Part 10
Berthe ne répondit pas; une secrète délicatesse de son coeur, même dans ce moment où ce pauvre coeur s'appartenait si peu, lui faisait redouter l'absence de son mari. Il lui semblait qu'il la défendait contre elle-même; ce soir-là, cependant, il l'irritait particulièrement; elle le trouvait bruyant, exagéré dans ses politesses pompeuses, même dans son désir de mettre chacun à l'aise; elle faisait entre lui et Vincent de continuelles comparaisons; le calme élégant, la parfaite modération, le charme, tout de douceur et d'insinuation de l'un, faisaient ressortir encore plus les maladresses de l'autre. Et cependant elle eut une vraie tristesse, une sorte d'inquiétude, en apprenant que Raymond la laissait seule, même pour vingt-quatre heures. Elle se contenta simplement de sourire et de dire à la marquise:
--Nous reparlerons de cela demain, entre nous.
Et lorsque Vincent l'interrogea sur le sujet de son petit colloque avec Mme de Fontanieu, elle garda pour elle sa nouvelle. Peut-être, après tout, ne partirait-il pas, et assurément cela vaudrait mieux. Elle était effrayée elle-même du vertige qu'elle éprouvait et du chemin qu'elle avait fait dans une seule soirée; si elle se fût laissée entièrement aller à l'impulsion de son coeur, elle aurait avoué que, durant cette nuit, tout lui était devenu momentanément indifférent, tout, sauf lui, et les émotions qu'il soulevait dans son âme, ces regards sans fond qu'ils échangeaient, le frisson délicieux qui la parcourait au seul contact de sa main, le battement éperdu de son coeur lorsqu'il lui parlait à voix basse, entr'ouvrant à peine les lèvres et lui disant des choses si douces, si ravissantes, qu'il lui semblait que tous les mots dont il se servait étaient nouveaux pour elle. A vrai dire, c'était l'abandon, l'abandon irrésistible, passionné de tout l'être. Son rêve lui semblait la réalité, et la réalité le rêve. Mais l'habitude et l'éducation sont choses si fortes qu'elle accomplit jusqu'au bout, sans le moindre trouble extérieur, et dans tous ses détails multiples, ses devoirs de maîtresse de maison; elle fut l'âme du souper, tellement que Mme de Canillac se fit un plaisir d'observer plusieurs fois à haute voix combien Mme de Rollo était gaie et lancée; elle avait une manière perfide et innocente de rapprocher son nom et celui de Mottelon, à tel point que, frappé, à la fin, de cette consonance répétée, Rollo ne put s'empêcher d'y faire attention. Mme de Fontanieu, toujours prête à croiser l'épée, se fit un plaisir de rendre à sa cousine deux ou trois petites douceurs destinées à la calmer et qui réussirent effectivement, et firent que le jeune sous-lieutenant eut pour lui seul des commentaires explicatifs dont elle espérait bien qu'il se servirait à Rouen. Après le souper, Mme de Fontanieu proposa inutilement un dernier tour de valse; le jour était levé et les plus intrépides voulaient rentrer chez eux; la voiture de Lamarie partit la dernière; faute de mieux, la marquise suggéra alors de voir lever l'aurore, et, jetant un châle sur sa tête, elle ouvrit une des grandes portes-fenêtres avec un: «Ah! quel air délicieux» et resta là un moment malgré les rappels de tous. Berthe, rêveuse, debout sur le seuil, n'osait la suivre, mais répétait comme elle: «Quel beau matin! quel malheur d'aller se coucher!»
Il fallut y penser cependant. Fontanieu s'offrit encore un ou deux verres de Champagne supplémentaires et alluma le cigare qui devait le disposer au sommeil. La marquise monta les escaliers en chantant et en déclarant que rien ne la reposait comme de danser. Quant à Berthe de Rollo, elle allait comme une somnambule; muette, quelque effort qu'elle fît pour parler, et angoissée comme d'une séparation éternelle du bonsoir banal qu'elle avait échangé avec Vincent; il était parti! Quand le reverrait-elle? Quand retrouveraient-ils jamais l'ivresse de cette nuit de bal? Il lui sembla qu'on venait de les séparer pour toujours; et la voix affectueuse de son mari lui fit un mal affreux; elle prétexta être à bout de force pour avoir droit au silence, et, quelque bonne envie que Rollo eût de causer, il lui fallut se taire.
CHAPITRE XX
Mme de Fontanieu, sous une apparence de traiter tout légèrement, avait en réalité un sentiment très sérieux et très juste des choses de la vie; elle apportait, dans celles qui étaient indifférentes ou accessoires, une philosophie gaie qui était dans son naturel; mais cela ne l'empêchait pas d'agir toujours avec prudence et discernement. Elle voyait loin et avec une logique désillusionnée qui lui permettait d'apercevoir toutes les conséquences d'une action. Tout en rentrant à Fontanieu, en emmenant Rollo comme elle en avait arrêté le projet, elle pensait beaucoup à Berthe, et avec inquiétude. Elle avait été frappée d'une foule de détails dans l'attitude et la manière d'agir de la jeune femme, qui indiquaient un état d'âme tout à fait inusité. Depuis le matin, Mme de Rollo expliquait par l'extrême lassitude une tristesse concentrée et profonde qui n'avait échappé, du reste, ni à Mme d'Épone, ni à la marquise; aussi, celle-ci cherchait un moyen: il fallait évidemment rompre violemment une situation qui devenait aiguë.
Mme de Fontanieu connaissait et jugeait parfaitement Rollo et son incapacité totale de percevoir seulement certaines nuances; elle jugeait aussi, avec équité, Berthe, dont elle connaissait l'âme vraiment innocente; et cette innocence même était ce qui l'inquiétait; elle avait de Vincent l'opinion qu'elle avait de tous les hommes en général et théoriquement: ils ne valaient pas la peine d'une larme ou d'un regret; tous égoïstes, tous féroces dans leur personnalité, tous suprêmement ingrats. Elle aimait assurément son cher et tendre, ainsi qu'elle appelait son mari; mais elle savait que cette affection n'était qu'une bonne amitié qui n'avait rien de commun avec la passion, chose qu'elle avait en horreur et était parfaitement décidée à ne jamais connaître. Son ferme bon sens, sa connaissance des misères de la vie la défendaient admirablement, mais elle ne s'aveuglait pas sur le danger que courait Mme de Rollo, et, véritablement inquiète, tout à fait chagrine à la pensée qu'une amie qu'elle aimait et estimait marchait à sa perte, elle cherchait, et son petit cerveau fécond en inventions devait trouver. Elle mit les deux hommes sur le sujet cheval et manifesta un intérêt égal au leur; elle s'exalta sur les bêtes de sang, et finit par dire à son mari qu'elle ne comprenait pas pourquoi, voulant s'acheter un cheval vraiment beau, il se contentait d'aller au Havre:
--Moi, j'irais en Angleterre; d'abord, cela vous amuserait et m'amuserait, car je ne vous permets pas de vous éloigner de moi, bien entendu; Rollo retournerait chercher sa femme et, à nous quatre, nous ferions une charmante petite partie. Rien ne réussit comme les choses organisées au pied levé; ce serait charmant, je vous dis.
Ils furent d'abord stupéfaits de cette proposition; mais après l'avoir envisagée cinq minutes, Fontanieu, qui était un bel exemple de ce que l'on peut obtenir de la suggestion mentale, arriva à dire:
--Oui; mais les enfants?
--Mon cher, quand on en a cinq, ils perdent le prix qui s'attache aux choses uniques, et jamais il ne leur arrive rien. A la rigueur, je laisserai Françoise; elle m'a élevée, elle les a élevés tous depuis leur naissance, elle saura bien nous les garder; ils ne manqueront de rien que je sache, et nous leur rapporterons des habits anglais. Mme d'Épone, qui est bonne comme un ange, ne se fâchera pas de rester huit jours seule et veillera sur Sabine. Il n'y a pas une objection valable à mon idée, et je suis sûre que Rollo la trouve bonne.
Il la trouvait admirable. Il luttait, depuis quelques heures, non pas contre de la jalousie, mais contre un malaise vague qui lui faisait saisir avec empressement un prétexte d'emmener sa femme; le prétexte ne venait pas de lui, il pourrait donc l'accepter sans arrière-pensée; aussi il se montra si facile à persuader que Mme de Fontanieu redoubla d'éloquence.
--Et vous savez, Rollo; ces choses-là, il faut les faire tout de suite, sans cela on est sûr d'avoir une anicroche; nous partons demain, il va pleuvoir, cela fera tomber le vent, nous aurons une traversée magnifique. Je vous reviens, moi, avec un de ces chics anglais qui étonnera les populations, et Berthe aussi sera enchantée; vous allez dîner avec nous, puis vous reprenez le chemin du Grez; vous y arrivez à dix heures, vous prévenez Berthe; demain elle fait ses malles; nous prenons le train qui nous fait arriver à Dieppe, à six heures; nous dînons, et nous traversons le soir ou le lendemain, à notre bon plaisir. Tenez, Jean est enchanté, et vous verrez comme il est utile en voyage; il faut lui rendre cette justice, c'est un organisateur de premier ordre. Vous ferez tout ce que vous voudrez à Londres, et, Berthe et moi, nous courrons en hansom; oh! nous nous amuserons!
Le dîner se passa à discuter les détails. Mme de Fontanieu avait en cinq minutes établi son plan. Rollo aurait volontiers remis la chose au surlendemain:
--Berthe serait fatiguée, il vaudrait mieux prendre un jour de repos.
Mais la marquise ne l'entendait pas ainsi:
--Mon cher, rien ne défatigue comme la fatigue; je l'ai éprouvé cent fois; si je me repose, j'ai des courbatures; si je m'agite, je vais à ravir; Berthe sera de même; laissez-la retomber sur elle-même après l'agitation de ces derniers jours, elle sera lasse à ne pouvoir faire un tour dans le parc; donnez-lui un but qui l'amuse, et elle retrouvera ses forces. Je vais lui écrire, du reste, et elle est trop gentille pour me désappointer. Allons, mangez pour reprendre de la vigueur, et ne pensons qu'à nous mettre en route.
CHAPITRE XXI
Le dîner avait fini vers huit heures et demie, et le léger dog-cart du marquis était venu prendre Rollo. Il avait placé sous ses pieds la petite valise qu'il avait apportée quelques heures auparavant, et il avait été convenu qu'il renverrait le lendemain la voiture par un de ses hommes d'écurie. La marquise, de son énorme écriture, lui avait inscrit les heures d'itinéraire; elle avait tout prévu, et Raymond partit bourré d'instructions.
La nuit était sombre, de gros nuages noirs couraient rapidement sur la surface du ciel, s'écartant de temps en temps pour montrer un pâle croissant de lune semblant nager dans un azur sombre et lointain; un orage menaçait évidemment, et le vent, déjà assez violent, faisait ployer les arbres. Rollo conduisait d'une main ferme, il connaissait chaque caillou de la route et la légère voiture courait presque sans bruit dans la nuit. Il était heureux; heureux de retourner vers Berthe, à qui il ne cessait de penser, heureux à l'idée de ce petit voyage, et, pour la première fois de sa vie, heureux de quitter le Grez. Toutes les paroles perfides de Mme de Canillac avaient été comme de légers coups d'aiguille; sa parfaite et absolue sécurité avait été troublée, et, si faible que fût la mesure, il lui importait de retrouver son calme confiant. Ceux qui se mettaient depuis quelque temps entre sa femme et lui l'importunaient. Tout en accélérant l'allure de son cheval afin d'être arrivé avant que l'orage éclatât entièrement, car déjà il tombait de grosses gouttes d'eau et des éclairs sombres coupaient les nuages, il pensait à ne pas effrayer Berthe par son retour inopiné; aussi, en tournant la grille du Grez, il s'arrêta, ordonna au jardinier, qui avait ouvert à l'appel de son fouet, de mener tranquillement la voiture aux communs, et s'engagea à pied pour rentrer au château. Il avait entendu sonner dix heures à l'église de Rollo-la-Ville et aucune lumière ne brillait aux fenêtres. La grande bâtisse, toute sombre dans cette nuit obscure, avait un air lugubre. Tout le monde évidemment était couché. Il tourna par le plus court afin de rentrer par la porte de la petite antichambre sur laquelle s'ouvrait son cabinet de travail et ne pas alarmer la maison par une sonnerie tardive; pensant que Berthe et sa mère s'étaient retirées de bonne heure, il se promit de ne déranger personne; il poussa doucement sa clef dans la serrure, et, en la tournant, d'un mouvement machinal, regarda autour de lui. Soudain, il s'arrêta... Dans l'obscurité toujours plus profonde, il pleuvait tout à fait maintenant, ses yeux surpris venaient de découvrir, à vingt pas devant lui, une forme de femme entièrement enveloppée dans une longue limousine sombre, dont le capuchon était relevé; elle allait droit devant, elle et s'engagea rapidement dans une allée étroite, d'où l'on ne pouvait la voir du château. Quelques secondes, Raymond resta pétrifié; puis, dans un mouvement rapide comme la pensée, il déchaussa ses souliers vernis et, se cachant derrière les broussailles, s'élança vers l'allée, où il avait vu la forme disparaître; un instant après, il la revit, c'était elle; elle, Berthe, sans aucun doute. A la lueur d'un éclair, il avait reconnu sa silhouette et le grand manteau dont elle s'enveloppait; elle marchait vite, se dirigeant vers la maison rustique; car il voyait maintenant où elle allait; seulement elle avait pris un chemin détourné pour ne pas être aperçue des fenêtres. Lui, avec des ruses de sauvage, se couchant presque à terre, la suivait dans une telle ivresse de fureur, de souffrance et de jalousie, qu'il avait conscience de ne plus entendre et de voir à peine. Il luttait contre une envie atroce de crier et de bondir sur elle; mais il voulait une certitude, et alors il retenait son souffle. Les pas de la femme se firent plus lents; elle eut comme une hésitation, et, pendant une seconde, s'arrêta presque, puis, reprenant son allure rapide, marcha droit à la maison rustique, ouvrit doucement la porte et entra; une forme sombre se leva immédiatement et vint à sa rencontre, deux bras l'enlacèrent, elle s'y jeta presque, et, élevant sa main droite qu'elle posa fortement sur la bouche qui cherchait son visage, elle murmura rapidement d'une voix étouffée:
--C'est moi, pas un mot; il me suit, ne me trahissez pas!
Et, se serrant fortement dans ces bras qui maintenant tremblaient violemment, elle garda son attitude d'abandon, absolument comme si elle n'entendait pas le bruit de la porte qui s'ouvrait, bruit auquel succédèrent deux cris rauques; puis au même instant un bras furieux s'abattit sur elle, la faisant rouler à terre, la tête renversée, et montrait aux yeux terrifiés de Raymond le visage de Mme d'Épone! Il regardait tellement saisi, tellement suffoqué de ce qu'il voyait, qu'en ouvrant la bouche pour parler il ne put émettre un son. Il s'appuya au mur, prêt à défaillir, la regardant, regardant Vincent avec des yeux effroyablement égarés; puis, soudain, il s'élança vers celui-ci, le bras levé, l'injure à la bouche.
En une seconde, Mme d'Épone fut relevée et entre eux, pâle et magnifique, les yeux dilatés, le capuchon tombé laissant voir ses cheveux défaits, elle repoussa Raymond.
--Non, Monsieur, vous n'avez pas le droit d'intervenir: ceci ne vous regarde pas. Je suis libre, n'est-ce pas?
--Libre... d'avoir un amant sous mon toit.
--Je partirai; mais vous n'avez pas à vous mêler de tout ceci; je vous le défends, entendez-vous?
Vincent, ayant sur le visage une expression effrayante, tant on sentait l'horrible effort qu'il faisait, se rapprocha de Mme d'Épone:
--Vous le voulez? dit-il très lentement.
--Oui, je le veux. Partez, partez et ne revenez pas; obéissez-moi, je vous en conjure.
--Oui, je vous obéirai.
Et, sans se soucier de Raymond, il lui prit la main, la baisa, et, sans un autre mot, il disparut dans la nuit.
Mme d'Épone s'était assise, et sa main frémissante rattachait ses cheveux. Le sang coulait lentement d'une blessure qu'elle s'était faite en tombant contre une des petites pelles de Sabine, et elle essayait de l'étancher; ses lèvres tremblaient horriblement aussi; mais elle leva des yeux assurés sur son gendre et d'une voix qu'on pouvait à peine entendre:
--Je vous demande, Monsieur, de ne pas faire de scandale; pour ma fille, pour votre femme. Il va s'éloigner, vous l'avez entendu. Elle est malade, au lit depuis cinq heures avec un fort refroidissement et un mal de gorge; le médecin est venu ce soir; elle a besoin de moi; dans quelques jours, je partirai; je trouverai une raison.
--Je ne veux pas, je ne veux pas que vous l'approchiez. Ah! quand je pense! Ah! la pauvre ange, la chère créature! Oh! j'ai pu croire une minute... car je l'ai cru...
Et se mettant à genoux:
--Je te demande pardon, ma femme, dit-il.
Et il éclata en sanglots convulsifs. Ils durèrent un bref moment, puis il releva la tête:
--Oui, je comprends; pour elle, pour elle, il ne faut pas de scandale.
Et, frottant une allumette, il promena la flamme autour de lui. Le visage de Mme d'Épone l'épouvanta, et il aperçut le sang qui coulait sur son front.
--Vous êtes blessée?
--Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse! Rentrons, s'il vous plaît.
Elle sortit la première, suivie de Raymond, puis tourna la tête:
--Effacez un peu la trace des pas, dit-elle. Et, sans plus s'inquiéter, elle continua sa route.
Ils se rejoignirent devant la petite porte qu'il ouvrit, entra et se retrouva au milieu des objets familiers qu'il avait quittés quelques heures auparavant, avec le sentiment d'avoir vécu une vie depuis.
Sans échanger une parole avec lui, Mme d'Épone avait monté l'escalier, et il entendit le bruit de son verrou; puis, la maison retomba dans le silence.
Lui, était incapable de bouger, presque incapable de penser; il alluma les bougies de son fumoir, et comme un enfant désolé, cacha son visage sur les coussins du canapé. Quelque chose venait de sombrer en lui, et il souffrait vraiment pour la première fois de sa vie. Il souffrait d'abord comme d'une honte atroce, comme d'une souillure secrète mais ineffaçable, d'avoir soupçonné sa femme, sa Berthe, la chère pure épouse; d'avoir cru qu'elle, elle pouvait aller la nuit, à pas furtifs, chercher dans les bras d'un autre des baisers criminels. Il avait vu le mouvement de ces deux êtres se rapprochant, se jetant sur la poitrine l'un de l'autre, et il avait senti à cet instant-là comme la pointe d'un poignard aigu s'enfonçant dans son coeur. Oh! si cela avait été vrai! Si cela avait été elle! Il l'aurait tuée; jamais il n'aurait pu survivre à cette douleur, jamais... mais elle était là, là-haut dans leur chambre, incapable d'imaginer ce qui se passait si près d'elle. Cette femme qu'il avait crue une sainte! Il se rappelait maintenant mille petites choses et se demandait comment il avait pu être aussi aveugle. Vincent l'avait toujours recherchée; combien de fois ne l'avait-il pas vu assis à côté d'elle, et souvent, depuis quelque temps, il lui avait trouvé l'air inquiet. Pauvre malheureuse! Une pitié s'emparait de lui, mais une pitié méprisante. Il était profondément humilié, car il avait toujours été fier d'elle, et il l'avait aimée comme un fils. Aussi de grosses larmes coulaient sur ses joues. Oh! il chérirait sa Berthe plus que jamais; elle n'aurait plus que lui; comme elle serait triste de l'abandon de sa mère qu'on ne pourrait pas lui expliquer! Pauvre petite!
Il resta là, jusqu'aux premières heures du matin, dans une angoisse de souffrance qu'il ne devait jamais oublier. Tout ce qu'il y avait de meilleur en lui montait à son coeur; peu à peu, il y découvrait une extrême compassion pour la malheureuse femme à qui il ne donnerait plus le nom de mère, et il résolut d'agir jusqu'au bout en gentilhomme et en homme d'honneur; non pas en voleur et en misérable comme l'autre. «Oh! si je pouvais l'étrangler! Et il faut se taire pour elle; pour ma femme; oui, pour elle. Oh! ma chère femme; pardon, pardon, tous les jours de ma vie.»
CHAPITRE XXII
Il n'y avait pas sur terre une âme plus misérable que n'était celle de Mme d'Épone lorsqu'elle rentra dans sa chambre. Sabine, dans son petit lit, dormait paisiblement, et le petit lit était poussé tout contre celui où elle ne reposerait pas cette nuit-là. La pauvre femme aurait eu besoin de crier l'atroce douleur qui la travaillait et la déchirait comme des dents aiguës; mais elle ne poussa pas un soupir qui aurait pu réveiller l'enfant; elle s'approcha et pencha sur le cher visage endormi son visage décoloré; ses bras se tendaient vers l'enfant dans un furieux désir de la saisir et de la serrer sur son coeur: «Oui, pour toi, mon enfant; pour toi, ma fille; oui, mon Dieu..., et je vous remercie...»
Elle tourna la tête vers le Christ qui était à son chevet, et ses lèvres s'entr'ouvrirent pour répéter dans un murmure: «... Et je vous remercie!» Elle remerciait Dieu, l'héroïque mère; elle le remerciait sur le bûcher du sacrifice; elle le remerciait de mourir pour ceux qu'elle aimait. Car n'était-ce pas mille fois pire que la mort? Elle s'assit dans un fauteuil bas d'où elle pouvait voir l'enfant, et, enlevant le manteau qui aurait pu effrayer la petite, si elle s'était éveillée, elle repassa tout ce qui venait de se passer; toute cette journée, dans laquelle s'écroulait à jamais l'édifice de sa vie; oui, à jamais; il le fallait pour sauver le bonheur de sa fille, qui ignorerait toujours le sacrifice. Quand elle était sortie de cette chambre, une heure auparavant, oh! qu'elle ne se doutait guère au-devant de quelle horrible réalité elle allait et de quel prix il lui faudrait payer la rançon de son enfant!
Après le départ des Fontanieu et de son mari, Berthe s'était plainte d'un violent mal de tête et parlait de sortir pour le dissiper; mais Mme d'Épone, qui lui trouvait le visage singulier, s'y était fortement opposée; et, enfin, après une lutte assez vive, la jeune femme avait consenti à aller se coucher, avouant en même temps qu'elle avait très mal à la gorge. Mme d'Épone fut immédiatement inquiète, surtout trouvant à sa fille une sorte d'excitation fébrile qui paraissait hors de proportion avec le malaise qu'elle accusait; ses yeux brillaient d'un feu extraordinaire et ses mains brûlantes s'attachaient à sa mère.
--Mon enfant, que je suis fâchée de te voir souffrante!
--Moi! non, pas du tout.
Puis elle ajouta pour corriger ce que cette affirmation avait d'un peu extraordinaire:
--J'aime à être dorlotée.
Ce fut en descendant donner des ordres pour qu'on allât chercher le docteur à Bretoncelles, que Mme d'Épone trouva un homme de Lamarie apportant un paquet de livres à Mme de Rollo et demandant des nouvelles de tout le monde. Elle trouva qu'il était inutile de faire un événement du malaise de sa fille et répondit par un bulletin général de «bien»; puis elle ouvrit le paquet de livres pour voir s'il y en avait un qu'elle pût lire à Berthe pour la distraire. Au milieu des exemplaires brochés, un se trouvait dans une de ces gaines de soie, si communes aujourd'hui; elle le prit, pensant qu'il devait appartenir à Mme Le Barrage et être une nouveauté à la mode. En l'ouvrant à la première page pour regarder le litre, elle aperçut, dépassant à peine l'enveloppe de soie, ce qui lui parut une feuille de papier blanc qu'elle tira à elle sans la moindre méfiance. Ce fut une enveloppe qu'elle trouva, une enveloppe soigneusement fermée; elle la retourna dans ses mains avec un vague sentiment de malaise. Sûrement Mme Le Barrage ne pouvait l'avoir glissée là par hasard; les inquiétudes qui l'obsédaient depuis quelque temps prenaient corps; elle eut l'intuition que sa fille venait de se lancer dans quelque horrible imprudence; elle en entrevit toutes les conséquences, et alors, sans hésiter, elle déchira l'enveloppe et en sortit le billet qu'elle contenait; il était court, et d'une écriture qu'elle reconnut immédiatement.
«Vous avez promis hier de m'accorder enfin cette grâce que je sollicite à genoux d'un entretien seul à seule. Je sais que vous êtes libre de vous-même, ce soir, je vous attendrai dans la maison rustique, de neuf heures à minuit. Venez vers celui qui vous adore et est votre esclave. Ayez confiance en lui.»