la flamme d’un bûcher de campement, puis chassé par le vent, à demi-consumé, fut épié par l’Indien aux aguets. Il attendit une demi-journée et une nuit sans bouger de sa cachette, pour aller s’en saisir lorsqu’il crut pouvoir le faire impunément.
Ce papier fut la première chose qu’Hervé rechercha en revenant à la santé. Il le retrouva intact dans son portefeuille. Ses hôtes n’avaient pas plus touché à ce débris sans valeur qu’aux billets de banque et aux lettres de change l’avoisinant.
—«Le voici,» dit-il, en l’étalant sous les yeux du Père Eudoxe et de la comtesse de Ferneuse.
—«C’est un plan. Et il est vraiment fort clair,» observa le religieux.
—«Il me parut encore plus clair,» reprit Hervé, «parce que je connaissais déjà la vallée que figure ce contour en zigzag. Depuis quelque temps, Mathias Gaël tournait autour de cette dépression de terrain, qui se trouve entre Renaudios, le chef-lieu de la Valcorie, et les premiers contreforts des Andes. C’est un vallon étroit, formant comme un fossé entre la région des forêts et celle des montagnes. D’un côté les arbres s’avancent jusqu’au bord. De l’autre, se dresse une aride muraille rocheuse. Dans cette muraille, des filons de sulfure de fer plaquent des taches rougeâtres.
—Ah! c’est cela,» interrompit Eudoxe. «Je m’explique sur le dessin ce mot: «La pierre de sang.»
—Il est exact. A cet endroit, sur le fond blanchâtre du roc, apparaît une sorte de traînée pourpre, qui, en vérité, semble une énorme éclaboussure sanglante.
—En face, sur l’autre marge de la vallée, doit être un arbre remarquable, d’après le mot et le signe que je crois déchiffrer.
—Un arbre gigantesque,» reprit Hervé. Un eucalyptus d’un âge et d’une taille qui méritent d’être célèbres, et qui le sont, en effet, même dans ce pays de végétation colossale, où parfois un seul fromager couvre de son ombre plus d’un hectare. Son aspect frappe d’autant plus que, tout autour de lui, la verdure, au contraire, se clairsème et s’abaisse, se maintenant avec peine dans le sol pierreux.
—Qu’est-ce que cette ligne droite, tracée à égale distance de la pierre de sang et de l’eucalyptus, et qui aboutit au fond de la vallée, à un point marqué d’une croix?
—J’ai pensé,» répondit Hervé, «que cette ligne, tracée d’après les indications de monsieur de Valcor, ou copiée sur un plan déjà fait par lui, marquait l’orientation de la sépulture. Puisque, aussi bien, vous le savez, mon Père, c’est une tombe qu’il s’agissait de retrouver... la tombe où l’assassin du véritable marquis aurait enseveli sa victime, et dont il aurait gardé soigneusement la position par des points de repère. Pourquoi? Par quel scrupule? quelle précaution? quelle hantise? Peu importe.
—Ce qu’il aurait fallu retrouver,» remarqua le moine, «ce sont les Indiens qui ont aidé à cette funèbre besogne. Certainement, le criminel n’a pas agi sans aide.
—Croyez-vous que j’aie négligé cette recherche?» répliqua vivement Hervé. «Mais comment espérer qu’elle aboutît? Plus de vingt ans ont passé. Le temps est long, la Selve immense. Et jamais, d’ailleurs, un Indien n’a livré son secret.
—Enfin,» dit le religieux, «comment vous êtes-vous servi, mon cher enfant, de ce tracé si net, qui vous indiquait la place même où Mathias Gaël comptait fouiller le sol. Cette croix marque évidemment le but suprême.
—Comment je m’en suis servi? Ne vous en doutez-vous pas?» s’écria Hervé, regardant tour à tour sa mère et l’octavien. «Je me rendis, avec ma petite troupe résolue, dans ce vallon, qui, par sa solitude et sa sauvagerie, formait bien le cadre d’un tel drame. J’y trouvai, déjà à l’œuvre, Mathias Gaël et ses gens.
—Dieu!» s’écria la comtesse, tremblante. «C’est là qu’eut lieu le combat!
—Vous l’avez deviné, ma mère. Et vous savez ce qui suivit. Je fus vaincu. Je fus blessé. Sans le dévouement de mes Indiens, vous n’auriez plus de fils. Ceux qui survivaient m’emportèrent. J’étais évanoui. Mais j’ai appris par eux que Gaël n’osa pas, devant leur attitude, me poursuivre et m’achever. Pourquoi y eût-il risqué sa vie? Il était maître de la place. Il ne lui restait plus qu’à accomplir tranquillement sa mission.
—De sorte,» s’écria la comtesse frémissante, que ce misérable a violé la tombe où reposait...»
Elle s’interrompit, effrayée du cri qui allait jaillir de son cœur.
Le moine qui connaissait ce cœur, la regarda longuement.
—«Mère,» dit Hervé avec tristesse, «j’ai fait ce que j’ai pu. Vous ne doutez pas...»
M^{me} de Ferneuse arrêta sa phrase en l’enveloppant de ses bras.
—«Mon fils!... Mon vaillant fils! Je te remercie... Tais-toi... Je te connais bien. Dieu m’est témoin que je ne voulais pas t’exposer à cette horrible aventure. Je sais avec quelle vaillance tu as dû y faire face.»
Un silence suivit. Puis Gaétane murmura:
—«Ainsi, nous ne saurons jamais! L’œuvre ténébreuse du passé reste définitive. Tous mes soupçons ne peuvent arriver à une certitude. Quel était ce témoignage enfermé dans ce vallon sinistre? Rien de ce mystère ne sera jamais éclairci. L’homme de là-bas reste le marquis de Valcor. Il a triomphé de tout!
—Pardon si je ne partage pas votre déception au degré où vous paraissez la ressentir, ma mère,» prononça le jeune comte de Ferneuse avec une douceur pleine de ménagements. «Mais je ne puis concevoir votre état d’âme. Que nous importe la véritable personnalité du marquis de Valcor? J’aime sa fille, et rien ne m’empêchera de l’épouser.»
D’un ton à la fois implacable et désespéré, la comtesse s’écria:
—«Malheureux enfant! Tu n’épouseras pas Micheline, puisque je n’ai pu me prouver à moi-même que son père n’est pas aussi le tien!»
Le père Eudoxe tressaillit et eut un geste comme pour arrêter—trop tardivement—cette terrible phrase, au moment où elle échappait à M^{me} de Ferneuse. Quant à Hervé, il était devenu d’une pâleur si impressionnante que sa mère crut revoir—avec quelle angoisse!—le spectre douloureux qui lui était apparu dans la hutte indienne, où elle avait eu peine à reconnaître l’enfant bien-aimé.
—«Mon Dieu!... Me faut-il tuer mon fils? Ah! quel châtiment de ma faute!» gémit-elle éperdue.
En même temps, elle glissait sur ses genoux chancelants, comme prête à se prosterner devant lui.
Le moine vint en aide à ces âmes bouleversées.
—«Madame, reprenez courage. Ne vous croyez pas ainsi toujours sous la malédiction du Ciel. Il n’est pas question de châtiment pour nous autres, faibles humains, que broierait la colère divine. Le châtiment, un Autre l’a supporté pour nous. Le Seigneur n’a-t-il pas expié sur la Croix? Et vous, mon fils, ouvrez les bras à votre mère. Si la vérité qu’elle vous fait entrevoir brise votre amour terrestre, supportez vaillamment votre douleur pour l’en consoler, elle, cette mère, qui en souffrira plus que vous.»
Hervé n’avait pas attendu ces mots pour prendre sa mère contre son cœur et lui chuchoter les plus tendres consolations.
Brusquement, M^{me} de Ferneuse s’arracha de ses bras:
—«Dites-lui tout, mon Père,» supplia-t-elle.
Et elle s’élançait en même temps, comme pour fuir l’horreur de l’aveu.
Hervé cria:
—«Ma mère, restez... Ne me dites rien. Je ne veux rien savoir.»
Mais, déjà, elle avait quitté la véranda, le laissant seul en face du missionnaire.
Le jeune homme cacha son visage d’une main et écouta le long récit du prêtre.