Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle
Part 25
Après la mort de Mazarin, Mme de Chevreuse rend encore un dernier et immense service à sa famille et à la France: elle devina Colbert; elle contribua à son élévation et à la perte de Fouquet[362]; et la fière mais la judicieuse Marie de Rohan donna son petit-fils le duc de Chevreuse, l'ami de Beauvilliers et de Fénelon, à la fille d'un bourgeois de génie, le plus grand administrateur qu'ait eu la France. Parvenue au comble du crédit et de la considération[363], elle se retira peu à peu du monde, et, ainsi que ses deux illustres émules, Mme de Longueville et la princesse Palatine, elle acheva dans une paix profonde la carrière la plus agitée du XVIIe siècle.
[362] Mémoires du jeune Brienne, t. Ier, ch. VII, p. 218: «Elle fit alliance avec les Colbert et maria son petit-fils à la fille d'un homme qui n'auroit jamais cru, dix ans auparavant, faire ses filles duchesses. Il fallut écraser pour cela le pauvre M. Fouquet; elle le sacrifia sans scrupule à l'ambition de son compétiteur. Je raconterai bientôt cette intrigue avec des particularités nouvelles. Mme de Chevreuse la conduisit avec ardeur; c'est la dernière action de sa vie.» _Ibid._, t. II, ch. IV, p. 178: «La duchesse de Chevreuse étoit avec le marquis de Laigues à Fontainebleau pour cette affaire (celle de Fouquet). Elle avoit obligé celui-ci à s'allier à M. Colbert le ministre, qui n'étoit même alors que contrôleur des finances... Ayant conservé assez d'ascendant sur l'esprit de la reine mère, elle la fit consentir à la perte de M. Fouquet, quoique Sa Majesté l'aimât, parce qu'il l'avoit toujours bien fait payer de son douaire et des pensions considérables que le roi son fils lui donnoit depuis sa majorité.» A l'appui de ces renseignements, nous trouvons parmi les papiers de Fouquet, qui étaient dans la fameuse cassette et qui sont aujourd'hui conservés dans l'armoire de Baluze à la Bibliothèque impériale, armoire V, paquet 4, no 3, diverses lettres d'un agent secret du surintendant l'avertissant que Mme de Chevreuse travaille contre lui et tâche de lui enlever la protection de la reine mère. Cet agent, qui devait être un seigneur de la cour, avait gagné indirectement le confesseur d'Anne d'Autriche, et c'est par lui qu'il savait les manœuvres de Mme de Chevreuse. Lettre du 21 juillet 1661: «Je n'ai pu rien sçavoir de plus particulier de chez Mme de Chevreuse; mais depuis peu le bonhomme de confesseur est venu ici pour voir la personne dont j'ai eu l'honneur de vous parler autrefois. Il lui a conté tout ce qu'il sçavoit, et entre autres choses lui a dit que depuis quelque temps Mme de Chevreuse lui avoit fait de grandes recherches, qu'elle lui avoit envoyé Laigues plusieurs fois, qu'il lui avoit parlé fort dévotement pour le gagner, mais surtout qu'il lui avoit parlé contre vous, Monseigneur. Je ne m'étendrai pas de quelle sorte, car ce bonhomme a dit qu'il l'avoit conté à M. Pélisson. Il me suffira donc de vous faire sçavoir sur cela que le bonhomme de cordelier se plaint un peu de ce qu'en faisant un éclaircissement à la reine mère, vous l'aviez comme cité, et que lui disant qu'elle alloit à Dampierre parmi vos ennemis et qu'on lui avoit dit des choses contre vous, comme elle nioit qu'on lui eût jamais parlé de la sorte, vous lui dites de le demander au père confesseur; que le lendemain la reine lui avoit dit qu'elle ne pouvoit comprendre comment vous sçaviez toutes choses et que vous aviez des espions partout.» Lettre du 2 août: «Mme de Chevreuse a été ici, et l'on m'a promis de me dire des choses qui sont de la dernière conséquence sur cela, sur le voyage de Bretagne (le voyage de Bretagne et l'arrestation de Fouquet sont du commencement de septembre), sur certaines résolutions très secrètes du roy et sur des mesures prises contre vous.»--Lettre du 4 août: «Mme de Chevreuse, lorsqu'elle fut ici, fut voir deux fois le confesseur de la reine mère. Cependant ce bonhomme cacha cela à M. Pélisson qui l'ayant été voir lui demanda s'il ne l'avoit point vue, ce qu'il lui nia, comme il a dit depuis. Il a encore dit des choses qu'il a données sous un fort grand secret et qui sont de très-grande conséquence. La personne qui les sçait fait difficulté de me les dire, parce que Mme de Chevreuse y est mêlée, et que lui étant aussi proche elle a peine à me les dire.»
[363] Nous sommes bien aise de pouvoir compter Mme de Chevreuse parmi les rares personnes qui ont défendu Port-Royal. En 1664, on avait calomnié auprès du roi M. d'Andilli, et il avait été exilé chez son fils, M. de Pompone. Mme DE SABLÉ, _Appendice V_, p. 381 et 382: «Mme de Chevreuse n'était pas plus janséniste que moliniste, mais elle se connaissait en grandeur d'âme, et elle admirait Port-Royal. Son fils, le duc de Luynes, était dévoué au saint monastère et il y avait mis ses filles; c'était Mme de Chevreuse qui était venue elle-même les chercher, lorsqu'on avait fermé les écoles de Port-Royal-des-Champs. Elle prit hautement la défense de d'Andilli et en parla avec force à Louis XIV; noble conduite que nous nous empressons de relever, parce qu'elle fait voir que Mme de Chevreuse a pu faire bien des fautes, mais qu'il lui faut tenir compte aussi de la constante générosité qui l'a toujours mise du côté des opprimés contre les oppresseurs». Suivent diverses lettres de d'Andilli à Mme de Sablé qui nous donnent les détails de cette affaire.
On dit qu'elle aussi, sur la fin de ses jours, elle ressentit l'impression de la grâce, et tourna vers le ciel ses yeux fatigués de la mobilité des choses de la terre. Successivement elle avait vu tomber autour d'elle tout ce qu'elle avait aimé et haï, Richelieu et Mazarin, Louis XIII et Anne d'Autriche, la reine d'Angleterre et sa fille l'aimable Henriette, Châteauneuf et le duc de Lorraine. Sa fille bien-aimée, la belle Charlotte, s'était éteinte entre ses bras au milieu de la Fronde. Celui qui le premier l'avait détournée du devoir, le beau et frivole Holland, était monté sur l'échafaud de Charles Ier, et son dernier ami, plus jeune qu'elle, le marquis de Laigues, l'avait précédée dans la tombe. Elle reconnut qu'elle avait donné son âme à des chimères, et se voulant mortifier dans le sentiment même qui l'avait perdue, l'altière duchesse devint la plus humble des femmes; elle renonça à toute grandeur; elle quitta son magnifique hôtel du faubourg Saint-Germain, bâti par Le Muet, et se retira à la campagne, non pas à Dampierre, qui lui eût trop rappelé les jours brillants de sa vie passée, mais dans une modeste maison, appelée la Maison-Rouge, à Gagny, près de Chelles. C'est là qu'elle attendit sa dernière heure, loin des regards du monde, et qu'elle mourut sans bruit à l'âge de soixante-dix-neuf ans, la même année que Retz et Mme de Longueville, un an avant La Rochefoucauld, quelques années à peine avant la Palatine et Condé. Elle ne voulut ni solennelles funérailles ni oraison funèbre. Elle défendit qu'on lui donnât aucun des titres qu'elle avait appris à mépriser. Elle souhaita être obscurément enterrée dans la petite et vieille église de Gagny. Là, dans l'aile méridionale, près la chapelle de la Vierge, une main fidèle et ignorée a mis sur un marbre noir cette épitaphe[364]:
«Cy gist Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, fille d'Hercule de Rohan, duc de Montbazon. Elle avait épousé en premières noces Charles d'Albert, duc de Luynes, pair et connestable de France, et en secondes noces Claude de Lorraine, duc de Chevreuse. L'humilité ayant fait mourir dans son cœur toute la grandeur du siècle, elle défendit que l'on fît revivre à sa mort la moindre marque de cette grandeur, qu'elle voulut achever d'ensevelir sous la simplicité de cette tombe, ayant ordonné qu'on l'enterrât dans la paroisse de Gagny, où elle est morte à l'âge de soixante-dix-neuf ans, le 12 aoust 1679.»
[364] L'abbé Le Bœuf, _Histoire du diocèse de Paris_, t. VI, p. 133, etc. Il cite un auteur du temps qui dit: «Elle n'est nommée dans cette épitaphe ni princesse, ni même très haute et très puissante dame, ni son mari très haut et très puissant prince. Elle mourut dans cette paroisse, au prieuré de Saint-Fiacre de la Maison-Rouge.»
APPENDICE
NOTES DU CHAPITRE Ier
L'ouvrage le plus digne d'être consulté sur le ministère du duc et connétable de Luynes est assurément l'_Histoire du règne de Louis XIII_, 3 vol. in-4º, Paris, 1758, par le P. Griffet, de la compagnie de Jésus. Griffet est tout à fait de la famille de Daniel et de Bougeant, et ce serait un historien d'un ordre très-relevé, s'il avait l'art de la composition et du style. Les recherches les plus étendues dans les dépôts publics et dans les archives privées lui ont fait découvrir un grand nombre de pièces rares et précieuses, qu'il met en œuvre avec équité et discernement. Faute de connaître le véritable auteur de l'_Histoire de la Mère et du Fils_, il s'y est beaucoup trop fié, ce qui rend d'autant plus remarquable la fermeté de jugement qui l'a empêché de succomber à l'entraînement général contre Luynes.--Dans nos articles du _Journal des Savants_, de l'année 1861, sur Luynes, auxquels nous avons pris la liberté de renvoyer, nous avons fait grand usage de deux documents nouveaux qui n'avaient jamais été employés. Le premier est la collection des dépêches du nonce apostolique en France, de septembre 1616 au 31 janvier 1621, adressées au cardinal Borghèse, cardinal-neveu, et secrétaire d'État sous Paul V. Ce nonce était le célèbre Guido Bentivoglio, homme de beaucoup d'esprit, fin diplomate, excellent écrivain, dont les _Relations_ et les _Lettres_ sont si connues et si estimées. Les dépêches de sa légation de France ne diminueront pas sa réputation. Restées jusqu'ici inédites, elles ont paru pour la première fois, il y a quelques années, à Turin: _Lettere diplomatiche di Guido Bentivoglio, arcivescovo di Rodi e nuncio in Francia, poi cardinale di Santa Chiesa e vescovo Prenestino, ora per la prima volta pubblicate per la cura di Luciano Scarabelli_, 2 vol., Torino, 1852. La politique de Bentivoglio est naturellement celle de sa cour: il est favorable à la reine mère et à l'Espagne, et d'abord assez mal disposé pour Luynes; puis, le temps le ramène vers le favori qui l'emporte et s'établit, et il s'insinue assez bien dans ses bonnes grâces pour en obtenir, en 1621, en quittant la nonciature, le titre de comprotecteur de France. Nous avons ici un observateur bel esprit, d'une perspicacité peu commune, et qui voit surtout le mauvais côté des choses. Il a la confiance de l'ambassadeur d'Espagne, celle du confesseur du roi et des partisans de Marie de Médicis; il abonde en détails intimes souvent piquants, quelquefois un peu lestes, qu'il raconte sans y faire de façons, bien sûr de ne pas scandaliser le cardinal Borghèse. Le second document qui a passé sous nos yeux est à la fois semblable et différent: ce sont aussi les dépêches d'un ambassadeur auprès de la cour de France à la même époque, mais cet ambassadeur est celui de la république de Venise, médiocrement bien avec Rome, très opposé à l'Espagne, lié avec le Piémont, avec la Hollande et l'Angleterre, se félicitant de la chute du maréchal d'Ancre et de la disgrâce de la reine mère, et poussant de toutes ses forces le gouvernement français à reprendre la politique de Henri IV. Ces dépêches écrites par diverses personnes, Bon, Grissoni, Angelo Contarini, Priuli, etc., que nous confondons sous le titre de l'ambassadeur vénitien, n'ont jamais vu le jour; elles ont été tirées tout récemment des archives de Venise par M. Armand Baschet, qui a bien voulu nous les communiquer et nous permettre de nous en servir avant de les faire entrer lui-même dans les grandes publications qu'il médite.
C'est à ces deux sources que nous avons puisé la plupart des détails nouveaux relatifs à la duchesse de Luynes répandus dans notre premier chapitre.
I.--Nous avons dit, p. 29 et 30, que le lendemain de la chute du maréchal d'Ancre et lorsqu'il eut succédé à son pouvoir et à sa fortune, Luynes eut le choix des plus opulentes et des plus illustres alliances, soit avec la fille du vidame d'Amiens, Mlle d'Ailli, une des plus riches héritières de France, soit avec une fille de Henri IV, Mlle de Verneuil, et même avec une autre fille du grand roi, Mlle de Vendôme; que Louis XIII tenait fort à ce dernier projet qui était même assez avancé, mais que Luynes ne voulut pas se condamner à servir l'ambition des Vendôme, et qu'il épousa Marie de Rohan par raison à la fois et par inclination. C'est là ce qu'on ignorait, et ce que l'ambassadeur de Venise et celui du pape affirment de concert. Dans une dépêche vénitienne du 16 mai 1617, c'est-à-dire à peine une vingtaine de jours après le meurtre du maréchal d'Ancre, il est déjà question du mariage de Luynes avec Mlle de Vendôme; une autre dépêche vénitienne du 23 mai parle encore de ce mariage et de plusieurs autres proposés à Luynes; et une dépêche de Bentivoglio, du même jour, fait connaître les motifs qui portèrent le nouveau et puissant favori à ne pas contracter ces alliances.
DÉPÊCHE VÉNITIENNE DU 23 MAI.--«Louines intanto si va impossessando sempre più della grazia di S. M. che amandolo sopra tutti procura di farlo grande per tutti i mezzi possibili. Il matrimonio di madamosella di Vendomo col detto Louines si avanza, perche il saper che il Rè lo vogli basta à fare che i principi interessati sene contentino; anzi intendemo che Vendomo suo fratello lo desideri per havere con questa via il sicuro favore d'un soggetto di tanta autorità, il quale, perche degnamente possi ricevere l'honore della figlivola del re Henrico in moglie, prima sarà, per quanto viene detto, fatto duca pari di Francia. Le sono anco proposte altre principesse e dame di gran qualità e di estraordinarie richezze, trà le quali una figlivola del duca di Mombasone, ed una del vidama d'Amiens che sarà herede di più di trenta mille ducati di rendita.»--BENTIVOGLIO, 23 MAI: «Del matrimonio di Louines con madamosella di Vendomo si stà in sospenso. Molti uomini gravi l'han consigliato à non alzarsi tanto si presto, e sopra tutto à non gettarsi in partiti, e particolarmente nel partito di Vendomo che è ambiziosissimo e non hà fede. E perche si è parlato ancora di madamosella di Vernul è pur anche stato Louines disviato dà questo matrimonio e quasi per le medesime ragioni poiche egli si getterà al partito della marchesa di Vernul, donna ambitiosissima, sorella di conte d'Overnia... Louines mostra d'ascoltare volontieri e di stimar questi consigli.»
II.--Nous mettons quelque prix à établir que les fameuses pierreries de Mme de Chevreuse dont nous parlons plus d'une fois dans le cours de cette histoire, qu'elle confia tour à tour à La Rochefoucauld et à Montrésor, ne sont pas et ne peuvent être celles de la maréchale d'Ancre, comme on pouvait le croire et comme on l'a dit, par cette raison décisive que dans la distribution des dépouilles du maréchal et de sa femme, Louis XIII réserva les joyaux, les bijoux, les diamants, pour en faire cadeau à la jeune reine Anne d'Autriche, particularité peu connue, mais attestée par l'ambassadeur de Venise. La part de Luynes est déjà bien assez large, et voici à cet égard des détails qui paraissent d'une entière exactitude, et qui ont la garantie de témoins bien informés.
DÉPÊCHE VÉNITIENNE DU 2 MAI 1617.--«Li carichi ed honori che godeva il maresciale mentre era in vita sono stati distribuiti dal Rè frà li suoi favoriti e bene meriti. Monsù di Vittri è stato dichiarato maresciale di Francia, con un donativo appresso di settanta mille ducati che in mano di questi mercanti Lumaga erano tenuti sopra cambii di ragione della maresciala d'Ancre. Monsù di Aglie (du Hallier, depuis le maréchal de L'Hôpital) hà havuto il carico che prima teneva il fratello di colonello delle guardie del Rè. Monsù Louines è stato fatto primo gentiluomo di camera di S. M. ed inoltre hà havuta la luogotenenza della Normandia, con un libero dono di _tutti i mobili_ del maresciale e maresciala d'Ancre, _eccettuati gioie, ori ed argenti_. Furono ritrovate adosso al maresciale d'Ancre polizze di crediti per circa un million e mezzo, e di ragione della maresciala in diverse parti cosi d'Italia come di Fiandra si fà conto per altri cinque o sessento mille scudi, oltre le gioie ed argenterie che importano poco meno di un million d'oro, fra le quali gioie ve n'erano per gran somma di quelle che sono espresse della corona. Fu alla suddetta maresciala poste le guardie, e prese le scritture, e cose più preciose che furono portate à S. M., ed essa mandò subito le gioie in dono alla regina regnante...»--DÉPÊCHE VÉNITIENNE DU 11 JUILLET: «Il marchesato d'Ancre e la terra di Lieseni (Lesigni), che erano della maresciala, con gran parte della sua argenteria e buona somma de' denari che erano in mano de' mercanti in questa città, sono stati dati in dono dà S. M. à Monsù Louines, havendoci il signor duca di Nevers detto che l'amontare di tutto ciò importa _ottocento mila scudi_. Nella Normandia si sono ritrovate ducento mila scudi, che restano alla corona, insieme con li crediti delle polizze che al maresciale furono trovati adosso, che importano molti migliara di scudi, essendo il rimanente stato dispensato alla regina in gioie, à Monsù di Vittri ed altri in denari.» Tel serait donc le compte du partage de la fortune du maréchal et de sa femme: les joyaux et bijoux d'or et d'argent à la reine Anne; à Luynes, Ancre et Lesigni, avec huit cent mille écus (monnaie du temps), en argenterie et en argent; le reste à Vitri et aux autres. Pour les objets mobiliers, _tutti i mobili_, le don royal était d'une exécution facile; mais pour les immeubles que le parlement avait attribués à la couronne et qui y étaient incorporés, il y avait des difficultés: il fallait un nouvel arrêt du parlement pour distraire du domaine de la couronne le marquisat d'Ancre et Lesigni. Le parlement fit d'abord quelque résistance et finit par se rendre.--DÉPÊCHE VÉNITIENNE DU 22 AOÛT 1617: «Doppo praticato il parlamento per l'approbatione del donativo fattole dà S. M. dei beni stabili che erano del maresciale d'Ancre, nel che pareva che fosse qualche difficoltà perche non inclinava il parlamento ad aprire l'adito di smembrare i stati alla corona una volta incorporati ad essa, come per la sua sentenza contra il maresciale appare di questi, mentre per altra via il Rè haveva modo di premiarlo (Luynes) e riconoscerlo, tuttavia questa matina il parlamento hà decretato che ne sia infeudato.»--Quant aux sommes d'argent que le maréchal et sa femme avaient placées en Italie, à Florence et à Rome, le nonce apostolique nous en donne le chiffre. L'argent de Florence, comme il dit, _il denaro di Fiorenza_, était de deux cent mille écus; Bentivoglio le savait par Bartolini, l'envoyé florentin. Cet argent avait été déposé à Florence au nom de la maréchale et par le moyen d'officiers publics, _per via d'istromenti publici_: le grand-duc ne refusait donc pas de le livrer, mais la reine mère le réclamait comme étant à elle, bien que sous un autre nom. Nous ne voyons pas trop comment cela finit; mais il est certain que la cour pontificale refusa nettement de rendre les cent trente mille écus de la maréchale que la France redemandait, se fondant sur les droits du fils et des parents, et voulant connaître de la sentence du parlement de Paris. Le procureur général du parlement, Mathieu Molé, le ministre des affaires étrangères, Puisieux, Luynes et le roi, en parlèrent en vain avec force au nonce apostolique: on ne put rien tirer de Rome. Voy. Bentivoglio, t. Ier, p. 153, 178, 203, 207, 217, 245 et suiv.
III.--Il est certain que la reine Anne, qui a tant aimé la duchesse de Luynes et la duchesse de Chevreuse, commença par un sentiment tout contraire, et qu'elle eut assez longtemps de l'humeur et de la jalousie, en voyant les empressements de Louis XIII auprès de la belle surintendante. Le roi, en effet, au rebours de la reine, commença par aimer Marie de Rohan autant qu'il finit par la haïr. La jalousie d'Anne d'Autriche n'avait pas le moindre fondement et fit place à la plus intime amitié, à ce point qu'à la fin de 1620, lorsque la duchesse de Luynes accoucha de son unique enfant mâle, la reine voulut rester toute la nuit auprès de son amie et la veilla avec la plus parfaite tendresse.
BENTIVOGLIO. DÉPÊCHE DU 19 DÉCEMBRE 1617.--«Intendo dà buona parte che la regina giovane è in gelosia del Rè, dubitando di qualche principio d'amore colla moglie di Louines... Può essere che il Rè l'accarezzi più per rispetto di marito che di lei stessa, crescendo ogni di più l'affettione del Rè verso Louines.»--LE MÊME, DÉPÊCHE DU 3 JANVIER 1618: «Intorno à questi sospetti d'amore del Rè con la moglie di Louines ne cessò ogni ombra, e mene hà assicurato il medesimo duca di Monteleone (l'ambassadeur d'Espagne).--LE MÊME, DÉPÊCHE DU 20 MAI 1620: «La regina regnante si strugge di gelosia per i favori che il Rè fà alla duchessa di Louines, sebbene la sua passione è piuttosto invidia che gelosia, parendo à S. M. che quelle dimostrazioni del Rè verso la duchessa cadano à un certo modo in suo disprezzo, e dispiacendogli più che altro gli atti della medesima duchessa co' i quali procura anche in presenza della regina i favori del Rè. Mà, come si sia, si vede che ella è appassionata ed ultimamente si è veduto chiaro il suo dispiacere d'animo. Il padre Arnoldo (le confesseur du roi et de Luynes) però ancora di nuovo m'ha assicurato della purita del Rè, e che per questo non si può temere che frà le Maestà loro siano per nascere disgusti.»--AMBASSADEUR VÉNITIEN, DÉPÊCHE DU 29 DÉCEMBRE 1620: «La notte di Natale frà l'allegrezza e lo strepito delle campane; la moglie del signor duca di Luines hà partorito il primo figliuolo maschio. La regina regnante vegliò tutta quella notte e stette sempre à canto di lei.»
Il s'en faut bien que Luynes et sa femme aient cherché à porter le trouble dans le jeune ménage royal: tout au contraire ils travaillèrent à mettre bien ensemble le jeune roi et la jeune reine, et, comme nous l'avons dit, page 32, c'est à Luynes qu'on doit la tendre intimité qui les unit quelque temps. Né en septembre 1601, Louis avait quatorze ans lorsqu'en 1615 on le maria avec l'infante d'Espagne, qui était du même âge que lui. Une juste prudence les sépara d'abord, mais la séparation se prolongea au delà de la nécessité, grâce à la timidité du jeune roi. Anne était belle et Espagnole; elle souffrait d'être négligée; le roi son père s'en plaignait; l'ambassadeur d'Espagne, le duc de Monteleone, en fit des représentations, et les relations des deux époux étaient devenues une affaire d'État. C'est Luynes qui parvint à les rapprocher, en secondant les attraits et les coquetteries de la jeune reine des remontrances du confesseur, et en osant lui-même, au commencement de l'année 1619, faire à propos à Louis XIII une sorte de violence. Bentivoglio entre ici dans des détails délicats où il nous serait difficile de le suivre, et nous nous bornons à renvoyer aux pages 157, 240, 242 et 300 du tome Ier, et aux pages 10, 31, 39, 40, 44, 80, 82 et 84 du tome II. Citons au moins quelques lignes du nonce et de son collègue.