Part 3
La raideur était la force de cette femme, elle matait ses filles, qui ne soufflaient mot devant elle; elle voulait que les demoiselles Legay fussent des modèles de bonne éducation; et, de fait, il était impossible d'être plus dépourvues de naturel, de spontanéité ou d'entrain; elles étaient décemment laides par-dessus le marché, ce qui disposait à la bienveillance. Mme Marc Legay savait qu'à la campagne une famille respectable et aisée a toujours raison, avec le temps, des préjugés sociaux du voisinage. Elle s'était condamnée au plus plat ennui, pour arriver à faire son chemin, supportant sans se plaindre les impolitesses, et acceptant avec joie les politesses; mais le jour du triomphe incomparable avait été celui où Mme Legay avait marié sa fille aînée à un noble authentique... A force de supplier les châtelaines du voisinage, les curés des environs, et d'intéresser tout le monde et chacun à l'établissement de ses filles, on avait fini par lui découvrir un fils d'excellente famille, dont les seuls défauts étaient d'être ivrogne, joueur et brutal. Sa mère, désespérée, l'avait fait s'engager à dix-huit ans, et, le jour où il était revenu du régiment, un peu plus grossier qu'au départ, elle n'avait eu qu'une pensée: le marier; mais, malgré son nom et sa position de fils unique, personne n'en voulait; ce fut alors qu'une âme charitable songea à Mme Legay, quoiqu'elle n'eût que cent mille francs et appartînt à la bourgeoisie. Dans son désespoir de fixer jamais ce fils, Mme de Canillac acceptait tout, les yeux fermés, dès qu'on lui parlait d'une honnête fille; elle avait de bonnes raisons pour craindre que, arrivé à vingt-cinq ans, Antonin ne fît le plus épouvantable mariage. Deux vieilles demoiselles, qui vivaient l'été à Rollo-la-Ville et l'hiver à Rouen, furent les intermédiaires. Dès les premières ouvertures, l'austère et sèche Mme Legay montra de la sympathie pour les mauvais sujets et assura qu'elle était persuadée qu'ils feraient d'excellents maris. Suzanne était une fille de tête, dévouée, et qui serait en tout cas une épouse irréprochable; donc, pas d'hésitation à avoir.
La jeune fille partagea l'ivresse de sa mère, à la pensée de s'appeler Mme de Canillac, d'être alliée aux meilleures familles de Rouen, d'aller à tous les beaux mariages, de porter les deuils les plus distingués. Avec de pareilles perspectives, la personne du marié devint une chose absolument indifférente. Le jeune homme se laissait marier pour avoir ses dettes payées et se disait que cela ne l'empêcherait pas de vivre à sa guise. Dans ces dispositions réciproques, on s'entendit vite. M. Legay n'eut pas le droit de souffler une objection et n'eut qu'à donner le bras à sa fille pour la mener à l'autel; elle y marcha d'un air ravi qui flatta son fiancé, et, après trois ans de mariage, elle déclarait à sa mère qu'elle était parfaitement heureuse. Les vilenies de son mari lui étaient indifférentes; elle vivait cousue aux jupes de sa belle-mère qui, touchée de sa complaisance, la comblait de bontés. Si quelquefois son Antonin couchait à l'écurie ou ailleurs, elle ne s'en inquiétait pas, il lui suffisait de lire son nom sur des enveloppes, de se sentir des pieds à la tête une femme du monde, pour que sa petite âme fût comble de joie; dans le lointain, elle entrevoyait d'autres consolations; mais il n'était pas temps encore, et elle jouait à merveille la comédie d'aimer cette brute et d'être occupée à sa conversion. Mme Legay était en adoration devant une fille aussi intelligente et parlait avec componction de ses vertus chrétiennes; elle se sentait maintenant tenir réellement par un côté à ce monde qui avait été l'objet de tous ses rêves, et elle avait aussi décidé que les cadettes se marieraient non moins bien que l'aînée: quand on a pour soeur Mme de Canillac, on peut aspirer à tout. Elle pensait continuellement à cela et, un matin, en voyant passer devant ses fenêtres la charrette anglaise de Vincent de Mottelon, qui revenait du Grez, elle fut subitement illuminée de l'idée que c'était là précisément le mari qu'il fallait à Céleste! Sans doute la chose n'était pas facile; mais elle se sentait de force à lutter contre les difficultés, et de taille à remporter la victoire. Céleste était modeste, Céleste n'avait pas de volonté et possédait tous les talents qui sont l'apanage obligé des jeunes filles.
L'imagination de Mme Legay prit des ailes, et, tout en enfonçant doucement les doigts de ses inséparables gants de Suède, elle menait déjà Vincent de Mottelon à l'autel. On voyait encore la poussière de sa voiture, qu'elle avait combiné un plan dans tous ses détails: il fallait, d'abord, un prétexte pour renouveler ses visites à Lamarie; elle y mettait une certaine discrétion, parce que l'accueil qu'on lui faisait habituellement n'avait rien de bien enthousiaste: Mme Le Barrage avait tout bonnement horreur des jeunes filles, Mme de Comballaz ne frayait pas très volontiers avec la roture; seule, la bonne Mme de Mottelon trouvait quelque plaisir à la conversation de Mme Legay; celle-ci la flattait par sa déférence, par ses éloges, par son attention à tout ce qu'elle disait, et les respects des petites Legay pour elle étaient selon la meilleure tradition. Seulement, malgré cette bienveillance, Mme Legay se rendait compte que, si on avait la moindre idée de ses projets, elle trouverait visage de bois. Sa première inspiration fut suivie d'une seconde; elle ferait venir sa fille, Mme de Canillac, dont la présence l'amènerait naturellement à sortir de chez elle.
Mme de Canillac restait en excellents rapports avec ses parents; non par tendresse exagérée, mais elle trouvait délicieux d'aller se donner de grands airs sous le toit paternel, de protéger les vieilles demoiselles qui avaient été ses premières introductrices à Rollo-la-Ville et qui l'avaient toujours écrasée de leur supériorité aristocratique. Puis, à l'Abbaye, la vie entre Antonin et Mme de Canillac la douairière, absorbée dans une dévotion exaltée, n'était pas amusante; il fallait la rage d'ambition de la jeune femme pour la supporter. Elle avait réussi à se faire aimer de son mari, et il la trouvait jolie et bonne fille; elle ne lui faisait jamais la mine, elle le flattait en public, lui disait qu'il était bel homme, l'envoyait chasser, ne lui demandait pas d'où il venait, croyait à ses douleurs de tête, le laissait dormir tout le jour pour les guérir et avait même des bontés pour la grosse Simone et son petit gars. Aussi, Antonin ne la contrariait en rien et avait meilleure opinion de lui-même depuis qu'il possédait légitimement une femme aussi intelligente. Mme de Canillac la mère trouvait que son choix avait été admirable, et croyait naïvement au dévouement de sa belle-fille pour Antonin. Rien de plus légitime non plus que sa tendresse filiale, et, quand arriva la lettre de Mme Legay demandant à sa fille de venir passer une quinzaine avec eux pour distraire son père qui était triste, la chose ne fit pas une difficulté.
Les demoiselles Legay en étaient encore à chercher la raison de cette visite imprévue, lorsque Mme de Canillac arriva correctement escortée de son mari. Mais Antonin avait des affaires importantes à Rouen et ne pourrait rester que vingt-quatre heures; la nouvelle fut acceptée sans trop de désespoir, car on n'obtenait pas qu'il fût convenable dans ses propos, et il ne se gênait pas plus devant ses belles-soeurs que chez lui, et là il en racontait des raides à sa femme qui prenait alors un petit air doux et modeste, le traitant de fou et de grand enfant. Mais, en famille, elle ne tenait pas à sa présence, et, malgré la félicité de se sentir la belle-mère d'un homme aussi bien né, Mme Legay elle-même l'aimait mieux de loin que de près.
Aussi elle trouva urgent de profiter de sa présence pour en faire, au moins pendant un jour, les honneurs au voisinage.
CHAPITRE VII
Il y avait un garden party à Lamarie, réunion intime et sans prétention, dont le tennis était le prétexte, et du reste chacun s'amusait à sa guise. Une vingtaine de personnes triées sur le volet: les Rollo, le marquis et la marquise de Fontanieu, voisins un peu éloignés, mais se dérangeant à l'occasion, cinq ou six officiers venus de Rouen.
C'était une jolie chose que ce coin de parc, par cette belle journée d'été: ces gazons, ces arbres, les groupes animés des joueurs habillés de couleurs claires, la grâce des femmes, l'habileté des hommes, les chassés-croisés, le va-et-vient, le mouvement incessant de la balle traversant l'air.
Mme de Mottelon, assise sous une large tente parasol, regardait de loin, charmée du spectacle et d'être entourée de ses amis. Mme de Comballaz faisait les honneurs d'une grande table chargée de rafraîchissements et, du coin de l'oeil, surveillait ses petites, en train d'amuser discrètement Sabine de Rollo qui voltigeait sur le gazon comme un grand papillon à ailes roses. Mme Le Barrage, couchée à demi dans un rocking chair, se faisait balancer doucement par un jeune sous-lieutenant en herbe, éperdument épris d'elle, et n'en tenait pas moins tête à deux ou trois adorateurs assis à ses pieds. De temps en temps, le sous-lieutenant effleurait des lèvres la main blanche et parfumée qui lui passait sous le nez; mais, comme ces jeux d'enfants s'étalaient sans mystère, leur parfaite innocence ne pouvait être mise en doute. En fils respectueux, Vincent aidait sa mère à faire les honneurs et se tenait assis auprès d'elle et de Mme d'Épone, pour qui il avait de grandes attentions.
--Comment va la partie? demanda Mme de Comballaz à son mari qui revenait tout essoufflé.
--Très bien, nous gagnons; mais je n'en puis plus: j'ai cédé ma place à Fontanieu; donnez-moi un peu de punch, je vous prie.
--Mon pauvre Monsieur, pourquoi vous fatiguer ainsi? demanda Mme d'Épone.
--Madame, parce qu'on ne peut résister au bonheur de jouer avec Mme votre fille.
--J'admire le goût de ma fille pour un divertissement aussi laborieux, par la chaleur qu'il fait, du moins.
--C'est Vincent, dit, avec quelque orgueil, Mme de Mottelon, c'est Vincent qui leur a tourné la tête à tous.
--Mais il leur a rendu service, maman: il est excellent pour la santé de se remuer; André jouerait tous les jours s'il m'écoutait; cela l'empêcherait d'engraisser.
--Voilà, je suis le bienfaiteur de ma famille, dit Mottelon; mais, sans me vanter, je me flatte de vous avoir réveillés un peu, et vous étiez terriblement endormis.
--Mais, mon cher, nous sommes occupées, nous, dit Mme de Comballaz.
--Toi, ma chère, je te le concède; mais Edmée, mais Mme de Fontanieu, mais Mme de Rollo même, avaient du temps de reste. Tu vois que Mme de Fontanieu ne demande pas mieux que de faire dix lieues quand nous voudrons pour combiner notre charade; non, il fallait que quelqu'un commençât, et personne de vous n'y pensait; voilà la vérité.
--Alors, Monsieur, nous devons vous offrir des remerciements? dit Mme d'Épone.
--Non, Madame, je demande seulement qu'on me comble d'amabilités, et maintenant je vais aller voir où ils en sont et les obliger à une pause. Votre gendre est un enragé, on ne peut plus l'arrêter quand il a commencé à jouer; il me semble qu'Edmée est suffisamment reposée et qu'elle pourrait prendre la place de Mme de Fontanieu ou de Mme de Rollo.
Il se leva et s'approcha d'abord de sa soeur.
--Ah! Vincent, viens donc causer avec nous.
--Non, ma chère; je te prie même de prendre le courage de te lever. Veux-tu jouer?
--Oui, oui. Allons, venez, vous autres, dit Mme Le Barrage, qui, pour rien au monde, n'aurait voulu paraître manquer d'entrain. Ah ça, qu'est-ce qui arrive? dit-elle tout à coup, en entendant les roues d'une voiture sur le sable: nous sommes au complet. Voyez donc, d'Ancenis, qui cela peut bien être?
De grands arbres cachaient entièrement le château, qui était assez loin. Le lieutenant obéit, se leva, fit quelques pas et revint.
--Madame, c'est une famille tout entière dans un immense landau; mais elle n'a pas l'honneur d'être connue de moi!
--Il faut que ce soient des gens d'Elbeuf. C'est assommant! Ce qu'il y a d'atroce à la campagne, ce sont ces envahissements périodiques. Wimi, viens ici.
L'aînée des petites Comballaz répondit instantanément à l'appel de sa tante.
--Sans te faire voir, regarde un peu si tu distingues les personnes qui sont en voiture devant le perron.
La petite, habituée à être envoyée en vigie, eut vite donné son coup d'oeil et revint avec la rapidité de l'éclair.
--Ma tante, c'est les Legay.
--Horreur! dit Mme Le Barrage; oh! mais c'est intolérable; sauvons-nous.
Elle partit, suivie de sa bande, pendant qu'au détour d'une allée débouchait un domestique précédant la famille Legay, marchant en file indienne. A la vue de tout ce monde, Mme Legay eut un mouvement de confusion parfaitement bien jouée, et, s'approchant de Mme de Mottelon, avec un visage désolé:
--Ah! Madame, je vous demande un million de pardons; je vois que je suis doublement indiscrète. Mon gendre n'est ici que pour un jour, et tenait à vous présenter ses respects.
Mme de Mottelon, quoique médiocrement ravie, la rassura tout à fait, se déclara charmée, et Mme de Comballaz fit apporter des chaises supplémentaires.
--Vos filles jouent-elles au tennis? demanda Mme de Mottelon avec bonté.
Mme Legay avait décidé qu'elles ne jouaient pas: cela sauvait le désagrément de n'être pas invitées à toutes les parties qui pouvaient s'organiser dans le voisinage.
--Oh! mais cela s'apprend très facilement. Mon fils a été l'instructeur de toutes ces dames; sauf Mme de Fontanieu, pas une n'avait joué auparavant.
--Ah! ma cousine de Fontanieu est ici? dit Mme de Canillac d'un air enchanté.
Et s'adressant à son mari, qui, la mine stupide, était assis regardant dans le vide:
--Antonin, Blanche de Fontanieu est ici.
--Ah!
Il n'était pas éloquent, Antonin de Canillac, et Mme d'Épone était en train de se dire qu'il était vraiment horrible, avec sa grosse figure bourgeonnée, ses yeux sans expression et sa bouche bestiale. Ce fils de famille avait l'air et la tournure d'un conducteur de boeufs. Du reste, la compagnie de ses pairs le paralysait. Mme de Canillac ne paraissait pas plus embarrassée de lui que s'il eût été l'homme le plus charmant et en faisait les honneurs avec aplomb. Elle racontait à Mme de Mottelon un récent séjour qu'elle avait fait à Paris, et pendant lequel Antonin l'avait horriblement gâtée; on s'était amusé du matin au soir, et elle revenait comblée de tout.
Ce voyage, à la vérité, avait profité à Mme de Canillac; elle s'était fait coiffer et habiller au dernier goût; et, les cheveux passés d'un blond fade à un roux ardent, les sourcils accentués, corsetée à merveille, elle semblait une autre personne que la pâle Suzanne Legay: c'était maintenant une petite femme chiffonnée, assez drôle et d'un bagout intarissable.
--Mon mari est un vrai sauvage. Oh! nous ne pouvons pas le retenir ici; il part pour Rouen demain où ma mère (ma mère, c'était Mme de Canillac) a des affaires; mais il reviendra me chercher et nous lui apprendrons à jouer au tennis, n'est-ce pas, Madame? Je veux absolument un tennis à l'Abbaye, ma mère ne me le refusera pas, je l'espère.
--Vous pouvez même en être sûre, dit poliment Mme de Mottelon. Je crois que la partie est finie et que voilà mon fils et ces dames qui reviennent par ici.
Les demoiselles Legay, qui mangeaient des fraises, en ouvrant des petites bouches rondes, ne bronchèrent pas, ne levèrent pas même leurs paupières. Avec leur taille horriblement étroite, elles avaient l'air de deux poupées à ressort, il y avait entre les deux soeurs une émulation à celle qui aurait la taille la plus fine, et, tous les matins, elles se prenaient mesure au centimètre; l'une avait cinquante-deux, l'autre cinquante-un, et une souplesse proportionnée; mais elles croyaient cela délicieux. Mme de Canillac y mit moins de façon et leva le face-à-main d'écaille blonde qu'elle avait rapporté également de Paris.
--Ah! oui, je vois Blanche de Fontanieu. Vous me permettrez, Madame, d'aller à leur rencontre.
Et, contente d'elle-même, elle traversa la pelouse; sa mère la suivait de l'oeil avec admiration et jetait sur son gendre des regards attendris.
Mme de Fontanieu, avec l'air d'une gamine, quoiqu'elle fût mère de cinq enfants, pouvait, malgré sa mine jeunette et sa petite taille, avoir beaucoup de dignité. Elle s'attendait à ce qui lui arrivait, et accueillit sa cousine avec une cordialité qui n'avait rien d'exubérant.
--Ma tante va bien?
--Très bien, merci mille fois, et mon cousin de Fontanieu?
--Il continue sa partie. Antonin est ici?
--Oui, il m'a amenée; mais il repart demain.
--Ah!
Mme Le Barrage présenta poliment son frère.
--Mais je crois avoir connu M. de Mottelon autrefois.
Il l'avait vue, en effet, dix ans auparavant, une fois à la sortie de la messe.
M. de Fontanieu marchait en avant, avec sa cousine qui s'attachait à elle.
--Nous sommes peut-être indiscrètes d'être venues aujourd'hui, dit confidentiellement Mme de Canillac.
--Est-ce que vous étiez invitées?
--Non, mais nous ne savions pas qu'il y eût du monde.
--Alors ce n'est pas votre faute.
Les autres, à dix pas en arrière, échangeaient leurs réflexions.
--Elle est intolérable, cette Canillac. Et de quel droit cette Mme Legay nous apporte-t-elle les vilains museaux de ses filles? C'est pour toi, tu sais, Vincent!
--Pour moi?
--Certainement; à moins que ce ne soit pour ces Messieurs. Est-ce pour vous, d'Ancenis? je vous recommande Mlle Céleste.
Mme de Fontanieu, ennuyée, s'était arrêtée et attendait qu'on l'eût rejointe. Mme Le Barrage alors, avec un sourire charmant, se contenta de dire:
--Nous respections vos confidences.
--Merci, dit Mme de Fontanieu, mais nous n'en avions pas.
On arrivait à la tente, ce fut un brouhaha et un échange de politesses. Mme Legay, presque pâle de plaisir de se trouver au milieu de tout ce monde, s'empressa de présenter Vincent à ses filles; elles étaient levées, se tenant côte à côte, avec un petit sourire qui n'entr'ouvrait pas leurs lèvres, et elles firent simultanément le même mouvement de tête. Antonin de Canillac saluait d'un air embarrassé, s'attachant comme un désespéré à Rollo, avec qui il avait été autrefois chez les jésuites.
L'excellent Raymond avait le souvenir tendre, et, quoiqu'il eût un profond mépris pour son ancien camarade, il lui fit bon accueil.
--Tu restes ici?
--Non, je pars demain; des affaires à Rouen.
En lui-même, Rollo pensa que cela valait mieux: il lui aurait été désagréable que Berthe fût obligée de recevoir un personnage de l'espèce de Canillac; mais, pour compenser, il se mit immédiatement en frais pour Mme de Canillac.
--Nous aurons le plaisir de vous voir souvent, j'espère. Combien de temps restez-vous?
--Quinze jours.
Et puis, parlant bas, et le regardant d'une certaine façon:
--Nous ne le dirons pas à Antonin, mais ce sera peut-être pour un mois.
--Il ne le voudrait pas, alors?
--Non, dit-elle, en riant d'un rire un peu forcé.
Rollo ne détestait pas une plaisanterie risquée, et, du ton qu'elle avait pris elle-même:
--Il est donc très amoureux, le pauvre Antonin?
--Vous êtes trop curieux.
--Je ne le plains pas. Et vous, êtes-vous amoureuse?
--Ne faites pas de questions indiscrètes.
--Il faut le savoir avant de perdre l'esprit.
--Commencez par perdre l'esprit, et je vous répondrai après.
Mme Legay eut le sentiment qu'elle ne pouvait prolonger, outre mesure, sa visite, se leva, s'approcha de Mme de Mottelon, avec une douceur pleine d'humilité.
--Encore une fois, pardon, et merci de votre charmant accueil.
--Du tout, nous avons été enchantés. Je regrette seulement que ces demoiselles ne jouent pas au tennis.
Ces demoiselles firent un nouveau plongeon, pincèrent encore une fois les lèvres, et prirent congé de tous avec une modestie parfaite, saluant du menton M. de Mottelon, à qui Mme de Canillac tendit hardiment la main:
--Monsieur, je vous demanderai de me donner des leçons de tennis.
--Eh bien! et moi, qu'est-ce que vous en faites? lui dit Rollo à l'oreille.
--Mais... rien, au revoir.
Et, s'approchant de sa chère cousine de Fontanieu, elle l'enveloppa de ses bras et l'embrassa sur les deux joues.
--Mes amitiés à mon cousin, n'est ce pas?
Et, dûment escortées, les quatre dames s'en allèrent enfin. On suivit de l'oeil, à travers les arbres, la voiture qui filait; puis, quand elle eut définitivement disparu:
--Elle me plaît, ma cousine, dit Mme de Fontanieu, et sa famille me plaît encore plus qu'elle-même.
Mme de Mottelon voulut défendre Mme Legay:
--Je vous assure que c'est une excellente femme, dévouée à son mari et à ses enfants.
--Voilà qui m'est égal.
--Mais, dit Mme d'Épone, qui avait reçu les confidences de Mme Legay, il paraît vraiment que le ménage Canillac s'adore, et que, sous son air gauche, M. de Canillac est très bon garçon. Sa femme paraît effectivement très heureuse.
--Vous croyez à ce bonheur, maman? dit Rollo; mais Antonin est tout bonnement une canaille: il passe sa vie à boire et à jouer aux cartes avec des palefreniers, et je vous fais grâce de ses autres fredaines.
--Alors sa femme?
--Sa femme? dit Mme de Fontanieu, elle est ma cousine, et cela lui suffit. Dites donc, je vous félicite: il va falloir l'inviter à toutes vos réunions.
--Ah! mais non, par exemple, dit Mme Le Barrage.
--Si, à cause de sa belle-mère et de moi. Edmée, ne faites pas d'affronts à ma famille!
--Elle est drôle, du reste, dit Rollo.
--Oui, c'est ce que les hommes assurent, et on sait ce que cela veut dire. Voyez-vous, à la campagne, le goût devient infâme: on arrive à se plaire dans la société de ma chère cousine. Mottelon, donnez-moi de la limonade.
--Non, vous avez encore trop chaud.
--Eh bien! j'aime ça, par exemple. Est-ce qu'il se mêle de me faire la leçon, cet homme-là?
--Prenez plutôt un peu de punch, Blanche, dit Mme de Comballaz.
Elle venait de faire un sermon à Mme de Rollo, lui défendant de s'asseoir, et elle lui avait mis sur les épaules le petit châle de laine qu'elle avait toujours à sa portée.
--Marchez un peu, Berthe, je vous en prie, vous allez vous refroidir.
--Obéissez, Madame, dit Vincent; n'imitez pas Mme de Fontanieu; venez, nous allons descendre l'allée.
Mme d'Épone eut un mouvement imperceptible, mais ne dit rien. On continuait à parler des Legay:
--Laquelle est la plus laide, des deux petites? demanda Mme Le Barrage.
Vincent marchait lentement à côté de Mme de Rollo. Si on les voyait, personne ne pouvait les entendre:
--Je suis heureux de marcher à côté de vous, dit-il enfin doucement.
--Je vous remercie, mais je vous assure que je n'ai plus chaud et que je pourrais m'asseoir.
--Du tout, ce serait horriblement imprudent; pourquoi jouez-vous avec tant d'emportement? Il vous faut donc toujours la victoire?
--Oui, en effet, j'aime cela.
--Vous croyez alors qu'il n'y a pas de plaisir à s'avouer vaincu.
--Non, je ne crois pas,
--J'aimerais à vous faire changer d'idée.
Elle ne répondit pas, et il y eut une pause.
--Est-ce que je vous ennuie? dit tendrement Vincent.
Elle, avec son inexpérience d'honnête femme, fit précisément la réponse qu'il désirait, parce qu'elle permettait des explications.
--Je n'aime pas que vous ayez l'air de me faire des déclarations.
--Vous appelez cela des déclarations!
--Oui... non... enfin des choses qu'une femme mariée fait mieux de ne pas se laisser dire.
--Vous croyez naïvement que vous avez vécu votre vie et que vous savez de l'amour tout ce qu'il vous apprendra jamais?
--Certainement.
--Mais vous n'avez seulement pas commencé; vous êtes une enfant, encore.
--Moi!
--Oui, vous! Je vous connais parfaitement.
--Vous ne me connaissez pas du tout.
--Si, et beaucoup mieux que vous ne vous connaissez vous-même; dans quelques années, vous me confesserez que j'avais raison.
--Jamais de la vie.
--Enfin, vous avez quelque amitié pour moi, n'est-ce pas? Et vous sentez que j'en ai beaucoup, beaucoup pour vous?