Madame de Ferneuse

Part 14

Chapter 143,739 wordsPublic domain

L’effrontée se rengorgeait en parlant de sa conquête. Elle seule avait vu le «type épatant». Mais, d’après les détails circonstanciés qu’elle donna sur l’heure passée en sa compagnie, à en juger surtout par l’enthousiasme reconnaissant qu’elle manifestait pour son empressement amoureux, on dut renoncer à soupçonner d’un crime un individu capable, à l’instant même, de tels exploits, qui supposent une liberté d’esprit absolument incompatible avec les affres d’un meurtrier.

Une jeune personne de la même catégorie sociale que Rosalinde, et demeurant sur le même palier, crut se rappeler d’abord, et bientôt fut prête à jurer, qu’elle avait remarqué le tapage bizarre fait dans la chambre d’Escaldas au moment même où elle venait d’entendre causer chez Rosalinde.

—«Justement,» confessa la créature, avec son étrange candeur professionnelle, «je me disais «Elle en a de la veine, Rosalinde, de recevoir des visites à cette heure-ci!» Et patatras!... c’est alors que j’ai sauté en l’air, par le fracas d’une table qui tombait.»

Après avoir répété deux fois cette version, toute fière de donner son témoignage dans le drame, la donzelle n’en eût démordu pour rien au monde. Sa sincérité était absolue. Seulement, d’avoir formulé si nettement des impressions, d’ailleurs confuses, lui avait fait perdre le pouvoir de se les rappeler dans un autre ordre. Qu’elle intervertît, sans le vouloir, la succession des bruits, que ce fût chez Escaldas qu’on eût parlé avant la chute de la table, et non pas, comme elle croyait, chez Rosalinde, elle ne pouvait plus le vérifier dans sa mémoire, ayant perdu à ce sujet tout sens critique, par le fait d’avoir émis une affirmation.

La concierge répéta de son côté que M. Escaldas était sorti de ses habitudes en se faisant apporter son déjeuner dans sa chambre,—une cervelle frite et un bondon, avec une livre de pain et une demi-bouteille de vin. Elle déclara qu’il avait l’air «drôle», qu’il insistait sur son intention de rester chez lui pour recevoir quelqu’un.

—«Qu’entendez-vous par «l’air drôle»?» demanda le commissaire de police.

—«Embêté, quoi!» dit la concierge. «Et puis, impatient, hurluberlu... Il ne tenait pas en place... Même que je lui ai demandé s’il avait des fourmis dans les jambes. «Vous ne me direz pas ça dans quelques heures, mame Plu,» qu’y m’a fait, «je serai bien tranquille.»

—«Ah!» s’écrièrent en même temps le commissaire et Gairlance.

Un tel mot parut décisif. Ceux qui l’entendirent ne pouvaient pas savoir que l’infortuné s’énervait de ne pas avoir vu Gilbert avant de se retrouver en face du «Beau Rouquin», et qu’il se consolait lui-même en se disant que, de toutes façons, les choses s’arrangeraient sous peu, le marché serait conclu et la victoire certaine.

—«Cette personne qu’il attendait, c’était vous, n’est-ce pas, monsieur?» questionna le magistrat en s’adressant au prince de Villingen.

—«C’était moi.

—Vous avait-il fixé l’heure?

—Il m’avait recommandé, très instamment, de ne pas venir entre une et trois.

—C’est clair. Il réservait ce moment pour l’exécution de son sinistre projet.»

Tout concourait à l’évidence. L’espoir, un instant apparu à Gilbert, qu’il y avait eu assassinat, et que cet assassinat, une fois établi, changerait la face de l’Affaire Valcor, vacilla, rentra dans les ténèbres de l’insaisissable. Escaldas, sans doute à bout d’invention et de mensonge, s’était vu perdu, s’était tué. Avec lui, la légende mourait tout entière. L’histoire ingénieuse et romanesque d’un faux marquis de Valcor se substituant au véritable, l’histoire qui avait passionné le monde, était donc née de toutes pièces dans l’imagination de ce demi-sauvage, dans ce cerveau, surchauffé jadis par le soleil des tropiques, maintenant brisé, faussé, comme un mécanisme hors d’usage, par le flot de sang qu’y avait chassé la corde brutale.

Peut-être l’auteur de cette fable inouïe l’avait-il crue, s’était-il pris lui-même au piège de son désir et de sa haine. On ne joue pas avec tant d’ardeur, et si longtemps, un rôle dans lequel on n’est pas entré de bonne foi. Peut-être la découverte de son erreur avait-elle affolé le Bolivien jusqu’au suicide. Quoi qu’il en fût, c’était bien fini. Jamais Marc de Plesguen ne serait marquis de Valcor, jamais sa fille Françoise ne serait châtelaine de la demeure historique, des fermes, des bois, jamais elle n’aurait pour dot le patrimoine héréditaire, grossi des intérêts composés,—fortune immense, même si les millions d’Amérique en demeuraient distincts. Et jamais Gilbert Gairlance, prince de Villingen, n’épouserait sans cette fortune une fille qu’il n’aimait pas.

Les chimères de ces deux dernières années gisaient donc, grimaçantes et mortes, avec le malheureux qui les avait fait naître. Et le peu de crédit conservé naguère par le jeune viveur s’était usé jusqu’au bout dans cette fâcheuse aventure.

Quand il sortit de l’horrible maison, quand il secoua le cauchemar de tout à l’heure en même temps que le rêve de naguère, Gilbert se retrouva en face de lui-même, seul, ruiné, diminué à ses propres yeux, car, pour la première fois de sa vie, il réfléchissait à sa conduite. Un abattement jamais éprouvé jusqu’alors fit fléchir son âme.

Dans sa détresse, il sentit sa pensée s’orienter comme s’orientent toutes les pensées humaines,—chez les forts aussi bien que chez les faibles, chez les insouciants aussi bien que chez les pusillanimes,—dès que s’élève le souffle des regrets, ou dès que le cœur est mordu par la souffrance. Il souhaita le refuge d’une tendresse douce, indulgente, absolue. L’image de Bertrande s’évoqua en lui.

Il la vit, si dévouée, si aimante, si désintéressée, si sincèrement humble. Et, avec elle, lui apparut aussi ce beau petit Claude, qui était son enfant, à elle, et le sien, à lui-même.

Une émotion inconnue l’envahit.

Le prince Gairlance regarda autour de lui, dans les rues qu’il suivait au hasard. Il s’aperçut qu’il avait marché vers le quartier, d’ailleurs tout proche, de Clichy, où demeurait la pauvre ouvrière.

Le long après-midi d’avril rayonnait encore d’une clarté vive, dans l’air piquant, presque froid.

«Elle doit être au logis, à travailler. Je vais la surprendre,» se dit le jeune homme.

Et voilà pourquoi, rencontrant chez sa maîtresse celle qu’il pouvait considérer comme sa fiancée, il en éprouva plus de saisissement et plus de gêne que de consternation. Il venait, à l’instant même,—et sur quel passage tragique!— de tourner cette page de sa vie. L’adieu de M^{lle} de Plesguen pouvait-il le frapper, ou seulement l’émouvoir, après la catastrophe dont tout son être restait horriblement secoué?

Il la laissa partir sans un mouvement de pitié, dans l’égoïsme de sa frissonnante nostalgie, sans plus de pitié que n’en éprouvait Bertrande elle-même, dans l’égoïsme de son amour.

Et Françoise s’en alla, seule pour toujours, déchirée de les avoir vus ensemble, vainement soutenue par sa fierté, par le sentiment d’avoir fait ce qu’elle devait faire. Une seule chose apaisait son désespoir,—ce désespoir, profond comme le gouffre de sa vie à jamais solitaire et vide. C’était la vision d’une figure d’enfant, la tiédeur du petit corps qui persistait à ses mains, la douceur du petit front qui caressait encore ses lèvres. Il l’avait appelé par un attrait mystérieux, cet enfant d’un amour qui pourtant la torturait. Il l’enveloppait d’un charme irrésistible. Il lui apparaissait comme la raison suprême de son sacrifice.

Car la vie cruelle, malgré son apparente brutalité, garde cette bienveillance mystérieuse de susciter autour des pires douleurs une singulière effervescence de sentiments, même illogiques, qui empêche l’âme de voir toute l’abomination de sa plaie,—jusqu’à ce que le temps lui ait fait trouver la force de la regarder à nu. Mais alors elle n’en mesure plus que la cicatrice.

XI

_DANS LA FORÊT MYSTÉRIEUSE_

AU bord d’une rivière dans la région des forêts du Haut-Amazone, un village indien.

Une de ces mille rivières, un de ces mille villages, comme il en existe dans cette contrée de végétation formidable. Des huttes de bois, de l’eau obstruée de longues herbes. Le paysage est partout le même sur des millions de kilomètres carrés.

Mais quel paysage!

La forêt vierge, la Selve, où s’enchevêtre le plus prodigieux fouillis de verdure que fassent jaillir de la terre les rayons du soleil tropical combinés avec l’humidité d’un réseau fluvial gigantesque. Des arbres hauts comme des clochers de cathédrales. Des lianes qui les enchaînent comme des arceaux entre des piliers. Toutes les hardiesses des élancements et des courbes, toutes les grâces des onduleux feuillages. Les fleurs en cascades. Les oiseaux plus éclatants que les fleurs. Et, là-dessous, près du sol, une telle poussée de plantes basses, des fougères si drues, des arbrisseaux tellement vivaces, tant de germes élancés vers la vie en tiges impatientes, que nul être ne s’y peut ouvrir un chemin, sauf de très petits quadrupèdes, tel que le picari, fort de sa rude cuirasse, et les myriades de serpents, qui se coulent dans l’inextricable massif.

La faune de la Selve est aérienne. Oiseaux splendides, aux ailes de pierreries, singes agiles, rats grimpeurs, tout ce qui peut circuler dans les hautes branches, où seulement il est possible de se mouvoir, de respirer, pullule, chante et crie la joie de vivre. Au-dessous, c’est l’étouffement et le silence. L’homme ne traverse ces solitudes ou n’y peut habiter que grâce aux trouées de l’eau, fleuves, rivières immenses, ou rios modestes, étroits canaux que les herbes obstruent, sur lesquels les feuillages se recourbent en arceaux, mais que la pirogue de l’Indien remonte ou descend avec une habileté incroyable.

Deux de ces pirogues s’avançaient sur la route aquatique vers une pauvre agglomération de huttes.

Quelques-unes de ces huttes s’élevaient au-dessus de la rivière même, soutenues par des pilotis. D’autres étaient construites sur la terre ferme dans une espèce de clairière. Un étroit espace libre, figurant la place publique de ce qui figurait si médiocrement un village, se découvrait au centre.

Dans cet espace, des Indiens à peau cuivrée, à physionomie laide et douce, à peine vêtus de pagnes faits avec la souple écorce d’un de leurs arbres, se livraient à une occupation qui, pour des yeux européens, pouvait paraître singulière.

Debout en cercle autour d’une sorte de bûcher qui flambait à l’air libre, ils tenaient chacun une canne terminée en spatule. Par gestes automatiques, chaque Indien plongeait cette spatule dans un baquet, formé d’un tronc creux, et la retirait, chargée d’un suc blanchâtre, à demi liquide, laiteux et lourd. Vivement il tendait son espèce de longue cuiller dans la fumée du bûcher, et la faisait tourner entre ses mains d’une rotation rapide. Dans ce mouvement, le suc s’arrondissait en petite masse au bout de la canne et se solidifiait en même temps sous l’influence de la chaleur. L’Indien trempait de nouveau dans la cuve ce rudiment de boule, auquel s’attachait une nouvelle couche de suc. Le bâton pivotait encore une fois rapidement au-dessus de la flamme. La petite masse blanchâtre grossissait, accentuant sa forme ronde. Et, quand l’opération s’était répétée un grand nombre de fois, une sphère, double au moins d’une tête d’homme, commençait à faire plier la canne de son poids. Le travailleur, alors, arrachait, non sans peine, de cette masse solidifiée, l’espèce de cuiller en bois à long manche, mettait de côté la boule ainsi obtenue. Puis, il recommençait, tant qu’il restait du suc dans la cuve.

Pour les deux Français, un homme et une femme, qui, assis dans la première des deux pirogues, observaient de plus en plus près cette manœuvre, elle n’avait rien d’incompréhensible ni de mystérieux. Depuis plusieurs semaines qu’ils parcouraient ces régions à la recherche d’Hervé de Ferneuse, le Père Eudoxe et la comtesse Gaétane avaient eu le loisir d’en connaître les mœurs primitives. Ils savaient que l’épais liquide blanchâtre dont s’emplissaient les cuveaux était une matière devenue indispensable à l’industrie moderne, et dont la source naturelle jaillissait ici, abondante, inépuisable en apparence, des sèves éternelles de cette forêt puissante et infinie. C’était le _latex_, le caoutchouc frais, tel qu’il coule des veines de l’arbre qu’on appelle là-bas le _serynga_. Et ces Indiens étaient des _seryngueiros_.

Ils se glissaient de toutes parts dans les fourrés, avec l’agilité des singes qui y habitent, pour récolter le suc précieux. Puis ils le rapportaient au village, en formaient ces boules durcies, que leurs pirogues portaient ensuite vers Manaos. A travers plusieurs intermédiaires, elles arrivaient enfin dans cette ville, le plus grand marché de caoutchouc de l’Amérique du Sud.

M^{me} de Ferneuse et son compagnon savaient aussi que cette façon barbare d’exploiter le caoutchouc est encore la seule qui se pratique, sauf dans la Valcorie, ce domaine particulier, grand comme un petit État. Là, le génie du fondateur avait substitué la récolte méthodique du _latex_ au saccage des arbres, et l’action des machines, pour sa solidification, à la longue spatule rudimentaire, au feu de bois et à la naïve gymnastique de l’Indien.

Mais ni la comtesse ni le Père octavien ne se souciaient des perfectionnements industriels mis en œuvre par les directeurs et les ingénieurs de Renaud de Valcor. S’ils n’avaient pu éviter de voyager sur ses terres, c’est que ces terres immenses, mal délimitées, contenaient les seules routes ouvertes récemment dans la compacte solitude forestière, et les cours d’eau rendus navigables pour y pénétrer plus facilement. La Valcorie n’était pas une enceinte close par des barrières. C’était un morceau de la Selve, un morceau qui s’étendait sans cesse avec les travaux civilisateurs de son propriétaire, avec la puissance et la vigilance de son armée d’intendants. Mais, du moins, les deux compagnons de route s’étaient-ils gardé d’entrer dans Renaudios, l’établissement central, véritable petite cité, chef-lieu de la colonie. Ce n’est pas là qu’ils trouveraient Hervé.

Dès leur arrivée dans l’Amérique du Sud, ils avaient sans peine suivi la trace du jeune homme. Accomplissant la même route que lui, de Buenos-Ayres à la Paz, ils rencontraient partout des gens ayant accueilli ou escorté le joli Français doré, l’_El-dorado_, comme on l’avait surnommé plaisamment, à cause de sa charmante coiffure, un peu romantique, la grosse mèche blonde retroussée sur le front. Ce surnom d’_El-dorado_ changeait là de sens, dans ce pays où il désigna le maître fabuleux des richesses aurifères, au temps de la conquête espagnole. Les cheveux du jeune comte de Ferneuse, cette toison tassée sur le crâne en courtes ondes dorées, frappaient ces brunes populations, aidait leur mémoire, sous l’éveil des questions.

A la Paz encore, il fut facile de reconstituer quelques pérégrinations du voyageur.

De cette capitale de la Bolivie datait la dernière lettre adressée par Hervé à sa mère. Il l’informait alors qu’il y attendait Mathias Gaël, le contrebandier breton, chargé par le marquis de Valcor d’une mission mystérieuse, et dont il devait surveiller les démarches.

Mathias était parti bien avant lui. Cependant tout donnait à croire que le premier des deux voyageurs avait rencontré sur sa route des retards considérables. Accident, maladie, ou attaque de pillards. S’il était parvenu au but, il s’y trouvait dans des conditions de secret et d’incognito qui rendaient la tâche d’Hervé bien difficile. Le jeune comte attendait, s’enquérait, observait.

Tel était le dernier bulletin à sa mère, après lequel commença le silence dont s’était affolée M^{me} de Ferneuse.

Maintenant, c’était elle qui, à son tour, cherchait son fils disparu.

Le Père Eudoxe l’accompagnait.

N’était-ce pas, pour le missionnaire, le meilleur début de son œuvre sainte, que d’aider et de protéger cette femme à travers les obscures régions de sauvagerie où il rêvait d’apporter la lumière? En elle, les tourments de la mère et le repentir de la chrétienne l’avaient ému. Puis sa curiosité psychologique de manieur d’âmes se prenait au drame étrange dont Gaétane était l’héroïne, à l’énigme passionnante dont elle poursuivait la solution.

Pour M^{me} de Ferneuse, nul guide n’aurait valu ce moine, intrépide comme un soldat, fin et avisé pour avoir tant étudié l’homme, et connaissant déjà,—car il y était venu dans sa jeunesse,—le pays qu’ils parcouraient. Le religieux parlait même les principaux dialectes indiens. Car il se préparait de longue date à suivre son impérieuse vocation.

—«Voilà le village de mes pères,» dit un jeune garçon, à la peau de cuivre, aux yeux noirs un peu obliques, au nez camus, aux lèvres épaisses et aux longs cheveux huileux, qui se trouvait dans la première pirogue.

La seconde était occupée par une escorte guerrière appartenant à la même tribu.

Ces Indiens sont fidèles. Quand ils ont accepté, moyennant une rétribution, d’ailleurs dérisoire, de veiller à la sécurité d’un voyageur, ils se feraient tuer pour lui, alors que, différemment, ils l’eussent dépouillé ou torturé sans scrupule.

C’est sur les indications de l’adolescent qui venait de parler que le Père Eudoxe et M^{me} de Ferneuse s’avançaient aussi loin dans la région des forêts. Un espoir extraordinaire faisait battre le cœur maternel. Ce jeune Indien, rencontré par hasard, et interrogé, comme tant d’autres de qui les renseignements avaient été nuls ou erronés, prétendait, lui, avoir vu l’étranger aux cheveux d’or.

—«Ce sont mes frères qui le servaient de leur sang,» dit-il. «Mais ils furent attirés dans un piège. Presque tous périrent. L’homme blanc fut blessé, après s’être battu comme un épervier de la montagne. Celui des miens qui resta debout l’a emporté dans notre village.»

Quelle émotion s’empara de Gaétane, après sa lente navigation sur le rio plein de méandres, où l’on avait passé devant plusieurs campements de même aspect, lorsque enfin le jeune Indien déclara:

—«Voici les huttes de mes pères.»

Lorsque les pirogues touchèrent à la rive, aussi près du moins qu’elles en purent approcher dans le hérissement des roseaux, les travailleurs du caoutchouc jetèrent de leur côté un regard indifférent, sans se déranger de leur tâche.

La vue des visages blancs n’était pas pour les surprendre. Ils ne s’en fussent inquiétés que s’ils avaient aperçu des étrangers seuls. Mais la présence autour de ceux-ci de gens de leur race les rassurait. Quant à la robe du moine, et à l’espèce de court costume de chasse qui laissait voir les chevilles guêtrées de la comtesse, c’étaient là des détails à peine discernables pour ces êtres primitifs. Les blancs leur apparaissaient dans des tenues trop variées pour qu’ils s’attachassent à de telles nuances. La complication même des vêtements finissait par leur produire un effet d’uniformité.

Le Père Eudoxe, avec sa figure énergique, sa haute taille, sa robe grise troussée dans une large ceinture de cuir, où l’on distinguait un revolver, un fort couteau de chasse et une pochette à cartouches, en imposait à ces barbares.

Il voulut mettre pied à terre seul, d’abord. M^{me} de Ferneuse, malgré son désir ardent de descendre, de courir vers ces humbles demeures, où, peut-être, se trouvait son fils, fut obligée de lui obéir. Car elle ne pouvait gagner la rive que portée sur les épaules d’un des hommes, à moins qu’on ne fît accoster à sa pirogue la terrasse de bois d’une des cabanes sur pilotis. Mais l’un ou l’autre de ces moyens exigeait une négociation préalable pour s’assurer de la bienveillance des habitants.

Elle vit le moine se faire porter au bord par deux Indiens, qui barbotèrent dans les roseaux, mouillés jusqu’à la ceinture. Avec son autorité naturelle, il s’avança vers les hommes qui travaillaient le caoutchouc, et, par sa façon dominatrice de leur parler, fixa rapidement leur attention.

M^{me} de Ferneuse, debout dans la pirogue, haletante d’espoir et d’angoisse, tâchait de deviner par leurs gestes le sens d’un dialogue incompréhensible pour elle. D’ailleurs, elle n’en aurait d’aucune façon saisi les paroles, couvertes qu’elles étaient par un bruit de gémissements, sorte de lamentation monotone et continue. L’idée de son fils blessé, agonisant peut-être, lui fit chercher anxieusement d’où provenaient ces plaintes. Elle aperçut alors, contre l’une des huttes, derrière l’un des cuveaux de caoutchouc, deux Indiens, étendus à terre sur une couche de feuillage, et qui paraissaient beaucoup souffrir, à en juger par leurs cris, leurs contorsions, et l’empressement de quelques femmes, occupées à leur prodiguer des soins.

Après un moment de pourparlers, le Père Eudoxe revint vers la pirogue, avec des signes rassurants, et un sourire de joie dans sa barbe grise.

—«Mon fils?...» cria la comtesse.

—«Il vit.

—Ah! Dieu bon!... Est-il dans ce village?

—Je le crois.

—Oh! faites-moi aborder!... Laissez-moi courir!...

—Un peu de patience, madame. Écoutez.»

Le religieux se rapprocha davantage de l’embarcation. Et il se mit en devoir de raconter à Gaétane ce qu’il venait d’apprendre, tandis que les calmes Indiens demeuraient impassibles, les uns immobiles sur la rive ou dans les pirogues, les autres reprenant la fabrication de leurs boules en caoutchouc, sans même regarder davantage ces êtres si différents d’eux, et qui s’entretenaient dans une langue inconnue.

—«Voici,» dit le moine. «J’ai eu de la peine à tirer de ces gens quelques renseignements. Ils sont la défiance même, surtout quand il s’agit d’un étranger qu’ils ont accueilli. Leur hospitalité est admirable. Elle est d’ailleurs intéressée. Car ils se figurent que leurs dieux indignés anéantiraient un village où l’hôte aurait encouru quelque péril. Grâce à la présence avec nous d’hommes de leur tribu, et surtout à l’intervention de ce jeune garçon, qui nous mena ici, j’ai pu savoir quelque chose. Mais soyons prudents. Ne heurtons pas leurs coutumes.

—Pour l’amour du ciel, dites!... Que savez-vous d’Hervé?

—Un jeune homme dont la description répond à celle que vous m’avez faite de votre fils est arrivé ici il y a un certain temps, plusieurs mois, si j’ai bien compris. Il était blessé. On n’a pas pu le guérir entièrement...

—Il a souffert si longtemps!... Le sauverons-nous, mon Dieu?...

—Ces individus que vous entendez se lamenter là-bas, couchés sur un lit de feuilles, ont pris son mal par des sortilèges, et ce sont eux qu’on soigne pour qu’il guérisse.

—Quelle insanité! Où est-il?...

—Je n’ai pu l’apprendre encore.

—Mon Père, fouillez ces huttes! Ou plutôt, non. Qu’on m’aide à descendre! J’y vais moi-même.»

Elle allait sauter de la pirogue. Déjà elle enjambait le rebord, s’élançait dans l’eau et dans les roseaux. Un cri du Père Eudoxe l’arrêta.

—«Prenez garde, madame! Vous perdez votre fils.

—Que voulez-vous dire?» balbutia-t-elle, sans oser faire un mouvement de plus.

—«Vous l’exposez doublement, par une hâte si peu mesurée. D’abord, si vous le surprenez à l’improviste, une émotion tellement foudroyante peut lui être funeste. Songez qu’il souffre depuis des mois d’une blessure non soignée, qui doit le maintenir dans un état d’abattement et de fièvre. Mais le pire danger serait d’irriter ces barbares, d’agir à l’encontre de leurs usages, de froisser leur sauvage fierté. Pénétrer malgré eux dans leurs cabanes! Y pensez-vous? Votre fils perdrait de ce fait sa qualité d’hôte, et serait sur-le-champ mis à mort. Je vais vous amener à terre, madame, mais à la condition expresse que vous dominerez des sentiments si compréhensibles, et pourtant si périlleux. Promettez, je vous en supplie, de suivre mes conseils.

—Je sens trop la raison qui les dicte. Je vous obéirai,» fit-elle.

Sur l’ordre du Père Eudoxe, des Indiens de l’escorte transportèrent la voyageuse à la rive.

Elle remarqua aussitôt deux femmes, ayant sur l’épaule de petits enfants, et qui, plus curieuses que les autres, la considéraient avec une espèce d’admiration méfiante.