Madame d'Épone

Part 11

Chapter 113,823 wordsPublic domain

Elle lut, elle relut; les lettres dansaient devant elle. Quoi! sa fille en était là! Le danger était plus immédiat et plus pressant qu'elle ne l'avait cru. Ce rendez-vous manqué, un autre s'organiserait. Il n'y avait qu'un remède, un seul; il fallait à tout prix qu'il parte; s'il restait, c'en était fait de ce bonheur qui était son oeuvre; dans une heure d'égarement, sa malheureuse enfant le détruirait à jamais; il fallait la sauver d'elle-même.

Elle resta là longtemps, regardant la pluie tomber: il fallait agir, agir rapidement. Lui écrire? Ce serait inutile, elle le sentait; et ce serait une imprudence. Tout d'un coup, elle eut une inspiration; elle irait à ce rendez-vous; elle le conjurerait de partir; elle trouverait les paroles qui toucheraient à son coeur; elle s'humilierait pour racheter le repos et l'honneur de sa fille. Elle s'exaltait en y pensant; les mots lui venaient, elle était sûre de vaincre, il partirait, et, dans trois ou quatre jours, lorsque Berthe serait remise, lorsque Raymond reviendrait, la vie reprendrait comme autrefois. L'honneur, l'habitude, l'affection, tout assurait que Berthe laissée à elle-même retrouverait la paix du coeur; elle seule aurait traversé un moment pénible; mais que lui importait? Elle frémissait en pensant que sa fille aurait pu répondre à cet appel!

Elle repoussa les livres, remonta lentement, alla s'occuper de Sabine, puis vint reprendre sa place de garde-malade, toute attentive à soulager sa fille, et voyant dans cette indisposition quelque chose de providentiel. Son coeur éprouvait une affreuse désolation; mais, en même temps, elle se sentait si forte: Berthe était jeune, elle était honnête, elle aimait son mari; oui, malgré tout, elle en avait la conviction, dans quelques mois elle pourrait lui parler de cet engouement, des dangers qu'elle avait courus; elle pourrait lui montrer quels abîmes elle avait côtoyés. Elle avait donc oublié Sabine! Elle souhaitait, comme l'avait fait Mme de Gosselies, que d'autres enfants vinssent occuper sa vie et son coeur.

Les heures passaient vite; le docteur était venu, avait recommandé le repos, les précautions, l'expectative, et avait promis une nouvelle visite pour le lendemain. Berthe s'était assoupie de bonne heure; Sabine dormait dans son petit lit; la plupart des domestiques, fatigués de la veille, étaient déjà couchés; la femme de chambre, seule, veillait près de sa maîtresse, lorsque Mme d'Épone, avec une angoisse de peur, descendit, prit dans le vestibule un des grands manteaux qui y restaient accrochés en permanence, et, ouvrant une des portes-fenêtres de la bibliothèque, se glissa au dehors: elle n'était que nerveuse, sans aucune crainte réelle, lorsque, au bout de quelques pas, son coeur s'arrêta en entendant,--il lui parut,--marcher derrière elle; elle ralentit sa marche, puis l'accéléra, et eut alors l'assurance d'être suivie. Malgré l'absence de Raymond, il n'y eut pas de doute, pas une hésitation dans son esprit; c'était lui, elle en avait la certitude; ignorant de quelle autre imprudence sa fille avait été capable, mais sûre qu'il l'épiait, elle envisagea la situation et n'eut qu'une minute de combat dans son coeur: «Je vais prendre sa place, dissiper ses soupçons à jamais.» Alors elle entra et murmura à l'oreille de Vincent ces mots qui l'avaient épouvanté sans que dans l'instant il pût les comprendre ni s'imaginer par quel miracle la mère prenait la place de la fille. Quand il vit paraître Raymond, quand il entendit la malheureuse femme revendiquer pour elle la honte et le déshonneur, quand il sentit que la disculper et dire la vérité serait une lâcheté infâme, il but une coupe d'humiliation dont il ne devait pas oublier l'amertume; il se sentait si misérable et si peu de chose devant ces deux êtres emportés par les plus nobles émotions; il aurait voulu se dire qu'il allait se battre avec Raymond, répondre de l'injure mortelle qu'il avait voulu lui infliger, et il fallait, sous peine de forfaire à l'honneur, se taire; pour la première fois, il voyait de près les épouvantes et les horreurs de l'adultère; jusque-là, il lui avait paru comme une élégance, d'un goût un peu scabreux peut-être, mais dont il suffisait d'esprit et de présence d'esprit pour n'y trouver que des plaisirs. Maintenant, par sa faute, par son égoïsme, il voyait une existence innocente brisée à jamais, et la pitié qu'il n'aurait peut-être pas éprouvée pour une maîtresse folle et imprudente, il l'éprouvait pour Mme d'Épone. Si Berthe avait été là, il aurait trouvé une sorte de consolation à se dire qu'elle y était parce qu'elle l'avait bien voulu; mais celle qui souffrait sous ses yeux la plus atroce humiliation était là pour sauver son enfant, et Vincent se jura, dans un tardif regret, de ne pas rendre ce sacrifice inutile, car il devinait une partie du drame qui s'accomplissait. Du reste, Berthe était perdue pour lui; il ne se faisait aucune illusion; ils étaient séparés dorénavant comme aucune autre circonstance n'aurait pu les séparer, et il lui faudrait à ses yeux, à elle aussi, revêtir l'aspect d'un misérable qui fuit sans un mot. Si sceptique qu'il fût, il sentait que cette mère avait créé une barrière qu'il se reconnaissait incapable de franchir; jamais plus il ne pourrait espérer voir les regards humides de Berthe se tourner vers lui, et cette pensée la lui rendait encore plus désirable et chère; il l'aimait, en ce moment-là, jusqu'à la souffrance; il était humilié, profondément humilié de devoir emporter un remords importun, au lieu des souvenirs charmants qu'il s'était promis et qui l'auraient parfaitement consolé d'une séparation. Il y avait dans son rôle actuel une sorte de lâcheté obligatoire qui lui était horriblement déplaisante. Laisser une femme sous le coup d'une suspicion fausse ou en trahir une autre, il n'y avait pas de choix, et son râle à lui était forcément pitoyable. Mme d'Épone lui inspirait un respect et une compassion infinis; il aurait voulu pouvoir accomplir quelque acte noble ou courageux afin de ne pas rester si inférieur à elle, et, au milieu de sa réelle souffrance, il se connaissait encore assez pour savoir que, dans quelques mois, il aurait oublié, et qu'elle était blessée à jamais. Il lui avait volé sa fille aussi complètement que si Berthe eût tout quitté pour le suivre. Il y avait, dans la grandeur du sacrifice accompli par cette mère, quelque chose qui surpassait son âme et lui fit éprouver le plus réel attendrissement qu'il eût jamais connu; il ne s'expliquait rien, mais démêlait confusément une volonté arrêtée de l'éloigner à n'importe quel prix. Suffoqué par la colère impuissante qui le faisait trembler, il marchait au hasard dans la campagne obscure, il ne sentait même pas la pluie qui tombait à flots; tout était sombre, lamentable, silencieux; il eut un réel dégoût de l'existence et de lui-même, une fureur du gâchis dans lequel il s'était mis, car il ne trouvait pas d'autre mot pour résumer ses impressions: «quel gâchis!», et, pour un homme comme lui, c'était le plus cruel aveu. Il allait attendre un jour ou deux le bon plaisir de Raymond, puis il partirait, mais, en partant, il faudrait emporter des souvenirs, et ces souvenirs seraient d'une nature qui mêlerait à tout de l'amertume, et cette pensée offusquait l'égoïsme qui avait été le fond même de son existence. L'une après l'autre des résolutions violentes lui passaient par la tête; il envisagea et épuisa en esprit les souffrances et les expiations volontaires, puis, après s'être laissé tremper et avoir allumé plusieurs cigares qui s'éteignaient toujours, il finit par se persuader que, d'une façon ou d'une autre, tout s'arrange dans la vie.

CHAPITRE XXIII

Mme de Fontanieu, en recevant le lendemain de très bonne heure une lettre de Raymond de Rollo, ouvrit très grands ses yeux vifs. Elle lut, elle relut, elle retourna le papier, elle fit appeler le messager sur le perron, elle le questionna en quelques mots brefs, puis partit à la recherche de son mari; cela indiquait chez elle une forte perturbation d'esprit, car d'habitude ses résolutions étaient prises et exécutées sans références à qui que ce soit. Elle trouva son cher et tendre dans le petit cabinet de travail où il aimait s'enfermer à double tour pour mettre au net les comptes de ses fermes, et où il conservait les archives de la famille et les journaux de sport, dans le même ordre parfait et mystérieux; elle eut quelque peine à se faire ouvrir; le marquis se croyait très occupé dès qu'il avait poussé le verrou; elle ne fit aucune préface.

--Je pars pour le Grez; je ne reviendrai peut-être que ce soir.

--Et notre voyage?

--Il n'a pas lieu: Berthe est malade.

--Pas possible!

--Son mari me l'a écrit; je vais aller voir ce qu'elle a.

--Mais, ma chère amie, si elle est malade?

--Je sais, les enfants... Mon cher Jean, je passe ma vie à leur sacrifier quelque chose; mais je suis décidée à ne pas me mettre sous cloche; si nos enfants doivent avoir la rougeole, ils l'auront; vous n'y pensez pas lorsque vous allez aux courses, n'est-ce pas? Moi, je pars pour le Grez.

--Je vais avec vous.

--Non, c'est inutile; conservez au moins un père à nos enfants. Lapierre me conduira et me ramènera sans la moindre avarie, je serai d'une humeur dogue. Ainsi, inutile de vous l'infliger.

--Raymond est donc inquiet? Voyons, y a-t-il autre chose?

--C'est ce que je ne sais pas et ce que je veux savoir; mais pas un mot, Jean.

--Bien entendu; aurions-nous eu tort de renvoyer Raymond hier soir?

--Je ne l'aurais pas cru; mais tout est possible en ce monde.

En arrivant au Grez, Mme de Fontanieu demanda immédiatement Mme d'Épone; celle-ci, après l'avoir fait attendre un peu, parut avec un visage qu'elle s'efforçait de composer, mais dont elle ne put dissimuler les véritables ravages causés par une nuit d'atroce angoisse; il y avait dans sa pâleur, dans l'éclat de ses yeux, quelque chose de si poignant, que la marquise resta interdite, absolument persuadée, dès cet instant, que le prétexte de la maladie cachait un drame intime:

--Vous êtes bien bouleversée? Qu'a donc Berthe? La lettre de Rollo m'a épouvantée: elle allait si bien hier.

--Oui, je suis tourmentée; elle a un fort mal de gorge et beaucoup de fièvre.

--Puis-je la voir?

--Non, je ne crois pas; à cause de vos enfants; le docteur ne se prononce pas.

--Je vous en prie; laissez-moi la voir, je n'ai aucune crainte, et j'approche, tous les jours, des pauvres gens qui ont toutes sortes de maux. Où est Rollo?

--Auprès de sa femme.

--Permettez-moi de monter, je vous en prie.

Il parut à Mme de Fontanieu que Mme d'Épone devenait plus pâle encore; cependant elle la précéda d'un pas assuré, s'arrêta à la porte de sa fille, l'ouvrit doucement.

--Veuillez attendre une seconde, dit-elle à la marquise.

Et, laissant la porte entre-bâillée, elle entra.

Rollo était assis près du lit de sa femme qui paraissait assoupie; il se leva à la vue de sa belle-mère, et, au même moment, la malade ouvrit les yeux:

--C'est Mme de Fontanieu, mon enfant, dit doucement Mme d'Épone.

--Oh! qu'elle entre. Puis appelant sa mère:

--Reste là, maman; tu m'abandonnes?

--J'étais avec Sabine, ma chérie.

Rollo était allé au devant de la marquise et l'introduisait.

--Bonjour, ma petite; pourquoi avez-vous tous des figures d'enterrement? Je vais la badigeonner, moi; montrez-moi votre gosier; je vous dis de me le montrer; vous n'avez presque pas de fièvre; un chaud et froid; dans huit jours nous partons pour Londres.

--Pour Londres? demanda Berthe, étonnée.

--Oui. Ah! Il ne vous a rien raconté; je reconnais bien les hommes, pas deux sous de sang-froid. Nous devions partir aujourd'hui, une escapade; votre maman si bonne gardait Sabine, et moi je laissais mon poulailler sous la garde de Françoise; une fameuse idée que j'avais eue là, n'est-ce pas, Madame?--se tournant vers Mme d'Épone,--et il faut que vous attrapiez un mal de gorge; ah! quelle poule mouillée; mais me voilà toute rassurée. Comme je respecte les terreurs de mon cher et tendre pour sa progéniture, je m'en vais. Madame, je vous défends de descendre avec moi; restez près de cette princesse; Rollo me donnera le bras et aura de moi tous les soins que je mérite; je reviendrai demain. Je ne vous embrasse pas; mais dépêchez-vous de guérir.

Rollo sortit, accompagnant Mme de Fontanieu qu'il remerciait avec de grandes phrases émues; elle le regardait avec un certain étonnement:

--Voyons, racontez-moi; quand cela lui a-t-il pris?

--Hier, vers cinq heures, il paraît.

--Alors, quand vous êtes revenu ici, elle était couchée?

--Oui.

--Qui vous a dit qu'elle était malade?

--Sa mère.

--Vous avez une fameuse chance de l'avoir là; entre nous, j'ai trouvé une drôle de mine à votre belle-mère; est-elle souffrante?

--Je ne crois pas.

--Ne la laissez pas s'inquiéter. Je suis persuadée que ce ne sera rien. Tout de même, c'est un vilain lendemain pour votre fête.

--Ah oui, quel lendemain!

--Allons, voyons, ne soyez pas tragique. En attendant que mes chevaux soufflent, et pour être en mesure de faire à Jean les serments les plus rassurants, allons dans le parc, voulez-vous?

--Dans le parc!

--Oui. Ah çà! est-ce qu'il est empoisonné, l'air de votre parc? En tous cas, il sent joliment bon.

Elle fit quelques pas, suivie de Rollo, dont le visage avait pris une expression douloureusement embarrassée qui n'échappa pas à la marquise; elle continua son chemin vers le petit pavillon rustique, parlant toujours et le regardant à la dérobée; il la suivait comme avec peine, et, lorsqu'elle franchit le seuil, son visage coloré devint très pâle; elle, sans paraître remarquer quoi que ce soit, s'assit, s'accouda et regarda le panorama:

--Savez-vous que c'est fameusement plus gai ici qu'à Fontanieu? Ce que j'en ai assez de vos arbres séculaires! Si j'avais une petite maisonnette comme celle-ci, je ne m'ennuierais jamais; c'est un bijou, que ce pavillon. Tiens, une des épingles de Berthe.

Et, se baissant, la marquise releva une fourche d'écaille blonde qui brillait au soleil. Rollo était blême.

--Ah çà! mais qu'est-ce qu'il a? se disait la jeune femme; le mari et la mère ont une figure de l'autre monde. Est-ce qu'elle se promène en dormant? Est-ce qu'on l'hypnotise?

Et elle jouait avec l'épingle, dont la vue semblait torturer Raymond.

--Tenez, mettez ça dans votre poche. Berthe, qui est une femme d'ordre, ne serait pas contente de l'avoir perdue; si elle avait cinq mioches comme les miens, elle ne se permettrait pas de la vraie blonde; je sème mes fourches.

Et elle tendit à Rollo l'épingle qu'il se décida à prendre et à mettre dans la poche de son gilet.

--Eh bien! mon pauvre ami, vous êtes pire que Jean, qui est toujours dévoré de la crainte de me voir fondre. Seulement, s'il m'offrait des figures aussi désespérées, je le prierais de s'absenter.

--Mais je n'ai pas une figure désespérée, marquise.

--Pardonnez-moi; si vous sortiez, vous effrayeriez les populations. Un peu de moral, que diable! Enfin, je me flatte que ma visite vous aura fait du bien; si un petit tête-à-tête avec moi n'avait pas le pouvoir de vous dérider, vous avouerez que j'aurais le droit d'être humiliée. Je reviendrai demain, et promettez-moi, d'ici là, d'obéir à mes ordonnances.

--Qui sont, marquise?

--Primo: de changer de visage; secundo: de soigner votre belle-mère qui a l'air plus malade que sa fille et, tertio: de penser à notre petit voyage. Je suppose que maintenant mes chevaux sont repus, Lapierre aussi, et que je puis m'en aller; comme vous n'êtes pas amusant du tout, c'est ce que j'ai de mieux à faire.

--Vous êtes bien bonne d'être venue.

--Ah çà! croyez-vous que je sois une amie en carton? Apprenez que j'adore être utile, et que j'ai un esprit fertile en ressources; demandez à Jean. Avez-vous besoin de Jean?

--Mais non, marquise.

--Parce que je vous avertis que, si je ne vous trouve pas à tous d'autres ligures, je viens m'installer ici. Mille tendresses à Berthe et à Mme d'Épone; embrassez-les de ma part, et, si le médecin donne la moindre des inquiétudes, promettez-moi de m'envoyer Sabine immédiatement. Je tiens à ma bru.

CHAPITRE XXIV

Mme de Fontanieu avait observé les moindres fluctuations du visage de Raymond, et elle rentra chez elle vivement intriguée; son mari l'attendait avec anxiété et impatience; elle lui fit part de ses impressions, et ils tombèrent d'accord qu'il y avait quelque mystère et quelque noeud gordien qu'une vraie amitié pourrait peut-être parvenir à dénouer; ils ne parlèrent pas d'autre chose pendant le reste de la journée, se heurtant dans toutes les suppositions au fait extraordinaire de la parfaite tranquillité de Berthe et de la tendresse que son mari lui témoignait:

--Et il a blêmi, je vous assure qu'il a blêmi, quand je lui ai rendu cette épingle.

Le lendemain et le surlendemain, Mme de Fontanieu retourna au Grez. Berthe était toujours très souffrante; mais le docteur assurait que le mal de gorge n'aurait pas de suite; elle voyait avec plaisir la marquise, car, quoique oppressée par la fièvre et presque incapable de parler, elle l'écoutait sans fatigue; son mari ne la quittait presque pas; sa mère venait plus rarement, prétextant la nécessité de garder Sabine et de faire observer les précautions que le docteur avait recommandées pour l'enfant. Plusieurs fois, Berthe avait réclamé sa mère; car, pendant ses heures d'immobilité et d'insomnie, une lutte violente se livrait dans son coeur; elle pensait avec effroi jusqu'où était déjà allé l'abandon d'elle-même, jusqu'où il aurait pu aller si la maladie n'était venue l'arrêter! A voir son mari la soigner avec une tendresse si grande, elle éprouvait une sorte de honte; ce maladroit dans les choses de la vie avait des raffinements infinis dans celles du coeur. Elle l'épiait entre ses paupières demi-closes pendant les longues heures qu'il restait là près d'elle silencieux et patient, guettant ses désirs, et le regard clair de ses yeux d'enfant sans cesse tournés vers elle lui donnait envie de fermer les siens pour qu'il ne pût pas y lire.

Entre Raymond et Mme d'Épone, il y avait comme un engagement tacite de se trouver le moins possible ensemble au chevet de la malade. Le déjeuner les réunissait forcément, et le supplice que Mme d'Épone endura d'un front serein, pendant ces quelques jours, surpassa tout ce qu'elle aurait pu imaginer. La présence de Sabine rompait un peu leur gêne mutuelle; l'enfant s'appuyait tendrement contre sa mémé; elle babillait avec son père, et parfois alors les regards de Rollo et ceux de Mme d'Épone se rencontraient; les uns, chargés de tristesse et de reproche; les autres, comme fermés, mais désespérés cependant. Lorsqu'il la voyait là, avec l'extrême noblesse de son port, ce visage, que pas une passion n'avait flétri, ces yeux si jeunes et presque candides, il se demandait s'il n'avait pas été le jouet d'une horrible hallucination, si vraiment il l'avait vue, vue de ses yeux dans les bras d'un amant! Et elle, lisant toutes ces pensées sur ce visage mobile, devenait seulement plus pâle, et Sabine s'étonnait, en riant, de voir trembler la main de sa grand'mère.

Elle échappait au dîner, ayant proposé de le prendre l'un après l'autre, afin de ne pas laisser Berthe seule le soir, au moment de la journée où elle était généralement le plus souffrante; mais pendant les heures où, restée seule, Raymond auprès de sa femme, elle errait dans les pièces solitaires ou dans les allées tranquilles du Grez, il semblait à Mme d'Épone qu'elle prenait congé de la vie; la présence même de sa chère petite Sabine lui causait une insupportable souffrance. Elle songeait à tout ce qu'elle avait rêvé d'être pour cette enfant et à ce qu'elle serait effectivement; puis elle remontait sa pauvre âme vaillante en se réjouissant de la tendresse que Raymond témoignait à sa femme; elle était persuadée que Berthe serait touchée, que leurs deux coeurs, souffrant chacun en silence, allaient se rapprocher et s'unir plus fortement; elle la saurait heureuse; elle l'aurait sauvée d'un péril mortel pour son bonheur; elle serait payée. Elle levait les yeux vers Celui qui, seul, connaissait son sacrifice, qui, seul, le connaîtrait jamais. Ne serait-elle pas morte volontiers pour son enfant? Elle mourrait, voilà tout. N'avait-elle pas, depuis longtemps, renoncé au bonheur pour elle-même? Elle souffrait; mais sa souffrance serait féconde; seulement elle ne pouvait, malgré son courage, empêcher la blessure de saigner, et ces heures de souffrance la marquaient comme des années.

Mme de Fontanieu était arrivée faire sa visite quotidienne; Mme d'Épone, comme d'habitude, l'avait reçue et l'avait conduite chez la malade; Raymond y était, et tous trois s'assirent autour du lit; Rollo et la marquise d'un côté, de l'autre Mme d'Épone, à qui sa fille voulait tenir la main. Berthe se sentait mieux; elle était fatiguée, mais plus calme, et il lui semblait que la présence de sa mère fortifiait son coeur.

Mme de Fontanieu raconta différentes nouvelles, puis, d'une voix détachée, annonça qu'elle avait reçu, le matin même, la visite de Vincent de Mottelon, venu pour faire ses adieux:

--Il est désolé de ne pas vous revoir, ma bien chère; ils sont venus tous hier, il paraît; mais personne n'était visible; vous dormiez, je crois, sous la garde de votre époux, et Mme d'Épone était à la ferme avec Sabine. Notre jeune premier retourne en Russie; nous allons retomber dans notre calme plat. Ah! nous ferons bien de voyager un peu pour ménager la transition.

Berthe avait involontairement serré la main de Mme d'Épone qui, devant le silence des deux autres, répondit tranquillement:

--Mme de Mottelon doit être désolée.

--Oui, car il part généralement pour deux ou trois ans; on a le temps de le pleurer ou de l'oublier; je ne lui ai pas caché que j'allais m'arrêter à ce dernier parti.

--C'est le meilleur, en effet.

Et Mme d'Épone sourit, à la stupéfaction de Raymond, qui, saisi d'une telle force de dissimulation, n'avait pas le temps de regarder le visage de sa femme.

Qu'il était triste, ce jeune visage! Elle avait cru souhaiter de ne plus le revoir, et, maintenant qu'on lui disait qu'il partait, elle éprouvait un déchirement affreux. Elle avait une peine terrible à retenir les grosses larmes qui voulaient couler; sa mère se pencha vers elle, la couvrant presque de son corps, sous prétexte d'arranger ses oreillers, puis, se baissant, lui effleura le front d'un baiser, comme pour lui dire: «Je suis là», et souriant avec une compassion divine.

La marquise avait déjà entamé d'autres sujets avec Rollo, dont l'embarras était visible; seulement, elle comprenait de moins en moins; mais, comme elle était bonne et les aimait tous, elle gardait sa curiosité pour elle, et pour son cher et tendre.

CHAPITRE XXV

Dix jours plus tard, Berthe était convalescente, et Mme d'Épone parlait de retourner à Paris. Quoiqu'elle fût absorbée en elle-même, suffoquée de ce départ de Vincent, sans un mot, sans un adieu, humiliée dans le plus profond de son être, Berthe avait remarqué le visage plus pâle de sa mère, et, lorsque celle-ci annonça des affaires importantes qui l'appelaient à Paris, elle s'imagina que quelque nouveau chagrin, causé sans doute par son père, avait atteint le coeur déjà si cruellement blessé de Mme d'Épone. Aussi elle s'était tue, n'avait pas demandé d'explication, se blottissant seulement comme une enfant l'aurait pu faire dans les bras maternels, voulant faire sentir à sa mère, par ces muettes caresses, combien passionnément elle l'aimait.