Madame Chrysanthème

Chapter 9

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C'était tout au bout de Nagasaki, dans la partie très ancienne de la ville. Il y a dans cette région des arbres centenaires, des vieux temples de Bouddha, ou d'Amiddah, ou de Benten, ou de Kwanon, à hautes toitures pompeuses; des monstres de granit assis dans des cours pleines de silence où l'herbe pousse entre les dalles. Ce quartier désert est traversé par un torrent étroit au lit profond, sur lequel sont jetés des petits ponts courbes aux balustres de granit rongés par le lichen. Toutes les choses qui sont là s'arrangent et grimacent bizarrement comme dans les plus antiques peintures nipponnes.

Je passais à l'heure brûlante de midi, et je ne voyais personne,--si ce n'est dans les bonzeries, par des fenêtres ouvertes, quelques rares prêtres, gardiens de sanctuaires ou de tombeaux, faisant la sieste sous leurs tendelets en gaze bleu-nuit.

Tout à coup, cette petite mousmé m'apparut, un peu au-dessus de moi, au sommet de la courbure, sur un de ces ponts tapissés de mousses grises; en pleine lumière, en plein soleil, se détachant à la manière des fées éblouissantes sur un fond de vieux temples noirs et d'ombres. Elle retenait sa robe d'une main et la faisant plaquer au bas de ses jambes, pour se donner l'air plus svelte. Autour de sa petite tête étrange, son ombrelle ronde à mille plissures, éclairée par transparence, faisait une grande auréole bleue et rouge bordée de noir; et un laurier rose chargé de fleurs, poussé entre les pierres de ce pont, s'étalait à côté d'elle, baigné lui aussi de soleil. Derrière cette jeune fille et ce laurier fleuri, tout était repoussoir obscur.

Sur la jolie ombrelle rouge et bleue, de grandes lettres blanches formaient cette inscription, qui est en usage pour les mousmés et qu'on m'a appris à connaître: _Nuages, arrêtez-vous, pour la regarder passer_. Et il en valait la peine, en effet, de s'arrêter pour cette précieuse petite personne, d'une japonerie si idéale.

Cependant, il n'eût pas fallu s'arrêter trop longtemps et se laisser prendre; c'eût été encore un leurre. Poupée comme les autres évidemment, poupée d'étagère et rien de plus. En la regardant, je me disais même que Chrysanthème, apparaissant à cette même place, avec cette robe, cet éclairage et ce nimbe de soleil, eût produit un effet aussi charmant.

Car elle est gentille, Chrysanthème, ce n'est plus contestable.... Hier au soir, je me rappelle, je l'ai admirée. C'était la nuit; nous revenions, avec l'escorte des petits ménages pareils au nôtre, de la tournée habituelle dans les maisons de thé et les bazars. Tandis que les autres mousmés marchaient en se donnant la main, parées de pompons d'argent tout neufs qu'elles venaient de se faire offrir, et s'amusant avec des jouets, elle, soi-disant fatiguée, suivait à demi étendue dans une voiture de djin. Nous avions mis à ses côtés de gros bouquets en gerbes, destinés à remplir aujourd'hui nos vases,--des iris tardifs et des lotus à longue tige, les derniers de la saison, qui déjà sentaient l'automne.--Et c'était joli, cette Japonaise dans son petit char, nonchalante, au milieu de ces fleurs d'eau, éclairée en couleurs changeantes, au hasard des lanternes qui nous croisaient. La veille de mon arrivée au Japon, si on me l'eût montrée en me disant: «Ta mousmé sera celle qui passe», j'en aurais été charmé sans aucun doute.--Dans la réalité, non, cependant, je ne le suis pas: ce n'est que Chrysanthème, toujours elle, rien qu'elle, la petite créature pour rire, mièvre de formes et de pensées, que l'agence Kangourou m'a fournie....

XLIII

Dans notre logis, l'eau pour boire, pour préparer le thé et faire les petites ablutions courantes, se tient dans des cuves de porcelaine blanche--ornées de peintures représentant des poissons bleus qu'un courant rapide entraîne au milieu d'algues affolées. Et ces cuves résident, pour plus de fraîcheur, en plein vent, sur le toit de madame Prune, à un point qu'il est facile d'atteindre, en allongeant le bras, du haut de notre balcon saillant.--Une vraie aubaine pour les chats altérés du voisinage; pendant les belles nuits d'été, ce coin de toit, où sont nos cuves peinturlurées, devient pour eux un lieu de rendez-vous charmant, au clair de lune, après les entreprises galantes ou les longues rêveries solitaires au faîte des murs.

J'avais cru devoir en avertir Yves la première fois qu'il voulut boire de cette eau-là.

--Oh! répondit-il, étonné, des chats vous dites! est-ce que c'est sale, ça?

Sur ce point, nous sommes d'accord avec lui, Chrysanthème et moi; nous trouvons que les chats ne sont pas des bêtes à babines malpropres, et il nous est indifférent de boire après eux.

Pour Yves, Chrysanthème non plus, «ça n'est pas sale», et il boit volontiers dans sa petite tasse après elle, la classant, sous le rapport des babines, dans la catégorie des chats.

Eh bien! ces cuves en porcelaine sont un des grands soucis quotidiens de notre ménage: jamais d'eau là-dedans, le soir, quand nous rentrons de la promenade, après cette montée qui nous a donné soif et après ces gaufres de madame L'Heure que nous avons mangées en manière de passe-temps tout le long de la route. Impossible d'obtenir que madame Prune ou mademoiselle Oyouki, ou leur jeune servante mademoiselle Dédé*, aient la prévoyance de remplir cela pendant qu'il fait jour.--Et, quand nous rentrons tard, ces trois dames sont endormies: nous voilà obligés de vaquer à ce soin nous-mêmes.

*_Dédé-San signifie en français: «mademoiselle Jeune fille»; c'est un nom très répandu._

Donc, il faut rouvrir toutes les portes fermées, se rechausser et descendre dans le jardin puiser de l'eau.

Et, comme Chrysanthème mourrait de peur toute seule dans ces arbres, au milieu de l'obscurité et des musiques d'insectes, je me vois forcé d'aller au puits avec elle.

Pour cette entreprise, nous avons besoin de lumière; cherchons donc dans la collection de ces lanternes achetées chez madame Très-Propre, qui s'entassent de nuit en nuit au fond d'une de nos petites armoires en papier: pas une dont la bougie ne soit consumée,--je m'y attendais! Allons, il s'agit de prendre résolument la première venue et de planter une bougie neuve sur la pointe de fer qui se dresse au fond:--Chrysanthème y met toute sa force;--la bougie se fend, éclate; la mousmé se pique les doigts, fait la moue et pleurniche.... Scène inévitable de tous les soirs, qui retarde d'un bon quart d'heure notre coucher sous le tendelet de gaze bleu sombre, tandis que les cigales du toit nous font là-haut leur plus moqueuse musique....

Et tout cela, qui m'amuserait avec une autre,--avec une autre que j'aimerais,--avec elle, m'impatiente bien....

XLIV

11 septembre.

Huit jours viennent de passer, assez paisibles, durant lesquels je n'ai rien écrit. Je crois que peu à peu je me fais à mon intérieur japonais, aux étrangetés de la langue, des costumes, des visages. Depuis trois semaines, les lettres d'Europe, égarées je ne sais où, n'arrivent plus, et cela contribue, comme toujours, à jeter un léger voile d'oubli sur les choses passées.

Donc, chaque soir, je monte au logis fidèlement, tantôt par les belles nuits pleines d'étoiles, tantôt sous les ondées d'orage. Et chaque matin, quand la prière chantée de madame Prune prend son vol dans l'air sonore, je m'éveille et je redescends vers la mer, par ces sentiers où l'herbe est pleine de rosée fraîche.

La recherche des _bibelots_ est, je crois, la plus grande distraction de ce pays japonais. Dans les petites boutiques des antiquaires, on s'assied sur des nattes pour prendre une tasse de thé avec les marchands; puis on fouille soi-même dans des armoires, dans des coffres, où sont entassées des vieilleries bien extravagantes. Les marchés, très discutés, durent souvent plusieurs jours et se traitent en riant, comme de gentilles petites farces que l'on voudrait se jouer les uns aux autres....

J'abuse vraiment de l'adjectif _petit_, je m'en aperçois bien; mais comment faire?--En décrivant les choses de ce pays-ci, on est tenté de l'employer dix fois par ligne. Petit, mièvre, mignard,--le Japon physique et moral tient tout entier dans ces trois mots-là....

Et ce que j'achète s'amoncelle là-haut, dans ma maisonnette de bois et de papier;--elle était bien plus japonaise pourtant, dans sa nudité première, telle que M. Sucre et madame Prune l'avaient conçue. Il y a maintenant plusieurs lampes, de forme religieuse, qui descendent du plafond; beaucoup d'escabeaux et beaucoup de vases; des dieux et des déesses autant que dans une pagode.

Il y a même un petit autel shintoïste, devant lequel madame Prune n'a pu se tenir de tomber en prières et de chanter, avec son tremblement de vieille chèvre:

«Lavez-moi très blanchement de mes péchés, ô Ama-Térace-Omi-Kami, comme on lave des choses impures dans la rivière de Kamo...»

Pauvre Ama-Térace-Omi-Kami, laver les impuretés de madame Prune! Quelle besogne longue et ingrate!!

Chrysanthème, qui est bouddhiste, prie quelquefois le soir avant de se coucher, tandis que le sommeil l'accable; elle prie en claquant des mains devant la plus grande de nos idoles dorées. Mais son sourire, qui revient après, semble une moquerie d'enfant à l'adresse du Bouddha, dès que la prière est finie. Je sais aussi qu'elle vénère ses _Ottokés_ (les Esprits de ses ancêtres), dont l'autel assez somptueux est chez madame Renoncule sa mère. Elle leur demande des bénédictions, la fortune, la sagesse....

Qui pourrait démêler quelles sont ses idées sur les dieux et sur la mort? A-t-elle une âme? Pense-t-elle en avoir une?... Sa religion est un ténébreux chaos de théogonies vieilles comme le monde, conservées par respect pour les choses très anciennes, et d'idées plus récentes sur le bienheureux néant final, apportées de l'Inde à l'époque de notre moyen âge par de saints missionnaires chinois. Les bonzes eux-mêmes s'y perdent,--et alors, que peut devenir tout cela, greffé d'enfantillage et de légèreté d'oiseau, dans la tête d'une mousmé qui s'endort?...

Deux choses insignifiantes m'ont quelque peu attaché à elle (il est bien difficile que le lien ne se resserre pas, à la longue).--Ceci d'abord:

Madame Prune, un jour, était allée nous chercher une relique de sa galante jeunesse, un peigne en écaille blonde d'une transparence rare; un de ces peignes qu'il est de bon ton de poser au sommet des coques de cheveux, à peine enfoncé, les dents toutes dehors, comme en équilibre. L'ayant retiré d'une jolie boîte en laque, elle l'élevait, du bout des doigts, à la hauteur de ses yeux, en clignant, afin de regarder le ciel au travers--le beau ciel d'été--comme on fait pour vérifier l'eau des pierres précieuses.

--Voilà, me disait-elle, la pièce de prix que tu devrais offrir à ta femme.

Et ma mousmé, très captivée, admirait combien la substance de ce peigne était limpide, combien la forme en était gracieuse.

Ce qui me plaisait le plus, à moi, c'était la boîte en laque. Sur le couvercle, une étonnante peinture, or sur or, représentait une vue, prise de très près, à la surface d'un champ de riz, par un jour de grand vent: un fouillis d'épis et d'herbages couchés et tordus par quelque rafale terrible; çà et là, entre les tiges tourmentées, on apercevait la terre boueuse de la rizière; il y avait même des petites flaques d'eau--qui étaient des parties de laque transparente dans lesquelles d'infimes parcelles d'or semblaient flotter comme des fétus dans un liquide trouble; deux ou trois insectes, qu'il eût fallu un microscope pour bien voir, se cramponnaient à des roseaux, avec des airs d'épouvante,--et le tableau tout entier n'était pas grand comme une main de femme.

Quant au peigne de madame Prune, en lui-même il ne me disait rien, je l'avoue, et je faisais la sourde oreille, le trouvant bien insignifiant et bien cher. Alors Chrysanthème, tristement, répondit:

--Non, merci, je n'en veux pas; remportez-le, chère Madame....

Et en même temps elle poussa un gros soupir, assez réussi, qui signifiait:

--Il ne m'aime déjà pas tant que cela.... Inutile de le tourmenter.

Tout de suite, j'ai fait l'emplette désirée.

Plus tard, quand Chrysanthème sera devenue une vieille guenon comme madame Prune, avec des dents noires et de la dévotion, son tour arrivera de brocanter la chose--à quelque belle d'une génération à venir....

...Une autre fois, j'avais pris mal de tête, au soleil, et j'étais étendu par terre, reposant sur mon oreiller en peau de couleuvre. Les yeux troublés, je voyais tourner, comme en une ronde, la véranda ouverte, le grand ciel lumineux du soir où planaient des cerfs-volants étranges, et il me semblait que je vibrais douloureusement à ce bruit cadencé des cigales qui remplissait l'air.

Elle, accroupie près de moi, essayait de me guérir par un procédé japonais, en m'appuyant de toutes ses forces ses petits pouces sur les tempes et en les faisant tourner, comme pour les y enfoncer par un mouvement de vrille. Elle était devenue toute rouge à ce travail fatigant qui me causait un réel bien-être, quelque chose comme une griserie douce d'opium.

Ensuite, inquiète, pensant que j'allais peut-être avoir la fièvre, elle voulut me faire manger, roulée en boulette entre ses doigts, une efficace prière, écrite sur papier de riz, qu'elle conservait précieusement dans la doublure d'une de ses manches....

Eh bien, j'ai avalé cette prière sans rire, pour ne pas la blesser, pour ne pas ébranler sa petite croyance drôle....

XLV

Nous sommes allés aujourd'hui chez le photographe en renom, Yves, ma mousmé et moi, afin de poser en groupe.

Nous enverrons cela en France.--Yves sourit déjà en songeant à l'étonnement de sa femme quand elle apercevra ce minois de Chrysanthème entre nous deux, et il se demande ce qu'il pourra bien lui conter en matière d'explication:

--Mon Dieu, je dirai que c'est une de vos connaissances, voilà tout!

Au Japon, il y a des photographes dans le genre des nôtres; seulement ce sont des Japonais, habitant des maisons japonaises. Celui qui aura l'honneur aujourd'hui, opère au fond de la banlieue, dans ce quartier antique de grands arbres et de pagodes sombres où j'avais rencontré l'autre jour une mousmé si jolie. Son enseigne se lit en plusieurs langues, plaquée sur un mur, au bord de ce petit torrent qui descend de la verte montagne traversé par des ponts courbes en granit séculaire et bordé de bambous légers ou de lauriers-roses en fleurs.

Cela étonne et cela déroute, un photographe niché là, dans tout ce Japon d'autrefois.

Précisément on fait queue à sa porte aujourd'hui; nous tombons mal. Il y a toute une file de chars à djin qui stationnent, attendant des clients qu'ils ont amenés et qui passeront avant nous. Les coureurs, nus et tatoués, peignés correctement en bandeaux et en chignon, font la causette, fument des petites pipes, ou rafraîchissent dans l'eau du torrent leurs jambes musculeuses.

La cour d'entrée est une irréprochable japonerie, avec des lanternes et des arbres nains. Mais l'atelier où l'on pose pourrait être aussi bien à Paris ou à Pontoise: mêmes chaises en «vieux chêne», mêmes poufs défraîchis, colonnes en plâtre et rochers en carton.

Les personnes que l'on _opère_ en ce moment sont deux dames de qualité (la mère et la fille, cela se devine), qui posent ensemble, en carte-album, avec des accessoires Louis XV. Les premières grandes dames de ce pays que j'aie vues de si près, un groupe bien étrange: longues figures de la classe noble, atones, anémiques, bleuâtres à force de poudre de riz, avec la bouche peinte en forme de coeur, au carmin pur. Du reste, une distinction incontestable, qui s'impose même à nous, malgré la différence profonde des races et des notions acquises.

Elles toisent Chrysanthème avec un assez visible dédain, bien que sa toilette soit aussi comme il faut que les leurs. Et moi, je ne puis me rassasier de regarder ces deux créatures; elles me captivent comme des choses jamais vues et incompréhensibles. Leurs corps frêles, posés avec une grâce exotique, sont noyés dans des étoffes rigides et des ceintures bouffantes dont les bouts retombent comme des ailes fatiguées. Elles me font penser, je ne sais pourquoi, à de grands insectes rares; sur leurs vêtements, des dessins extraordinaires ont quelque chose de la bigarrure sombre des papillons nocturnes. Surtout, il y a le mystère de leurs tout petits yeux, tirés, bridés, retroussés, pouvant à peine s'ouvrir; le mystère de leur expression qui semble indiquer des pensées intérieures d'une saugrenuité vague et froide, un monde d'idées absolument fermé pour nous.--Et je songe, en les dévisageant: comme nous sommes loin de ce peuple japonais, comme nous sommes de race dissemblable!...

Il faut laisser passer ensuite plusieurs matelots anglais arrivés avant nous, bien pomponnés dans leurs vêtements de toile blanche, bien frais, bien gras, bien roses comme des bonshommes en sucre, qui posent avec des airs niais sur des fûts de colonnes.

Notre tour vient enfin; Chrysanthème s'arrange avec lenteur, d'une manière très cherchée, tournant le plus possible les pointes de ses pieds en dedans, à la façon élégante.

Et, sur le cliché qu'on nous montre, nous avons l'air d'une petite famille bien ridicule, alignée devant un photographe de foire.

XLVI

13 septembre.

Yves est libre ce soir trois heures plus tôt que moi,--ce qui arrive de temps en temps, d'après la façon dont notre service de _quarts_ est organisé. Ces jours-là, il descend à terre le premier et s'en va m'attendre à Diou-djen-dji.

Avec une longue-vue, je l'observe du bord, grimpant dans les sentiers verts de la montagne: il marche d'un pas très alerte, courant presque; comme il paraît pressé d'aller retrouver cette petite Chrysanthème!

Vers neuf heures, quand j'arrive, je le vois assis par terre, au milieu de mon appartement, le torse nu (ce qui est ici une tenue d'intérieur suffisamment correcte, j'en conviens). Et, autour de lui, Chrysanthème, Oyouki, mademoiselle Dédé la servante, s'empressant à lui essuyer le dos--avec des petites serviettes bleues peinturlurées de cigognes et de sujets drolatiques....

--Ah! mon Dieu, qu'est-ce qu'il a bien pu faire pour avoir si chaud, pour s'être mis dans un état pareil?

Il me raconte que, près de chez nous,--un peu plus haut dans la montagne,--il a découvert un tir au sabre et qu'il y a livré assaut jusqu'à nuit close--contre des Japonais qui tiraient à deux mains, en bondissant comme des chats, suivant l'usage de leur pays. Avec son escrime française, il les a battus à plate couture. Alors on lui a fait de grands saluts, de grands honneurs,--et apporté une quantité de bonnes petites choses très froides à boire. Tout cela réuni l'a fait transpirer beaucoup....

--Ah! très bien. Mais je ne m'expliquais pas....

Il est ravi de sa soirée; il ira tous les jours s'amuser à les battre; il pense même faire des élèves.

Une fois l'assèchement de son dos terminé, les voilà tous ensemble, les trois mousmés et lui jouant au «pigeon vole» nippon.--En vérité, je ne pouvais rien souhaiter de plus innocent, de mieux sous tous les rapports.

Charles N*** et madame Jonquille, sa femme, nous arrivent inopinément vers dix heures. (Ils s'égaraient dans nos parages, sous les bosquets noirs, et sont montés, voyant de la lumière chez nous.)

Leur intention est d'aller finir leur soirée à la maison de thé des Crapauds, et ils veulent nous entraîner avec eux pour prendre des sorbets là-bas.--C'est au moins à une heure d'ici, cette maison de thé, de l'autre côté de la ville, à mi-montagne, dans les jardins de la grande pagode d'Osueva; mais ils tiennent à leur idée quand même, prétendant que, par cette nuit pure et ce clair de lune, on doit avoir, de la terrasse du temple, une vue très jolie.

--Très jolie, je ne dis pas; mais nous allions nous coucher, nous.... Enfin, soit, partons, suivons-les.

Nous louons cinq djins et cinq chars, en bas, dans la grand-rue, devant chez madame Très-Propre, qui nous choisit, pour cette expédition tardive, des lanternes énormes et toutes rondes, de gros ballons rouges ornés de méduses, d'algues et de requins verts.

Il est près de onze heures quand nous nous mettons en route. Dans les quartiers du centre, les bons Nippons ferment déjà leurs petites échoppes, éteignent leurs lampes, tirent leurs panneaux de bois, poussent leurs châssis de papier.

Et plus loin, dans les antiques rues de la banlieue, tout est clos depuis longtemps; nos chars roulent dans la nuit très noire. Nous crions à nos djins: _Ayakou! ayakou!_ (Vite! vite!) et ils courent à toutes jambes, en poussant de petits hurlements, comme des bêtes joyeuses, emballées par gaîté. Dans l'obscurité, nous allons un train de tempête, à la file indienne tous les cinq, cahotés furieusement sur les vieilles dalles disjointes, que nos ballons rouges éclairent mal en s'agitant toujours à l'extrémité de leurs tiges en bambou. De temps à autre, quelques Nippons, coiffés de nuit en mouchoir bleu, ouvrent une fenêtre pour regarder quels sont ces écervelés qui se promènent si vite et si tard, en faisant tout ce bruit. Ou bien, une lueur, que nous jetons en passant, nous montre le rire atroce d'une des grosses bêtes en pierre assises aux portes des pagodes....

Enfin nous arrivons au pied de ce temple d'Osueva et, laissant nos djins avec nos petits chars, nous commençons à monter les escaliers de géants, complètement déserts cette nuit.

Chrysanthème, qui fait toujours un peu la petite fille fatiguée, l'enfant gâtée et triste, monte avec lenteur, entre Yves et moi, s'appuyant sur nos bras.

Jonquille, au contraire, grimpe en sautillant comme un oiseau et compte pour s'amuser les marches interminables:

--_Hitôts'! F'tâts'! Mits'! Yôts'!_ (un! deux! trois! quatre!) dit-elle en s'élevant par une série de petits bonds légers.

--_Itsôûts'! Moûts! Nanâts'! Yâts'! Kokonôts'!_ (cinq! six! sept! huit! neuf!...)

Et elle appuie bien fort sur les accents circonflexes, comme pour rendre ces nombres encore plus drôles.

Sur son beau chignon noir brille un petit plumet d'argent; sa silhouette est fine, gracieuse et d'une extrême étrangeté; dans la nuit où nous sommes, on ne voit pas que sa figure est presque laide et sans yeux.

Vraiment, on dirait des petites fées, Chrysanthème Jonquille, ce soir; les moindres Japonaises, à certains moments, prennent de ces airs-là, à force de bizarrerie élégante et d'ingénieux arrangement.

L'escalier de granit, vide, immense, uniformément gris sous le ciel nocturne, paraît fuir en hauteur devant nous,--et en profondeur par-derrière, quand on se retourne,--en profondeur, en dégringolade vertigineuse. Sur les degrés de cette pente s'allongent, s'allongent démesurées, les ombres noires des portiques religieux par lesquels il nous faut passer; et ces ombres, qui semblent se casser au ressaut de chaque marche, ont sur toute leur étendue des plissures régulières d'éventail. Les portiques se dressent isolément, s'étagent les uns au-dessus des autres;--leurs formes étonnantes sont à la fois d'une simplicité extrême et d'une recherche rare; ils se dessinent avec une netteté dure et, cependant, ils ont ce vague de vision que prennent les objets très grands à la lueur lunaire. Leurs achitraves courbes se relèvent, aux extrémités, en deux cornes inquiétantes, tendues vers la voûte lointaine et bleuâtre où scintillent les étoiles; ils ont l'air de vouloir communiquer aux dieux, par ces pointes, les choses que leur base profonde entend dans la terre d'alentour remplie de sépulcres et de morts.

Nous sommes un tout petit groupe, nous, perdu maintenant au milieu de cette montée colossale; nous cheminons, éclairés moitié par la lune pâle qui est en haut, moitié par les lanternes rouges qui sont dans nos mains et qui se balancent toujours au bout de leurs longues tiges.

Il se fait un grand silence dans ces abords du temple; même les bruits d'insectes se taisent à mesure que nous nous élevons. Une sorte de recueillement, de demi-crainte religieuse nous gagne peu à peu, en même temps qu'une plus grande fraîcheur se répand dans l'air et nous saisit.