Madame d'Épone

Part 9

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Sa femme le regardait sans lui parler. Peu à peu, ses paupières s'abaissèrent dans un affaissement de brute, sa tête retomba sur son épaule; il dormait. Elle savait qu'il en avait pour longtemps; elle entendit le bruit du piano auquel Mme de Fontanieu s'était assise, ce qui avait été le signal, pour les hommes, d'abandonner la vérandah. A son tour, elle se leva, passa par le cabinet de son père, fit appeler Lupin, et lui donna quelques ordres; la bête malfaisante était désarmée pour le moment; mais un fiel affreux remplissait le coeur de la jeune femme; elle en voulait à mort à toutes celles qui n'avaient pas acheté une position et un nom au prix où elle avait payé le sien; elle les détestait pour leur bonheur, pour leur sécurité et même pour leur bonté, car elle sentait parfois une sorte de compassion dans les amitiés qu'on lui faisait. Elle croyait qu'en ce moment même on parlait d'elle et qu'on la plaignait, sans se douter que chez toutes ces femmes le tact d'une éducation parfaite leur faisait, sans la moindre entente, ignorer l'existence même de M. de Canillac.

On riait aux éclats quand elle reparut le visage content, le coeur en furie. Mme de Fontanieu, avec un brio étourdissant, chantait romance après romance, imitant les divas à la mode, et stupéfiant la correcte Mme Legay. Berthe, incapable de prendre part à cette sorte de gaîté, s'était un peu éloignée des autres, regardant par les fenêtres ouvertes la pâle lumière des étoiles, envahie par le charme pénétrant de cette nuit d'été, sentant sans les voir les regards ardents des yeux de Vincent et subissant sans lutter l'enivrement involontaire de sa présence. De temps en temps un rire bruyant la réveillait et la ramenait à la réalité; mais, au milieu des conversations, elle n'entendait qu'une voix; pendant que la voiture roulait l'emportant au Grez, elle l'entendait encore et comme, contre son habitude, Raymond resta silencieux, rien ne vint rompre le charme dangereux qui l'avait ressaisie.

CHAPITRE XVIII

Les jours qui suivirent furent un tourbillon. Raymond avait repris sa tranquillité habituelle, car sa belle-mère lui avait prouvé, sans grand'peine, avec quel mépris on devait traiter les paroles d'un homme comme Canillac, tout en admettant que plus d'un malheureux pouvait devenir épris de Berthe, et que, en vérité, on ne pouvait régler sa vie sur ces éventualités extraordinaires.

Raymond aimait trop sa femme et trouvait trop naturel d'en être aimé lui-même, pour, sur une parole en l'air, devenir véritablement jaloux, et, comme il était délicat sur le point d'honneur, il mit le sien à laisser une absolue liberté à Vincent pendant les derniers préparatifs.

Berthe éprouvait une ivresse dont elle ne voulait pas se rendre compte, tout entière au plaisir de ces rencontres journalières, de cette intimité délicieuse, car Vincent avait si bien endormi ses scrupules qu'elle n'en éprouvait aucun remords et se persuadait qu'une pareille affection _à côté_ ne nuisait en rien à ceux à qui elle devait ses premières tendresses. Loin de paraître fuir Mme d'Épone, Vincent la voulait toujours là, et avait pour elle toutes les attentions imaginables, l'appelant invariablement pour être juge entre lui et Mme de Fontanieu, avec laquelle il passait son temps à se disputer. Mme de Canillac avait été emmenée à Rouen par son mari; mais elle avait promis de revenir à temps pour son rôle de statue, et les deux petites Legay avaient reçu à domicile les instructions pour se faire leur tête; l'une devait être Diane, l'autre Minerve, et la perspective d'être passées à la craie ne leur causait nulle frayeur; leur seul regret était l'impossibilité, pour des bustes, de faire valoir leur taille!

Vincent était d'une bonne humeur imperturbable, et la vie devenait si agréable que Berthe pensait avec une sorte de terreur aux jours qui suivraient nécessairement; elle s'exhortait au courage, très contente d'elle-même, et se moquant maintenant de ses terreurs de petite fille.

Le premier billet avait été suivi par d'autres glissés dans le panier à ouvrage et le plus souvent dans la couverture de soie d'un livre; jamais, dans ces billets, rien qui pût sérieusement alarmer sa conscience; c'était simplement l'épanchement d'un coeur triste et ami, d'un coeur qui battait pour elle sans oser espérer de retour, car il ne paraissait jamais supposer qu'il pût être aimé; son bonheur était d'aimer, d'adorer, et il se contentait d'être souffert. Cela la rendait plus libre et plus expansive; avec un secret désir de le consoler, elle aurait aimé causer à coeur ouvert _une fois_ avec lui, lui laisser lire _une fois_ dans son âme, et, après, se séparer comme elle le devait.

Cette tentation d'un entretien secret la hantait; il le lui demandait dans chaque lettre comme une faveur qu'on ne peut refuser, sans une vraie cruauté, à un homme qui vous adore; elle le désirait et, malgré tout, elle avait peur; elle allait, un peu grisée, se lançant avec une ardeur fébrile dans tous les projets de plaisirs et préparait sa fête comme si la vie n'eût pas eu d'autre but.

Quand le jour vint enfin, Mme d'Épone, qui parcourait, seule avec sa fille, les salons démeublés, ne put s'empêcher de dire:

--Je serais aise de voir venir demain, et surtout après-demain.

--Tu nous trouves trop bruyants, ma chère maman?

--A te dire vrai, ma fille, j'aimais mieux le Grez des autres années, sans tant de voisins.

Berthe rougit légèrement.

--Nous vivions comme des sauvages.

--Je ne le trouve pas, et vous aurez de la peine à reprendre le train d'une vie tranquille.

--Et qui nous oblige à une vie tranquille?

--Tout; et ton bonheur en premier.

--Mon bonheur? Mais, maman, je m'amuse, je suis heureuse; Raymond s'amuse aussi, il est heureux.

--Qu'il soit heureux sans tant d'amusements factices, cela vaudra mieux; ou du moins, qu'il s'amuse sans tant de frais. Enfin, pour ce soir, j'espère que tout réussira; mais je te le dis, ma fille, je verrai avec joie éteindre le dernier lampion.

Berthe eut comme un malaise; elle ne pouvait être vraiment satisfaite avec la conviction intime que sa mère la désapprouvait; cela la gênait, elle voulait sa sanction, elle voulait la voir participer à son plaisir. Cependant, elle tâcha de secouer celle impression et de ne songer qu'au succès; son succès à elle était pour un seul, elle ne se l'avouait pas, mais elle ne pensait à personne d'autre. Il devait venir de très bonne heure afin de donner le dernier coup d'oeil du régisseur. Raymond oubliait complètement ses velléités de jalousie, dans la satisfaction de la parfaite réussite de leur théâtre; il avait donné des ordres sans désemparer et se figurait, de bonne foi, avoir tout inventé, tout inauguré.

Le pays entier était en émoi en cette occasion; on venait de Rouen et même d'Elbeuf; Mme de Fontanieu avait transporté au Grez, où elle devait coucher, trois enfants et ses malles; plusieurs personnes recevaient l'hospitalité à Lamarie, et même les demoiselles de La Vergne avaient des invités. Aussi Mme Le Barrage se préparait à de bien douces émotions, et le jeune d'Ancenis avait la fièvre; il n'était pas le seul. Au premier étage régnait une agitation extraordinaire, les portes s'ouvraient, les femmes de chambre couraient, partout on réclamait M. de Mottelon, qui avait le privilège de grimer, et allait d'une chambre à l'autre remplir sa tâche délicate. La petite marquise, sans une arrière-pensée et toute au plaisir de se déguiser, était d'une gaieté intarissable; elle mourait de rire en voyant noircir le visage de son mari, qui s'exécutait du reste d'assez bonne grâce; Mme de Rollo, trop émue pour être heureuse, se regardait sous les tresses brunes de Rébecca; les demoiselles Legay étaient hors d'elles de plaisir; Mme de Fontanieu les avait traitées tout à fait familièrement, et M. de Mottelon avait plaisanté d'une façon charmante en les inondant de blanc liquide; elles étaient horribles et ne s'en doutaient pas; Mme de Canillac était plus clairvoyante et, pâle de fureur sous son maquillage, elle leur en voulait à tous, à mort, de lui avoir donné un rôle si pitoyable.

Dans le boudoir de Berthe, où ils s'étaient enfin réunis, elle regardait Mme Le Barrage délicieusement costumée en fée, et Mme de Fontanieu, absolument charmante dans ses affiquets de Cendrillon. En vain le bon Fontanieu riait avec elle de la couleur de leur visage; elle riait aussi, mais avec l'envie de les mordre. Du reste, elle avait apporté, ce soir-là, un coeur plus aigre que jamais; Canillac était resté à Rouen sur les conseils de son valet de chambre et, pour ce bon service, Lupin avait reçu une gratification sérieuse de Mme de Canillac, qui, néanmoins, avait continué jusqu'au dernier moment à se désoler de l'impossibilité où elle était de persuader son mari de revenir avec elle. Il lui avait promis, comme fiche de consolation, de venir la prendre le surlendemain, pour retourner ensemble à l'Abbaye, et elle avait accepté joyeusement cet arrangement, tout en emportant la volonté bien arrêtée de ne pas s'y conformer et de se faire retenir de force par ses parents; mais, à son amer désappointement, Mme Legay avait paru trouver tout simple que sa fille rentrât chez elle, et n'avait pas renouvelé son invitation ni fait la moindre instance pour la retenir. C'est que Céleste avait profité de l'absence de sa soeur pour prouver à Mme Legay que la présence de Suzanne, loin d'être utile à leurs projets, y nuisait, et «ma fille de Canillac» avait été sacrifiée sans hésitation à l'espérance de dire un jour «ma fille de Mottelon».

A neuf heures, le grand salon du Grez était plein. Mmes d'Épone et Rollo avaient reçu les invités, que deux jeunes officiers, transformés en commissaires, menaient à leur place; on respirait cette atmosphère particulière que donne l'attente d'un plaisir. Jamais on n'avait vu chose pareille au Grez. Les propos s'échangeaient:

--On doit danser après.

--On dit qu'il y a un cotillon.

--C'est étonnant! Et qui a eu l'idée de cette fête? Ce n'est pas dans la tradition Rollo.

--Ah! non; c'est M. de Mottelon et sa soeur.

--Ah! M. de Mottelon! Ah vraiment!

Et on discutait Vincent, ses mérites et ses prétentions possibles, avec des demi-mots pleins de réticences; puis, cela fait, on souriait délicieusement de loin au bon Rollo, ému d'un plaisir naïf à la vue de tout ce monde et tout plein de contentement et de bienveillance.

Mme Legay, rouge de joie, racontait à ses voisines que ses trois filles avaient un rôle; Legay, intimidé et silencieux, suivait les autres, se faisant encore plus humble que chez lui.

Mme d'Épone s'était enfin assise; les domestiques enlevaient les lampes; la représentation commençait.

Elle fut un triomphe, et il fallut relever deux fois la toile sur chaque tableau. Rollo, absolument splendide en émir, eut un succès marqué parmi la partie féminine de l'auditoire; même Fontanieu, en nègre, fut trouvé très beau; le tableau de Rébecca à la fontaine fut déclaré admirable; on ne reconnaissait pas d'abord Mottelon, tant il s'était fait une tête caractéristique; en artiste, au contraire, on le retrouvait parfaitement; Mme de Canillac avait eu un moment de bonheur lorsqu'il avait drapé avec une peluche rouge le socle qui la dissimulait; il avait encadré ses épaules avec soin en lui disant qu'il était très content de son chef-d'oeuvre. Enfin, l'apparition de Cérès fut une véritable apothéose; Berthe était vraiment superbe dans sa robe de déesse; tout le monde descendu de l'estrade, et Mottelon resté seul pour la fixer dans son attitude, il murmura sans qu'aucun des muscles de son visage bougeât:

--Ah! que je vous aime!

Et il sauta à terre pour faire mouvoir lui-même le rideau.

CHAPITRE XIX

Le mot de la charade deviné et proclamé, les acteurs acclamés, il y eut un rapide mouvement de chaises qu'on recule, et on se dirigea vers la salle à manger, pendant que disparaissait toute trace du théâtre et que le salon se vidait pour le bal qui allait suivre. Les acteurs étaient remontés s'habiller, sauf Mme de Fontanieu et Mme Le Barrage qui restaient dans leur costume et s'étaient tout de suite mêlées aux invités pour être entourées et félicitées; tous reparurent dans un temps relativement très court, et, à minuit, Rollo ouvrait le bal avec Mme de Fontanieu. Mme de Canillac, mise avec une élégance achevée, ce qu'elle regardait comme sa revanche, essayait de séduire son cousin de Fontanieu, s'étant tout à coup découvert un avenir de ce côté-là. Mme de Rollo, en reparaissant dans les salons, reçut une véritable ovation; elle n'avait pas été habituée à ces succès personnels, et, émue et un peu étonnée, elle souriait d'une façon charmante; tous les hommes l'entouraient et la complimentaient, et elle commençait à éprouver cette griserie particulière qui donne du courage aux plus timides; elle répondait et plaisantait avec une aisance dont elle ne se serait pas crue capable, éprouvant un plaisir confus, un sentiment de triomphe qui prêtaient à ses yeux une expression à la fois gaie et tendre. Tout riait autour d'elle: ces belles pièces brillamment éclairées dont elle était la maîtresse, les sons d'une musique voluptueuse et entraînante, le mouvement de toutes ces femmes parées de couleurs claires, le regard de tous ces yeux qu'allumait le plaisir, le parfum des fleurs qui remplissait l'air; livrée entièrement à la sensation de l'heure présente, elle en jouissait pleinement, et il lui semblait qu'elle ne désirait rien au delà!

Un des premiers, Vincent vint la chercher pour une valse; il avait le visage sérieux et presque triste de l'homme épris; lui aussi subissait l'influence de l'heure et du milieu; il s'y mêlait une sorte de jalousie de l'admiration qu'il découvrait dans tous les regards; il aurait voulu couvrir les belles épaules de Berthe et l'emporter au loin! Ils commencèrent à tourner sans échanger un mot; on jouait une de ces valses de Strauss, si amoureuses, si grisantes; elle avait eu fort rarement des occasions de danser et subissait, comme une ivresse nouvelle et délicieuse, l'entraînement de la valse et de la musique; leur silence volontaire semblait une complicité, elle était heureuse à ne pouvoir parler, elle leva seulement les yeux qui rencontrèrent ceux de Vincent! Ils s'arrêtèrent enfin pour reprendre haleine vers un fond du salon, tout près d'une des grandes portes qui donnaient sur le hall, presque cachés par d'épaisses tentures; elle s'éventait rapidement, faisant claquer son éventail d'un petit mouvement nerveux; il la regarda, ne dit rien, et recommença la valse jusqu'à ce qu'enfin, vraiment lassée, elle demanda grâce:

--Venez vous asseoir un instant?

Et, sans attendre la réponse, il la mena dans le hall, où quelques couples prenaient le frais.

--Asseyez-vous, Madame; voulez-vous que j'aille vous chercher quelque chose?

--Non, merci, je suis seulement essoufflée. Les choses vont bien, n'est-ce pas? Il me semble qu'on s'amuse.

--Oui, on s'amuse! sauf moi qui suis horriblement malheureux!

--Malheureux!

Elle était vraiment étonnée; elle se sentait si heureuse!

--Oui, malheureux, car, après cette soirée, après ces quelques instants où je pourrai encore vous parler seul à seule, vous tenir même dans mes bras, comprenez-vous ce que c'est que ce bonheur pour moi, vous tenir dans mes bras! Après, quand le jour se lèvera, tout à l'heure, ce sera fini! Finie, notre intimité; finis, ces moments pendant lesquels je vous voyais chaque jour! Tout ce qui faisait mon plaisir, tout ce qui faisait ma vie, fini! Car vous comprenez bien que je ne peux plus mentir, que je vous aime, et que moi, qui ai dit si souvent ces mots sans les comprendre, puisque je ne souffrais pas, et que je souffre atrocement ce soir! Je sais qu'il est inutile de rien espérer, je ne vous demande rien, parce que je suis fier et que j'aime mieux votre silence que vos refus! Je vous ai conjuré de me donner une heure, une demi-heure à moi, de me faire cette charité, cette aumône, vous m'avez refusé! Alors, que voulez-vous que je vous dise?... Venez valser.

--La danse est finie.

--Alors, restons ici encore cinq minutes.

--Non, il faut que je pense à mes devoirs de maîtresse de maison.

--Vous voyez qu'il est bien inutile de rien vous demander. Voulez-vous prendre mon bras?

--Oui.

--Voulez-vous vous y appuyer un peu? Mais je vous demande peut-être trop?

Elle avait le coeur si plein qu'elle n'osait parler; mais il vit deux larmes trembler dans ses yeux bruns; elle éleva rapidement son éventail et les essuya furtivement.

--Ah! je voudrais les boire!

Et il se pencha si près, si près, qu'instinctivement elle recula.

Ils rentrèrent dans la salle de danse où son mari vint à sa rencontre, le visage légèrement contrarié:

--Je vous cherchais, chère amie: Mme de Fontanieu veut vous parler pour le cotillon.

--Mme de Fontanieu nous aurait trouvés dans le vestibule, dit Mottelon, et si Cendrillon ne courait pas tant la pantoufle, elle n'en serait pas sortie.

Puis il salua Berthe et alla causer d'un autre côté. Elle écoutait son mari sans bien entendre ce qu'il disait; il parlait des figures et des accessoires, et elle se répétait à elle-même: «C'est vrai, c'est fini!» Comment allait-elle supporter cela? Son coeur brûlait, elle oubliait tout... Elle répondait oui au hasard, d'un air distrait. Il fallut l'arrivée de Mme de Fontanieu, qui voulait des réponses catégoriques, pour lui faire retrouver ses esprits. Elle s'empressa aussitôt avec une activité fiévreuse, puis, comme un officier venait la chercher pour danser, elle déclara qu'elle était trop fatiguée et l'engagea à aller inviter une jeune fille.

--Il y en a de très gentilles, tenez, Mlle Mathilde Legay, qui est là-bas. Venez, je vais vous présenter.

Et elle amena le beau chasseur à Mlle Mathilde qui rougit d'un air confus et fut levée avant qu'il eût fini sa phrase; puis, ce devoir accompli, elle traversa les salons et entra dans la bibliothèque, où se trouvaient les tables de jeu; elle s'approcha aimablement des joueurs, s'enquit de leur fortune, félicita Mme de La Vergne, l'aînée, qui gagnait, et resta là à les regarder, avec l'apparence d'une personne intéressée, mais, en vérité, cherchant seulement l'occasion de réunir ses idées.

Non, elle ne pouvait supporter la pensée d'être si dure et cruelle. Quel mal y aurait-il à lui accorder cette entrevue qu'il désirait tant? Aucun. Lui-même était le premier à comprendre qu'elle ne pouvait être qu'à son devoir. Alors! n'était-ce pas enfantillage, lâcheté même? N'était-elle pas assez sûre d'elle-même, pour se trouver sans danger seule avec lui? Oh! qu'elle comprenait bien qu'il désirât cette consolation d'ouvrir son coeur, elle qui sentait le sien déborder et éclater; il battait éperdument rien qu'en pensant à lui, à ses dernières paroles; il battait des coups sourds et brefs, qui lui faisaient mal, et elle ignorait le feu qui brillait en même temps dans ses yeux!

Mme d'Épone, qui arrivait prendre place à une des tables, bien que le jeu l'ennuyât, fut frappée de l'expression du regard de sa fille; elle s'approcha:

--Tu es fatiguée; je suis sûre que tu as un peu de fièvre après tes émotions.

--Oh! non, maman; je suis très bien; notre fête réussit, n'est-ce pas? Il restera cinquante personnes pour le souper. Raymond est enchanté.

--Oui, tout marche à souhait; mais ne t'agite pas trop; je viens d'aller voir Sabine; elle dort très bien.

--Ah, pauvre chérie!

Mais de quelle singulière façon ces trois mots furent dits! Dans le tumulte de son coeur, Sabine était presque oubliée; de loin, il lui semblait sentir le regard de Vincent peser sur elle, et elle partit comme quelqu'un qui répond à un appel.

Mme d'Épone reçut immédiatement des compliments enthousiastes sur la beauté de sa fille, sur sa grâce de maîtresse de maison, et, quand le moment du cotillon arriva, elle avait, en effet, tout préparé comme quelqu'un qui en aurait eu l'habitude.

Vincent avait suggéré quelques jolis accessoires à la fois champêtres et gracieux et on comptait sur un vrai succès. Elle avait accepté de danser avec Vincent, incapable de lui refuser, quoique sa raison lui conseillât de le faire. Raymond, extraordinairement affairé, ne pensait qu'à faire placer tout le monde et tenait des conciliabules répétés avec Mme de Fontanieu; Mme de Canillac avait dû accepter pour danseur un très jeune sous-lieutenant timide à en être bègue; Fontanieu s'était honteusement dérobé et dansait avec Mme Le Barrage.

Rollo était bombardé par Mme de Canillac de bouquets et de rosettes; elle l'appelait chaque fois qu'elle devait prendre un cavalier et, à la figure de la bougie, la baissa rapidement pour qu'il pût la souffler à son aise, et ne fit nullement attention aux huées que provoqua cette tricherie. Tout en tournant, elle lui dit:

--M. de Mottelon doit être comme moi, ce soir, bien triste.

--Et pourquoi serait-il triste?

--Est-ce qu'il ne part pas bientôt, et croyez-vous que cela ne lui fera pas beaucoup de chagrin?

--Oui, je crois qu'il nous regrettera.

Elle le regarda, et d'une voix énigmatique qu'on pouvait interpréter comme on voulait:

--Est-ce qu'on est maître de ses préférences?

--Nous ne dirons pas cela à Canillac.

--Non, il y a beaucoup de choses que les maris ne doivent ni voir ni entendre; heureusement, ils ont des grâces d'état! Merci.

Et elle s'assit, tournant un visage caressant vers son petit lieutenant qui se tuait à trouver une phrase répondant au trouble qu'elle lui inspirait, et qui n'arrivait qu'à tirer les quelques poils de sa moustache naissante.

Rollo avait repris sa place près de la marquise, en lui disant:

--Elle n'est pas bonne, cette Canillac.

--Vous découvrez cela, vous! mais c'est une peste, simplement. Qui a-t-elle calomnié?

--Personne; mais c'est une méchante femme.

--Surtout, n'écoutez et ne croyez jamais ce qu'elle vous dira. Elle sera meilleure quand elle aura mal tourné; heureusement cela ne tardera pas, alors je la verrai sans désagrément; pour le quart d'heure, je la tiens à distance.

--Marquise!

--Oui, mon cher; ceci est le résultat de mes observations; les farceuses de notre monde sont en général de très bonnes femmes; si on les avait condamnées à la vertu, il n'y aurait eu que la ressource de les étouffer entre deux matelas. Tout a sa raison d'être sur cette terre, tout s'équilibre. Allons, partez, voici les houlettes. Ah! elles sont jolies; c'est Mottelon qui a surveillé cela, c'est un trésor que cet homme.

En un instant les houlettes fleuries furent distribuées. Mme de Rollo en eut quatre ou cinq, car elle était de toutes façons la reine de la fête; elle fit un tour avec Fontanieu qui lui dit avec conviction qu'elle était ravissante.

--Je comprends que Rollo soit fou de vous, et tous les autres; si je n'étais pas père de famille... mais, au fait, est-ce une raison?

--Oui, une raison de vous dire de vous taire.

Il se mit à rire, toujours content, en train, bon vivant et courut à sa femme avec un empressement galant:

--Ah! non, par exemple, merci.

Et se laissant retomber sur sa chaise:

--Et dire qu'il y a des femmes qui se plaignent d'être négligées! Un rêve, quoi! Et il faut encore qu'il m'apporte des fleurs dans le monde! Rollo, mon cher, revenez donc avec nous, demain, à Fontanieu; ici tout sera sens dessus dessous. Jean veut aller au Havre voir des chevaux, vous irez avec lui, vous l'empêcherez d'acheter quelque bête impossible; ce n'est pas que cela ne vous soit arrivé; mais l'esprit de contradiction rend clairvoyant. Arrangez cela avec lui, c'est une idée qui a son mérite, comme toutes mes idées, du reste.

--C'est ce que j'allais dire, marquise.

--Oui; seulement, vous ne le disiez pas assez vite. Allons, la crécelle et les écharpes.

Et la marquise se multiplia et eut le temps, en courant, de dire à Berthe:

--J'emmène Rollo demain à Fontanieu.

--Et pourquoi?

--Pour vous en débarrasser d'abord, et vous laisser la facilité de remettre tranquillement votre maison en ordre; et puis, pour qu'il aille acheter des chevaux avec Jean.