Part 11
—«Voilà ce que je venais vous demander,» fit M^{lle} de Plesguen, changeant de ton et ouvrant le petit paquet dont elle s’était munie. «Je possède quelques vieilles dentelles de famille. Or, mon intention d’entrer au couvent est tellement arrêtée, que je veux précisément faire réparer ces dentelles pour qu’elles m’y suivent. Je compte en orner la chapelle, en faire présent à la communauté. Ainsi je ne m’en séparerai pas. En même temps, j’augmenterai de cette donation le peu que j’apporterai comme valeur pécuniaire, car ma famille est ruinée. Ces morceaux ne sont que des échantillons. Voyez si vous pouvez les remettre en état. Je vous confierai tout le reste, au cas où vous exécuterez bien ce travail.»
Bertrande se mit en devoir d’examiner les dentelles. Mais le petit Claude, las d’être sage, menaçait de ne pas lui en laisser le loisir. Il avait jeté loin de lui les bibelots d’argent composant la châtelaine de la jeune dame, et qui avaient cessé de faire son bonheur. Maintenant, il se traînait à quatre pattes, ou plutôt à trois,—car, ne sachant pas encore se soutenir sur ses petits membres, il avait imaginé un moyen comique de locomotion, rampant sur ses menottes et sur un genou, tandis qu’il tirait derrière lui son autre jambe, dont il ne trouvait pas l’usage. Cheminant de la sorte, il était arrivé près de sa mère, et commençait à la tracasser, riant et pleurant à la fois, pour qu’elle le prît sur ses genoux.
Quelque chose, à ce moment-là, fondit dans le cœur de Françoise. Une irrésistible douceur l’envahit. Ses bras, que Bertrande ne croyait pas faits seulement pour les manches de bure, s’ouvrirent dans une envie éperdue d’étreindre l’enfant de Gilbert. Ses lèvres, que le baiser de l’ivoire n’avait pas encore glacées, brûlèrent de caresser ce front d’ange. Elle s’inclina.
—«Laisse maman tranquille, mon mignon, viens avec moi.»
Elle le saisit, le souleva, l’emporta, avec des mines pour le faire rire, s’assit et le balança, lui chantonna une chanson. Et le petit, point sauvage, fou de jeu et de câlineries, fit bientôt entendre des gazouillis apprivoisés, puis de grands éclats de plaisir.
Pendant ce temps, l’ouvrière étalait sur sa table les morceaux de dentelle et les retournait minutieusement, pour se rendre compte du point.
Mais, soudain, des pas retentirent au dehors, dans la sonorité du long couloir nu. Ils s’arrêtèrent devant la porte. On frappa.
—«Entrez!» dit machinalement Bertrande.
Elle supposait que c’était sa voisine, une brave femme qui raffolait de Claude, et pour qui c’était une distraction d’en prendre soin.
«Tant mieux!» pensait la jeune mère. «Elle m’en débarrassera un instant. Je suis vraiment honteuse de l’ennui qu’il cause à cette dame.»
Comme on semblait attendre, elle répéta plus haut: «Entrez!...» sachant la clef sur la serrure. Cette clef tourna. La porte s’ouvrit. Une silhouette d’homme se dessina dans la baie.
Les deux jeunes femmes se tournèrent vers lui, et, de stupeur, restèrent muettes. C’était, au seuil de cette pauvre chambre, Gilbert Gairlance, prince de Villingen.
D’un coup d’œil il vit toute la scène. Il reconnut sur les genoux de qui jouait son enfant. Abasourdi, il jeta une exclamation:
—«Françoise!...»
Alors Bertrande fit volte-face, et regarda celle qui, affolée, étreignait le petit Claude, comme pour se garantir par lui contre quelque chose de trop pénible.
Machinalement, Gilbert avait fait un pas, refermant la porte derrière lui.
Et maintenant c’était, dans l’humilité de cette pauvre chambre, un silence profond jusqu’à en être tragique. On eût presque entendu battre les trois cœurs, si violemment, si diversement remués.
M^{lle} de Plesguen parla la première. Malgré la suffocation de son émoi, elle puisa ce courage dans sa pureté, dans sa fierté. Posant l’enfant sur les bras instinctivement ouverts de Bertrande, elle dit:
—«Je n’ai rien à vous reprocher, monsieur. J’ai eu le tort de m’allier à vous pour une œuvre de rapine. Ne me fallait-il pas conquérir à tout prix l’argent nécessaire pour acheter votre amour? Je me suis abaissée jusqu’à devenir votre complice. Vous vous êtes joué de moi. C’était dans la logique des choses.»
Le prince de Villingen eut un geste de protestation. Mais il se tut. Comment se disculper auprès d’une de ces femmes sans meurtrir l’autre? Une telle alternative n’était pas faite pour émouvoir sa sensibilité, mais le mécanisme de son éducation, sa superficielle délicatesse d’homme du monde en demeuraient entravés. La fille noble comme l’ouvrière avaient droit ici aux mêmes égards. Sa désinvolture de jeune homme à la mode ne l’empêchait pas de manifester toute la gaucherie masculine en pareil cas. Il haussa les épaules, marcha autant que lui permit l’étroitesse de la chambre, et passa un fin mouchoir sur son front, où le bord du chapeau avait laissé une moiteur, à moins que ce fût une sueur de malaise.
Un sentiment dominait Bertrande: celui de cette extraordinaire coïncidence, qui amenait à ce moment même l’amant, peu coutumier cependant de visites inattendues. La pâleur de Gilbert ne lui donnait pas à penser qu’un événement grave changeait ainsi ses habitudes d’indifférence. Elle ne voyait, sur cette physionomie altérée, que la désagréable surprise d’avoir rencontré M^{lle} de Plesguen. Mais enfin, de toute cette scène, pour elle, la maîtresse, et qui était mère, se dégageait une espèce de triomphe. Elle en éprouvait la sensation instinctive, certaine. Ce fut donc sans amertume, presque avec pitié, qu’elle dit à Françoise:
—«Pourquoi êtes-vous venue ici, mademoiselle, si ce n’était pas en ennemie?»
La malheureuse jeune fille eut une rougeur, pour devenir aussitôt plus blême encore. Pouvait-elle avouer, ou seulement laisser pressentir, son âcre fièvre d’amour, qui, à bout de souffrance, voulait souffrir davantage,—son avidité de s’enfoncer au cœur la réalité comme un couteau, son morbide désir de voir celle qui avait osé se donner à Gilbert, cette chair qu’il avait possédée, cet enfant né du mystère de passion où se torturait et s’effarait son âme de vierge? Elle répondit:
—«Je voulais être sûre... Pour qu’il ne pût point me mentir. Je voulais voir si votre fils lui ressemblait. Et puis...»
Elle se crispa, se raidit, presque convulsée dans l’effort, comme ces infortunés qui, sous les pinces et les fourchettes rougies de la question, réservaient jusqu’au bout leur secret intérieur.
—«Et puis,» reprit-elle, «ma résolution d’entrer au couvent étant définitive, je pensais avoir un peu le devoir et l’autorité d’accomplir une mission digne de mon futur état.
—Quelle mission?» balbutia Bertrande.
Gilbert ne prononça pas ces deux mots. Mais on les lisait dans son regard interrogateur, tandis que, surpris, il se tournait vers Françoise. Et la double attente de l’homme et de la jeune mère se suspendit avec une espèce d’anxiété respectueuse autour de cette infortunée qui souffrait si visiblement, si atrocement.
Françoise de Plesguen, à cette minute, montra quelles ressources de grandeur gisent dans les âmes qui, même débiles, emportées, secouées par toutes les convoitises, ont, pour les soutenir, la force d’une race, tendue depuis des siècles vers la domination de soi-même. Sans doute racheta-t-elle, en un pareil instant, toutes les mesquineries, toutes les vilenies qu’avait charriées sa pensée quand elle s’acharnait à déshonorer et à dépouiller ses cousins de Valcor, quand elle souhaitait la fortune pour obtenir un titre de princesse et lier à elle un homme de qui elle savait n’être pas aimée. Elle prononça doucement, avec une dignité impressionnante:
—«Je voulais voir,—et j’ai vu,—Bertrande, si l’épouse du Seigneur, que je serai bientôt, pouvait, sous sa sainte invocation, léguer à une autre le fiancé terrestre dont elle se sépare à jamais. Vous êtes digne de porter le nom du père de votre enfant, ce nom fût-il celui d’un prince. Je vous rends de tout mon cœur cette justice. Et je supplie Gilbert d’accomplir son devoir envers vous, comme envers le fils que vous lui avez donné. Moi, je ne suis déjà plus de ce monde. Adieu.»
D’un geste rapide, elle se pencha vers le petit Claude, que sa mère tenait toujours, mit un baiser sur son front. Puis, avant que les deux autres eussent recouvré le sang-froid nécessaire pour agir ou pour parler, M^{lle} de Plesguen sortit de la chambre.
Son pas léger vibra, s’éteignit dans le corridor.
Gilbert se tenait debout, les bras croisés, évitant de regarder Bertrande. Celle-ci se laissa tomber sur une chaise et, bouleversée d’émotion, fondit en larmes. Le prince, à son tour, s’assit, s’absorba dans de soucieuses réflexions.
Sur les genoux de sa mère, Claude s’endormait. Elle se mit à le bercer machinalement. Ses yeux, qui se séchèrent en contemplant le bébé, se levaient parfois, tâchaient de rencontrer ceux du jeune homme. Vainement. Le cœur de la triste amante se serra. Comme elle l’aimait!... Oh! si elle était en haut de l’échelle sociale, et lui en bas, quel ne serait pas son bonheur d’anéantir la distance en prenant sa main pour ne plus la quitter! Mais il ignorait, lui, cet aveuglement du cœur, pour lequel rien n’existe au monde qu’un seul être adoré. Avait-il entendu seulement la voix, cette voix si noblement généreuse, qui s’élevait là, tout à l’heure? L’épouser?... Elle?... Quel rêve insensé!... D’ailleurs, Bertrande, aujourd’hui, n’en demandait pas tant. Il était loin, le rêve de la petite Bretonne ingénue, croyant que la vie tissait des contes bleus, comme on en voit dans les livres à images, comme on en dit à la veillée, et que les princes Charmant y prenaient pour femmes les jolies filles dont ils se faisaient aimer.
Tout à coup, elle tressaillit, tant fut brusque la question de Gilbert:
—«Comment savait-elle? Qu’était-elle venue faire ici?
—J’ignorais que ce fût mademoiselle de Plesguen,» dit Bertrande. «Elle s’est présentée comme une cliente, sans dire son nom. Tiens, voici encore ses échantillons de dentelles à réparer. Elle a oublié de les reprendre.
—Je ne la savais pas si bonne comédienne,» ricana Gairlance.
—«Oh!» fit Bertrande, scandalisée. «Je ne crois pas qu’elle ait joué la comédie.
—Allons donc! Cette façon de me rendre théâtralement une parole que je ne lui ai jamais donnée... Elle a trouvé ça chic, jugeant la partie perdue. Enfin, soit! C’est d’une belle joueuse. Je me demande seulement si elle pouvait connaître...
—Quoi donc?
—A quel point elle est perdue, cette partie qu’elle abandonne.
—Que veux-tu dire?
—Je veux dire, Bertrande, que Renaud de Valcor,—ton père, ou le marquis, ou le diable, pour ce que j’en sais maintenant,—est hors d’affaire, et pour toujours, et que ce n’est plus moi,—ni personne d’ailleurs,—qui lui contesterai son titre.»
La jeune femme posa son fils endormi dans le berceau, et se dressa, palpitante.
—«Que se passe-t-il donc?
—Il se passe ce que je venais t’apprendre, ou plutôt ce dont je venais me remettre ici, auprès de toi. Car ta présence m’est douce. Et j’étais atterré. N’étais-tu donc pas surprise,» ajouta-t-il avec une cruauté inconsciente, «de me voir arriver ainsi, sans raison?»
«Sans raison!» se répéta intérieurement la pauvre fille. «En effet, le désir de me voir n’est pas pour lui une raison.» Mais un impétueux courant d’idées dispersa l’amertume.
—«Est-ce que je te comprends bien, Gilbert? Tu ne crois plus à la double personnalité du marquis de Valcor? Toutes ces preuves, dont tu m’accablais, que sont-elles devenues?
—Ce n’est pas moi qui les détenais, qui les ai rassemblées, qui en connaissais la source, qui pouvais les mettre en œuvre.
—Non, c’est Escaldas.
—Oui... Escaldas!» répéta Gilbert avec une espèce de rire lugubre.
—«Il se faisait fort d’en découvrir d’autres.
—Eh bien, ma chère, non seulement il n’en découvrira pas d’autres, mais il a réduit à néant celles dont il faisait tant de cas.
—Est-ce possible?... Après ce qu’il déclarait, à ce déjeuner, tu sais bien?... le jour des funérailles de la marquise? Te souviens-tu?... Quelle résolution forcenée! C’est lui qui abdique?
—Oh! il abdique d’une façon tellement nette, qu’après ce désistement par trop significatif, nul au monde n’osera relever la cause.
—De quelle façon?
—La plus irrévocable. Il s’est tué.
—Escaldas s’est tué!...
—Parfaitement,» dit le prince, chez qui une détente se produisait, et qui, maintenant, devenait livide, avec des gouttes de sueur aux tempes, une contraction du gosier, où les mots se hachaient. «Il s’est pendu... Et c’est moi qui... tout à l’heure, en allant... m’entendre... avec lui... l’ai trouvé... dans sa chambre. Donne-moi... un verre d’eau... Bertrande.»
IX
_L’APACHE_
LE Bolivien José Escaldas avait bien cru, pendant quelque temps, que l’«Affaire Valcor» allait ressusciter. Il avait mis la main sur des données imprévues, si extraordinaires, que Marc de Plesguen lui-même, en dépit de tous ses scrupules, n’hésiterait pas à recommencer le procès.
D’ailleurs, on pouvait se passer du vieux maniaque. C’était maintenant lui, Escaldas, qui tenait le dénouement du drame. Il agirait pour son compte. On l’avait accusé de faux, il déposerait une plainte en diffamation, sûr de démontrer maintenant où était le faussaire. Même sans se porter partie, il pourrait faire agir directement le Ministère public, tant les charges qu’il développerait contre son adversaire apparaissaient graves. Cette fois, le pseudo-marquis serait pris à son crime comme dans une souricière. Ce qu’on appelle en jurisprudence le «fait nouveau» venait de se produire. Et quel fait! Lourd de quelle signification formidable! Et par quel miracle du hasard Escaldas ne l’avait-il pas découvert!
Le métis, en se fixant à Paris, s’était logé aussi près que possible du prince de Villingen. Mais, comme celui-ci habitait rue Cambacérès, dans un quartier élégant, où ne se trouvent guère les garnis à bon marché tels qu’en cherchait son acolyte, celui-ci avait dû se réfugier plus haut, vers les boulevards extérieurs. Il avait fini par louer une petite chambre dans une maison meublée de la rue de Lévis, aux Batignolles, demeure dont la malpropreté n’était pas pour gêner ce demi-Indien, et dont la louche apparence ne l’offusquait pas davantage.
Ce qui lui semblait plus pénible, à lui qui avait couru les forêts infinies de l’Amérique, et vécu à l’aise dans le château seigneurial de Valcor, c’était l’étroitesse de son gîte. Les ailes de son imagination en crevaient les murs. Il se revoyait bientôt, dans ce domaine splendide de Bretagne, non plus en parasite toléré, sans cesse sous la menace d’un soupçon ou d’un caprice du maître, mais en bienfaiteur adulé, en Providence tutélaire, s’engraissant du tribut de ceux qui lui devaient leur patrimoine.
Les primitifs sont comme les enfants. Ils ne voient pas de distance entre leur rêve et sa réalisation. Ce métis, encore si près de la sauvagerie, vivait embusqué dans son intrigue, au sein de la civilisation parisienne, comme un de ses fauves ancêtres dans un fourré inextricable de la Selve: l’œil guettant la proie, la main remplie de flèches empoisonnées.
Sa brutale nature s’arrangeait des basses mœurs faubouriennes, qu’éclairaient, non loin de sa demeure, les becs de gaz allumés dès que la nuit tombe, entre les ormes rabougris des excentriques boulevards.
Chaque soir il s’en allait du côté de Montmartre, se grisant à l’odeur de l’asphalte imprégné de poussière ou de pluie, aux relents des cafés, des restaurants, des mastroquets, des beuglants, de tous ces antres violemment éclairés, où l’on mange, où l’on boit, où l’on chante, sous la grande ombre lugubre de la Butte, coiffée par sa basilique-fantôme.
Surtout, la bête mal domptée que ce «pays chaud» sentait gronder dans ses veines, s’alléchait aux rencontres hasardeuses, aux provocantes occasions, pullulant devant ces repaires de bas plaisirs. Même s’il n’en profitait pas, il en humait avec une immonde satisfaction l’odeur de vice. L’argent seul lui faisait défaut pour se rouler à sa guise dans ce torrent de débauche.
Une nuit, José Escaldas monta par les ruelles tortueuses de la Butte, vers un paradis momentané où le guidait ce qui avait peut-être été un ange, mais ce qui n’y ressemblait plus guère, une pauvre créature, encore presque jolie sous des cheveux blonds en broussaille et dans un corsage en satinette cerise. Elle lui dit s’appeler la Môme-Cervelas, et ce nom parfumé de poésie acheva de subjuguer le cœur inflammable du Bolivien.
Cette aventure ne serait certes pas de celles qu’un Escaldas même se soucierait de raconter, si une coïncidence presque fantastique n’y avait donné une importance capitale.
Le logis où la Môme-Cervelas conduisit sa conquête se trouvait comme perché dans un chaos de vieilles constructions bizarres, au-dessus de jardinets inégaux, vrais jardins suspendus, sans rien de babylonien, à l’angle de la rue de Ravignan. Dans la plus belle des deux chambres décorées avec un luxe de foire, Escaldas aperçut avec stupéfaction une espèce de panoplie formée d’armes et de parures indiennes, qu’il reconnut immédiatement pour des objets authentiques, provenant de quelque tribu du bassin de l’Amazone.
Cela l’intéressa, naturellement. Il questionna la jeune femme, qui, aussitôt, prit un air d’importance.
—«Ah! vous avez du flair, vous,» déclara-t-elle. «Tous ceux qui viennent ici» (et elle ne rougit pas de ce pluriel multiple et candide) «se fichent de ça. Ils prétendent que j’ai dû chiper ce fourbi à de faux sauvages de l’Exposition. Mais c’est pas du toc. Mon petit homme a rapporté ça des pays pour de vrai.
—De quels pays?
—Ah! pour les noms, je suis pas trop calée, vous savez. C’est pas comme lui, qui a une mémoire!... Il parle toutes les langues, et la preuve, c’est qu’il voyage comme interprète.»
Par un brusque rappel de souvenirs, ce mot d’interprète évoqua chez Escaldas la pensée de l’introuvable individu, compagnon de bord du vieux Pabro, et peut-être son mystérieux assassin, qui, n’ayant pas été, faute de preuves, retenu par la justice, avait disparu sans laisser de traces. Dans sa déposition à Bordeaux, l’homme avait dit s’appeler Mindel et venir de Buenos-Ayres, où il était employé comme interprète dans un hôtel. Il avait présenté d’acceptables références. On l’avait relâché. Pourquoi aurait-il jeté à la mer un vieillard pauvre, inoffensif, dont le mince bagage et les maigres valeurs avaient été retrouvés intacts? Plus tard, bien des commentaires avaient couru, quand ce personnage avait spontanément envoyé au Parquet la lettre dérobée à Pabro, cette lettre sur laquelle Escaldas, Gairlance et Plesguen comptaient pour accabler le marquis de Valcor, et qui, reconnue fausse, les avait si terriblement accablés eux-mêmes. Mais la police, à ce moment, fut impuissante à dépister l’homme. D’ailleurs, ça n’avait pas d’importance, la lettre étant identique à la photographie faite par Escaldas lui-même et ayant été formellement reconnue par lui. Ces détails vivaient d’une vie trop violente dans l’esprit du métis pour que le moindre rapport, même le plus lointain, ne les évoquât pas immédiatement. Avec une spontanéité qui l’étonna lui-même, il lança coup sur coup:
—«Interprète?... Ton ami était interprète?... Où cela?... A Buenos-Ayres?... Et ne se nomme-t-il pas Mindel?...»
La foudre tombée devant cette fille ne l’eût pas pétrifiée plus complètement. Toutefois, une espèce d’instinct de conservation la fit se reprendre et précipita les paroles dans sa bouche.
Quelle blague! Jamais de la vie! Il ne s’appelait pas Mindel, son petit homme. Mindel? Où prenait-on ça? Quel bête de nom! D’abord, ce n’était pas son nom. La preuve, c’est qu’il s’appelait Sornières, Arthur Sornières.
Mais Escaldas avait vu son trouble. Escaldas était hors de lui d’espérance.
—«Mon enfant... Ecoute... ne mens pas. Si jamais ton ami s’est appelé Mindel, sa fortune est faite. La tienne aussi. Tiens, voilà un louis, deux louis, tout ce que j’ai en poche. Dis-moi la vérité et je te les donne. Je te donnerai bien autre chose. Pas moi. Des gens qui le pourront mieux que moi. Tiens, me croiras-tu? Je vais écrire ici mon nom... mon vrai nom... José Escaldas. Montre-le à ton ami. Si jamais il s’est appelé Mindel, il saura ce que cela veut dire. Engage-le à venir me parler. Voilà aussi mon adresse. Maintenant qu’il a marché d’un côté, il marchera de l’autre. Qu’est-ce que ça peut lui faire? Je te jure que c’est sa fortune! La somme qu’il voudra.»
Les yeux de la fille brillèrent.
—«Je lui ferai toujours la commission.
—Il s’est donc bien appelé Mindel!»
Elle trembla, tout éperdue.
—«C’est comme ça que je mettais quand je lui écrivais là-bas. Mais ne le dites pas, monsieur! Ne lui dites pas. Si ça lui plaît, il vous le fera savoir lui-même. Sans cela, il me tuerait. Oh! je vous assure, il me tuerait!»
La Môme-Cervelas n’exagérait qu’à peine. Sans connaître les secrets de son «petit homme», elle savait qu’entre tous le plus grave se rapportait à son retour de l’Amérique du Sud et à ce nom de Mindel, qu’il avait porté là-bas. La circonspection qu’il montrait à cet égard devait tenir, suivant l’opinion avisée de sa compagne, non seulement à ce qu’il avait fait «quelque sale coup», mais encore à ce qu’il voulait en garder le bénéfice pour lui seul, sans le partager avec elle. A un moment donné, elle lui avait vu de l’or et des billets plein les poches. Puis, aussitôt après lui en avoir dispensé quelques bribes, il avait disparu, suivant sa coutume quand il était en fonds. Elle connaissait ses habitudes. Il allait dépenser au loin l’argent dont l’abondance inexplicable aurait pu le compromettre ici. Et surtout il allait le jouer.
Cette nuit-là, quand Escaldas l’eut quittée, la triste fille n’attendit pas sans crainte le retour d’Arthur Sornières.
Arthur, surnommé à Montmartre «le Beau Rouquin», à cause de son irrésistible physique, ou encore le «Baladeur», allusion à ses mœurs errantes, ne se distinguait ni par la courtoisie ni par la patience. Avant même d’avoir écouté jusqu’au bout le récit d’Angèle, dite la Môme-Cervelas, rien que sur l’air embarrassé de la misérable créature et sur le soupçon qu’elle avait eu la langue trop longue, il commença par la rouer de coups.
Ce solide gaillard, aux drus cheveux roux, à la mâchoire bestiale, aux larges épaules musclées sur une taille souple de félin, d’une superbe vigueur de brute, tapait dur. La pauvre Môme-Cervelas crut que, cette fois, les terribles poings lui feraient à jamais passer le goût de sa charcuterie favorite. Et quand Arthur, s’asseyant pour se reposer de cet exercice, lui dit: «Maintenant, explique-toi...» elle mit cinq bonnes minutes à retrouver son souffle.
Quand elle eut raconté les choses, non sans des réticences que ponctuèrent quelques taloches, le Beau Rouquin s’enferma dans un mutisme écrasant.
—«Alors, comme ça... j’ai pas trop gaffé? Je t’ai pas causé trop d’embêtements, mon pauv’ Tutur?» risqua-t-elle avec humilité quand elle put espérer que la séance de tout à l’heure ne recommencerait pas.
—«Je crois que je t’ai montré que je savais m’y prendre pour tuer tes puces,» répliqua-t-il. «Eh bien, dis-toi, la môme, que je leur ai simplement chatouillé l’épiderme auprès de la façon dont je les aplatirais sur ta peau si tu repiques au truc. Tâche de ficeler ces satanés deux liards de mou que t’as dans la margoulette.»
Ce langage imagé parut limpide à la Môme-Cervelas. Désormais, elle tiendrait sa langue.
Aussi, le lendemain, se garda-t-elle de poser d’indiscrètes questions au charmant Arthur, lorsqu’il lui dit, vers cinq heures du soir, sur un ton d’ailleurs gracieux:
—«Brosse mes frusques, Cervelette. Et puis tu me feras mon nœud de cravate. Je vais dans le monde.»
Elle obéit. Le Beau Rouquin soigna sa toilette. Puis, consultant sa montre:
—«Allons... Ils doivent avoir fini de juter leurs bêtises, ces salivards de la Chambre. V’là le moment de se trotter chez les marquis.»
Il partit, adressant à sa compagne une cynique recommandation quant au travail qui leur ferait une soirée fructueuse.