Part 12
L'une et l'autre soulageaient leur coeur dans ces silencieuses étreintes, restant ainsi de longs moments, joue contre joue, toutes deux dévorant des larmes qui voulaient couler. Le départ avait été affreux pour Mme d'Épone; heureusement que sa fille était encore trop souffrante pour l'accompagner, et Raymond la conduisit seul à Bretoncelles. Tout le trajet, ils n'échangèrent pas une parole; lui, était profondément remué, malheureux jusqu'aux entrailles de ne pouvoir plus estimer cette femme à qui, avec une tendresse filiale et fière, il donnait le nom de mère, et il se mêlait à ce déchirement une sorte de colère, de ce qu'ainsi, par sa faute, elle eût dérangé le tranquille bonheur de leurs existences et jeté sur l'avenir une ombre que rien n'effacerait. Il avait eu la cruauté, presque à l'instant du départ, de lui rendre la petite fourche d'écaille, pour voir, pour se convaincre encore de cette impossible réalité; elle n'avait pas bronché, et, avec un merci presque indifférent, l'avait acceptée. Cependant, un peu avant d'arriver à la gare, elle trouva le courage de lui recommander encore sa fille:
--Soignez-la bien; elle est digne de toute votre tendresse.
--Je le sais!
Cela fut dit avec un tel orgueil que Mme d'Épone ne regretta plus rien. Oui, le bonheur de Berthe était assuré, et avec cette conviction, elle eut la force de prendre congé de son gendre avec une tranquillité qui ne laissait aucune prise aux observations les plus curieuses.
Mais, rentrée à Paris, le déchirement se fit sentir dans toute sa force; n'ayant plus sa fille devant ses yeux, ne tenant plus entre ses bras sa petite Sabine, elle éprouva en plein la désolation et la honte de ce qui s'était passé; sans cesse, elle revenait sur cette scène; elle en revivait les moindres détails, et elle souffrait de l'affront qu'elle avait reçu, comme d'une brûlure sur laquelle on n'aurait cessé d'appliquer le fer rouge; elle sentait la main lourde de Raymond s'abattre sur son épaule; elle revoyait son regard épouvanté lorsqu'il l'avait reconnue! Et toujours, il croirait cela! Toujours il croirait qu'elle avait quitté le chevet de sa fille pour aller se jeter dans les bras d'un homme! Alors elle souhaitait mourir, elle implorait Dieu de la délivrer du fardeau inutile de l'existence, maintenant qu'elle n'avait plus d'enfant! Autrefois, son mari l'avait abandonnée, et, à son tour, elle devait abandonner sa fille! Elle avait aussi, par instants, l'horrible pensée que son sacrifice serait peut-être inutile, qu'elle ne serait plus là aux heures de tentation qui pourraient se présenter encore, et alors qu'arriverait-il?
Mme de Gosselies avait été frappée du redoublement de tristesse de sa fille; elle en avait parlé plusieurs fois au général. Positivement les cheveux de Valentine grisonnaient; il y avait là, à ses yeux, un phénomène tout à fait inquiétant, et Mme de Gosselies se demanda si M. d'Épone n'avait pas fait quelque apparition à Paris; elle l'en croyait parfaitement capable, comme d'écrire à sa femme, s'il avait une nouvelle désagréable à lui communiquer; mais, après enquête, elle dut se convaincre qu'il n'en était rien. Elle questionna d'une façon serrée sur le ménage Rollo; tout y marchait à souhait; même la marquise de Fontanieu, qui rentra à Paris au commencement de décembre, put dire à Mme de Gosselies que son petit gendre n'avait jamais été plus épris de sa femme.
--Jean est allé déjeuner avec eux à Rouen, deux ou trois jours avant notre départ et m'a dit que Rollo était un vrai pigeon.
Et Mme d'Épone dépérissait à vue d'oeil! Cette beauté, qui avait paru résister à tous les coups du sort, s'altérait. Mme de Gosselies en était sérieusement désolée; elle trouvait terriblement affligeant, pour une mère, de voir sa fille vieillir, et Mme d'Épone vieillissait. Il s'était fait en elle un changement marqué, elle était devenue, non plus retirée, mais sauvage, et Mme de Gosselies avait peine à la faire venir dîner avec elle; elle eut la terreur de voir sa fille tourner à la maladie noire et consulta sérieusement un médecin qui, avec une perspicacité qui frappa Mme de Gosselies, conseilla les distractions. Les distractions, c'est bientôt dit; mais quelles distractions offrir à une femme qui se refusait à toutes? Après y avoir réfléchi, Mme de Gosselies pensa qu'il n'y avait d'autre distraction possible que la présence des Rollo, et annonça au général son projet de les inviter à venir passer chez elle les fêtes de Noël et de fin d'année.
--Au moins, je sortirai ma pauvre fille de son marasme; il est possible que ce ne soit que nerveux, mais c'est horriblement affligeant. Je me sens descendre au tombeau en regardant Valentine.
Le général approuva et admira l'idée de sa femme; d'ordinaire, le bruit des enfants fatiguait Mme de Gosselies; mais, pour cette circonstance, elle était décidée à n'y trouver aucun inconvénient; elle alla jusqu'à parler d'avoir un arbre de Noël en l'honneur de Sabine:
--Cela fera plaisir, j'en suis sûre, à ma pauvre enfant.
La réponse des Rollo ne se fit pas attendre. Berthe luttait contre un ennui presque insupportable, et accueillit avec une véritable joie la pensée d'un changement qui l'aiderait à secouer sa torpeur morale. Raymond, qui la croyait souffrante physiquement et l'accablait des plus tendres attentions, ne pensa pas, quelle que fût sa répugnance secrète, à la contrarier. L'invitation fut donc acceptée avec reconnaissance.
Mme de Gosselies, triomphante, monta en voiture pour annoncer la surprise à sa fille. Elle fut stupéfaite, quand, au lieu de la joie qu'elle attendait, Mme d'Épone lui dit, avec une sorte de gêne, que son médecin lui conseillait le Midi, qu'elle croyait qu'elle allait y aller:
--Tu feras très bien; après le départ de tes enfants.
--Non, je crois que je partirai cette semaine; je les ai vus il y a peu de temps; Berthe sera très heureuse d'être avec toi.
Mme de Gosselies n'insista pas, véritablement alarmée sur l'état de sa fille:
«Ou elle perd l'esprit, ou il s'est passé quelque chose que j'ignore; mais j'en aurai le coeur net de suite.» Et, le lendemain, Rollo recevait une brève dépêche de Mme de Gosselies, l'appelant auprès d'elle pour une affaire d'importance elle avait soin d'ajouter: «Rien de santé.»
CHAPITRE XXVI
Mme de Gosselies avait connu peu d'insomnies causées par l'inquiétude; la vie lui avait toujours été clémente, et elle s'était d'office épargné les sollicitudes exagérées; mais le changement de sa fille rentrait dans les choses tellement extraordinaires qu'elle ne put fermer l'oeil, attendant avec une impatience pénible l'arrivée de son petit gendre.
Elle avait tout préparé afin de causer librement avec lui et être à l'abri des interruptions; elle avait écrit à Mme d'Épone qu'elle irait la voir afin de prévenir une visite possible. Raymond apportait un visage anxieux, se demandant ce que Mme de Gosselies pouvait bien avoir d'aussi important à lui dire. «Elle ne pouvait pas être ruinée.»
Elle le reçut très cordialement, le fit asseoir en pleine lumière et le regarda dans les yeux.
--Mon ami, je vais vous parler en confidence, répondez-moi de même; il s'agit d'une personne qui nous est bien chère à tous deux, car je sais comme vous aimez votre belle-mère; répondez-moi hardiment, sans réticences... Pendant son dernier séjour au Grez, avez-vous remarqué quelque chose de différent en elle?
Raymond était d'abord devenu très rouge, puis avait pâli; il répétait d'une voix embarrassée:
--Quelque chose de différent en elle?
--Oui, dans ses manières, dans ses paroles. Avait-elle des tristesses subites, sans raison?
Et, tout en parlant, Mme de Gosselies dévisageait Rollo, et, s'arrêtant soudain et changeant complètement de voix:
--Il s'est passé quelque chose; et vous allez me dire quoi.
--Mais..., mais, il ne s'est rien passé...
Il était haletant, bouleversé, blême; Mme de Gosselies lui mit la main sur le bras:
--Il n'y a pas, vous allez me raconter tout, de point en point. Ma fille est en train de mourir, tout simplement; et vous croyez que je vais accepter cela comme une circonstance naturelle? Vous êtes brouillé avec elle; voilà qui est déjà clair pour moi; vous allez m'en donner la raison.
--La raison; mais je ne puis pas, je ne puis pas; demandez à Mme d'Épone.
--Vous pouvez, et vous allez le faire.
--Non, Madame, et je ne le ferai pas.
Il s'était levé et regardait Mme de Gosselies.
--Ah çà! est-ce que par hasard vous voulez me laisser comprendre qu'il y a à dire sur ma fille quoi que ce soit que je ne peux pas entendre?... Eh bien! moi, je vous dis que vous vous trompez. Je vous aime beaucoup, mon cher Raymond; mais il y a des personnes plus perspicaces que vous; moi, par exemple.
Raymond persistait à ne pas répondre, toujours immobile, toujours respectueux. Mme de Gosselies rassemblait ses idées, cherchait des noms, des circonstances, et, tout d'un coup, relevant la tête, et se rapprochant de Raymond:
--Tenez, je suis persuadée qu'il y a là-dessous quelque bêtise de ma petite-fille.
Il bondit.
--Berthe! Elle! Je ne veux pas... Je vous demande pardon. Ah! non, pas elle!
--Alors, c'est ma fille! Vous me faites rire, mon cher Monsieur; vous êtes un peu trop naïf; que ce soit de vous ou d'un autre que vienne pareille insinuation, je lui dirai qu'il est un menteur!
--Moi, un menteur! quand j'ai vu! quand j'ai vu!
--Et qu'est-ce que vous avez vu? Vous allez me l'apprendre, je vous l'ordonne, et tout de suite. J'aime bien ma petite-fille, mais à condition qu'on ne touche pas à ma fille. Je suis sensible à l'honneur d'être sa mère, et je sais très bien que je ne la vaux pas. Voyons, qu'est-ce que vous avez vu? Vous savez, ce serait le fait d'un lâche, de vous taire maintenant avec moi.
--Vous l'aurez voulu.
Et tout son orgueil fouetté par cette parole, à voix heurtée, il fit le récit de cette soirée néfaste. Mme de Gosselies l'écoutait, les lèvres serrées, l'oeil fixe. Quand il se tut, secoué par des sanglots qu'il ne retenait plus, il y eut un long silence. Mme de Gosselies le regardait avec compassion, presque avec pitié:
--Et vous avez cru cela, mon pauvre enfant?
--Cru? Mais j'ai vu!
--Vous avez cru que ma fille, qui a mené la vie d'un ange, qui s'est immolée depuis sa jeunesse, s'en allait comme ça, tout d'un coup, à des rendez-vous d'amour? Mais il faut être fou pour croire cela!
Rollo la regardait, l'air effaré.
--Mais, malheureux, vous n'avez pas compris ce qui, pour moi, est clair comme le soleil, qu'elle devait être là pour réparer quelque sottise de sa fille! Oh! ne bondissez pas: je suis persuadée que ma petite Berthe est la plus honnête femme du monde; mais, sauf ma fille, toutes les femmes ont dans la vie leur moment d'affolement. Je suis convaincue qu'il n'y avait rien, entendez-vous, rien qui pût vous outrager; la mère, qui est ma fille, n'y serait pas allée; mais une jeune femme toute naïve, comme la vôtre, c'est horriblement imprudent, et, plus elles valent, plus elles le sont... Je ne sais pas ce qui s'est passé; mais je mettrais ma tête sur le billot que ma fille s'est sacrifiée encore une fois, et vous comprenez que je ne veux pas de cela. Je suis fâchée de vous affliger; mais je trouve que tout a des bornes, et ma fille se meurt, tout simplement, de sa jolie invention. Elle vous a vu comme une espèce de fou, et elle a perdu la tête. On réfléchit, mon cher garçon; on réfléchit. Vous êtes navré; mais veuillez ne pas recommencer à vous livrer à votre imagination. Une autre année, évitez les tableaux vivants. En attendant, vous allez me faire le plaisir d'écrire à Berthe que le général, qui a la goutte (il l'aura certainement, s'il ne l'a pas), avait besoin, pour une affaire urgente, que vous le remplaciez à Angers, et vous allez y partir tout à l'heure. Berthe devra arriver demain vous attendre ici, et, moi, je me charge de la confesser.
--Mais elle ne peut pas venir seule. Oh! c'est horrible; ma femme, ma femme!
--Vous la retrouverez, votre femme; mon Dieu! Elle ne peut pas empêcher les gens de devenir amoureux d'elle! Est-ce qu'elle pouvait répondre des entreprises de ce Monsieur? Elle ne s'en doutait pas seulement, j'en suis sûre. Croyez-vous que tous les hommes soient délicats? Vous vous tromperiez furieusement; tous les moyens leur sont bons. Vous allez faire ce que je vous dis, et c'est moi qui vais écrire à Berthe. Tâchez de vous calmer.
--Me calmer! Quand vous me prouvez... mais c'est impossible; jamais Berthe...
--Ah çà! mais vous oubliez qui je suis! _Jamais ma fille_, voilà ce que je vous dis, moi; quant à ma petite-fille, elle me ressemble, et j'étais fort capable d'une étourderie; par inclination naturelle, j'y étais portée, et il ne m'est arrivé aucun dommage, je vous prie de croire. Allons, taisez-vous; je vous expédie à Angers, et je vous télégraphierai de revenir quand il le faudra. Oh! baisez-moi la main; je ne vous en veux pas, mon pauvre ami, et j'ai toujours été convaincue que les enfants, grands et petits, n'étaient bons qu'à donner du chagrin.
CHAPITRE XXVII
Berthe fut extrêmement étonnée en recevant la lettre de sa grand'mère, mais si contente aussi que ses réflexions n'allèrent pas loin; il était tout simple que le général se servît de Rollo, le cas échéant, et elle se réjouissait de cette coïncidence qui avançait son voyage. Rouen lui semblait très triste maintenant; elle avait trop de loisirs pour se souvenir, et se rappeler c'était être humiliée et avoir le coeur désolé. Elle mettait son orgueil et son courage à effacer de son âme le souvenir de ces jours évanouis dont elle ne pouvait pas oublier les courtes ivresses qui lui semblaient maintenant des crimes. Raymond l'aimait tant! Quelle différence, quelle profondeur dans cette tendresse s'affirmant toutes les heures, toutes les minutes. Malgré ses efforts, elle n'avait pu retrouver le calme du passé. Toute diversion lui paraissait un remède. Elle fit donc rapidement ses préparatifs, et, comme Mme de Gosselies l'avait prédit, elle arriva sans le moindre embarras à Paris. Elle fut étonnée de ne pas voir sa mère à la gare, plus encore d'y trouver sa grand'mère, dont l'habitude n'était pas de se déranger.
--J'ai voulu faire de votre arrivée une surprise à ta mère, je t'expliquerai cela chez moi.
--Alors, nous irons chez maman, ce soir?
--Oui, oui; nous allons combiner notre plan. Donne d'abord les billets à Ferdinand.
Arrivés rue de Ponthieu, Berthe courut saluer le général, à qui elle trouva meilleure mine qu'elle n'avait espéré, et elle en félicita sa grand'mère.
--En effet, mais j'avais craint une crise sérieuse, et il y a un âge dans la vie où il ne faut plaisanter avec rien. Quand tu seras prête, tu me trouveras dans ma chambre.
Sabine était pressée de voir sa mémé, la demandait et répondait, intimidée, aux questions de sa bonne maman et du général, qui était extasié des charmes de la gentille créature.
--Oui, elle est mignonne, avoua Mme de Gosselies, et ma pauvre fille en est folle; je viens sans doute après ce petit paquet de chair fraîche; comme c'est réjouissant!
Mme de Gosselies n'avait pas envie de laisser s'éterniser la situation et jugeait que les meilleurs chirurgiens sont ceux qui agissent sur l'heure; aussitôt que sa petite-fille fut entrée dans sa chambre, elle lui dit d'une voix sérieuse de s'asseoir près d'elle:
--Mon enfant, nous allons avoir une conversation un peu douloureuse; mais ne crains rien; si je ne suis pas ta mère, je suis ta grand'mère, et je connais trop la vie pour ne pas être indulgente, pour mon propre sang surtout.
Berthe avait pâli, son coeur battait à coups sourds, sans qu'elle eût idée de ce qui allait venir.
--Depuis deux mois, il faut que tu saches que ta mère dépérit et me cause de sérieuses inquiétudes.
Le cri de la jeune femme sortit de ses entrailles et remua profondément Mme de Gosselies.
--Maman! maman! qu'a-t-elle?
--Calme-toi; rien de grave, puisque je suis à te parler tranquillement. Tu l'aimes, et tu as raison; mais tu ne sais pas à quel point tu as raison. Ma fille, n'aie pas peur de ta vieille grand'mère. Dis-moi si ton coeur ne t'a pas trahie depuis quelques mois,--ton coeur seulement, ma fille.--Réponds-moi!
Berthe ne trouvait pas une parole, la voix expirait sur ses lèvres soudain desséchées; il lui parut qu'un fantôme se dressait devant elle.
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--Oui, tu ne peux rien dire; mais je ne me trompe pas. Tu as été mariée très jeune à un homme qui vaut son pesant d'or; mais, je l'avoue, il n'est pas toujours adroit. Tu as cru rencontrer, tu as rencontré quelqu'un qui répondait mieux à l'idéal que toute femme se fait; il t'a aimée, ce qui est assez naturel;--il te l'a dit avec des respects, j'en suis persuadée... L'aimais-tu?
--Grand'maman!
--Tu l'aimais, je vois cela; et on vous réunissait continuellement... Ne me dis rien, je respecte les luttes de ton coeur. Ne me regarde pas avec des yeux si effrayés, et cependant écoute-moi bien et rappelle-toi toujours de ce que je vais te dire: ton imprudence (car il est certain pour moi que tu as été imprudente) a failli coûter la vie à ta mère!
--A ma mère?
--Il t'avait donné un rendez-vous, n'est-ce pas?
--Non... mais..., mais il me l'avait demandé..., et j'avais presque promis.
--Eh bien, je ne sais pas ce qui s'est passé, ni ce que ta mère a appris; mais elle a voulu prendre ta place pour te sauver de toi-même sans doute; ton mari est arrivé, il l'a vue, et elle lui a laissé croire...
La jeune femme s'était jetée à genoux, le visage caché sur ceux de sa grand'mère:
--Dites, dites, je veux savoir. Oh! maman, ma chère maman!
--Non, mon enfant; je ne puis pas te dire, moi, comment elle a été outragée; mais elle a voulu détourner les soupçons, car le pauvre malheureux avait cru d'abord que c'était toi... et depuis ce temps ta mère souffre un martyre qui n'aurait pas duré longtemps, du reste.
--Ah! je ne veux pas, je ne veux pas! Je dirai tout, tout à Raymond. Maman, ma pauvre maman! Oh! c'est horrible.
--Oui, mon enfant; ces choses charmantes, vois-tu, finissent généralement d'une façon tragique; pour les pauvres femmes, du moins. Voyons, sois franche avec moi: Peux-tu _tout_ raconter à ton mari?
--Oui, je le peux!
--Dieu soit loué, Dieu soit loué! j'ai eu peur. Heureusement que les occasions te manquaient. Je ne te demande pas si tu l'aimes encore, parce que je suis tranquille; après ce que tu sais, je ne crains plus rien.
--Oh! misérable que je suis, misérable!
--Non, mon enfant; tu es femme, tu es jeune, et voilà tout; mais rien n'est perdu; ton mari t'aime tendrement; je ne dis pas que ceci ne lui sera pas un peu rude à avaler; mais je crois qu'il n'a plus rien à craindre. Tu connais le péril maintenant, et pour l'avenir cela vaut mieux. Tu vois que ces folies amènent de vilaines choses.
--J'étais folle, oui, j'étais folle! Oh! il ne me pardonnera pas. Ma Sabine!
--Si, si, il te pardonnera. Seulement, il ne faudra jamais lui donner une minute de jalousie. Il ne te surveillera pas, j'en suis sûre; il a trop d'honneur et trop d'orgueil.
--Où est-il, que je lui dise? où est-il, que j'aille demander pardon à maman? Je la trouvais triste, et elle est partie si vite, et je n'ai pensé qu'à moi!
--Ton mari est à Angers. Je l'y avais expédié, ne sachant pas trop comment tournerait notre entretien; mais tu vas te calmer, et je me fais fort de remettre tout à sa place. Va, ma fille; tu as besoin d'être seule... et moi-même, je ne croyais pas pouvoir éprouver encore un tel bouleversement.
--Et maman?
--Pas encore, il faut que la réparation soit complète. Va!
CHAPITRE XXVIII
La vie dans sa réalité venait d'apparaître à Berthe de Rollo; elle était violemment sortie du milieu presque factice que lui avaient fait les tendresses qui l'avaient entourée. Elle aurait eu une peur terrible de la colère de son mari, si sa douleur pour les souffrances de sa mère n'avait tout emporté et ne lui eût fait souhaiter ardemment le retour de Raymond. Pressée du besoin d'expier, elle se répétait mot à mot la confession qu'elle allait faire, suffoquée que de pareils aveux fussent vrais; car déjà tout ce qui avait rapport à Vincent lui paraissait bien loin et à peine réel.
Une grande force lui était venue en songeant aux souffrances endurées par les deux êtres qui l'aimaient le plus, et il lui semblait qu'elle ne ferait jamais assez pour les leur faire oublier. De grosses larmes roulaient de ses yeux; mais elle faisait d'héroïques efforts pour garder la pleine possession d'elle-même.
Berthe passa une nuit terrible, coupée par de courts intervalles d'un sommeil agité suivis de réveils qui lui perçaient le coeur. Le jour d'hiver se leva lent et triste, et elle se leva aussi pour attendre son mari. Oh! qu'il arrivât pour qu'elle pût courir à sa mère!
Raymond fut reçu d'abord par Mme de Gosselies:
--Elle vous dira toute la vérité, car elle peut vous la dire. Allez, j'ai confiance en vous.
Il monta d'un pas tremblant l'escalier et entra chez sa femme. Qu'allait-elle dire? Une sourde colère bouillait en lui. Il s'arrêta sur le seuil, et, pour la première fois, ils se retrouvèrent sans s'embrasser. Elle vint à lui, pâlissant sous le regard de ses yeux bleus qui l'interrogeaient avec une poignante angoisse:
--Raymond, il faudra demander pardon à ma mère.
Sa voix s'étranglait, il ne put répondre. Alors c'était elle, c'était sa femme qui allait à ce rendez-vous.
Elle lui prit la main et le fit s'asseoir: puis elle s'assit en face de lui, croisant ses doigts avec des mouvements nerveux.
--Raymond, mon mari, je veux te dire... Dieu, pourquoi me regardes-tu ainsi?
--Pourquoi?
--Tu ne crois pas vraiment que je sois une mauvaise femme, n'est-ce pas? J'ai été un peu folle; j'ai écouté ce que je n'aurais pas dû écouter; il m'a écrit, jamais rien de mal, je te jure; mais je ne savais pas, non, je ne savais pas qu'il était là... ce soir où tu es revenu... Je ne l'ai jamais su!
--Alors... comment... explique-moi donc...
--Je ne sais pas... Maman sait sans doute. Ma chère maman! Oh! Raymond, si je l'avais tuée!
Il détournait la tête, il cachait ses yeux de sa main. Elle avouait avoir écouté des paroles d'amour! En avoir aimé un autre! Enfin, il la regarda.
--Tu n'étais donc pas heureuse avec moi?
Elle se jeta à terre, presque à ses pieds, l'enlaçant de ses bras:
--Oh! mon Raymond! si j'étais heureuse! trop heureuse. Oh! est-ce que tu ne m'aimes plus? Est-ce que tu ne crois plus en moi! Tu as toujours été si bon.
Il se pencha vers elle, incertain.
--Sur la vie de Sabine, l'as-tu jamais vu seul?
--Jamais; sauf le jour de l'accident.
--Ah! il sera toujours entre nous.
--Non, non, ne dis pas cela. Tiens, en ce moment, je l'ai tellement oublié qu'il me semble que je ne le reconnaîtrais pas. Oh! Raymond, relève-moi; appuie-moi sur ton coeur! pense à ce que ma pauvre mère voulait souffrir pour me garder ce coeur!
Il l'enleva et la serra sur sa poitrine:
--Je te crois, je te crois; je ne peux pas ne pas te croire...
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CHAPITRE XXIX
Depuis la violente émotion qui avait traversé sa vie, Mme d'Épone ne pouvait plus entendre un coup de sonnette sans sursauter. Toujours il lui semblait qu'un inconnu douloureux allait entrer par la porte, et à tout instant son visage pâlissait, surtout depuis qu'il était question de l'arrivée de ses enfants, son agitation avait augmenté. La seule pensée de revoir Raymond lui était devenue insupportable; elle se demandait, maintenant, comment elle avait pu demeurer sous le même toit que lui, après cette honte. La mort même ne pourrait la délivrer, car elle se tairait, même dans la mort, afin que jamais un soupçon n'effleurât Berthe. Elle l'aimait plus que jamais, cette enfant unique de ses entrailles, pour laquelle elle immolait ce qui lui était le plus précieux; elle y pensait sans cesse, avec cette obsession particulière qui nous fait tourner la tête, dans l'attente imaginaire d'une présence désirée.