Madame d'Épone

Part 2

Chapter 23,866 wordsPublic domain

Le grand salon où il entra tout d'abord était une pièce qui avait la profondeur de la maison, avec des fenêtres aux deux extrémités, deux cheminées, et deux installations organisées d'une main habile. Il y avait des bibelots à profusion, et pas un grain de poussière; des fleurs en quantité, et pas une fanée. Vincent, habitué à observer, vit cela en un instant, et il était déjà bien disposé pour l'oiseau de cette cage charmante, lorsque la jeune comtesse entra avec son mari. Elle avait encore de cette timidité juvénile qui lui faisait redouter d'avoir à accueillir seule des étrangers; mais, Raymond là, elle reprenait son aplomb, et fut une maîtresse de maison parfaitement aimable, s'adressant particulièrement aux deux soeurs et laissant Vincent en partage à son mari. M. de Rollo était l'homme le plus naturellement hospitalier et il suffisait qu'on fût sous son toit pour lui devenir presque cher. Il prodigua les assurances polies, les invitations, les offres de service. Il pensait que, lorsqu'on est assez heureux pour être le maître du Grez et le comte de Rollo, on ne saurait être trop bienveillant:

--Je serai charmé, Monsieur, je serai ravi, Mme de Rollo aussi sera enchantée, si vous voulez bien venir nous voir quelquefois. J'ai eu l'honneur de me présenter chez Madame votre mère il y a peu de jours. Cet excellent Comballaz était ici hier dans mon billard; nous sommes toujours trop heureux de voir nos voisins, et, puisque vous voilà devenu notre voisin...

Et, tout en débitant cela avec une sincérité évidente, Rollo, de ses yeux clairs d'enfant, regardait Vincent de Mottelon bien en face, et, avec la perspicacité qui lui était naturelle, il le jugea pas très fort. Pour lui, un homme d'esprit était un homme parleur, et les manières aisées mais si tranquilles de Vincent ne lui produisaient aucune impression; il eut le sentiment intime et agréable de sa supériorité, et, cela le mettant doublement à l'aise, il fut au bout d'un quart d'heure sur le pied d'une camaraderie très familière. Il interrogeait le jeune homme sur les questions militaires en Russie, car, ayant échoué deux fois aux examens de Saint-Cyr, Rollo avait gardé la conviction que l'armée était sa spécialité, et il portait les cheveux coupés à l'officier, ce qu'il regardait comme son droit.

L'impression produite par Berthe de Rollo sur Vincent ne fut pas foudroyante: il la trouva agréable, rien de plus; mais très suffisamment agréable pour lui donner le prétexte à un léger intérêt de coeur; il fut donc courtois, aimable et de bonne compagnie, ce qui lui était facile, et, à mieux regarder la jeune comtesse, il s'aperçut qu'elle avait de bien beaux yeux; des yeux bruns extrêmement vifs et languissants à la fois; des yeux qui étaient le charme singulier de sa physionomie de blonde.

La visite ne fut ni longue ni courte; on se promit de se revoir promptement, et une invitation générale arriva dès le lendemain à Lamarie.

Une fois commencée, l'intimité progressa rapidement; Raymond de Rollo avait ce genre d'amour-propre qui lui rendait particulièrement agréable d'être l'initiateur et l'organisateur de tous les plaisirs; dès qu'on parla d'établir un tennis, il déclara qu'il en faisait son affaire, et, pendant quelques jours, il s'occupa bruyamment à donner des ordres à ses jardiniers afin de faire préparer l'emplacement; il eut un plaisir d'enfant à se commander un costume, à faire venir des raquettes, à prendre avec Mme Le Barrage ses premières leçons; car Raymond n'était pas insensible aux charmes artificiels de la séduisante baronne; elle le traitait tacitement de viveur et de séducteur, et cette flatterie lui était irrésistible. De bonne foi, l'excellent garçon se croyait un don Juan manqué, et, entre hommes, il racontait volontiers ses bonnes fortunes passées, qu'on aurait pu croire plus nombreuses que les étoiles. Il croyait avoir traversé tous les orages de la passion pour avoir aimé une ou deux actrices de passage et plusieurs petites modistes, et il parlait de sa jeunesse de garçon comme d'un temps de dissipation effrénée, jamais, naturellement, devant sa femme; aussi il aimait assez les allusions taquines de Mme Le Barrage, qui le trouvait médiocrement amusant, mais assez beau garçon pour prendre plaisir à allumer dans ses yeux bleus une flamme qu'on y faisait briller facilement.

Vincent de Mottelon s'avoua au bout de peu de jours qu'il y aurait moyen de passer un été à Lamarie sans trop d'ennui. Naturellement, l'effort lui était désagréable, et, en théorie, il avait horreur des voisins de campagne; mais après avoir revu Mme de Rollo cinq ou six fois, il lui découvrit toutes sortes d'agréments qui lui avaient échappé à première vue, et surtout une simplicité et une innocence d'âme dont il n'avait pas la moindre idée; jamais il ne parlait à une jeune fille qu'obligé et contraint, et alors sa conversation se bornait aux banalités superficielles. En fait de femmes, il ne connaissait que les perverses par métier et celles qui ont vécu et qui étaient aussi rouées que lui; son goût de dilettante l'avait toujours éloigné des femmes trop jeunes et dont il aurait pu craindre les exagérations. Le fait d'un long séjour à l'étranger l'avait privé des centres d'intimité de famille; il fréquentait peu ses collègues mariés, ayant toujours quelque amie ou quelque cheffesse rompue au monde chez qui il passait ses heures de loisir.

Une femme comme Berthe de Rollo était une nouveauté pour lui, et elle se laissa observer dans la simplicité du plus charmant naturel, car d'abord elle le remarqua à peine. Ce qui l'amusait, ce qui l'entraînait, c'était d'avoir du monde autour d'elle, de bavarder avec Mme Le Barrage, qui était si drôle, si vive; de penser aller à Lamarie, de les voir tous venir au Grez. Ce mouvement, qui lui avait toujours été inconnu, la grisait; elle mit à apprendre le tennis la même passion que son mari y apportait; elle demanda des conseils à Mme Le Barrage et trouva chez son mari la plus extrême bonne volonté. Il fit venir de Paris tout ce qu'on suggéra et se sentit flatté à la pensée que le Grez serait la maison la mieux montée du pays: leurs journées, qui autrefois étaient longues, devinrent très courtes; on présenta à M. et Mme de Rollo quelques-uns des officiers de chasseurs qui venaient à Lamarie. Ils furent invités au Grez. Enfin, le premier résultat de l'influence d'un état de chose aussi nouveau fut une sorte de renouvellement d'affection conjugale entre Raymond et sa femme: ils étaient plus contents, plus disposés à voir tout sous le meilleur jour. Raymond constatait avec orgueil la beauté, la grâce naturelle de Berthe; elle lui savait gré de ce qu'il faisait pour lui rendre la vie plus gaie, car il l'assurait que c'était là son seul motif, et elle avait l'habitude de le croire sur parole.

Sabine avait aussi sa part; on la montrait, on l'entendait louer, admirer, et la petite futée écoutait, les yeux baissés, les compliments sur son minois, sur sa touffe de boucles; elle donnait gravement son joli coude à baiser à Mme Le Barrage, et manifestait uniquement sa conscience de ce qu'on disait en recommandant à sa bonne allemande de ne pas écraser sa touffe.

Raymond de Rollo se trouvait l'homme le plus heureux du monde, et, dans le tête-à-tête, se plaisait à le répéter à sa jolie femme.

CHAPITRE IV

Après cinq années de mariage, Berthe de Rollo avait un coeur dont l'innocence était intacte. Cela arrive plus souvent qu'on ne le croit dans les unions pures et respectées, et l'ignorance de certaines jeunes femmes, mères souvent de plusieurs enfants, serait un sujet d'incrédulité et de moquerie pour la plupart des hommes. En devenant femme, en devenant mère, Berthe de Rollo avait conservé la pudeur innocente de sa virginité; son mari l'aimait avec passion, mais avec un respect si grand qu'il la considérait comme une chose sacrée dont il devait avoir un soin jaloux. N'ayant pas d'amies intimes et ne sachant de la vie que ce que son mari lui en avait appris, une femme comme Mme Le Barrage aurait été pour elle une énigme incompréhensible si elle avait pu se l'imaginer, et elle était aussi persuadée de la parfaite innocence de ses coquetteries que du fait de sa propre existence. La passion coupable lui apparaissait comme une chose tragique, forcément entourée de circonstances extraordinaires. Le roman de _Monsieur de Camors_, un des premiers qu'elle avait lus, lui avait causé une grande impression, et le fait d'une femme qui meurt de la douleur d'être tombée lui avait paru tout simple. Jamais elle n'avait rapporté aucune histoire de ce genre, soit réelle, soit fictive à elle-même. Aimer son mari, lui être fidèle, lui paraissait de ces choses auxquelles une honnête femme n'a pas besoin de penser: on les accomplit comme on respire; jamais il n'était même venu à la pensée de Berthe que sa mère fût une créature admirable; il lui semblait tout simple que, puisque son mari l'avait abandonnée, elle eût vécu, sevrée de toutes les joies de l'amour. Dans la tendresse infinie, dans la vénération que Berthe avait pour sa mère, il n'entrait aucun raisonnement; la vertu lui paraissait la chose la plus simple, la plus facile; elle ne comprenait même pas qu'on fût tenté d'y manquer.

On apprend vite à se connaître entre voisins qui se voient une ou deux fois par jour, et la petite femme, comme l'appelait Mme Le Barrage, n'eut bientôt plus de secrets pour Vincent; après l'avoir eu une ou deux fois à dîner à côté d'elle, elle avait vaincu sa timidité et l'avait trouvé charmant. Il parlait si bien, si doucement, que son entretien reposait. Berthe n'avait jamais encore vécu familièrement qu'avec deux hommes, le général de Gosselies, qui la traitait en vrai grand-père et ne se mettait jamais en frais pour elle, et son mari, avec sa politesse expansive et ses grands éclats de voix. Excellent, Raymond de Rollo l'était, un vrai gentilhomme; mais quoiqu'il fût persuadé du contraire, l'esprit n'était pas son fort. Il ne lisait rien, très naïvement persuadé qu'il n'en avait pas le temps, et le _Gaulois_ suffisait à sa pâture intellectuelle. Avec lui, sa femme causait naturellement toujours des mêmes choses: de leurs parents, de leurs amis, du Grez, qui était une mine inépuisable d'incidents par la ferme, le jardin, les écuries, Chonchon, dont les merveilles étaient servies régulièrement avec le dessert. Quoique très intelligente, jamais cependant Berthe de Rollo n'avait senti le moindre ennui; elle aimait, personnes et choses, tout ce qui l'entourait. Elle avait à coeur la bonne tenue de sa maison, et elle y consacrait un temps considérable. Sa petite, qu'elle avait nourrie elle-même et qui, jusqu'à trois ans, avait couché dans sa chambre, lui fournissait un amusement continuel; elle travaillait beaucoup pour les pauvres, pour l'église de Rollo-la-Ville, leur paroisse, pour ses salons; elle lisait, mais avec modération et une certaine timidité, curieuse de livres qu'elle n'osait pas ouvrir parce qu'elle savait que cela aurait déplu à Raymond; elle chantait agréablement et, toute jeune qu'elle était, aimait jouer, même le whist, même les échecs qu'elle avait voulu apprendre, et elle y apportait une passion extraordinaire. C'était le premier symptôme qui avait étonné et intrigué Vincent. M. et Mme de Rollo étaient venus à Lamarie et il n'avait, pendant le dîner, fait qu'une cour languissante à Mme de Rollo; il n'était pas sûr qu'elle l'intéressât; elle lui avait paru un peu trop simplette; après dîner, elle accepta de très bonne grâce de faire le whist de Mme de Mottelon: M. Le Barrage était son partenaire; un voisin, celui de Mme de Mottelon. En regardant du côté de la table de jeu, Vincent fut étonné de l'animation du visage de Mme de Rollo; il avait pris une expression ardente et sérieuse qui le changeait tout à fait. Il s'approcha et suivit la partie; Berthe jouait étonnamment bien, sans trop de hardiesse, quoiqu'elle en eût, mais avec une réflexion qui montrait clairement combien le jeu l'intéressait. M. Le Barrage et elle gagnaient, et elle avait des petits rires de triomphe absolument charmants. Elle ne faisait aucune attention à Vincent, qui l'examinait tout à l'aise.

Ce soir-là, Mme de Rollo était habillée d'une robe de batiste claire; le cou dégagé, les bras à moitié nus, elle montrait sur la nuque deux grains de beauté noirs et veloutés, et ses légers cheveux blonds, relevés sur le sommet de la tête, venaient rejoindre les petites boucles folles qu'elle portait sur le front; ses yeux brillaient, et sa bouche, aux lèvres pleines et roses, était tantôt légèrement entr'ouverte, tantôt serrée sous l'effort de la méditation; de temps en temps, elle se rejetait en arrière, découvrant un buste admirable.

Vincent mit son monocle et il passa dans son regard cette flamme légère qui, seule, le trahissait avec un imperceptible frémissement des narines; il se rangea carrément derrière Mme de Rollo et lui demanda si elle voulait lui permettre un conseil. Mme de Mottelon protesta à l'instant de la façon la plus formelle:

--Mme de Rollo joue déjà assez bien; avec elle et Le Barrage nous n'avons pas la moindre chance, d'autant que Servien joue mal. Mon excellent ami, votre jeu n'a pas de suite, pas de suite.

Et de fait, malgré des efforts inouïs, Mme de Mottelon perdit deux rubbers.

Berthe se leva, l'air content et gai, et se rapprocha de Mmes Le Barrage et de Comballaz qui faisaient cercle à l'autre bout de la pièce. Vincent l'y rejoignit et lui demanda, non sans un peu de surprise dans la voix:

--Vrai, le whist vous amuse, Madame?

--Énormément. Je suis joueuse, voyez-vous, Monsieur; je jouerais au loto pour jouer.

Et elle rit franchement.

--Et cela vous est égal avec qui vous jouez?

--Oh! absolument.

Il s'était arrangé pour la faire asseoir à quelque distance des autres, et l'avoir à lui tout seul; il la regarda un peu longuement en face et lui dit:

--On voit que vous êtes très jeune. Que vous êtes heureuse d'être jeune, Madame!

--Et vous aussi, Monsieur, vous êtes jeune.

--Croyez-vous? demanda-t-il.

Elle sourit joliment, naïvement, point troublée du tout sous les regards du jeune homme, et lui répondant avec l'aisance et la liberté qu'elle aurait eue, en causant avec Mme Le Barrage. Mais lui, qui venait de décider qu'il en était amoureux, se promit de changer tout cela; dès ce moment, il prit un plaisir raffiné à s'établir dans la confiance, et, tous les jours, par le fait même de leurs rapprochements continuels, il y faisait de nouveaux progrès. Comme M. de Rollo avait habitué sa femme à de grandes attentions, et à ces menues courtoisies que se réservent plus généralement les amoureux, Vincent ne le suivit pas sur ce terrain. Seulement il s'arrangeait toujours avec tact et sans ostentation à causer avec Mme de Rollo. Une quantité de choses étaient nouvelles pour elle (elle avait lu si peu encore) et Vincent se chargea de faire son éducation littéraire; il se mit à lui envoyer des livres. Dans ce beau parc, par des journées superbes, et dans la sécurité la plus complète, Berthe subit de dangereux enchantements. Vincent était trop habile pour rien lui lire lui-même et il pressentait qu'il l'aurait effrayée. Elle lisait donc seule et causait ensuite de ses impressions. Rollo était rebelle à ce genre d'émotion, bien que sensible à celle de voir briller les yeux de sa femme, à écouter sa voix émue et tendre; seulement il ne voulait pas qu'elle s'exaltât trop, et, en bon camarade, il le lui demandait affectueusement. Cela agaçait un peu Berthe: son mari l'agaçait souvent maintenant; dans une quantité de petites choses, il l'énervait légèrement et, assurément, dans une mesure qui ne nuisait en rien à son affection; mais, à voir souvent Vincent de Mottelon, elle était devenue consciente de quelque exagération dans les façons de Raymond, elle le trouvait trop fleuri dans sa politesse, trop entêté sur de petites choses, par exemple, dans sa rigoureuse observance des jours maigres. Raymond, qui sentait que sa pratique ne répondait peut-être pas entièrement à ses convictions, se rabattait sur les choses sensibles. Il ne se serait pas permis et il n'aurait permis à personne d'enfreindre certaines lois; cela, c'était bien; mais ce qui était ennuyeux, c'était la sorte d'ostentation qu'il y apportait: cela allait de pair avec sa manie de proclamer à tout propos sa foi politique, son attachement à sa femme, et son admiration pour sa belle-mère.

Berthe s'apercevait parfois qu'elle aurait préféré être aimée avec plus de discrétion, surtout si le regard tranquille de Vincent s'arrêtait sur elle à ces moments-là.

CHAPITRE V

Les choses en étaient là, quand Mme d'Épone arriva au Grez. Si Mme Le Barrage avait pensé que l'arrivée de la mère allait troubler la fille, c'est parce qu'elle jugeait d'après son coeur à elle, qui était fort peu candide; mais la jeune Mme de Rollo ne songea pas, un instant, que la présence de sa mère pût gêner en rien son intimité avec la famille de Lamarie, et ce fut avec un vif plaisir et sans arrière-pensée qu'elle se prépara à faire à sa mère les honneurs de ses amis. Mme d'Épone, fêtée par tous, dut confesser que chacun avait son genre de mérite; elle fut, à vrai dire, un peu étonnée de l'extrême intimité qui s'était établie entre les deux familles. Mme Le Barrage était comme chez elle au Grez, badinant sans répit avec le maître de la maison, et parfois un peu hardiment; mais elle s'était octroyé une position d'enfant gâtée qui lui permettait tout; il était convenu que ses coquetteries étaient sans importance, ses inconséquences innocentes, et elle en commettait de fortes parfois; mais tout cela passait sous la rubrique d'enfantillages, et M. Le Barrage était le premier à accepter une fiction dont il s'accommodait parfaitement. Il jouissait des succès de sa femme, et de l'art qu'elle avait de se conserver toutes les apparences de la jeunesse; il s'en sentait rajeuni lui-même. Mme d'Épone reconnaissait à peine son gendre et sa fille et s'amusait à les entendre discuter avec passion les préparatifs d'une charade en tableaux, dont on ne cessait de lui parler depuis son arrivée, et qui semblait les absorber tous; Mme de Comballaz crut devoir excuser toute cette frivolité:

--Nous tenons à montrer à mon frère les agréments et les ressources des vraies réunions de famille, car nos plaisirs se passent tout à fait entre nous, comme votre charmante fille a dû vous le dire, Madame.

--Mais, Madame, répondit Mme d'Épone, je suis ravie pour ma fille, je vous assure; elle se félicite d'avoir un si aimable voisinage.

--Elle est trop bonne; nous l'aimons beaucoup; c'est une adorable femme,--et plus bas, un peu confidentiellement, elle ajouta:

--Une femme comme j'en voudrais une pour mon frère: notre rêve serait de le marier.

--C'est bien naturel.

--Il a tous les goûts d'un homme d'intérieur.

--Il paraît très aimable, en effet.

Vincent, ce soir-là, se sentait observé, mais il ne changea rien à ses manières, respectueusement familier avec Mme de Rollo. Celle-ci, par un instinct qu'elle n'approfondissait pas, faisait d'amicales coquetteries à M. Le Barrage, qui se demandait sérieusement, depuis une heure, laquelle, de la mère ou de la fille, lui plaisait le plus. Il penchait pour Mme d'Épone: elle était certainement plus belle que sa fille, et toutes deux, de même taille, avaient le même port d'élégance et de fierté. Berthe marchait comme sa mère, dont elle avait les gestes, moins mesurés toutefois. Rollo, tout fier de l'animation qui régnait chez lui, parlait à haute voix, allant de l'un à l'autre, donnant à Vincent de grandes tapes sur le dos avec une affectueuse familiarité. Il finit par l'amener auprès de sa belle-mère, l'écoutant parler avec autant de satisfaction que s'il lui eût soufflé ses paroles, et disant avec son bon rire d'enfant:

--N'est-ce pas, ma mère, nous sommes heureux dans nos voisins?

--Oui, mon cher Raymond, et je vous en félicite, répondit poliment Mme d'Épone.

Mais au fond de son âme ce fut une impression inquiète qu'elle eut de cette première réunion. Cependant, lorsque sa fille vint, comme d'habitude lorsqu'elles étaient sous le même toit, la trouver dans sa chambre et lui demanda si elle était contente de sa soirée:

--Tout à fait! fut sa paisible réponse; tes amis sont charmants.

--N'est-ce pas? n'est-ce pas? dit la jeune femme, comme prise d'un besoin de les justifier tous. Mme de Comballaz a un vrai mérite; elle est dévouée à l'éducation de ses enfants; je n'aurai jamais le courage d'en faire autant pour Chonchon quand le jour viendra. M. Vincent de Mottelon a énormément d'esprit; il a beaucoup voyagé; je suis sûre qu'il te plaira. J'ai grand plaisir à causer avec lui.

--Je comprends cela, ma fille.

--Edmée Le Barrage est charmante aussi, sous ce petit air léger; elle est un peu flirt; mais que veux-tu? on n'est pas parfait, et elle aime beaucoup son mari; c'est un excellent ménage.

--Ils vivent bien, c'est tout ce qu'on a le droit de leur demander. Ils n'ont pas d'enfants, n'est-ce pas?

--Non; et elle le regrette tant! Ses neveux et ses nièces l'adorent. Ce sont de si bons enfants, fort bien élevés. La cadette des fillettes n'a que huit ans, et elle aime beaucoup Sabine.

Puis il ne fut plus question que de Sabine.

--Comme tu ne l'as plus dans ta chambre, laisse-lui avoir son petit lit ici, comme elle le désire, demanda Mme d'Épone.

--Oui, maman, certainement; mais elle te dérangera.

--Non, ma fille, elle ne me dérangera pas. Je suis bien seule, parfois!

Et avec un baiser grave et doux elles se donnèrent le bonsoir.

CHAPITRE VI

Sur la route qui allait du Grez à Lamarie, un peu avant d'arriver à Rollo-la-Ville, se voyait une vaste habitation bourgeoise appelée communément, par les gens du pays, la Grande-Blanche, à cause de sa couleur; elle appartenait aux Legay. Les Legay étaient des «voisins», gens assez convenables pour être invités à dîner, mais ne tenant par aucun lien au pays. Ils y étaient venus s'installer une dizaine d'années auparavant, et, à force de les voir, on s'était habitué à eux, quoique leur origine bourgeoise fût parfaitement connue. M. Marc Legay était un ancien marchand de papiers peints, dont les affaires avaient prospéré; Mme Legay était une maîtresse femme, bien convaincue que la Providence ne l'avait pas mise à sa place, et décidée à s'y rétablir elle-même; son éducation s'était faite dans un excellent pensionnat, et elle n'était jamais descendue au magasin que les mains gantées de suède. Le grand monde et la distinction étaient sa toquade, sa fureur; son ambition ardente et tenace, celle de ressembler à une femme du faubourg Saint-Germain; elle avait fréquenté assidûment les paroisses les plus aristocratiques et, grâce à des chapeaux à joues et à des jupes de coupes spéciales, elle était arrivée à être une assez bonne imitation de certaines grandes dames démodées par genre. Ce que cette petite bourgeoise à l'âme éperdue d'ambition avait souffert de son milieu, nul ne le savait qu'elle-même; avec une persévérance de sauvage, elle avait amené son mari à quitter les affaires et à s'exiler de Paris, le menaçant d'une maladie mystérieuse s'il y restait, et le pauvre homme, qui ne ressentait pas le moindre symptôme, croyait son mal d'autant plus redoutable et se soignait consciencieusement. Elle voulait absolument changer de monde et comprenait fort bien que sur place elle n'y arriverait jamais. Pendant quinze ans, elle avait mûri son plan, et, enfin, avait pu l'exécuter; pendant quinze ans, acquérir l'air distingué avait été son étude, et, là aussi, elle avait atteint son but; elle était même trop distinguée pour l'être tout à fait, et intimidait son bonasse mari à qui elle parlait de sa voix sèche et basse; il lui obéissait sans plaisir, mais se sentait incapable de lutter avec elle, convaincu qu'il lui devait la santé dont il jouissait.