Madame Corentine

Part 12

Chapter 123,864 wordsPublic domain

Il se rappelait alors le dévouement constant de madame Jeanne, la tendresse dont elle l'avait entouré, surtout dans ces dix années d'épreuve, les dernières, et il concluait: «Il n'y a rien à faire, je ne troublerai point Simone de pareilles questions. Ce sont des douleurs stériles que je n'ai pas le droit de lui imposer.»

Et il ne se résolvait à rien. Après la crise où sa volonté s'était un moment réveillée et fixée, il se retrouvait l'homme faible, timide, combattu entre des raisons multiples. Il avait peur de ces trois femmes qu'il aimait, et il se renfermait en lui-même, usant sa force et sa vie en projets, en luttes muettes, en rêves et en regrets.

Un dimanche, il y avait trois semaines que Simone vivait près de son père, madame Jeanne et Simone achevaient de déjeuner. Elles étaient seules. M. L'Héréec était parti le matin pour passer la journée à Tréguier. Un coup de sonnette étonnamment long et retentissant s'engouffra dans les corridors ouverts et les escaliers de la maison. Simone s'avança jusqu'à la porte du jardin, et revint presque aussitôt, rouge d'émotion.

--C'est mon grand-père Guen, dit-elle, avec...

--Avec qui? demanda madame Jeanne.

--Je crois que c'est mon oncle Sullian. Je ne le connais pas... Ils me prient de venir.

--Est-ce qu'ils vous emmènent, Simone?

La jeune fille, étonnée, regarda, et vit que madame Jeanne, assise de l'autre côté de la table, était toute pâle.

--Je ne suppose pas, dit-elle. Et même non, assurément. Ils viennent me voir.

Madame Jeanne, qui avait une merveilleuse puissance sur elle-même, reprit son calme habituel, pas assez vite cependant pour que sa petite-fille n'eût saisi ce mouvement d'angoisse rapide.

--Vous pouvez leur dire, reprit madame Jeanne, qu'ils entrent au salon, s'il leur plaît. J'en serai même bien aise, car j'ai de l'estime pour M. Guen... Moi, je me tiendrai dans ma chambre.

Simone courut. Dans l'encadrement de la petite porte extérieure, toute coiffée de lierre retombant, le grand-père était toujours debout, parcourant de ses yeux clairs les massifs du jardin coupé d'allées tournantes. Si pressée qu'elle fût de l'embrasser, Simone s'arrêta un instant, à deux pas de lui, contente de lui jeter:

--Voulez-vous entrer? Grand'mère vous en prie!

Mais Guen se retira d'un mètre, pour être bien dans la rue, et, quand il eut embrassé sa petite-fille, à plein cœur:

--Je n'entrerai pas où ma fille n'est pas reçue, dit-il tranquillement. Ta mère est-elle ici?

L'enfant baissa la tête, et le sourire de ses joues s'effaça.

--Alors, continua Guen, va mettre ton chapeau, et faisons un tour dans la ville. C'est Sullian qui a voulu te voir...

Il montrait du bras, avec orgueil, un beau grand garçon, au teint vif, la barbiche divisée en deux petites pointes rousses, et qui se tenait découvert, à dix pas en arrière, intimidé d'avoir pour nièce une pareille demoiselle.

Simone aussi fut prise d'un accès de sauvagerie, devant ce marin qu'elle n'avait jamais vu qu'en photographie, et elle s'enfuit, à travers le jardin, sans lui dire bonjour.

Mais, dix minutes plus tard, ils causaient tous trois, la petite entre les deux capitaines, en longeant le quai, sous les ormeaux. Ils s'étaient tout de suite plu, Simone et Sullian. Leur jeunesse les rapprochait, et je ne sais quoi de décidé dans l'humeur, une manière semblable de répondre, à la volée, tout ce qu'ils pensaient.

--Ma foi, ma nièce, nous avons bien failli ne pas nous connaître! Coulé à pic, figurez-vous, en pleine nuit et par un temps!

--N'en parlez plus, ça me fait mal de me souvenir...

--Mais au contraire! ça donne confiance dans la vie! Voyez le grand-père, sept naufrages à l'actif.

--Huit, fit Guen humblement, mais deux seulement qui comptent: le reste avec mon canot, dans les baies.

--C'est égal, père, vous avez de l'avance. Et puis songez, Simone, que me voilà en congé d'un mois. Je n'en ai jamais eu autant!

--Vous arrivez de Bordeaux?

--Avant-hier. Il a fallu un temps pour les assurances! J'ai cru que j'en deviendrais fou d'envie de partir.

--Et Marie-Anne? Bien contente, n'est-ce pas?

--Ah! ma petite, interrompit Guen, j'aurais voulu que tu fusses là: ça faisait pleurer de voir sa joie.

Simone les considérait l'un après l'autre, son grand-père un peu solennel, droit, comme fier d'être d'une famille où l'on naufrageait si heureusement, et Sullian penché et tourné vers elle, au contraire, la figure épanouie par un large sourire qui relevait ses fines moustaches rousses, et qui disait: «Oui, regardez-moi, petite nièce Simone, c'est moi le naufragé, moi qu'on a reçu avec des larmes de joie, moi qui bénis la vie à présent!»

Son visage disait cela si clairement, que Sullian jugea inutile d'exprimer autrement la joie qu'il avait eue, lui aussi, de retrouver Marie-Anne. Il laissa passer un moment, et murmura, en tirant sa barbe:

--Et mon fils dont vous ne parlez pas? Est-il gentil, mon petit mousse!

Tous trois ils passaient ainsi, causant, l'air heureux, sans se préoccuper des bourgeois de Lannion. Comme c'était jour de fête, la plupart des boutiques étaient fermées. Sullian trouva une pâtisserie ouverte, et il acheta un grand gâteau pour Marie-Anne, un autre pour Simone, un troisième qu'il enverrait à son père, et des bonbons qu'il ferait goûter au petit. Il dépensait avec une sorte de rage joyeuse, riant de jeter son argent sur le comptoir, et de l'écouter sonner. Car c'était de la vie encore, et la vie l'enivrait, sans qu'il sût trop pourquoi, lui qui venait de voir la mort.

Au hasard, ils tournèrent dans les rues de la ville, s'arrêtèrent sur la place du marché, à cause des vieilles maisons qui sont là, vêtues d'ardoises du haut en bas, comme d'une cotte de maille, et que Simone trouvait jolies, puis, ne pouvant se résoudre à se quitter encore, s'en allèrent près de la chapelle de Brélévenez, pour revenir par la route de Perros jusqu'à l'hôtel des L'Héréec.

Le capitaine Guen avait remis à Simone une lettre de madame Corentine, donnant des nouvelles de Jersey, mais ne demandant rien au sujet de M. L'Héréec ou de madame Jeanne. Et telle était la réserve naturelle du vieux Guen, qu'il fit instinctivement comme sa fille. Il évita d'interroger l'enfant sur les projets qu'elle faisait, sur les chances de réussite de cette grande affaire qu'ils avaient complotée tous deux. Du moment que ses conseils ne pouvaient pas servir, et il le sentait bien, pourquoi lui parler de cela?

Seulement, comme il la quittait, l'embrassant, auprès de la porte encore fermée de l'hôtel:

--Ma Simone, dit-il, personne ne t'a manqué, j'espère, dans cette maison-là?

Vers l'heure du dîner, quand M. L'Héréec revint de Tréguier, il n'apprit pas sans émotion que M. Guen et Sullian avaient failli entrer dans la maison de madame Jeanne. Il se fit raconter la promenade à travers les rues de Lannion, le naufrage de Sullian, le retour à Perros, et, comme il demandait:

--J'aurais voulu assister à cette scène que tu as vue, quand la dernière dépêche est arrivée, annonçant le sauvetage...

--Oui, répondit naïvement Simone, quand ma tante Marie-Anne y pensait seulement, on l'aurait crue en paradis.

Il était dans la destinée de cette petite Marie-Anne, l'humble Perrosienne, de répandre autour d'elle comme un rêve très doux et très sain.

M. L'Héréec ne cessa toute la soirée de songer à elle.

Et Simone se dit que la journée avait été bonne, puisque madame Jeanne avait eu un mouvement de tendresse, et que son père était près de pleurer du retour de Sullian.

XX

Octobre était venu. Depuis une quinzaine, presque chaque matin, Simone accompagnait son père, quand il se rendait à l'usine. Elle l'attendait, laissant ouverte la porte de sa chambre pour le voir passer, courait à sa rencontre dans le couloir vitré où des papillons bruns, réfugiés contre le froid de la nuit, battaient de l'aile en montant. Tous deux, ils s'embrassaient, très heureux de se dire: «mon père, ma fille», si bien accoutumés l'un à l'autre qu'on aurait pu croire qu'ils avaient toujours vécu ainsi. M. L'Héréec entrait chez sa mère, comme il en avait l'habitude depuis sa petite enfance, et alors, libre, presque gai bien souvent, il emmenait Simone par la rue du Pavé-Neuf, l'espace de deux cents mètres peut-être, jusqu'au bord du Guer où il trouvait le canot. C'était leur meilleur moment de la journée. Ils allaient à tout petits pas pour le prolonger. Simone s'était dit que l'explication tant souhaitée, l'aveu qu'elle espérait et qu'elle avait senti plusieurs fois effleurer les lèvres du père, aurait lieu pendant une de ces promenades matinales.

Cependant M. L'Héréec n'avait pas parlé encore.

Un matin, ils s'étaient attardés sur le pont, à regarder une file de chalands chargés de goëmons, qui remontaient la rivière.

Huit heures sonnèrent à la cathédrale.

--Comment, huit heures! Mais je suis en retard, dit M. L'Héréec. Moi, qui ne l'étais jamais!

Il ajouta, avec un bon sourire, en se remettant à marcher:

--Je te remercie de changer quelque chose à ma vie! Rien ne me retenait chez nous, il y a six semaines. Je n'avais pas de raisons d'être en retard. Tandis que maintenant!

Simone lui avait pris le bras. Ils allèrent grand train jusqu'à l'endroit de la rive où le canot, attaché à un pieu, tirait en roulant sur sa chaîne, et descendirent la berge sans s'être séparés.

Simone s'arrêta sur une presqu'île de terre et d'herbes, tandis que son père enjambait le bordage du bateau.

--Si vous vouliez? demanda-t-elle.

--Quoi donc?

--J'irais avec vous au moulin.

--Non, mon enfant.

--Cela m'amuserait beaucoup, les meules, les greniers, le bruit des machines. Je serais contente de voir où vous travaillez.

--Je n'ai pas le temps, ce matin.

--Je vous en prie! Vous me ferez grand plaisir!

M. L'Héréec, qui avait saisi la perche ferrée, et s'apprêtait à pousser au large, fixa un moment Simone, et, voyant qu'elle n'était pas dupe de ce petit mensonge, reprit, d'un air très triste:

--Non, ma Simone. J'attends quelqu'un ce matin, M. Quimerc'h. Et puis, c'est si pauvre, à présent, là-bas!

Elle fut affectée du ton et de l'air dont il disait cela. Longtemps après qu'il eut abordé de l'autre côté du Guer, en lui envoyant un baiser d'adieu, elle le suivit du regard, et elle le vit entrer dans ce carré de murs de briques où il avait dépensé tant d'heures vaines.

Toute la matinée, elle ne cessa de penser à ce mot découragé. Sans doute, depuis qu'elle demeurait avec son père, elle avait bien vu, à la stricte économie de la maison, que l'ancienne aisance avait fait place à un état voisin de la gêne. L'étoffe éclatée des meubles du salon, que madame Jeanne réparait au passé avec des brins de soie jaune, les papiers défraîchis recouverts par endroits de morceaux de rouleaux neufs, l'abandon du jardin, le prix même que son père et sa grand'mère attachaient, naïvement, aux menues surprises qu'ils ménageaient à Simone, des primeurs, un poisson plus recherché, un gâteau apporté par madame Jeanne sous sa mante, ou par M. L'Héréec entre deux liasses de papiers, lui avait laissé deviner que le moulin ne donnait plus que de maigres bénéfices. Mais la constatation directe de leur misère, ils l'avaient épargnée à l'enfant. «C'est si pauvre là-bas!» La phrase revenait en bourdonnant, et rendait Simone distraite, tandis qu'elle travaillait à l'aiguille auprès de madame Jeanne, restée ce matin-là au logis, appliquée à tracer, sur des effets de commerce, la signature respectée dans toute la Bretagne: «Veuve L'Héréec et fils.»

A midi, M. L'Héréec n'était pas rentré. Comme il déjeunait quelquefois à l'usine, les jours où les affaires l'y obligeaient, madame Jeanne se mit à table, sans trop se préoccuper de l'absence de son fils.

Cependant, vers deux heures, ne l'ayant pas revu, elle se montra inquiète. D'ordinaire, M. L'Héréec l'envoyait prévenir qu'il avait été retenu, car il la savait prompte à s'alarmer, au sujet de ce fils unique, si jalousement aimé.

--Venez, Simone, dit-elle, je dois porter des traites à recouvrer chez M. Quimerc'h. Il nous donnera des nouvelles de mon fils, puisqu'il l'a vu ce matin.

Pour aller chez M. Quimerc'h, son banquier depuis de longues années, madame Jeanne faisait toujours un peu de toilette. Comme le temps était pluvieux et déjà froid, elle mit son manteau long, orné d'un col de martre rabattu, couvrant toutes les épaules et retenu par une agrafe d'argent. L'étoffe, ample comme une limousine, datait des temps anciens; la fourrure avait des sillons garnis d'un maigre duvet. Et cependant, personne de Lannion, pas une bourgeoise, même plus jeune, n'avait meilleur air, plus de dignité naturelle et d'allure que madame Jeanne avec ses papillotes, sa coiffe du pays et sa pelisse de fourrure. On sentait que c'était une vieille dame, de bonne race, fidèle aux modes de ses vingt ans. Elle monta, toujours droite, toujours attentive aux passants qui pouvaient la saluer, vers la place du Centre, traversa la rue de Saint-Malo, et, au coin de la rue de Tréguier, entra sous un porche que flanquaient deux colonnes de granit, toutes vertes par endroits.

M. Quimerc'h habitait à droite. Elle poussa la porte rembourrée, et pénétra dans une salle d'attente, où il n'y avait qu'une demi-douzaine de chaises, le pupitre noir et le fauteuil vide d'un clerc.

M. Quimerc'h, au bruit mou de la porte retombant sur le mur, était sorti de son cabinet. En apercevant les deux femmes, il prit un air de condoléance affectueuse, serra le bout des doigts de madame Jeanne, et ses yeux enfoncés de vieux travailleur, restés jeunes, au milieu de ce visage maigre et long, se portèrent de madame Jeanne à Simone, et de Simone à madame Jeanne, comme pour chercher, sur leurs visages, la trace d'émotion qu'il n'y rencontrait pas.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Quoi donc? Vous avez vu mon fils?

--Oui, ce matin.

--Où est-il?

--Mais... à l'usine. J'ai envoyé mon clerc lui porter ma réponse... Est-ce que...

Madame L'Héréec, aussi grande et aussi sèche que lui, le regardait dans les yeux, avec un étonnement croissant. Elle avait mis la main dans la poche de son manteau, pour retirer la liasse de papiers signés d'elle, puis elle s'était arrêtée, au milieu de son geste, comprenant vaguement qu'il y avait une autre question plus grave.

--Vous ne l'avez donc pas vu, vous-même?

--Non, il n'est pas venu déjeuner...

Le visage du banquier devint tout sombre. M. Quimerc'h s'inclina un peu.

--Alors entrez, ma pauvre amie.

Madame L'Héréec n'entra pas tout de suite. Un malheur l'avait frappée sûrement. Elle ne savait pas encore lequel, et elle en avait déjà les traits tout tirés et raidis par l'émotion. Mais ce qu'il ne fallait pas, c'est que la petite la vît souffrir. Les vieilles femmes, même les mieux habituées aux trahisons de la vie, peuvent avoir une faiblesse: et ce n'est point dans l'ordre de se montrer ainsi devant les jeunes, qui regardent et prennent exemple.

--Simone, je reviens tout à l'heure, dit-elle d'une voix aussi calme qu'elle put.

Et, déboutonnant le col de sa pelisse, comme elle faisait d'habitude à la porte des salons, la grand'mère entra seule, à la suite de M. Quimerc'h.

Ce que celui-ci devait apprendre à sa vieille amie madame Jeanne, c'était la ruine. Il le fit en peu de mots, sans détour, sans étalage d'inutile pitié, comme un chirurgien qui connaît la vigueur du tempérament de son malade. Il raconta comment il avait su, le matin même, la faillite d'une maison de Paimpol, client principal des L'Héréec. Aussitôt, il avait couru à l'usine du Guer, pour se rendre compte, livres en mains, du crédit accordé à cette maison par Guillaume et sa mère.

--Considérable, dit madame Jeanne.

--Je ne l'ai que trop vu. Et tout est perdu.

--Tout?

--Absolument.

--Alors?

--Il faut vendre.

--L'usine?

--Et aussi, j'en ai peur, votre maison de Tréguier.

Elle était assise en face du bureau, les mains jointes et posées sur les plis de son manteau, très pâle, mais brave comme toujours, raisonnant déjà ce nouveau malheur. Pourtant, lorsqu'elle entendit parler de vendre la maison de Tréguier, elle ferma les yeux comme devant une vision trop triste, et elle se tut. Puis, sa tendresse maternelle, plus forte que tout, l'emporta et consentit.

--Il ne pourrait pas, en effet, quitter Lannion, à présent. Sa vie, à lui, s'est passée ici. Comment l'avez-vous trouvé?

--Calme, étonné seulement des emprunts que vous m'aviez faits.

Elle rougit un peu, elle si pâle tout à l'heure. Ses yeux de vieille, tout humides, rencontrèrent ceux de M. Quimerc'h.

--Je les lui cachais, voyez-vous. Il eût été trop tourmenté, s'il avait su que j'hypothéquais l'un après l'autre mes biens, pour maintenir notre crédit. Le travail lui était une diversion nécessaire, monsieur Quimerc'h... J'ai tout fait pour la conserver... Je suis vaincue... encore une fois...

Elle se leva, n'y voyant plus, pour remettre sur le meuble la petite liasse de traites, destinée à tomber dans le gouffre ouvert de cette liquidation désastreuse. Le banquier les prit. Et, serrant la main qui se tendait vers lui:

--Vous avez été une mère admirable, madame L'Héréec, dit-il. Si je puis vous rendre quelque service...

Elle le remercia d'un signe.

--J'oubliais, reprit M. Quimerc'h. A une heure, votre fils m'a prié de lui faire une avance sur ces valeurs, justement. Je viens de répondre. J'ai envoyé par mon clerc ce que M. Guillaume m'a demandé.

Madame Jeanne eut un mouvement de surprise. Pourquoi une avance dans des conditions pareilles, sans entente préalable? Cependant elle n'exprima pas autrement sa pensée. Et, montrant la porte:

--Je désire, vous comprenez, monsieur Quimerc'h... Une enfant si jeune...

--Assurément, madame.

Elle passa son mouchoir sur ses yeux, rattacha le col de sa pelisse, et, élevant la voix pour mieux tromper la petite qui ne savait rien, elle sortit.

--Nous reparlerons de l'affaire, monsieur Quimerc'h. Je reviendrai avec mon fils.

--Quand vous voudrez, madame. Serviteur.

Mais quand elle se retrouva dehors à côté de sa grand'mère, Simone vit bien que quelque chose de grave s'était passé chez le banquier. Madame Jeanne s'en allait dans les rues sans prendre garde où elle posait le pied, buttant aux saillies des pavés de Lannion, les yeux à terre et ne voyant rien, ni sa route, ni les gens qui saluaient, ni Simone qui n'osait pas l'interroger et commençait à s'inquiéter. Pourquoi marchait-elle si vite? Pourquoi, dans l'ouverture des rues descendantes, dès que les arbres du Guer pouvaient se découvrir, jetait-elle de leur côté ce regard désespéré?

Elle ne sembla revenir au sentiment de la réalité qu'en s'arrêtant devant la porte de l'hôtel. Au lieu d'ouvrir elle-même, elle sonna. Gote accourut, autant qu'elle pouvait courir, car la sonnette avait reçu un branle formidable.

--Mon fils est rentré?

--Non, notre maîtresse. Il a fait dire qu'il serait là pour dîner.

--Où est Fantic?

--Jusqu'en Brélévenez, pour chercher les poules, madame sait bien, chez la...

--Oui, oui... c'est bon.

Elle ne rêvait plus, madame Jeanne. Son ton de décision, son air froid et ferme avaient reparu. Elle s'adressa à Simone:

--Rendez-moi un service, dit-elle. C'est le premier que je vous demande. Allez à l'usine, et ramenez votre père.

Il fallait que la commission fût bien pressée, pour que madame Jeanne en chargeât Simone, elle qui blâmait Guillaume de laisser chaque matin sa fille remonter seule la promenade et la rue du Pavé-Neuf.

La jeune fille était déjà au bas de la rue, quand, sur le seuil d'ardoise, le bout de la robe de madame Jeanne s'effaça en glissant. Le chemin, elle le connaissait. Le canot ne lui faisait pas peur. Elle prit la rame. En vingt coups, dérivant un peu, elle aborda de l'autre côté de la rivière, attacha la chaîne à une pierre saillante, et suivit, à travers le pré, le talus pierreux encaissant le canal du moulin. Personne sur le sentier. Des chevaux blancs sans gardien, dans les pâturages, et devant elle, au premier exhaussement du sol qui s'élevait en colline, les murs rouges, plus visibles parmi leurs peupliers à demi dépouillés de feuilles. Elle ne pouvait s'empêcher de penser à tant de fois que son père était passé là, au dur travail de cette vie sans joie. Elle songeait au sens mystérieux de la commission qu'elle allait remplir, et le souvenir de sa mère, malheureuse aussi, seule dans la petite maison de Saint-Hélier, l'oppressait comme un poids très lourd pour sa jeunesse.

Aucune trace n'était restée dans sa mémoire du chemin qu'elle suivait. Des feuilles toutes d'or, tournant sur leur queue pendante, venaient au-devant d'elle, portées par la brise d'automne. Arrivée au pied du double rang de peupliers qui enveloppait le moulin, elle se rappela que son père inclinait à gauche, le matin. Et, dans la paroi des murs qu'on ne pouvait distinguer des bords du Guer et qui regardait au loin la grande rue de Kérampont, elle découvrit une porte: l'ayant poussée, elle entra. Derrière l'enceinte de construction récente, au delà d'une grande charroyère pleine de débris de charbon, le moulin, bâti en long, bas d'étage, percé de fenêtres inégales, comme les très anciennes choses, indéfiniment refaites et réparées, craquait de toutes parts. «C'est si pauvre là-bas!» Oh! oui, Simone put mesurer d'un coup d'œil cette misère dont le père avait honte, et la tristesse de ce grand bâtiment dont les deux ailes, où le travail avait cessé, closes, barricadées, sans bruit de machine, avaient un air de mort. Dans le pavillon seulement, au milieu, des meules tournaient, en petit nombre. La terre tremblait dans l'enclos. Un chauffeur traversa l'allée. Un porteur de sacs se pencha par une fenêtre. Simone n'eut pas la tentation de s'arrêter. Elle continua sa route, ayant aperçu, accolée au mur d'enceinte, une construction légère qui devait être les bureaux.

M. L'Héréec se trouvait dans la première pièce, éclairée par une baie vitrée, ouvrant sur l'usine. Il ne voyait pas venir Simone. La tête appuyée sur un coude, il était absorbé par un travail difficile que l'entrée de la jeune fille interrompit, pas tout de suite cependant. Il demeura penché, réfléchissant, comparant deux livres. Et ce fut seulement quand trois doigts d'enfant se posèrent sur son épaule que, d'un mouvement brusque, il se retourna.

Le visage de Simone souriait, au-dessus de lui.

--Toi, Simone?

--Je viens vous chercher. Grand'mère est inquiète.

Il passa la main sur son visage, pour en effacer les rides creusées par le travail et l'expression trop sombre qu'il y sentait fixée.

--Oui, dit-il, je ne suis pas rentré pour déjeuner avec vous. J'ai eu beaucoup de travail, ma petite Simone. Cela t'étonne, n'est-ce pas?

Il interrogeait son enfant, pour essayer de deviner ce qu'elle savait.

Elle lui répondit, avec un regard où il y avait un reproche très doux:

--Pouvez-vous venir?

--Allons! fit-il en se levant. Aussi bien, tout est fini.

Il ferma les livres, plaça par-dessus des liasses de papiers, et appela un commis, qui sortit du bureau voisin:

--Portez ceci chez ma mère.

L'employé, un vieux aux cheveux plaqués, maigre dans sa redingote longue, passa entre Simone et M. L'Héréec, sans plus aucun souci des formes, le regard dur et chargé de cette colère contre les gens, contre les choses, contre tout, qui prend les serviteurs congédiés, jetés à l'abandon, à l'âge où le passé n'est plus qu'une chance de moins pour retrouver une place.

--Comme il fait doux dehors! dit M. L'Héréec, vois donc, on dirait une journée d'été.

Simone lui donnait le bras, et, pour qu'elle ne remarquât pas trop les lézardes du moulin, ni les fenêtres grillées d'où pendaient des brins de paille semés par les moineaux, il lui montrait, en avant, les collines boisées, très nettes, un peu blondes à cause des bouleaux et des platanes déjà touchés par les nuits fraîches.