Part 10
Elle songea,—oh! comme elle y avait songé depuis quelques jours!—à ce que lui avait dit Gilbert: «Ta grand’mère Mathurine sait bien que cet homme est son fils Bertrand. Elle a décrit les mêmes signes que j’ai remarqués sur son bras, le jour du duel.»
—«Si je voulais!...» répéta la dédaignée, celle qu’attendait un enfant sans père, dans un logis sans feu, presque sans pain.
Tout à coup, elle se mit à marcher très vite, courant presque. Ses pas agiles eurent bientôt rattrapé l’orgueilleuse lenteur de la silhouette en deuil.
—«Micheline de Valcor!»
Il y avait un ordre dans ce nom ainsi jeté, un ordre si net, si pressant, que, de surprise, celle qu’on appelait s’arrêta.
—«Ecoutez... Je n’ai qu’un mot à vous dire. Votre mépris, je ne veux pas l’accepter. J’ai le droit de vous le renfoncer jusqu’à l’âme. J’ai ce droit-là. Peut-être en ai-je d’autres. Mais c’est le seul dont je veuille user. Je vais vous apprendre pourquoi vous ne devez pas me mépriser, Micheline de Valcor.»
Stupéfaite, la fille altière et charmante de la marquise Laurence ouvrait ses grands yeux foncés dans une figure pâlie. D’où venait une pareille arrogance chez celle que la honte et le respect auraient dû courber? D’où venait surtout la vibration de sincérité dans ses étranges paroles? Presque malgré elle, Micheline écouta:
—«Un mystère nous rapproche plus étroitement que vous ne croyez,» disait Bertrande. «Le même sang coule dans nos veines. Quelle en est la source? Vous le saurez un jour ou l’autre. Les ennemis du marquis de Valcor disent-ils vrai en affirmant qu’il est le fils de Mathurine Gaël et mon propre père? Ou bien veulent-ils exploiter à leur profit un autre secret qui existerait entre nos deux familles?... Je l’ignore. Mais quelqu’un connaît la vérité... quelqu’un qu’on a voulu tenter par tous les appâts qui entraînent les cœurs: par le sentiment maternel, par l’orgueil, par l’intérêt... Et qui résiste, et qui garde le silence, parce qu’une parole de sa bouche ferait tomber la foudre sur votre maison.
—«Qui donc?» demanda Micheline avec des lèvres blanches.
—«Ma grand’mère.
—La vieille Mathurine!...
—Appelez-la donc aussi «grand’mère», mademoiselle de Valcor. Cela vaudra mieux que de me faire dire «monsieur le marquis». Et bénissez-la de vous préférer, vous, l’innocente, à moi, la pécheresse, parce que votre sécurité repose sur l’injustice qui m’est faite. En se taisant, elle vous maintient sur le sommet et me laisse dans l’abîme...
—Vous divaguez!» s’écria Micheline. «C’est pour me raconter une pareille fable que vous m’attendiez dans ce cimetière!
—Non. Je vous attendais pour faire transmettre à votre père—qui peut-être est le mien—un avis grâce auquel le marquis de Valcor serait mieux armé contre ceux qui le traquent. Rappelez-vous. Votre fierté m’a refusé le privilège de défendre votre nom. Mais je ne vous ai abordé que pour cela.
—C’est vrai...» dit rêveusement Micheline.
Elle regardait la jeune Bretonne, dans une stupeur qui lui ôtait toute pensée.
—«Oui... Regardez-moi bien,» fit Bertrande avec un douloureux sourire, «puis, en rentrant, placez-vous devant votre miroir. Vous retrouverez encore cette ressemblance qui nous rendait jadis pareilles à deux sœurs. Elle s’effacera bientôt tout à fait. Le chagrin et la misère achèveront de me défigurer. Mais ne l’oubliez pas, vous, si de nouveau, à ce chagrin, à cette misère, vous étiez tentée d’ajouter votre mépris.
—Je ne vous méprise pas,» dit vivement M^{lle} de Valcor, bouleversée au point que sa voix s’étranglait. «Je ne vous méprisais pas tout à l’heure. Seulement nos deux chemins m’apparaissaient tellement séparés! Vous affirmez qu’ils se touchent... Comment le croire sans soupçonner mon père?... Ses ennemis vous ont abusée. Mais je vous rends justice. Vous ne profitez pas des pièges qu’ils tendent. Vous avez parlé noblement.»
Comme Bertrande se taisait, Micheline ajouta:
—«Que puis-je pour vous?»
Une âcre saveur de revanche monta aux lèvres de la déshéritée. Déjà elle avait, du fond de son humiliation, surgi au-dessus du dédain dont on l’écrasait. Elle avait, suivant ses propres paroles, renfoncé le mépris jusqu’à l’âme aveugle qui prétendait l’en accabler. Cela ne lui suffit pas. Elle voulait bien laisser celle-ci jouir d’un destin usurpé. Mais elle ne résista pas au désir de faire passer dans la chair délicate de cette belle Micheline, vertueuse et riche, le frisson du crime paternel.
—«Ce que vous pouvez pour moi?» répéta-t-elle. «Mais, la seule chose que je sollicitais de votre part. Transmettre un avis à votre père. Recommandez-lui de rester bien d’accord avec l’assassin du vieux Pabro, avec l’homme de la lettre. Par cet individu, Escaldas espère encore le perdre.»
Ce n’est pas sous cette forme que Bertrande préméditait de faire parvenir le précieux avis à M. de Valcor. Mais le mouvement des passions humaines est impétueux et incertain comme celui de la mer. Tout ce qui s’était dit là, depuis un moment, n’avait pas été prévu davantage. Un vertige amer dicta les dernières paroles, si terriblement significatives: «L’assassin du vieux Pabro, l’homme de la lettre...»
Aussitôt une image s’évoqua dans l’esprit de Micheline... La sinistre figure de celui qu’elle avait nommé un «Apache», ne croyant pas si bien dire, de ce garçon louche, à qui son père—elle l’entendait encore—adressait l’étrange phrase: «Ne vous ai-je pas défendu de me relancer ici? _Vous y risquez autant que moi._»
La malheureuse jeune fille était devenue pâle, de la pâleur qu’avaient autour d’elle toutes ces dalles funèbres sous le ciel d’hiver. Elle répondit:
—«Je ne ferai pas une telle commission.
—Pourquoi?... Vous m’avez mal comprise,» balbutia Bertrande, effrayée elle-même du sens pris dans sa bouche, et ensuite seulement dans sa pensée, par cette brutale traduction des hypothèses d’Escaldas.
—«Je n’ai rien compris et ne veux rien comprendre,» dit M^{lle} de Valcor. «Mon père n’a pas à s’entendre avec des assassins. Il n’a que faire d’un pareil message. Même si son salut en dépendait... Que le destin s’accomplisse!...»
VIII
_AUTOUR D’UN BERCEAU_
BERTRANDE A MATHURINE GAËL
Avril 1902.
«GRAND’MÈRE, _est-ce vrai que vous avez un secret? Est-ce vrai qu’on est allé vous trouver pour vous l’arracher du cœur?... Est-ce vrai que, lorsque le soir tombe, et que l’Océan se lamente, et que vous vous asseyez sur le banc de pierre, devant la porte, ce ne sont pas les spectres des morts, mais des fantômes de vivants, qui viennent rôder dans l’ombre autour de votre âme?..._
«_Grand’mère, je souffre trop de votre douleur. Ayez pitié de la mienne! Pardonnez-moi! Du moins, si ma faute vous désespère, sachez que, dans cette faute, il n’y a rien d’ingrat, de révolté, ni même d’indifférent à votre égard._
«_Me croirez-vous si je vous assure qu’il n’y a non plus rien de vil. Je n’oserais pas vous l’écrire si je ne pouvais vous en donner une preuve. Mais cette preuve, maintenant, je la possède. Sachez qu’on m’a tentée comme on vous a tentée vous-même. On m’a révélé ce que vous savez, et que vous le savez. J’ai senti planer autour de moi la grandeur de votre silence. Moi aussi, je me suis tue. Je me tairai toujours. On ne sait donc pas ce que c’est que les mères, puisqu’on a cru que vous trahiriez votre chair et votre sang?..._
«_Grand’mère, j’ai un fils aussi... Un petit enfant dort dans son berceau, à côté de la table où je vous écris._
«_Hélas! vous pensez que c’est une honte pour moi qu’il soit là, respirant de ce doux souffle que je n’avais pas le droit de lui donner. Je ne puis pas le croire._
«_On prétend que c’est un péché! Quoi donc? D’avoir créé son cœur avec les battements du mien?... Mais, quand je le prends sur ma poitrine, que je verse entre ses lèvres le lait de mon sein, ce serait alors un péché aussi?... Où donc commence le mal, et où finit-il, dans l’œuvre de la vie?..._
«_Être une mère... ce n’est donc pas sacré en soi?... Comment alors se fait-il que j’en ressente si profondément l’exaltation délicieuse?... Comment se fait-il que la force mystérieuse du cœur des mères soit descendue dans le mien?_
«_Je ne vaux quelque chose, grand’mère, que par ceci qu’on appelle ma honte. C’est par là que j’existe, que je travaille, que je lutte, que je goûte l’ivresse de l’abnégation et du sacrifice._
«_C’est par là que je vous ai comprise, ô vous, mère sublime! qui vous interdisez de crier: «Mon fils!» parce que ce cri ferait tourner sur leurs gonds les portes de l’enfer, et qu’il s’y enfoncerait, celui que vous appelleriez._
«_Mais ce mot, que vous ne criez jamais, vous le dites à vous-même, n’est-ce pas?... Vous le dites, à voix très, très basse... Vous le murmurez, le soir, sur le banc de pierre de la porte... quand la mer mugit et le couvre de sa clameur._
«_Oh! quand vous le dites, pensez à moi, et pardonnez-moi, grand’mère. Moi, qui le prononce tout haut, près du berceau de mon enfant, ce mot de «fils», j’en chuchote un autre... Car votre secret est le mien. Aussi, accordez-moi votre pardon._
«_Je suis si pauvre, oh! si pauvre, que vous pouvez être quand même un peu fière de moi. Je n’ai vendu ni mon silence, ni mon amour. Reconnaissez à cela votre petite-fille, mère-grand._
«_C’est elle qui vous embrasse avec des larmes, et qui fait tendre vers vous de petits bras innocents._
«_Ne nous repoussez pas. Je suis deux maintenant pour vous aimer._
«_Votre_
«BERTRANDE.»
* * * * *
Quand la jeune mère eut achevé cette lettre, elle voulut aller sur-le-champ la jeter à la poste.
Combien elle avait hésité avant d’écrire! Mais, à présent que les lignes étaient tracées, que, sous cette enveloppe, son cœur bondissait et palpitait, il ne pouvait plus attendre, ce cœur frémissant, pour s’élancer là-bas, vers la chère vieille, vers la maison de la grève, vers le pays inoubliable, dont le souffle se levait tout à coup dans l’humble chambre parisienne, avec l’odeur sauvage de la lande, avec l’odeur salée de la mer.
Bertrande s’approcha du berceau où dormait son petit Claude.
Le sommeil du bébé était si profond, si paisible, qu’elle pouvait bien le quitter quelques minutes, le temps de descendre et de remonter aussitôt. Elle s’attardait à le contempler, avant de ramener entre lui et le jour le rideau léger d’indienne à fleurettes bleues.
—«Qu’il est beau! Si grand’mère le voyait, pourrait-elle donc lui en vouloir d’être au monde?»
C’était vrai. La fierté maternelle ne l’illusionnait pas. L’enfant était adorablement beau. Issu de deux souches vigoureuses,—celle de ces marins bretons, les Gaël, célèbres dans tout le Finistère pour leur type superbe et leur hardiesse, et celle des Gairlance, qui donnèrent à la Révolution, puis à l’Empire, le prodigieux guerrier que Napoléon fit prince de Villingen,—le petit Claude, l’enfant de l’amour, réunissait en lui le meilleur de leur double sève.
Sa première année s’achevait. Les dons que la Nature lui avait prodigués, suivant ses traditionnelles largesses aux êtres nés de sa volonté seule, en dehors des conventions sociales, s’affirmaient en traits plus distincts. La tête mignonne qui s’abandonnait sur l’oreiller dans la profusion des boucles d’un blond brunissant, rappelait les anges merveilleux dont Raphaël entourait la Madone. Tout à l’heure, quand les grands yeux s’ouvriraient, on croirait voir un de ces deux chérubins qui suivent du regard l’ascension de la Vierge sur la toile fameuse du Musée de Dresde.
Pour ne pas l’éveiller, Bertrande résista au désir de poser ses lèvres sur le front blanc et moite, ou sur l’une des joues, colorées par le sommeil, savoureuses comme un fruit. Elle jeta un fichu de laine sur ses épaules et descendit en courant ses cinq étages.
Quand elle revint, de son pas agile, elle vit une jeune femme, vêtue de sombre, d’une distinction évidente malgré la simplicité de sa mise, qui parlementait avec sa concierge. Celle-ci s’écria:
—«Ah! _mame_ Bertrande... Je savais bien que vous alliez revenir. Quand vous sortez sans vot’ bichon, ça n’est jamais pour longtemps. Aussi on n’a pas idée d’un amour d’enfant comme ça! Un Jésus, quoi!
—Est-ce que Madame me demandait?» fit la jeune ouvrière.
Elle s’étonnait de l’immobilité de la visiteuse, qui, venue pour elle, la dévisageait sans mot dire, appuyée sur la poignée de son en-cas, avec une physionomie défaillante.
Cette personne, qui paraissait avoir à peine l’âge, et point du tout l’assurance, impliquée par ce titre de «madame», se reprit avec un visible effort.
—«Vous êtes mademois... madame Bertrande Gaël?
—Oui.
—Vous raccommodez les dentelles?
—Pas toutes les dentelles.
—Si vous vouliez bien me recevoir, je vous montrerais ce que j’apporte,» dit l’inconnue en soulevant un petit paquet. «Nous verrions si vous pouvez faire le travail.
—Avec plaisir, madame. Vous ne craignez pas de monter un peu haut?»
La singulière cliente eut un geste, comme pour dire que cela lui était indifférent. Toutefois, Bertrande se faisait une conscience de l’obliger à gravir une centaine de marches, tant cette mince figure pâle donnait une impression de lassitude et de débilité.
Elle en provoquait une autre chez la petite dentellière bretonne. Celle-ci sentait comme un souvenir, impossible à préciser, s’éveiller dans les régions lointaines et confuses de sa mémoire, auprès de cette jeune dame.
Peut-être l’autre éprouvait-elle quelque appréhension d’être reconnue. Car sa première émotion sembla se calmer quand elle se convainquit qu’on l’accueillait tout à fait en étrangère.
Mais Bertrande se rappelait trop peu Françoise de Plesguen, entrevue parfois au château de Valcor, durant les séjours qu’y faisait la nièce du marquis, et la joyeuse fillette de jadis avait trop changé, pour que l’humble maîtresse du prince de Villingen se doutât qu’elle recevait la fiancée de celui-ci.
Fiancée... M^{lle} de Plesguen ne se considérait plus comme telle, et ne l’avait même jamais été officiellement. N’importe, c’était bien là son rôle, c’était l’aspect sous lequel l’eussent considérée les soupçons et la rage douloureuse de sa rivale, si la mère du petit Claude eût deviné son nom.
Toutes deux arrivaient maintenant à l’étage le plus élevé de l’espèce de grande caserne pauvre où l’ouvrière en dentelle occupait une chambre.
La clef tourna dans la serrure, et elle apparut, cette chambre,—bien mesquine et dénudée, mais presque riante, à cause d’un rayon de soleil printanier glissant à travers la percale du rideau, et surtout à cause de la bercelonnette, dont la présence attendrissante et la miraculeuse propreté formaient une image aussi douce à l’âme qu’au regard.
—«Votre enfant!...» murmura Françoise, qui, à peine entrée, ne sembla plus voir que cette légère nacelle, sous la fraîche draperie à fleurettes bleues.
Bertrande était trop mère pour s’étonner de cette préoccupation si prompte, plutôt bizarre chez une cliente. Elle pensa que l’éloge du bébé par la concierge éveillait l’intérêt de la visiteuse. D’ailleurs, elle n’eut pas le temps de réfléchir. Le bruit de leur entrée,—peut-être aussi l’heure de son repas,—troublait le sommeil du petit homme. Il y eut une agitation sous la percale fleurie, puis un gazouillement, comme la rumeur indistincte d’un nid jaseur.
La jeune mère courut, écarta le rideau.
Et alors le délicieux tableau apparut,—l’éternel et incomparable ravissement, tel que rien n’émeut de la sorte en ce monde,—un petit enfant, très beau, qui se débattait sur la couchette, et riait sous ses boucles tièdes, plus lourdes et frisées à cause d’un peu de moiteur. Une carnation de fleur, des yeux larges comme des étoiles, mais veloutés et sombres entre leurs cils épais, une toute menue bouche de corail mouillé, où brillaient les grains de riz des premières dents, de petits pieds, de petits poings battant l’air (car une solide attache nouait le milieu du corps), et cet éveil dans la gaîté,—un délice!
—«Vous permettez, madame?...» disait Bertrande. «Je suis vraiment bien confuse. Vous voyez, il rit. Mais si je ne m’occupais pas tout de suite de lui, il commencerait une vie terrible. Nous ne pourrions pas nous entendre.
—Faites donc... Je vous en prie... Faites comme si je n’étais pas là. Je ne suis pas pressée,» répondit l’étrange cliente.
Elle ne songeait pas à prendre la chaise aussitôt avancée pour elle. Debout, les yeux attachés sur cet enfant, blanche comme un linge, elle semblait changée en statue. Une statue, certes, du Regret, ou de la Mélancolie, ou de l’Impossible et de l’Inaccessible, tant la brisure du Désir qui renonce faisait fléchir ses frêles épaules et vaciller la lueur indécise de ses prunelles.
Tout d’abord, Bertrande, en son égoïsme maternel, ne s’aperçut pas de cette attitude. Profitant de la permission qui lui était donnée, elle sortit Claude de son berceau. Puis, murmurant, en guise d’excuse:—«Il n’y a qu’une chose pour le calmer. Sans cela, il ne nous laissera pas la paix,» elle défit rapidement deux ou trois boutons de son corsage, et, avec une discrétion pleine de pudeur, elle montra un peu de sa chair blanche, que son fils cacha d’ailleurs aussitôt en y jetant sa tête bouclée.
S’étant assise pour cette opération, que la coquetterie lui aurait inspirée si elle avait eu de la coquetterie, tant elle y offrait, si charmante elle-même, avec son bel enfant, un gracieux spectacle, elle s’avisa que sa visiteuse restait debout, et la supplia d’accepter un siège. Elle vit alors toute la tristesse de cette physionomie, et demanda timidement:
—«Vous n’avez pas perdu un bébé, j’espère bien, madame?»
Françoise secoua la tête, tandis qu’elle s’asseyait enfin.
—«Vous n’en avez pas encore, peut-être? Vous êtes si jeune!
—Non, je n’en ai pas.
—Oh! alors, vous ignorez comme on les aime. Je dois vous paraître ridicule, inconvenante, de vous faire attendre pour que ce petit gourmand ait son goûter à l’heure.
—Ne croyez pas cela. Vous agissez très bien. D’abord cela me repose. J’avais des battements de cœur en montant.»
C’était vrai que ce pauvre cœur tumultueux, qui battait si douloureusement, et non à cause des cinq étages, trouvait une paix inattendue dans la simple scène.
La voilà donc, cette maternité, que sa jalousie avait maudite. Maudite d’autant plus que sa rigoureuse morale lui interdisait toute lutte. A contempler la réalité de ce qui la torturait, cette réalité prenait un caractère attendrissant où s’adoucissait l’horrible mal. La douleur perdait un peu son corrosif venin de haine. Haïr cette mère qui donnait le sein à cet enfant... Haïr ce petit être, d’une si adorable innocence... M^{lle} de Plesguen avait beau faire, elle ne le pouvait pas. Et alors elle s’emplissait les yeux de ce tableau, parce qu’elle y puisait une espèce d’abnégation involontaire, qui violentait ses révoltes les plus furieuses, la détachait d’elle-même, la préparait à l’acceptation finale.
Au fond, cette fille du rigide Marc était une créature de principes. Elle respectait le droit. Elle pensait être restée chrétienne, même dans cette guerre mortelle ouverte contre son oncle et sa cousine. Car le christianisme s’accommode avec certaines férocités de sentiments, quand on peut prétendre détester l’injustice sous la figure des êtres qui vous gênent. Renaud de Valcor et Micheline étant à ses yeux les usurpateurs de son nom et de ses biens, Françoise se jugeait dans la vérité en exécrant non seulement leur crime mais leurs personnes.
Dès qu’elle avait douté de sa cause, l’épouvante de son rôle l’avait saisie. C’est dans une crise de regret sincère qu’elle était allée prier et pleurer sur la tombe de la marquise, sa malheureuse tante, dont elle supposait avoir hâté, sinon causé, la mort. Et ici, en face de Bertrande, une pensée inflexible la préservait de traiter celle-ci, même secrètement, comme une rivale. Gilbert avait séduit cette fille, et l’avait rendue mère. Gilbert, tout prince qu’il était, devait épouser cette paysanne. Pour elle, Françoise, il n’était plus rien. Un orgueil effréné soutenait, sur ce point, la netteté intransigeante des théories. L’homme qu’elle aimait lui avait préféré une créature vulgaire,—du moins elle la qualifiait ainsi:—sa seule vengeance, et la meilleure, était de le laisser à cette bassesse.
Mais, dans sa démarche d’aujourd’hui, brûlait la passion dont elle croyait faire taire à son gré les suggestions éperdues. Elle avait voulu voir cette femme. Surtout elle avait voulu voir cet enfant. Toutefois elle serait morte de honte plutôt que de dévoiler en cette mansarde qui elle était, et ce qu’elle y souffrait.
Elle avait eu l’adresse de la maison par Micheline, qui, le jour de son entrevue avec Bertrande, ne s’était pas séparée de celle-ci sans savoir où elle logeait. Fidèle à la double parole donnée à Françoise de lui envoyer cette adresse, et à son père de ne plus avoir aucun entretien avec Françoise, M^{lle} de Valcor avait simplement expédié l’indication sous enveloppe, sans un mot.
Cependant la jeune mère, interrompant le repas du bébé lorsque celui-ci tendait encore ses petites lèvres gloutonnes, le posa par terre, sur un carré de moquette commune, seul luxe de la chambre, et réservé aux ébats de Claudinet.
Quelques cris de réclamation trahirent une vigueur de poumons peu ordinaire, chez le jeune gaillard. Mais Françoise, se penchant, fit danser devant lui les breloques de sa châtelaine, puis, les détachant de sa ceinture, les plaça dans les menottes avidement levées.
—«Vous avez déjà le cœur d’une maman,» observa Bertrande.
—«Je ne serai jamais une maman. Je n’aurai jamais un chérubin comme celui-ci à moi,» dit Françoise, dont, malgré toute sa fierté, la voix fléchit, se brisa.
—Pourquoi donc?
—Je vais entrer en religion.
—En religion!»
Un flot rose anima les joues amaigries de l’ouvrière. Ce mot rouvrait en elle le passé, sa Bretagne, le couvent de Quimper, asile de son adolescence, la vocation qu’on essaya de nourrir dans son âme.
—«Moi aussi,» dit-elle, «j’ai failli prendre le voile. Je ne connaissais pas la vie.
—Vous est-elle donc si douce?» demanda la visiteuse avec une nuance de dédain.
—«Elle m’a donné mon fils.»
L’orgueil qui sonnait dans cette réponse déconcerta M^{lle} de Plesguen. Ce qui lui semblait la plus effroyable déchéance, ce qui l’eût jetée à la folie ou au suicide, pouvait enivrer une autre de joie altière! Il est vrai que cette autre... Mais non... Fille du peuple, soit, Bertrande n’était pas vile. Comment la mépriser sincèrement? La mépriser!... De loin, du haut des préjugés et des conventions... oui... peut-être... c’était possible. Mais ici, dans la douceur et la chaleur de l’amour maternel, dans la pauvreté, l’effort et le sacrifice, la virginale vertu elle-même n’arrivait pas à ce mépris.
Bertrande devinait-elle, au moins en partie, ce qui s’agitait sous le silence rêveur de son incompréhensible cliente. Elle reprit:
—«Madame, je suppose que c’est un grand chagrin qui vous pousse au couvent. Pardonnez-moi ce que je vais vous dire. J’ai connu la paix du cloître. Et ensuite j’ai traversé des épreuves terribles. Eh bien, je ne donnerais pas un de mes jours de douleur pour des années de cette paix qui ressemble à celle de la mort. Cela dépend des natures. Il y a des vivants qui ne sont pas faits pour vivre. Mais ne vous trompez-vous pas sur vous-même? A la façon dont vous regardez mon enfant, il me semble que vos bras ne sont pas destinés à se croiser toujours sur une robe de bure, ni vos lèvres à presser uniquement l’ivoire d’un crucifix.
—Taisez-vous!» s’écria Françoise, qui tremblait violemment. «Vous ne savez pas à qui vous parlez! Vous ne vous doutez pas de ce que vous dites!
—Je vous demande pardon,» balbutia Bertrande.