Madame Chrysanthème

Chapter 8

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C'est qu'aujourd'hui est le troisième et dernier jour de ce grand pèlerinage au temple de la _Tortue Sauteuse_ dont nous avons vu le début avant-hier,--et alors tout Nagasaki s'amuse.

A la maison de thé des _Papillons Indescriptibles_, qui est aussi bondée, mais où nous sommes avantageusement connus, on imagine de jeter un plancher volant par-dessus le petit lac, par-dessus le bassin à poissons rouges, et c'est là qu'on nous sert, dans la fraîcheur agréable du jet d'eau qui continue de bruire sous nos pieds.

Après dîner, nous suivons les fidèles et nous remontons au temple.

Là-haut, même féerie, mêmes masques, même musique. Comme avant-hier, nous nous asseyons sous un tendelet quelconque pour boire des petits sorbets drôles, parfumés aux fleurs. Mais nous sommes seuls ce soir, et l'absence de cette bande de mousmés, aux minois familiers, qui étaient comme un trait d'union entre ce peuple en fête et nous-mêmes, nous sépare, nous isole davantage de toute cette débauche d'étrangetés au milieu de laquelle nous nous sentons comme perdus. Il y a toujours là-bas l'immense décor bleuâtre: Nagasaki éclairé par la lune, avec la nappe argentée des eaux qui semble une vision vaporeuse suspendue dans le vide. Et derrière nous, le grand temple ouvert où les bonzes officient au bruit des grelots sacrés et des claquebois,--pareils à de petites marionnettes, vus d'où nous sommes,--les uns accroupis en rang comme de tranquilles momies, les autres exécutant des marches rythmées devant ce fond tout en or où se tiennent les dieux. Nous ne rions pas, ce soir, et nous parlons peu, plus frappés que la première nuit; nous regardons seulement, cherchant à comprendre....

Tout à coup, Yves se retournant, dit:

--Frère!... votre mousmé!!...

En effet, elle est là derrière lui, Chrysanthème, presque par terre, cachée entre les pattes d'une grosse bête en granit moitié tigre, moitié chien, contre laquelle s'appuie notre tente fragile.

--Comme un petit chat, elle m'a tiré avec ses ongles, par mon bas de pantalon, dit Yves très saisi,--oh! mais tout à fait comme un petit chat!

Elle se tient courbée, prosternée en révérence très humble; elle sourit timidement dans la crainte d'être mal reçue, et la tête de mon petit beau-frère Bambou se dresse, souriante aussi, au-dessus de la sienne. Elle l'a apporté avec elle, à califourchon sur ses reins, ce petit _mousko_*, toujours impayable, lui, avec sa tonsure, sa longue robe et les grosses coques de sa ceinture de soie. Et ils nous regardent tous deux, inquiets de savoir comment nous allons prendre leur équipée.

*_Mousko signifie petit garçon. C'est le masculin de mousmé. On dit même en général mousko-san (monsieur le mousko), par excessive politesse._

Mon Dieu, je n'ai nulle envie de leur faire mauvais accueil; au contraire, leur apparition m'amuse. Je trouve même très gentil de la part de Chrysanthème cette façon d'être revenue et cette idée d'avoir apporté Bambou-San à la fête, bien que ce soit assez _peuple_, à vrai dire, de se l'être attaché sur le dos, comme font les pauvresses nipponnes pour leurs petits....

Allons, qu'elle s'asseye entre Yves et moi; qu'on lui serve de ces haricots à la grêle qu'elle aime tant. Puis, prenons sur nos genoux le beau petit _mousko_ et qu'il mange, à sa discrétion, des bonbons et du sucre.

La soirée finie, quand il s'agit de redescendre, de nous en aller, Chrysanthème replace son petit Bambou à cheval sur son dos et se met en marche, toute fléchie en avant sous ce poids, toute courbée, traînant péniblement ses socques de Cendrillon sur les marches de granit et les dalles.... Oui, bien _peuple_, en effet, cette allure, mais dans l'acception la meilleure de ce mot _peuple_; rien là-dedans qui me déplaise; je trouve même que Chrysanthème, dans son affection pour Bambou-San, est simple et attachante.

On ne peut d'ailleurs refuser cela aux Japonais: l'amour des petits enfants, et un talent pour les amuser, les faire rire, leur inventer des joujoux comiques, les rendre joyeux au début de la vie; une vraie spécialité aussi pour les coiffer, les attifer, tirer de leur personne l'aspect le plus divertissant possible. C'est la seule chose que j'aime dans ce pays: les bébés et la manière dont on sait les comprendre....

En route, nous rencontrons les amis mariés de la _Triomphante_ qui plaisantent à mes dépens, très surpris de me voir avec ce _mousko_, demandant:

--C'est déjà votre fils?

Dans la ville en bas, nous faisons mine de dire adieu à Chrysanthème, au tournant de la rue qui conduit chez sa mère. Elle sourit, indécise, se dit guérie et demande à retourner là-haut dans notre maison.--Cela n'entrait pas dans mes projets, je l'avoue.... Cependant, j'aurais mauvaise grâce à refuser. Soit! Allons reporter le _mousko_ à sa maman, puis nous commencerons, à la lueur de quelque nouvelle lanterne achetée chez madame Très-Propre, l'ascension pénible.

Mais voici bien une autre aventure: ce petit Bambou, lui aussi, qui prétend venir! Absolument, il veut que nous l'emmenions avec nous. Cela n'a pas le sens commun, par exemple, c'est tout à fait inadmissible!...

Pourtant... il ne faudrait pas le faire pleurer, un soir de fête, ce mousko.... Voyons, nous allons envoyer prévenir madame Renoncule, pour qu'elle ne s'inquiète pas de lui, et, comme il n'y aura plus personne tout à l'heure dans les sentiers de Diou-djen-dji pour se moquer de nous, à tour de rôle nous le porterons sur notre dos, Yves et moi, tant que durera la grimpade noire....

Et moi qui ne voulais pas ce soir remonter cette route en traînant une mousmé par la main, voici que, pour surcroît, je porte un mousko sur mon dos.... Quelle ironique destinée!

Chez nous, comme je l'avais prévu, tout est clos, verrouillé; on ne nous attend pas, et il faut faire tapage à la porte. Chrysanthème se met de toute sa force à héler.

--_Ho! Oumé-San..an..an..an!_ (En français: Ohé! madame Pru..u..u..u..ne!)

Je ne connaissais pas ces intonations-là à sa petite voix; son appel traînant, dans la sonorité obscure de minuit, a un accent si étranger, si inattendu, si bizarre, qu'il me donne une impression de lointain et extrême exil....

Enfin madame Prune apparaît pour nous ouvrir, mal éveillée, très émue, coiffée de nuit dans un opulent turban en coton sur le fond bleu duquel folâtrent quelques cigognes blanches. Tenant du bout des doigts, avec une grâce épeurée, la longue tige de sa lanterne à fleurs, elle nous dévisage l'un après l'autre pour vérifier nos identités--et elle n'en revient pas, pauvre dame, de ce mousko que je rapporte....

XXXVII

D'abord c'était la guitare de Chrysanthème que j'écoutais volontiers; à présent, c'est son chant que je commence à aimer aussi.

Rien de la manière théâtrale ni de la grosse voix contrefaite des virtuoses; au contraire, ses notes, toujours très hautes, sont douces, frêles et plaintives.

Souvent elle enseigne à Oyouki quelque lente et vague romance qu'elle a composée ou qui lui revient en tête. Alors elles m'étonnent toutes deux, cherchant sur leurs guitares accordées des accompagnements en parties et se reprenant chaque fois qu'un son n'est pas rigoureusement juste à leur oreille, sans s'embrouiller jamais dans ces harmonies dissonantes, étranges, toujours tristes.

Moi, le plus souvent, tandis que se fait leur musique, j'écris, sous la véranda, devant le panorama superbe. J'écris par terre, assis sur une natte et m'appuyant sur un petit pupitre japonais orné de sauterelles en relief; mon encre est chinoise; mon encrier, pareil à celui de mon propriétaire, est en jade avec des crapauds mignons et des crapoussins sculptés sur le rebord. Et j'écris mes mémoires, en somme,--tout à fait comme en bas M. Sucre!... Par moments je me figure que je lui ressemble, et cela m'est bien désagréable....

Mes mémoires... qui ne se composent que de détails saugrenus; de minutieuses notations de couleurs, de formes, de senteurs, de bruits.

Il est vrai, tout un imbroglio de roman semble poindre à mon horizon monotone; toute une intrigue paraît vouloir se nouer au milieu de ce petit monde de mousmés et de cigales: Chrysanthème amoureuse d'Yves; Yves de Chrysanthème; Oyouki, de moi; moi, de personne.... Il y aurait même là matière à un gros drame fratricide, si nous étions dans un autre pays que celui-ci; mais nous sommes au Japon et, vu l'influence de ce milieu qui atténue, rapetisse, drolatise, il n'en résultera rien du tout.

XXXVIII

Il y a, dans ce Nagasaki, un instant de la journée qui est comique entre tous: c'est le soir, vers cinq ou six heures. A ce moment-là, les gens sont tout nus, les enfants, les jeunes, les vieux, les vieilles, chacun assis dans une jarre, prenant son bain. Cela se passe n'importe où, sans le moindre voile, dans les jardins, dans les cours, dans les boutiques, voire même sur les portes, pour plus de facilité à causer entre voisins d'un côté de la rue à l'autre. On reçoit dans cette situation; sans hésiter on sort de sa cuve, tenant à la main sa petite serviette invariablement bleue, pour faire asseoir le visiteur qui se présente et lui donner la réplique enjouée.

Cependant elles ne gagnent pas, les mousmés (ni les vieilles dames), à se produire dans cette tenue. Une Japonaise, dépourvue de sa longue robe et de sa large ceinture aux coques apprêtées, n'est plus qu'un être minuscule et jaune, aux jambes torses, à la gorge grêle et piriforme; n'a plus rien de son petit charme artificiel, qui s'en est allé complètement avec le costume.

Il y a une heure à la fois joyeuse et mélancolique: c'est un peu plus tard au crépuscule, quand le ciel semble un grand voile jaune dans lequel montent les découpures des montagnes et des hautes pagodes. C'est l'heure où, en bas, dans le dédale des petites rues grisâtres, les lampes sacrées commencent à briller, au fond des maisons toujours ouvertes, devant les autels d'ancêtres et les Bouddhas familiers,--tandis qu'au-dehors tout s'obscurcit, et que les mille dentelures des vieux toits se dessinent en festons noirs sur ce ciel d'or clair. A ce moment-là passe sur ce Japon rieur une impression de sombre, d'étrange, d'antique, de sauvage, de je ne sais quoi d'indicible, qui est triste. Et la gaîté, alors, la seule gaîté qui reste, c'est cette peuplade d'enfants, de petits mouskos et de petites mousmés, qui se répand comme un flot dans les rues pleines d'ombre, sortant des ateliers et des écoles. Sur la nuance foncée de toutes ces constructions de bois, paraissent plus éclatantes les petites robes bleues ou rouges, drôlement bigarrées, drôlement troussées, et les beaux noeuds des ceintures, et les fleurs, les pompons d'argent ou d'or piqués dans ces chignons de bébés.

Elles se poursuivent et s'amusent, en agitant leurs grandes manches pagodes, les toutes petites mousmés de dix ans, de cinq ans, ou même de moins encore, ayant déjà de hautes coiffures et d'imposantes coques de cheveux comme les dames. Oh! les amours de poupées impayables qui, à cette heure crépusculaire, gambadent, en robes très longues, soufflant dans des trompettes de cristal ou courant à toutes jambes pour lancer des cerfs-volants inouïs.... Tout ce petit monde nippon, baroque par naissance et appelé à le devenir encore plus en prenant des années, débute dans la vie par des amusements singuliers et des cris bizarres; ses jouets sont un peu macabres et feraient peur aux enfants d'un autre pays; ses cerfs-volants ont de gros yeux louches et des tournures de vampires....

Et chaque soir, dans les petites rues sombres, déborde cette gaîté fraîche, enfantine, mais fantasque à l'excès.--On n'imagine pas tout ce qu'il y a en l'air, parfois, d'incroyables choses qui voltigent au vent....

XXXIX

Toujours des vêtements de couleur sombre, cette petite Chrysanthème, ce qui est ici un signe de distinction réelle. Tandis que ses amies, Oyouki-San, madame Touki et les autres, portent volontiers des étoffes bariolées, se plantent dans le chignon des pompons éclatants, elle s'habille de bleu-marine ou de gris neutre, s'attache à la taille de larges ceintures noires brochées de nuances discrètes, et ne met jamais rien dans ses cheveux que des épingles d'écaille blonde. Si elle était de race noble, elle porterait au milieu du dos un petit cercle blanc brodé sur sa robe, apposé comme une estampille, avec, au milieu, un dessin quelconque,--une feuille d'arbre en général: et ce seraient là ses _armes_. Vraiment il ne lui manque que ce petit blason dorsal pour avoir la tenue d'une femme très comme il faut.

(Au Japon, les belles robes claires, nuancées en nuages, brodées de chimères d'argent ou d'or, sont réservées pour les grandes dames dans leur intérieur, en certaines occasions d'apparat;--ou alors pour le théâtre, pour les danseuses, pour les filles.)

Comme toutes les Japonaises, Chrysanthème serre une quantité de choses dans l'intérieur de ses longues manches, où des poches sont dissimulées.

Elle y met des lettres, des notes quelconques écrites sur des feuilles fines en pâte de riz, des prières-amulettes rédigées par des bonzes, et surtout une grande quantité de carrés en papier soyeux qu'elle emploie aux usages les plus imprévus: essuyer une tasse à thé, tenir la tige mouillée d'une fleur, ou moucher son petit nez drôle quand l'occasion s'en présente. (Après l'opération, elle froisse tout de suite le morceau qui a servi, le roule en boulette et le jette par la fenêtre avec horreur...)

Les personnes les plus huppées se mouchent de cette manière au Japon.

XL

2 septembre.

Le hasard nous a procure une amitié singulière et rare, celle des chefs bonzes de ce temple de la _Tortue Sauteuse_ où l'on célébrait, le mois dernier, un si étonnant pèlerinage.

Les abords de ce lieu sont aussi solitaires à présent qu'ils étaient peuplés les soirs de cette fête; et, en plein jour, on est surpris de la vétusté morte de toutes ces choses religieuses qui, la nuit, avaient semblé vivre. Personne dans ces escaliers de granit usés par le temps; personne sous ces grands portiques somptueux dont la poussière a terni les couleurs et les ors. Pour arriver, il faut franchir plusieurs cours désertes étagées sur le flanc de la montagne, plusieurs portes solennelles, et des marches et des marches, en s'élevant toujours au-dessus de la ville et des bruits humains, dans une région sacrée remplie d'innombrables tombeaux. Sur toutes les dalles, sur toutes les murailles, du lichen et des pariétaires; la teinte grise des choses très vieilles, répandue partout comme une couche de cendre.

Dans un premier temple latéral, trône un Bouddha géant assis dans son lotus,--idole dorée de quinze à vingt mètres de haut, montée sur un énorme socle de bronze.

Enfin le dernier portique se dresse, avec les deux colosses traditionnels, gardiens du saint parvis, qui se tiennent debout, l'un à droite, l'autre à gauche, enfermés comme des bêtes fauves, chacun dans une cage grillée de fer. Ils ont l'attitude furieuse, le poing levé pour frapper, la figure ricanante et atroce. Leurs corps sont criblés de boulettes en papier mâché, qu'on leur a lancées à travers les barreaux et qui se sont collées sur leurs membres monstrueux comme une lèpre blanche, une manière qu'ont les fidèles de leur faire parvenir, pour les apaiser, des prières écrites sur feuillets délicats par des bonzes pieux. On passe entre ces épouvantails et on pénètre dans la dernière cour. L'habitation de nos amis est à main droite, la grande salle de la pagode est en face.

Dans cette cour dallée, des lampadaires de bronze, hauts comme des tourelles. Des cycas séculaires, aux fraîches touffes de plumes vertes, dont les tiges multiples sont disposées avec une symétrie lourde, comme des branches de massifs candélabres. Le temple, entièrement ouvert sur tout sa façade, est profond, obscur, avec des lointains d'ors atténués qui fuient en s'assombrissant. Dans la partie la plus reculée se tiennent les idoles assises, dont on aperçoit vaguement, du dehors, les poses recueillies et les mains jointes; en avant sont les autels, chargés de merveilleux vases de métal, d'où s'élancent des gerbes sveltes de lotus d'argent ou d'or. On sent dès l'entrée l'odeur suave des baguettes de parfum que les prêtres brûlent constamment devant les dieux.

Chez nos amis les bonzes,--à main droite en arrivant,--il est toujours compliqué de se faire introduire.

Un monstre de la famille des poissons, mais ayant des griffes et des cornes, est suspendu au-dessus de leur porte par des chaînes de fer; au moindre souffle de brise, il se balance en grinçant. On passe dessous; on entre dans une première salle haute, immense, à peine éclairée, où brillent, dans les coins, des idoles dorées, des cloches, des choses religieuses incompréhensibles.

Des espèces de petits clercs, d'enfants de choeur, s'avancent peu accueillants, pour demander ce que l'on veut.

--_Matsou-San!! Donata-San!!_ répètent-ils, très étonnés, quand on leur a expliqué auprès de qui l'on veut être introduit. Oh! non, il n'y a pas moyen de les voir: ils reposent,--ou bien, ils sont en contemplation. _Orimas! Orimas!_ disent-ils, en joignant les mains et en esquissant des génuflexions pour mieux se faire comprendre. (Ils sont en prières! en profondes prières!)

On insiste, on parle plus fort; on se déchausse comme des gens bien résolus à entrer quand même.

A la fin ils arrivent, Matsou-San et Donata-San, de là-bas, des profondeurs tranquilles de la bonzerie. Ils sont vêtus de gaze noire, et leur tête est rasée. Souriants, aimables, se confondant en excuses, ils vous tendent la main et on les suit, pieds nus comme eux, jusqu'au fond de leur mystérieuse résidence, à travers des séries d'appartements vides tapissés de nattes d'une incomparable blancheur. Les salles qui se succèdent ne sont séparées les unes des autres que par des stores en bambou d'une finesse exquise, relevés au moyen de glands et de torsades en soie rouge.

Toute la construction intérieure est du même bois couleur beurre frais, menuisé avec une extrême précision, sans le moindre ornement, sans la moindre sculpture; tout semble neuf et vierge, comme n'ayant jamais subi aucun contact de main humaine. De loin en loin, dans cette nudité voulue, un petit escabeau précieux, incrusté merveilleusement, supporte un vieux magot de bronze ou un vase de fleurs; aux murs pendent quelques esquisses de maître jetées vaguement à l'encre de Chine, sur des bandes de papier gris très correctement coupées, mais qu'aucune baguette n'encadre; rien de plus; pas de sièges, pas de coussins, pas de meubles. C'est le comble de la simplicité cherchée, de l'élégance faite avec du néant, de la propreté immaculée et invraisemblable.

Et tandis qu'on est là, cheminant à la suite de ces bonzes, dans ces enfilades de salles désertes, on se dit qu'il y a beaucoup trop de bibelots chez nous en France; on prend en grippe soudaine la profusion, l'encombrement.

L'endroit où s'arrête cette promenade silencieuse de gens déchaussés, l'endroit où l'on s'assied, bien au frais dans la pénombre, est une véranda intérieure ouvrant sur un site artificiel: on dirait le fond d'un puits; c'est un jardinet grand comme un trou d'oubliette, surplombé de partout par l'écrasante montagne, ne recevant d'en haut qu'une demi-clarté de rêve. Et cela joue quand même le grand ravin sauvage; on y voit des cavernes, des rochers abrupts, un torrent, une cascade et des îles. Les arbres, rendus nains par ce procédé japonais que nous ne connaissons pas, ont de toutes petites feuilles à leurs branches noueuses et caduques. Une teinte générale de vieillesse verdâtre harmonise cet ensemble, qui est assurément centenaire.

Des familles de poissons rouges circulent là dans l'eau fraîche, et des petites tortues (_sauteuses_ probablement) dorment sur les lots de granit qui sont d'une nuance pareille à leur carapace grise.

Il y a même des libellules bleues qui se risquent à descendre, on ne sait d'où, et se posent avec de légers tremblements d'ailes sur les nénuphars en miniature.

Nos amis bonzes, malgré une certaine onction ecclésiastique, rient volontiers, d'un rire très bon enfant: dodus, joufflus, tondus, ils ne s'effarouchent de rien et aiment assez nos liqueurs françaises.

Nous causons de choses et d'autres. Au bruit tranquille de leur petite cascade, je risque devant eux des phrases d'un japonais érudit, j'essaie des temps de verbe à effet: des _désidératifs_, des _concessifs_, des _hypothétiques en ba_. Tout en devisant, ils expédient les affaires de l'église, des ordres d'offices, cachetés de sceaux compliqués, pour des pagodes inférieures situées alentour; ou bien des petites prières curatives, tracées au pinceau, pour être mangées en boulettes par des malades éloignés. De leurs mains blanches et potelées, ils jouent de l'éventail comme des femmes, et, quand nous avons goûté à différents breuvages indigènes aux essences de fleurs, ils font apporter pour finir un flacon de _Bénédictine_ ou de _Chartreuse_; ils apprécient ces liqueurs, composées par des collègues d'Occident.

A bord, quand ils viennent nous rendre nos visites, ils ne dédaignent pas d'assujettir leurs grosses lunettes rondes sur leurs petits nez plats, pour regarder les dessins profanes de nos journaux illustrés, _la Vie Parisienne_ par exemple. Avec une certaine complaisance même, ils laissent traîner leurs doigts sur les images quand elles représentent des dames.

Ils ont, dans leur grand temple, des cérémonies religieuses très belles, et nous y sommes maintenant conviés. Au bruit du gong, ils font devant les idoles des entrées rituelles, à vingt ou trente officiants en costume de gala, avec des génuflexions, des battements de mains, des allées et venues savantes qui semblent les figures d'un quadrille mystique....

Eh bien! le sanctuaire a beau être sombre, immense; les idoles, superbes... dans ce Japon, les choses n'arrivent jamais qu'à un semblant de grandeur. Une mesquinerie irrémédiable, une envie de rire est au fond de tout.

Et puis, il y a l'auditoire qui nuit au recueillement et où nous retrouvons des connaissances ma belle-mère quelquefois, ou une cousine,--ou la marchande de porcelaine qui hier nous a vendu un vase. Petites mousmés très mignonnes, vieilles dames très singesques, entrant avec leur boîte à fumer, leur parasol couvert de peinturlures, leurs petits cris, leurs révérences; caquetant, se complimentant, sautillant, ayant toutes les peines du monde à tenir leur sérieux.

XLI

3 septembre.

Chrysanthème est venue aujourd'hui pour la première fois me voir à bord, chaperonnée par madame Prune et suivie de ma plus jeune belle-soeur, mademoiselle La Neige. Ces dames avaient l'air très posé, très comme il faut.

Dans ma chambre, il y a un grand Bouddha sur son trône, et devant lui un plateau de laque où mon matelot fidèle rassemble les menues pièces d'argent qu'il trouve errantes dans mes habits. Madame Prune, qui a l'esprit tourné au mysticisme, s'est crue là devant un autel véritable; le plus gravement du monde, elle a adressé au dieu une courte prière; puis, tirant son porte-monnaie (qui était, suivant l'usage, derrière son dos, attaché à sa ceinture bouffante avec sa blague et sa petite pipe), elle a déposé dans le plateau une pieuse offrande, en faisant la révérence.

Maintien très digne durant toute la visite. Mais au moment du départ, Chrysanthème, qui ne voulait pas s'en aller sans avoir vu Yves, l'a demandé avec une persistance déguisée très particulière. Et Yves, que j'ai fait venir, s'est montré bien doux pour elle,--tellement que j'en ai conçu cette fois un peu de sérieux ennui; je me suis demandé si ce dénouement assez pitoyable, vaguement redouté jusqu'ici, n'allait pas bientôt se produire....

XLII

4 septembre.

J'ai rencontré aujourd'hui, dans un vieux quartier mort, une mousmé tout à fait exquise, délicieusement costumée, fraîche sur le fond sombre des ruines.