Part 5
--Bonjour, cher; Dieu, qu'on est bien ici! C'est une disposition affligeante; mais je trouve toujours que c'est mieux partout que chez moi. Êtes-vous en train, vous autres? Edmée est-elle arrivée?
--Oui, à l'instant; ils sont tous dans le salon.
--Allons-y, alors; et, après les salutations d'usage: Maintenant, mes amis, je vais vous étonner: j'ai creusé depuis trois jours, et je crois que je vous apporte une idée assez géniale; Mottelon, c'est à vous, comme régisseur, que mon discours s'adresse plus particulièrement. Piochons notre mot: Cérès?
--1er tableau, Cendrillon. Maintenant, voyons, quelle est votre idée pour représenter Cendrillon?
--Dame! Cendrillon c'est une jeune personne assise au coin du feu de la cuisine.
--Eh bien! moi je vais vous dire la mienne: _primo_, la scène se passe au dix-septième siècle, donc, une cuisine du dix-septième siècle... Oh! vous savez, c'est à vous de vous informer de la chose, mais pas d'anachronismes, il faut ou ne pas faire les choses ou les bien faire; moi, j'aurai un petit costume du temps, une demoiselle pauvre, comme qui dirait Mlle d'Aubigné chez sa tante. Dites-donc, j'ai pensé que ce qui serait chic, ce serait de me représenter gardant les dindons avec un masque plaqué sur le nez comme elle faisait.
--Oui, mais peut-être le public ne comprendrait pas.
--C'est ce que je crains; mais vous ne vous figurez pas, n'est-ce pas, que je vais m'asseoir d'un air bêta au coin du feu; non, nous prendrons le moment où Cendrillon rapporte à sa marraine la citrouille qui va se changer en carrosse. Vous devez avoir des citrouilles magnifiques ici, et puis il faut la marraine; Edmée, si vous faisiez la fée?
--Le fait est, marquise, que vous me coupez la respiration, dit Mottelon.
--Mais je n'ai pas fini; est-ce approuvé pour le premier tableau? Edmée, cela vous va-t-il?
--Parfaitement, ma chère, j'aurai grand plaisir à être votre marraine.
--La fée est à piocher; maintenant je passe à l'émir: n'est-ce pas? C'est vous, Rollo?
--Oui, marquise; pour vous servir.
--Lisez-vous Byron?
--..................!
--Lisez-le, lisez-le assidûment; avec une barbe noire, vous devez être un émir magnifique; mais un émir tout seul, qu'est-ce que cela signifie? Il faut un esclave prosterné à ses pieds et lui offrant quelque chose sur un plateau, une tête coupée, par exemple; il faut être dans la note. Jean pourra faire un nègre superbe.
--Ah! pardon, ma chère, mais cette idée-là est nouvelle.
--Vous n'allez pas être désobligeant, je suppose; il y a des choses très propres pour se barbouiller la figure, et un maillot chocolat et une perruque crêpue vous iront parfaitement, vous ferez des effets de torse comme à Trouville; c'est tout à fait votre affaire, c'est convenu.
--Mais la tête coupée?
--Oh! un carton quelconque, quelque chose avec de long cheveux, ça plaira, vous verrez.
--Mais, ah çà, Blanche, vous avez des idées féroces, dit Mme Le Barrage.
--Je continue: Rébecca, c'est Mme de Rollo; ma chère, avez-vous idée comment on s'habillait du temps d'Abraham? M. Renan a oublié de nous parler de cela, mais je pense qu'il est très au courant; on pourrait lui écrire, je gage qu'il répondrait; ces Messieurs-là sont très aimables, et puisqu'ils en savent plus que les autres, c'est bien juste qu'on en profite, moi je lui écrirai très bien, si vous voulez.
--Merci, ma chère, mais mon costume est terminé.
--Tant pis; surtout soyez nu-pieds, Mottelon, je suis persuadée qu'Éliézer était nu-pieds.
--Je m'informerai, marquise, je m'informerai consciencieusement, je vous jure.
--Et surtout de l'eau dans la cruche de Rébecca; si la cruche n'est pas un peu lourde, le mouvement sera faux.
--Voyons, n'écrasez pas cette pauvre Mme de Rollo.
--Croyez-vous qu'elle ne soit pas de force à porter une cruche? poursuivons: «Été» vous, Edmée, vous êtes la bergère, d'Ancenis le berger. Pourquoi n'aurions-nous pas une seconde bergère, ce serait plus correct, mes amis!
--Il y aurait Mme de Canillac, qui meurt d'envie d'avoir un rôle, dit Mme de Rollo, d'une voix froide.
--Ah! justement, j'oubliais; j'ai une lettre dans ma poche à son sujet; un appel de ma tante à mes sentiments de famille, voulez-vous que je vous lise sa prose? Si vous donnez un rôle à sa belle-fille vous la comblerez de joie. Pour moi, personnellement, cela m'est égal, ma parenté me dispense de faire des frais pour elle; pourvu que nous cousinions, elle est contente.
Mme Le Barrage protesta:
--Quelle idée de mettre cette Canillac dans notre intimité!
--Elle ne nous gênera pas beaucoup, on la fera venir une fois, et ce sera tout.
--Dans tous les cas, pas bergère avec moi, dit Mme Le Barrage.
--Alors, j'ai une idée, mais fameuse; statue, il faut des statues, je parie qu'elle accepte, elle et ses soeurs; entre nous, ce serait toujours mieux que des femmes de chambre; et puis comme on aura Jean en nègre, il pourra faire une statue, lui aussi.
--Ah ça, ma chère, vous y tenez!
--Et vous, pourquoi vous rebiffez-vous? On tâche de se rendre utile; Othello était bien un nègre; voilà Rollo qui va dépenser une fortune pour nous amuser... Vous irez vous débarbouiller avant le cotillon, soyez tranquille; on vous contemplera dans votre beauté habituelle. Oh! que les hommes sont peu débrouillards!
--C'est une très bonne idée que vous avez, marquise, pour les statues, dit Mottelon. J'ai des raisons de croire que Mme de Canillac accepterait la plus mince figuration.
--Elle vous l'a dit? Quand l'avez-vous vue?
--Elle a déjeuné ici, répondit Berthe.
--Mais alors, vous êtes intimes; pourquoi ne me l'annonciez-vous pas? C'est parfait, je me charge de lui écrire un petit mot, si vous voulez. C'est vous, Mottelon, qui êtes l'artiste? ce sera charmant; ma chère Berthe, nous allons nous amuser follement, c'est ce qui ne m'est pas arrivé souvent depuis que je suis mariée.
--Voyons, Blanche, protesta M. de Fontanieu.
--Tout le monde est libre de juger la chose, continua la petite marquise sans se troubler. Faisons le compte: Hector a sept ans, Maxime cinq mois; aussi je profite de l'occasion. Berthe, je vous demande de me laisser conduire le cotillon.
--Mais nous sommes trop heureux, ma chère.
--Vous verrez que je m'y entends. Voyons, soyons sérieux; où est l'estrade pour répéter?
--L'estrade? mais il n'y en a pas.
--Comment, il n'y a pas d'estrade? Mais alors on ne pourra juger de rien; voyons, vous avez bien une table de cuisine dont on pourrait raccourcir les pieds.
Rollo était transporté:
--Marquise, vous avez des inspirations; dans cinq minutes nous avons une estrade.
--Je vais avec vous pour la hauteur; ils sont tous endormis, il n'y a que vous et moi qui ayons de l'entrain.
Eux partis, Vincent s'approcha de Mme de Rollo.
--Vous essayerez votre costume, Madame?
--Non, je ne crois pas.
--Madame..., et il se retourna insensiblement pour voir la distance qui les séparait des autres; dites-moi un mot d'amitié.
--Pourquoi?
--Parce que j'en ai absolument besoin; je me sens horriblement maussade.
--Est-ce le résultat de votre promenade avec Mme de Canillac?
Elle s'était juré une heure auparavant qu'elle n'y ferait pas la moindre allusion, et c'étaient les premiers mots qui passaient ses lèvres.
--Peut-être.
--Elle est pourtant charmante.
--C'est l'avis de Rollo, je crois.
--C'est aussi son droit, et le vôtre. Voilà la marquise et l'estrade.
Les dernières paroles de Vincent n'avaient eu aucun écho dans le coeur de Mme de Rollo; à peine si elle y avait fait attention; elle n'éprouvait pas la moindre jalousie de son mari; oh! elle était bien sûre de lui. Elle se demandait avec une sorte d'épouvante si elle était jalouse d'un autre! Non, cela était impossible, monstrueux, inadmissible; elle était agacée sans raison, comme on l'est parfois; avait-elle une seule cause de tristesse? Elle se disait à elle-même que non. Son mari l'adorait; sa mère, sa fille étaient bien portantes et près d'elle. Il fallait qu'elle fût malade pour éprouver l'angoisse qui lui étreignait le coeur, la fièvre qui la brûlait; elle se forçait à se secouer, à se remettre, et pendant une heure elle aida la marquise de toutes ses forces et fut une maîtresse de maison modèle.
Vincent s'était réfugié auprès de Mme d'Épone, les laissant s'agiter à l'aise; Rollo et Fontanieu suffisaient amplement à exécuter les ordres fantaisistes de la marquise. Rollo, parfaitement heureux, parlait haut et disait de très aimables choses à Mme de Fontanieu et à Mme Le Barrage, surtout à cette dernière. Ce mouvement faisait du bien à Mme de Rollo, et il lui parut qu'elle s'était tout à fait reprise; quand, sur les insistances de la marquise, elle monta sur l'estrade improvisée pour essayer la pose de Rébecca tenant une cruche pleine d'eau, Mottelon fut levé et à son poste en un instant; et comme elle avait peine à bien soulever son bras, il le soutint doucement; sa main frôlait la peau nue entre la manche courte et le poignet; elle pâlit. Si légèrement que ce fût, lui s'en aperçut et, feignant de ne rien voir et accentuant sa pression:
--Est-ce bien ainsi, marquise? Mme de Rollo lève-t-elle le bras assez haut?
--Très bien, très bien, elle est charmante ainsi; maintenant, Mottelon, reculez-vous.
Il le fit, mais ses yeux soudain s'étaient voilés et un feu sombre y brillait.
CHAPITRE X
Mottelon dormit mal et se réveilla de méchante humeur. Il avait fait des réflexions depuis la veille, et ces réflexions lui étaient désagréables; sa journée au Grez l'avait énervé; Berthe lui avait paru tellement défendue et gardée par les circonstances extérieures de sa vie, par ses habitudes, par la presque impossibilité où il était de la voir seul à seule, qu'il se demandait s'il n'avait pas fait une grande sottise que d'en devenir amoureux; car amoureux, il l'était, et cela lui traversait l'esprit comme un trait de feu. Il était épris, il l'aimait presque; à son coeur sensuel, le désir et la possession paraissaient les seuls termes de la passion; mais il s'y mêlait dans ce que Berthe lui inspirait quelque chose de plus tendre, son orgueil d'homme était caressé jusqu'aux moelles par la pensée que lui, le premier, avait fait tressaillir en elle la vraie femme. Habile à lire le visage féminin, à discerner les troubles et les émotions qui veulent se cacher, il sentait parfaitement qu'il était le maître de la volonté de la jeune femme, et cependant il comprenait qu'elle pouvait fort bien lui échapper. La douceur de l'accueil de Mme d'Épone ne le trompait pas, il se savait deviné; il aurait eu raison de bien des obstacles, celui-là échappait à ses ruses. Et cependant il n'allait pas s'avouer vaincu, ni renoncer au prix le plus désirable qu'il eût jamais convoité. Il cherchait sans trouver; se déciderait-il à ébaucher une galanterie avec Mme de Canillac? Il n'avait pas le moindre doute que cela lui fût très facile; ce serait un moyen d'endormir la vigilance de Mme d'Épone et d'éveiller peut-être par la jalousie des sentiments plus forts chez Berthe; il voulait avoir à lutter avec elle, car il était certain de l'emporter. Ce qui le décourageait était la réserve que tout créait autour d'elle: une seule scène, une seule explication, et elle était à lui, sinon de fait, au moins moralement.
On lui apporta son courrier; il le reçut avec ennui; puis la première lettre décachetée, il s'anima; il voulait agir, l'occasion venait sans qu'il l'eût cherchée: un de ses amis du ministère l'avisait de changements prochains et lui conseillait vivement de venir veiller à ses intérêts avant que les décisions fussent irrévocables; il était question de l'envoyer une seconde fois au Brésil! En dix minutes, Mottelon eut décidé et organisé son départ pour le jour même; rien ne pouvait, dans la circonstance présente, mieux convenir qu'une courte absence; tout son entrain était revenu, et, après avoir vu sa mère et réglé l'heure de son déjeuner, il monta de belle humeur dans sa petite charrette anglaise afin d'aller au Grez prendre les ordres des châtelaines.
Il n'était pas neuf heures; la journée qui s'annonçait chaude était délicieuse encore, et, à l'horizon, le ciel était d'une blancheur transparente. Il allait vite sur la route ombragée, l'air doux était plein de sonorités joyeuses; il était infiniment sensible à toutes les influences extérieures et rêveur ou gai, selon l'état de l'atmosphère. Ce matin-là, elle le grisait, et, emporté d'une rapide allure à travers la campagne féconde, il éprouvait une impression conquérante. Il lui semblait aller vite vers un but confus encore, mais heureux. Toutes les fumées qui l'avaient caché à son esprit s'évanouissaient, et il tourna la grille du Grez avec un sentiment vague que Berthe devait l'attendre et qu'elle allait venir au-devant de lui.
Ce ne fut pas la jeune femme, mais Rollo et Chonchon que son papa menait donner à manger aux pigeons qui le reçurent. La petite demanda immédiatement à être placée dans la charrette, et Vincent lui fit remonter l'allée au pas pendant que Rollo marchait à leurs côtés. L'excellent garçon était tout plein de sympathie et d'intérêt, quoique un peu anxieux de cette absence de Vincent, dont la présence était absolument nécessaire au Grez:
--Vous n'allez pas vous échapper au dernier moment?
--Oh! non, mon cher, n'en ayez pas peur; nous sommes aujourd'hui mardi; vendredi soir ou samedi, au plus tard, je serai ici; nous aurons encore huit jours devant nous pour parfaire nos inspirations, mais je ne veux pas qu'on me vole mon congé ou qu'on s'amuse à m'expédier au bout du monde.
--Cela, je le comprends; voyons, Chonchon, laisse M. de Mottelon tourner la tête de son cheval, et nous irons demander à ta maman si elle a des commissions pour Paris.
Assise devant ses livres de compte, Berthe se livrait à des occupations de bonne ménagère; vêtue d'un long peignoir de percale blanche garni de broderies anglaises et de rubans bleus, elle se disposait à faire sa tournée d'inspection, comme elle en avait chaque matin l'habitude. Aussi fut-elle surprise de voir entrer son mari et Chonchon; plus surprise encore du message: non, elle n'avait besoin de rien, elle remerciait M. de Mottelon.
--Le verras-tu?
--C'est inutile, salue-le de ma part. Je vais demander à maman si elle a besoin de quelque chose dont il puisse se charger.
Mme d'Épone eut deux ou trois commissions; comme elle était tout habillée pour le déjeuner, elle se décida à descendre. Ce départ subit l'intriguait. Mottelon fut charmant et correct; il expliquait très simplement ses raisons:
--J'exécuterai, Madame, vos ordres de point en point et, dès samedi, vous serez servie.
--Vraiment, vous revenez samedi?
--Immanquablement; je me flatte que mon absence durera suffisamment longtemps. Excusez-moi: je vais passer chez Mme Legay prendre les ordres de Mme de Canillac; elle serait trop malheureuse si j'y manquais.
--Faites, Monsieur; au revoir et merci.
Rollo accablait Mottelon de poignées de mains et lui fit des adieux bruyants; il promit de transmettre tous les hommages de Mottelon et exprima les vifs regrets de Mme de Rollo.
Décidément, Mottelon était de bonne humeur, car il se réjouit de n'avoir pas vu Berthe. Tout en ralentissant un peu l'allure de Président pour allumer sa cigarette, il se disait que tout allait bien pour lui; Mme d'Épone même ne lui inspirait plus aucune inquiétude, et, en même temps, il souriait en pensant à Mme de Canillac. Il trouvait qu'elle était arrivée bien à propos pour le servir.
La Grande-Blanche avait toutes ses fenêtres ouvertes, et l'opération du balayage et de l'époussetage quotidien faisait rage. A l'approche de Vincent, un domestique, ayant encore son plumeau, accourut à la hâte, obéissant à quelque ordre invisible, et se mit en devoir de tenir la tête du cheval pour permettre à Vincent de descendre de voiture.
--Mme de Canillac?
--Oui, Monsieur.
Une femme de chambre introduisit Vincent dans l'irréprochable grand salon de Mme Legay, leva un des stores épais pour permettre à la lumière d'y entrer, se chargea de la carte avec un mot crayonné dessus que Vincent lui remit. On ne le fit pas attendre longtemps; Mme de Canillac, coiffée à ravir, sentant bon, habillée de batiste rose toute chiffonnée de dentelles blanches, de rubans légers, fit son apparition:
--Monsieur de Mottelon, que vous êtes aimable!
Et elle s'assit sur un canapé, faisant d'un joli geste signe à Mottelon de prendre place auprès d'elle. Il fut immédiatement à la hauteur de la situation, et, levant à ses lèvres une main parfumée, qui traînait visiblement à cette intention:
--Madame, je n'ai jamais autant regretté de n'avoir que cinq minutes à moi.
--Et pourquoi?
--Pour tout ce que j'ai à vous dire.
--On dit beaucoup en cinq minutes.
--Vous avez raison: je pars; donc je vais être malheureux! Puis-je au moins vous être bon à quelque chose à Paris?
--Non; quand revenez-vous?
--Mon retour vous intéresse donc?
--Je n'ai pas dit cela.
Il se rapprocha, et, comme on ne s'éloignait pas et qu'elle était très appétissante dans sa jolie laideur élégante, il posa un très léger baiser sur sa nuque découverte.
--Voyons, voilà des manières!
--Ce sont les seules bonnes.
--Cela ne se fait pas.
--Comme vous vous trompez, cela se fait au contraire, beaucoup.
--Grand fou!
--Je ne dis pas non.
--Mais vous n'avez que cinq minutes!
Elle ne se tenait pas de joie, la petite femme, goûtant pour la première fois à un badinage qu'elle trouvait délicieux.
--Eh bien! je m'en vais; nous répéterons la statue au retour.
--Ah! je suis ravie, je le confesse naïvement,--et, se faisant caressante: c'est à vous que je dois cela, je l'avais bien deviné; merci.
Vincent pensa que Mme de Fontanieu se passerait admirablement de la reconnaissance de sa cousine; il ne la détrompa donc pas!
--Je vais essayer de figurer une déesse.
--Vous serez charmante, n'importe comment.
--Tenez, allez-vous-en; ma famille s'inquiéterait de ce tête-à-tête.
--Comme elle aurait tort, n'est-ce pas, Madame?
--Cela dépend comme on l'entend, Monsieur. Laissez ma main, s'il vous plaît: bien au revoir!
«Il m'aime,» pensa-t-elle avec ivresse, dès qu'il fut parti; et sur cette charmante illusion, elle bâtit des rêves délicieux.
«Elle va m'afficher, se disait Vincent avec satisfaction; ce sera parfait, et vraiment elle est gentille.»
CHAPITRE XI
Berthe éprouvait un vif soulagement du départ de Vincent de Mottelon; lui absent, il lui sembla se ressaisir entièrement et reprendre possession de tout ce qui l'entourait. Elle avait été épouvantée de ses propres sensations; car, dans son âme candide, la pensée d'aimer Mottelon lui paraissait uniquement une source de désespoir. Elle savait (croyait-elle), à n'en pas douter, qu'elle mourrait mille fois plutôt que de lui laisser volontairement soupçonner une chose pareille! Ne plus aimer son cher Raymond lui semblait impossible; elle se répétait toutes les raisons qu'elle avait de l'aimer, et combien ils étaient heureux ensemble depuis cinq ans. Souvent, elle s'était dit qu'aucune femme ne l'était plus qu'elle; il serait horrible de perdre ce bonheur; cela ne serait pas: elle lutterait contre un trouble involontaire, elle chasserait tout autre image de son esprit et continuerait sa vie heureuse sans une arrière-pensée, sans un regret. Rien n'était changé; pourquoi le serait-elle?
Il fut question d'une façon banale de l'absence de Mottelon; Rollo loua le jeune homme d'être venu prendre les ordres de ces dames.
--Il est bien élevé, il a de bonnes façons, c'est un charmant garçon, nous devrions le marier.
--Oui, ce serait une excellente idée, mais je ne vois pas à qui? dit Mme d'Épone.
--On cherche, dit Rollo; il est certain que tout le monde ne peut pas avoir la main aussi heureuse que moi. Est-elle assez jolie, ma femme, ce matin?
Berthe rougit, heureuse, et cependant froissée de quelque façon mystérieuse; mais elle eut comme un remords, et, s'approchant de son mari, elle lui mit doucement les mains sur les épaules et lui présenta son front; il le baisa tendrement et lui caressa les cheveux d'un geste de protection si doux et si fier en même temps, qu'elle fut émue et se répéta dans son coeur qu'elle l'aimait, qu'elle n'aimait que lui. Dans le contentement que lui donnait cette conviction, elle prit sa fillette sur ses genoux et se mit à chanter avec elle, car Sabine avait une petite voix juste dont elle aimait fort à faire usage.
La première partie de l'après-midi se passa en tendres enfantillages. Berthe, assurée de ne pas voir apparaître celui qui la troublait, était singulièrement douce et calme; elle jouissait plus qu'elle ne l'avait encore fait de la présence de sa mère, et lui proposa une promenade en voiture dans la campagne.
--Ma chère maman, je vais te reposer un peu des charades et des tableaux vivants; nous n'irons pas à Lamarie; nous irons, si tu veux, jusqu'au bois de Bretoncelles.
Mme d'Épone accepta avec joie, et, la chaleur du jour passée, elles se mirent en route. Leur causerie fut pleine d'expansion. Mme d'Épone, par un habile retour sur elle-même, prenant Sabine comme point de départ, parla à sa fille, peut-être pour la première fois, de son père. En quelques mots brefs, elle fit un si saisissant tableau de l'abandon de sa jeunesse que Berthe, frappée, comme d'une chose nouvelle, de cette idée, ne put s'empêcher de lui prendre la main et de lui dire dans une tendre sympathie:
--Ma pauvre maman!
--Oui, ma fille, ta pauvre maman, assurément, car je l'aimais et j'ai bien souffert; mais ton bonheur me console; tu as, toi, un mari qui t'aime de toutes ses forces, dont tu es le culte: et notre Sabine, un père qui est fier d'elle; toi, tu n'as pas eu que moi pour te chérir.
--Et cela a été assez, maman.
La jeune femme se reprocha d'avoir si peu pensé jusque-là aux tristesses de la vie de sa mère. Ne lui ayant jamais connu de chagrin immédiat, elle avait une sorte de tranquille conviction que sa mère était heureuse, et qu'elle avait par elle tout le bonheur suffisant; elle comprit qu'elle s'était trompée, et elle eut, à partir de ce moment, comme un redoublement de tendresse dans l'âme. Elle fut presque tentée d'ouvrir son coeur à cette mère si tendre et de lui demander conseil; mais comment dire cela? Non, cela passerait, et la vie redeviendrait ce qu'elle était auparavant. En parlant, elle alarmerait sa mère sans raison véritable, sans motif sérieux.
De fait, elle parvint à demeurer deux jours dans un état d'âme si paisible qu'elle acquit la certitude qu'avec une volonté efficace elle retrouverait la tranquillité de son coeur.
Dès que l'image de Vincent se présentait à ses yeux, elle la chassait résolument; elle se promettait d'éviter les rencontres trop fréquentes et souhaitait ardemment la fin des répétitions; elle eut une vague idée de se dire souffrante; mais ce serait une lâcheté. Non, il valait mieux laisser les événements suivre la marche préparée et y être supérieure.
Le soir du second jour, Rollo déclara qu'il allait profiter de l'interruption de leurs travaux pour faire une course à Rouen; il y passerait simplement l'après-midi, et, d'un air triomphant, laissa entendre qu'il préparait quelque surprise à Berthe.
--Je te conduirai à la gare, dit celle-ci aussitôt.
--Cela te fera lever trop matin.
--Quelle idée! J'aurai un vrai plaisir à monter en voiture à sept heures: c'est la meilleure heure de la journée.
--En ce cas, ma femme, j'accepte.
Seuls, et devant Mme d'Épone, il aimait à lui donner ce nom: «ma femme;» il le prononçait toujours avec un accent attendri, car, pour lui, «sa femme» était une créature au-dessus de toutes les autres.
Ils partirent gaiement dans la fraîcheur du jour naissant. Berthe s'efforçait de paraître joyeuse, de l'être, de jouir de tous les biens dont elle était entourée. En quelques mots, sa mère lui avait fait sentir à quel point elle était une créature privilégiée et combien d'éléments de bonheur lui avaient été donnés; non, elle ne voulait pas être ingrate.