Part 7
Berthe était épuisée, en effet, et, Mme de Mottelon partie, elle ne résista pas aux prières de sa mère et se laissa mettre au lit; elle avait un besoin impérieux de paix, de silence, de recueillement; parler lui aurait été un effort insupportable; les soins de sa mère, si doux, si silencieux, lui faisaient un bien extrême.
Qu'il ne soit plus question de ce vilain accident, avait dit Mme d'Épone; tu es là saine et sauve, il n'y a plus qu'à oublier ta frayeur et tu vas essayer de dormir; je serai dans ma chambre, tu n'auras qu'à appeler. Chonchon s'amuse, tout est bien chez toi; dors pour que Raymond ne nous gronde pas trop au retour.
Et les stores baissés firent un jour discret.
Elle n'aurait pu dormir, la pauvre Berthe. Dès qu'elle fut seule et se sentit à l'abri de tout regard inquiet, elle ouvrit grands ses yeux bruns qui brillaient d'un éclat inusité; un feu ardent semblait courir dans ses veines, sa tête brûlait et très assurément elle devait avoir la fièvre que Mme de Mottelon avait annoncée. Il lui semblait qu'elle venait de traverser un rêve extraordinaire et inouï; elle frissonnait, elle tremblait, une rougeur ardente lui montait au visage.
Là, devant elle, tout près, elle croyait voir Vincent, et ses yeux si étranges, si fous, si terribles, dont le regard l'avait fascinée; elle se sentait brûlée par ses lèvres sur ses lèvres; une mortelle volupté lui montait au coeur, et un désir impérieux d'éprouver encore cette ivresse; c'était comme une vie nouvelle; jamais, dans les yeux de Raymond, l'amour n'avait allumé qu'une sorte de griserie tendre; l'amour, douloureux à force d'être intense, lui était apparu pour la première fois. Cette seconde était passée et ne reviendrait plus, il faudrait le fuir, et, rendue à elle-même, elle éprouvait une honte atroce à la pensée de revoir Vincent. Elle! elle! elle! avait été tenue dans ses bras! et elle avait à peine lutté! elle regrettait pourtant lâchement de ne pas lui avoir rendu son baiser, et sentait en même temps que cela lai aurait été impossible: elle l'aimait, oui, cela ne faisait, hélas! plus de doute pour elle; elle se disait à voix basse: «C'est la passion, cela; oui, c'est la passion, c'est l'amour;» et le son seul de ce mot lui faisait clore ses paupières et presque défaillir; il avait raison; elle n'avait jamais connu l'amour: Oh! si elle l'avait rencontré, lui, étant libre!
Cela aurait pu arriver puisqu'elle n'avait que vingt-trois ans; on l'avait mariée avant l'éveil de son coeur, et elle pleurait; elle pleurait avec cet égoïsme de la jeunesse, qui veut sa part de la vie et du bonheur, et elle ne l'aurait jamais! Elle pouvait, là, seule, se laisser aller à des pensées folles, criant aussitôt une prière de pardon, mais jamais elle ne serait coupable, jamais plus il ne la verrait faiblir; elle se défierait maintenant, elle serait fière... Oh! quelle tristesse; elle entendait le galop éperdu de Farandole, elle éprouvait l'angoisse qui l'avait étreinte, et elle se sentait serrée dans ses bras. Il n'y avait rien au-dessus de ce qu'elle avait éprouvé, rien que la mort!
Pour la première fois le: «Je meurs!», qui est le cri suprême de la volupté, lui vint à l'esprit; elle ferma ses yeux, les cils battants, les narines frémissantes; puis, soudain, avec la rapidité de l'éclair, elle pensa à sa mère, à sa fille, et enfin, à Raymond! elle le plaignait, mais elle plaignait surtout Vincent, se figurant qu'il devait souffrir. «Oh! comme il va souffrir!» Elle était si naïve, elle le croyait; elle avait bien pitié de lui et ne pensait à elle-même que longtemps après.
Les heures passaient, non pas lentement, mais avec une rapidité extraordinaire; sans un seul arrêt de sa pensée, un seul apaisement de violence de ses émotions. Deux fois, elle avait entendu le pas léger de sa mère, et, deux fois, elle avait fermé les yeux; elle voulait rester avec sa chimère.
Enfin, trois heures sonnèrent, et elle appela. Mme d'Épone fut auprès d'elle en une seconde, suivie de Sabine, qui venait voir comment allait la tête de sa petite maman, et lui frotta le front de ses doigts potelés; avec elles, la réalité sembla revenir; on donna du jour, et l'air embaumé d'un après-midi d'août entra dans la chambre. Berthe poussa un soupir:
--Je suis bien, dit-elle en souriant doucement; je vais me lever.
Elle éprouvait un besoin impérieux de secouer ses hallucinations, d'être elle. Mme d'Épone la regarda avec son beau visage marmoréen qui savait sourire, même dans l'angoisse.
--Tu as raison; Sabine et moi nous irons au devant de ton mari; je veux qu'il soit rassuré avant d'arriver ici.
Berthe la remercia.
--Oui, et je t'en prie, ma chère maman, dis-lui bien que je n'ai rien du tout: je n'ai eu que peur.
--C'était assez naturel.
Malgré toutes les précautions oratoires de sa belle-mère, Raymond de Rollo fut épouvanté d'apprendre le danger que sa chère femme avait couru. Le pauvre garçon bénissait Dieu de la présence de Vincent, ne songeant guère quelle blessure mortelle son bonheur avait reçue ce jour-là. A son gré, il n'arrivait pas assez vite chez lui. En retrouvant Berthe, il se livra sans contrainte aux démonstrations de joie que son coeur lui suggérait: prenant et reprenant sa femme dans ses bras, la tenant à distance pour la mieux voir, et lui demandant pardon du péril auquel il l'avait exposée:
--C'est ma faute, c'est moi qui me suis laissé prendre par Farandole!
A dîner, il fallut déboucher du Champagne et boire avec enthousiasme à la santé de Vincent de Mottelon. En vain, Berthe avait demandé deux ou trois fois qu'on ne parlât plus de tout cela, et sa mère, la voyant pâlir, s'était jointe à elle; mais il était impossible de modérer la joie bruyante de Raymond; il répétait:
--Puisqu'elle est saine et sauve, laissez-moi au moins être content.
--Mais elle a été très secouée, bouleversée.
--Bah! elle n'est que plus jolie.
Et il regardait sa femme avec des yeux amoureux.
CHAPITRE XIV
Vers minuit, Mme d'Épone fut surprise d'entendre à sa porte la voix de son gendre. En un moment elle eut passé une robe de chambre et répondu à son appel.
--Qu'est-ce qu'il y a?
Le pauvre Raymond avait l'air consterné.
--C'est Berthe qui, depuis une heure, a une crise de nerfs. Je ne sais plus que faire.
--C'est bien, je viens.
Et Mme d'Épone le suivit d'un pas ferme dans la chambre de sa fille.
Elle était couchée, le visage tout pâle et suffoquée encore de sanglots intermittents. Sa mère s'approcha, lui mit la main sur le front, et, d'une voix très calme, se tournant vers Rollo:
--Me permettez-vous de l'emmener dans ma chambre? Elle se mettra dans mon lit et, si elle est malade, je veillerai près d'elle: il est inutile que vous passiez la nuit sur pied.
--Mais je ne veux pas la quitter; on peut aller chercher un médecin.
--Pourquoi faire? Il ne me dira rien que je ne sache parfaitement. Permettez-moi de la soigner à mon idée: elle a été bouleversée; ceci est la réaction.
Berthe s'était soulevée sur ses oreillers, et soudainement calmée:
--Oui, c'est cela; de cette façon j'aurai maman près de moi sans la fatiguer.
--Alors, moi, je ne suis bon à rien? dit Raymond, non sans tristesse.
--A rien, mon très cher, répondit gaiement Mme d'Épone; les hommes ne s'entendent pas à être gardes-malades; c'est déjà assez de les soigner sans qu'ils s'en mêlent pour leur compte.
Établie dans le lit de sa mère, Berthe tendit la main à son mari:
--Bonsoir, Raymond, ne te tourmente pas.
--Bonsoir, ma femme.
Il se pencha et l'embrassa, et se tournant vers Mme d'Épone:
--Vous me promettez de m'appeler?
--Oui, si elle était malade; mais elle ne le sera pas. Allez dormir.
Elles restèrent seules. Mme d'Épone s'approcha du lit et prit la main de sa fille:
--Dors, dit-elle d'un ton de commandement.
--Et toi, maman?
--Je dormirai tout à l'heure.
La jeune femme ne répondit pas; elle continua à tenir cette main qu'elle sentait comme une tendre protection; elle ferma les yeux, et, ses beaux cheveux cendrés épars sur ses épaules, elle parut, aux yeux de sa mère, comme l'enfant d'autrefois. Et les yeux de cette mère la regardaient, lisant dans son coeur à travers ses paupières fermées.
Ce qu'il y a de sublime dans l'amour maternel, c'est que le droit de souffrir dure autant que la vie; une enfant vous quitte, fonde une nouvelle famille; mais les douleurs et les fautes de cette enfant touchent toujours directement la mère. Mme d'Épone, qui, parfois, s'était dit, avec une lassitude tranquille de vivre, que sa tâche de mère était finie, sentait, cette nuit-là, que cette tâche commençait seulement. Jamais sa fille n'avait eu plus besoin d'elle; c'était sa fille, la chair de sa chair; mais c'était aussi celle de celui qui avait aimé l'amour plus que son devoir, plus que son honneur, plus que son enfant. Elle déchiffrait tout ce qui s'était passé depuis le matin dans le coeur de Berthe, et cette crise de nerfs, au moment où son mari entrait dans leur chambre commune; elle avait vu le regard de joie et de délivrance avec lequel sa fille avait accepté la proposition de passer la nuit auprès d'elle. C'était bien pour aujourd'hui; mais demain! Elle n'osait parler; elle n'osait lui dire:
--Crie, pleure dans le coeur de ta mère; elle te plaindra, elle t'aimera, elle te défendra.
Oui, la défendre, la défendre contre elle-même, contre son propre coeur, contre les lâchetés de ceux qui aiment! Sauver son bonheur, l'édifier une seconde fois, et sur des bases plus durables!
Elle tenait sa main fine et charmante entre les siennes, d'une étreinte ferme et dominatrice; non, elle ne relâcherait pas cette étreinte. Elle pensait à sa chère petite Sabine; sûrement, Berthe y penserait aussi! Mais cela même ne la rassura pas: elle avait trop aimé elle-même pour ne pas mesurer les exigences impérieuses de la passion, et elle savait qu'il y avait eu des heures désespérées de sa vie pendant lesquelles la pensée de sa fille ne l'avait pas consolée.
Si sa fille aimait ainsi! sa fille qu'elle avait crue heureuse! Et n'avait-elle pas, en effet, une vie douce et enviable?
Berthe, apaisée, rapprochait sa tête de la poitrine maternelle avec le mouvement de l'enfant qui veut s'y cacher; elle essayait de ne plus penser, de retrouver le calme. De temps en temps elle, entr'ouvrait les yeux pour regarder le visage de sa mère; à la lumière incertaine que donnait la veilleuse, il paraissait tout blanc et pâle avec une sorte de majesté solennelle; las yeux bruns brillaient d'un feu sombre; une expression d'infinie tristesse et de force patiente s'y lisait en même temps. Berthe se murmurait dans le fond de son coeur: «comme elle» et se serrait plus fort dans cette étreinte qui l'enveloppait et la défendait. Enfin, Mme d'Épone l'embrassa, et répéta:
--Dors, mon enfant, dors.
Et cette voix agit sur la jeune femme comme aux jours de son enfance; avec un long soupir, elle laissa retomber sa tête, et bientôt sa respiration calme apprit à sa mère que le sommeil réparateur était venu. Alors, seulement, la mère laissa couler ses larmes.
CHAPITRE XV
Vincent avait éprouvé la plus désagréable impression en trouvant, l'attendant sur sa table, deux enveloppes; l'une contenait une invitation officielle à dîner chez les Legay; l'autre, un joli billet de Mme de Canillac qui, en quelques phrases, d'une élégante coquetterie, priait Vincent de ne pas refuser la convocation; elle espérait, en outre, que son aimable voisin viendrait lui rendre compte, _lui-même_, des petites commissions dont elle l'avait chargé. Cette lettre déplut souverainement à Vincent; d'abord, parce qu'il avait mille autre pensées dans la tête, et ensuite, parce que, bien qu'il fût ami d'une flirtation de bon goût, tout ce qui ressemblait à une amorce l'exaspérait. Il se repentit vivement de la faiblesse qu'il avait montrée; il comprit qu'elle avait été regardée comme une déclaration à laquelle on était pressé de répondre; il était fort décidé à dissiper cette illusion et à ne permettre à aucune équivoque de s'établir, car, à l'heure actuelle, il ne voulait à aucun prix exciter la moindre jalousie chez Berthe; il avait conscience qu'il fallait des ménagements infinis, et que, en la froissant après le moment d'abandon qu'elle avait eu, il perdrait tout. Il importait plus que jamais de la traiter comme une chose sacrée et d'endormir tout à fait ses craintes.
Il se rendait parfaitement compte qu'une femme comme Mme de Rollo prenait tout au sérieux et qu'elle se regarderait comme mystérieusement liée à lui par le baiser qu'il lui avait donné; il était de la première importance de la persuader qu'aucune autre femme n'existait dorénavant pour lui; comme, en effet, pour le moment, c'était la vérité; car, depuis qu'il l'avait tenue serrée dans ses bras, dans une angoisse partagée, qu'il avait écouté de si près battre son coeur éperdu, et lu dans des yeux, auxquels la terreur ôtait la force de mentir, qu'il était aimé, il se sentait, lui aussi, vraiment épris. Il devinait ce que serait l'amour pour cette nature si vivante et si tendre, et, sans la moindre pitié, il ne pensait qu'à prendre pour lui seul ce coeur de femme, trouvant une sorte de volupté cruelle à la pensée de ce qu'elle devrait briser pour être à lui. Tous les obstacles, il les voyait et ils enflammaient son amour. Incrédule et fataliste, il se disait, en fumant cigarette après cigarette, que nul n'échappe à sa destinée et qu'il faudrait être fou pour perdre une pareille occasion; il était fort résolu que rien de pareil ne lui arriverait.
Mme de Mottelon mettait la discrétion au premier rang des bienséances; aussi elle comprit fort bien son fils, lorsqu'on lui demanda qu'on ne répandît pas plus que de raison le récit de l'accident:
--Réduisons-le aux plus simples proportions, ou d'ici huit jours on racontera que j'ai arrêté quatre chevaux emportés, et ces sortes de récits contrarieraient assurément Mme de Rollo.
Mme de Comballaz fut, pour des raisons identiques à celles de Mme de Mottelon, exactement du même avis. Quant à Mme Le Barrage, elle réclama le droit d'en parler seulement à la principale intéressée.
--Vincent ne veut pas être un héros; moi, il me plaît assez qu'il le soit; Mme de Rollo ne dira pas non, j'en suis persuadée.
--Ma chère, mon héroïsme a consisté à me tirer d'affaire le mieux possible.
Mais ils avaient tous compté sans la reconnaissance de Rollo; ce fut lui qui mit le feu aux poudres. Il n'attendit que d'être rassuré sur l'état de Berthe pour se mettre dès le matin en campagne; il fallait envoyer un exprès aux Fontanieu pour les tranquilliser si quelque bruit fâcheux leur était parvenu; il fallait soulager son coeur, en allant à Lamarie, embrasser ce brave Vincent. En route, il s'arrêta chez les Legay avec l'intention d'y laisser un bulletin rassurant; mais sa vue (il avait été signalé par une des demoiselles Legay) fit descendre Mme de Canillac elle-même, qui l'écouta avec une tendre sympathie et obtint tous les détails qu'elle voulut.
Arrivé à Lamarie, il eut un vrai chagrin de ne pas rencontrer Vincent, malgré l'heure matinale; mais il fut admis chez Mme de Mottelon, et il présenta des remerciements proportionnés à l'importance de l'événement. Mme de Comballaz et Le Barrage eurent comme soeurs la même visite, et Rollo se répéta avec satisfaction, trouvant une vraie joie à manifester ses sentiments et à exprimer d'une façon solennelle son désir de rencontrer une occasion qui lui donnât le moyen de prouver sa gratitude. Il ne partit pas sans la promesse que tout le monde viendrait au Grez ce jour-là. La bonne Mme de Mottelon s'attendrit en parlant de ce coeur d'or, et força ses filles à convenir qu'il ne manquait pas de braves gens sur cette terre.
Rollo était si heureux, qu'il eut une vague idée de faire tirer des feux de Bengale et fut fort étonné quand Mme d'Épone l'engagea à se modérer, même dans le bonheur, et à parler de tout cela le moins possible à Berthe.
--Elle a eu un ébranlement nerveux très violent, il faut absolument éviter d'en évoquer le souvenir.
Le pauvre Rollo, désappointé, la crut cependant sur parole, et, plein de tendresse, de sollicitude, il accabla sa femme d'attentions silencieuses; en se levant de table, après déjeuner, il lui passa son bras sous le sien, lui caressant la main avec douceur. Jamais il n'avait plus senti combien sa femme lui était chère et précieuse; il brûlait d'envie de le lui dire; mais il craignait de désobéir à sa belle-mère. Il essaya de l'amuser comme on divertirait une enfant, parlant de leur prochaine fête; elle entra dans tous ses projets avec un intérêt apparent, et lorsque, avec une grâce aimable à laquelle il ne vit rien de forcé, elle lui offrit son café, il la regarda avec admiration.
--Tu as très bonne mine, ce matin, et tu seras tout à fait jolie pour le dîner de dimanche.
--Quel dîner?
--Chez les Legay, car nous acceptons, n'est-ce pas? Mme de Canillac m'a dit qu'on comptait absolument sur nous.
--Tu l'as donc vue?
--Oui, ce matin; je suis allé les rassurer; ils t'aiment beaucoup.
--Quelle drôle d'idée!
Le pauvre Raymond n'eut pas la moindre divination du tort qu'il venait de se faire. La pensée «il coquette bien avec une autre» avait changé soudain les dispositions de Berthe. Elle s'était levée si fermement décidée à tout ignorer, sauf son mari, et elle n'avait pu se défendre de lui savoir gré de l'affection profonde qu'il montrait si clairement; cependant, elle s'accrocha avec plaisir à l'idée de lui trouver un tort, si léger qu'il fût, assez perspicace cependant pour comprendre qu'il serait ridicule de montrer de la jalousie, n'en ayant pas en réalité, mais cherchant à en avoir. Comme il vit que le sujet de Mme de Canillac ne paraissait pas lui plaire, il annonça, pour faire diversion, la visite des Mottelon.
Elle devint toute pâle; sa mère, qui s'en aperçut, dit aussitôt:
--Je suis persuadée que nous ferons plaisir à M. de Mottelon en ne l'accablant pas de notre reconnaissance; à votre place, Raymond, je ne lui dirais rien ou un mot à vous deux; ces sortes de compliments sont bien embarrassants à recevoir en public.
--Comment, vous croyez? Mais je paraîtrais d'une ingratitude horrible: je lui dois peut-être la vie de ma chère femme.
Et il étendit les bras vers Berthe.
--Je suis de l'avis de maman, et c'est encore plus ennuyeux pour moi: c'est un souvenir qui m'est très désagréable.
Le reste de l'après-midi se passa pour Berthe dans une agitation d'âme extraordinaire; il lui semblait qu'elle allait mourir de confusion en revoyant Vincent. Sa mère lui avait conseillé doucement d'aller se reposer et lui avait procuré ainsi cette liberté entière dont elle avait besoin. Son coeur battait à l'étouffer, et ses jambes fléchissaient, lorsqu'elle alla à la rencontre des Mottelon; mais, dès qu'elle les vit tous, son courage et son aplomb lui revinrent comme par enchantement. Elle regarda Vincent, si respectueux et discret, comme elle aurait regardé un étranger; il lui semblait soudain que tout ce qui s'était passé tenait du domaine des rêves, et que seule, la vérité vraie était Mme de Rollo entourée de son mari et de sa mère, absolument protégée contre tous les entraînements possibles. Rien dans les manières de M. de Mottelon n'était pour la troubler; lui aussi avait évidemment oublié: il ne cherchait pas son regard, sa poignée de mains fut cordiale, sans réticences. Elle respirait; on ne parla que de choses banales, du temps, du goûter, du costume de Mme Le Barrage, de la robe qu'on mettrait pour aller dîner chez les Legay. Mme Le Barrage, très au courant de tout ce qui se passait dans le voisinage, annonçait qu'on allait manger des plats extraordinaires, Mme Legay ayant commandé les spécialités les plus recherchées à Paris.
--Et tout cela, c'est en l'honneur de Vincent.
On se récria.
--Parfaitement; c'est M. Gendre, numéro deux. Moi, ce qui me fera plaisir dans ce mariage, c'est la parenté avec Antonin; tu l'inviteras souvent, n'est-ce pas, Vincent? Et puis j'aime le papa.
Mme Le Barrage fit la plus la plus jolie grimace du monde en voyant entrer, comme elle parlait encore, Mme Legay, ses filles et son mari; car, pour la circonstance, on l'avait amené, lui aussi. Les dames se précipitèrent avec empressement vers Mme de Rollo, l'accablant des expressions de leur joie; le bon Rollo écoutait, le visage ouvert et rayonnant, incapable de discerner une note fausse, même lorsque Mme de Canillac répétait en clignant ses yeux:
--Quel bonheur que M. de Mottelon se soit trouvé là!
Elle le regardait et elle regardait Berthe avec une curiosité méchante. «Ils sont bien froids, il y a quelque chose,» se dit-elle, et elle recommençait, demandant des détails:
--Comment? la voiture s'est renversée tout à fait!
--Tout à fait.
--Ah! mon Dieu! que vous avez dû avoir peur!
--Je ne sais pas, ayant eu l'agrément de perdre connaissance.
--Vraiment, et il n'y avait personne?
--Oh si! des paysans et la femme du garde-barrière; nous avons été très bien secourus.
C'était Vincent qui parlait.
--Voyez-vous, Madame, quand vous aurez envie d'un petit emballement, il faut vous adresser à moi; on en sort la vie sauve.
Il la dévisagea assez hardiment, décidé à faire cesser un interrogatoire qui devenait ridicule et que Mme Legay, sans la moindre malice, soulignait en le répétant à haute voix à son mari, absolument comme si le pauvre homme ne comprenait que quand elle parlait; ce truc ingénieux pour le faire entrer dans la conversation ne la faisait pas marcher plus vite.
Mme Le Barrage ne se piquait pas de politesse avec les gens qui l'ennuyaient: elle essayait d'accaparer à elle seule Mme de Rollo, laissant à Mme d'Épone et au scrupuleux Raymond, qui se mettait en frais avec une sincérité entière, le soin d'entretenir les Legay.
--Est-ce que vous ne demanderez pas une médaille de sauvetage? disait Mme de Canillac entre haut et bas à Vincent.
--Pas cette fois, j'attends une autre occasion; voulez-vous me la procurer?
--Non, car tous les avantages me paraissent pour vous: le rôle de Mme de Rollo n'est pas brillant, malgré tout.
--Et voyez comme je suis modeste!
--Je ne vous crois pas modeste le moins du monde.
Vincent trouva qu'il convenait d'enlever l'air de mystère à leur entretien, et, élevant un peu la voix, il s'adressa à Mlle Céleste, qui, correctement sanglée dans un costume de foulard bleu, le visage couvert de poudre de riz, l'air naïf et interrogateur, regardait dans le vide avec une petite mine surprise qui représentait l'innocence:
--Est-ce que vous me croyez modeste, Mademoiselle?
Incertaine de ce qu'il fallait dire, la jeune fille éclata d'un rire forcé, qui ne signifiait rien et servait à tout, car on pouvait l'interpréter comme on voulait, elle le termina par un «Monsieur» qui semblait supplier qu'on la ménageât; en même temps ses petits yeux éveillés semblaient solliciter qu'on l'interrogeât.
Vincent pensait qu'il s'était lancé là dans un bien sot badinage, et ce fut avec un vrai soulagement qu'il vit paraître les nouveaux visiteurs que le bruit de l'événement faisait accourir au Grez.