Chapter 5
Quel dommage que cette petite Chrysanthème ne puisse pas toujours dormir: elle est très décorative, présentée de cette manière,--et puis, au moins, elle ne m'ennuie pas.--Peut-être, qui sait? si j'avais le moyen de mieux comprendre ce qui se passe dans sa tête et dans son coeur.... Mais, c'est curieux, depuis que j'habite avec elle, au lieu de pousser plus loin l'étude de cette langue japonaise, je l'ai négligée, tant j'ai senti l'impossibilité de m'y intéresser jamais....
Assis sous ma véranda, je regardai à mes pieds les temples et les cimetières, et les bois, et les vertes montagnes, tout Nagasaki baigné de soleil. Les cigales faisaient leur bruit le plus strident, qui tremblait comme une fièvre de l'air. Tout cela était calme, lumineux et chaud....
Eh bien, pourtant, pas assez, à mon gré! Qu'y a-t-il donc de changé sur terre? Les midis brûlants d'été, ceux que je retrouve dans mes souvenirs lointains, avaient-encore plus d'éclat, encore plus de soleil; le Baal autrefois me semblait plus puissant, et plus terrible. On dirait que tout ceci n'est qu'une copie pâle de ce que j'ai connu dans mes premières années, une copie à laquelle quelque chose manque. Et tristement je me demande à moi-même: la splendeur des étés, est-ce que vraiment ce n'est que cela,--_n'était-ce_ que cela? ou bien y a-t-il une erreur de mes yeux et, avec le temps, verrai-je ces choses pâlir encore?...
...Derrière moi, une petite musique triste, triste à faire frissonner,--et grêle, grêle autant que le chant des cigales,--commença de se faire en sourdine, puis s'éleva, gémissante, comme la plainte mièvre de quelque âme japonaise en peine et en angoisse dans l'air silencieux de midi: Chrysanthème et sa guitare, qui s'éveillaient ensemble....
Et il me plut que cette idée lui fût venue, de me faire de la musique, me voyant là, au lieu de s'empresser à me dire bonjour. (A aucun moment je ne me suis imposé la contrainte d'avoir l'air un peu épris d'elle; mais nos rapports deviennent froids de plus en plus, surtout quand nous sommes seuls.)--Aujourd'hui pourtant je me retournai pour lui sourire et, de la main, je lui fis signe: «Allons, joue encore. Cela m'amuse d'écouter ta petite improvisation étrange.»--C'est singulier que la musique de ce peuple rieur puisse être si plaintive. Mais, décidément, celle que fait Chrysanthème mérite d'être entendue.... Où donc a-t-elle pris cela? Quels indicibles rêves, à jamais mystérieux pour moi, passent dans sa cervelle jaune, quand elle joue ou chante de cette manière?...
...Tout à coup: Pan, pan, pan! on frappe trois fois, d'un doigt sec, sur une marche de notre escalier et, dans l'ouverture de notre porte, apparaît un imbécile en complet de drap gris qui nous fait la révérence.
--Entrez, entrez, monsieur Kangourou!--Oh! comme vous arrivez à point, au moment où j'allais presque me monter l'imagination pour des choses japonaises!...
C'était une petite note de blanchissage, que M. Kangourou désirait nous présenter respectueusement, avec un plongeon du haut du corps, une pose correcte des mains sur les genoux, et un long sifflement de couleuvre.
XXI
En continuant de suivre le chemin qui monte et passe devant chez nous, on trouve une dizaine de vieilles maisonnettes encore, quelques murs de jardins,--puis, plus rien que la montagne solitaire, les petits sentiers qui s'en vont vers les cimes à travers les plantations de thé, les buissons de camélias, les broussailles et les roches. Et ces montagnes tout autour de Nagasaki sont pleines de cimetières; depuis des siècles et des siècles, on monte là des morts.
Mais ces sépultures japonaises n'ont pas de tristesse, pas d'horreur; il semble que, chez ce peuple enfantin et léger, la mort même ne se prenne pas sérieusement. Les tombes sont des Bouddhas de granit, assis dans des lotus, ou des bornes funéraires avec des inscriptions d'or; elles se tiennent groupées dans de petits enclos au milieu des bois, ou sur des terrasses naturelles agréablement situées; on y arrive généralement par de longs escaliers de pierre tapissés de mousse, en passant de temps en temps sous quelqu'un de ces portiques sacrés dont la forme, toujours la même, est rude et simple, et qui sont une réduction de ceux des temples.
Au-dessus de chez nous, les tombes de la montagne sont si antiques qu'elles n'effraient pas, même la nuit. C'est une région de cimetières abandonnés. Les morts qu'on avait cachés là-dessous se sont fondus dans la terre. Ces milliers de petites bornes grises, ces multitudes de vieux petits bouddhas rongés par le lichen, semblent ne plus être que l'attestation de séries d'existences antérieures aux nôtres et tout à fait perdues dans le recul mystérieux des temps.
XXII
Les repas de Chrysanthème sont une invraisemblable chose.
Cela commence le matin, au réveil, par deux petits pruneaux verts des haies, confits dans du vinaigre et roulés dans de la poudre de sucre. Une tasse de thé complète ce déjeuner presque traditionnel au Japon, le même que l'on mange en bas chez madame Prune, le même que l'on sert aux voyageurs dans les hôtelleries.
Cela se continue dans le courant du jour par deux dînettes très drôlement ordonnées. De chez madame Prune, où ces choses se cuisinent, on les lui monte sur un plateau de laque rouge, dans de microscopiques tasses à couvercle: un hachis de moineau, une crevette farcie, une algue en sauce, un bonbon salé, un piment sucré.... A tout cela, Chrysanthème goûte du bord des lèvres, à l'aide de ses petites baguettes, en relevant le bout de ses doigts avec une grâce affectée. A chaque mets elle fait une grimace,--en laisse les trois quarts et s'essuie les ongles après, avec horreur.
Ces menus varient beaucoup, suivant l'inspiration de madame Prune. Mais ce qui ne change jamais, ni chez nous ni ailleurs, ni au sud de l'empire ni au nord, c'est le dessert et la façon de le manger: après tant de petits plats pour rire, on apporte une cuve en bois cerclée de cuivre, une cuve énorme, comme pour Gargantua, et contenant jusqu'au bord du riz cuit à l'eau pure; Chrysanthème en remplit un très grand bol (quelquefois deux, quelquefois trois), en salit la blancheur neigeuse avec une sauce noire, au poisson, qui est contenue dans une fine burette bleue;--brasse ces choses ensemble;--porte le bol à ses lèvres et enfourne tout ce riz, en le poussant avec ses deux baguettes jusqu'au fond de son gosier.
Ensuite on ramasse les petites tasses et les petits couvercles, les dernières miettes tombées sur ces nattes si blanches dont rien ne doit ternir jamais l'irréprochable netteté. La dînette est terminée.
XXIII
2 août.
En bas, dans la ville, à un carrefour, une chanteuse des rues s'était installée; on s'assemblait pour l'entendre, et nous nous étions arrêtés comme les autres, nous trois qui passions, Yves, Chrysanthème et moi.
Toute jeune, un peu grasse, assez jolie, elle raclait sa guitare et chantait, en roulant les yeux d'une manière féroce comme un virtuose exécutant des difficultés. Elle baissait la tête, se rentrait le menton dans le cou pour tirer des notes plus creuses du fin fond de son corps; elle arrivait à se faire une grosse voix rauque, une voix de vieux crapaud, une voix de ventriloque sortie je ne sais d'où (ce qui est la grande manière théâtrale, le dernier mot de l'art pour interprétation des morceaux tragiques).
Yves lui jeta un regard indigné:
--Oh! par exemple! dit-il,--mais c'est la voix d'une... (dans son étonnement, les mots lui manquaient)--c'est la voix d'un... d'un monstre!...
Et il me regarda, presque épouvanté par cette petite, anxieux de savoir ce que j'en pensais.
D'ailleurs il était de mauvaise humeur aujourd'hui, mon pauvre Yves, parce que je l'avais obligé à sortir coiffé de certain chapeau de paille, à bords très relevés, qui ne lui plaît pas.
--Il te va très bien, Yves, je t'assure.
--Oui? Vous le dites, vous.... Il ressemble à un _nid de pie_, moi je trouve!
Comme diversion à cette chanteuse et à ce chapeau, voici maintenant un cortège, qui nous arrive du bout de la rue là-bas, quelque chose comme un enterrement. Des bonzes marchent en tête, vêtus de robes en gaze noire,--un air de prêtres catholiques; le principal personnage du défilé, le mort, vient par-derrière, assis dans une sorte de petit palanquin fermé, tout à fait gentil. Suivent une bande de mousmés, cachant leur figure rieuse sous un semblant de voile et portant, dans des vases de forme sacrée, les lotus artificiels à pétales d'argent qui sont de rigueur pour les funérailles; puis de belles dames marchent après, minaudières, étouffant des envies de rire, sous des parasols où sont peints en couleurs gaies des papillons et des cigognes....
Les voici tout près de nous, il faut nous ranger pour leur faire place.--Et Chrysanthème tout à coup prend un air de circonstance; Yves se découvre, ôte son _nid de pie_....
C'est pourtant vrai, que c'est la mort qui passe! Moi qui oubliais... cela en avait si peu l'air....
Le cortège va grimper bien haut, bien haut, au-dessus de Nagasaki, dans la verte montagne toute peuplée de tombes. Là, on déposera dans la terre cet infortuné bonhomme, son palanquin par-dessus lui, et ses vases, et ses fleurs en papier argenté. Enfin!... au moins il sera dans un lieu agréable, ce pauvre mort, et jouira d'une vue charmante....
On s'en reviendra, moitié riant, moitié pleurnichant.
Demain, on n'y pensera plus.
XXIV
4 août.
La _Triomphante_, qui était sur rade, presque au pied des collines où ma maison est perchée, entre aujourd'hui au bassin, pour réparer ses flancs éraillés pendant le long blocus de Formose.
Et me voici fort loin de chez moi, à présent; obligé de traverser en canot toute la baie pour aller retrouver Chrysanthème, car ce bassin est situé sur la rive opposée à Diou-djen-dji. Il est creusé dans une petite vallée, étroite et profonde; toute sorte de verdures se penchent au-dessus, des bambous, des camélias, des arbres quelconques; notre mâture, nos vergues, vues du pont, ont l'air d'être accrochées dans les branches.
Cette situation d'un navire qui ne flotte plus donne à l'équipage la facilité de sortir clandestinement à n'importe quelle heure de la nuit, et nos matelots ont lié des relations avec toutes les petites filles des villages qui sont suspendus dans la montagne au-dessus de nous.
Ce séjour, cette liberté trop grande m'inquiètent pour mon pauvre Yves,--auquel ce pays de plaisir tourne un peu la tête.
D'ailleurs, de plus en plus, je le crois amoureux de Chrysanthème.
C'est grand dommage vraiment que ce sentiment-là ne me soit pas venu plutôt à moi, puisque j'ai tant fait que de l'épouser....
XXV
Je continue, malgré la distance plus grande, d'aller chaque jour à Diou-djen-dji. La nuit tombée, quand les quatre ménages amis du mien sont venus nous rejoindre, Yves aussi, et l'_ami d'une surprenante hauteur_, nous redescendons en bande vers la ville, dégringolant aux lanternes par les escaliers et les rampes du vieux faubourg.
Toujours pareille, cette promenade nocturne, avec des amusements semblables, mêmes stations devant les étalages baroques, mêmes boissons sucrées servies dans les mêmes jardinets. Mais notre bande est souvent très augmentée; d'abord, nous emmenons Oyouki, que ses parents nous confient; puis deux cousines de ma femme qui sont fort mignonnes, et enfin des amies, des petites invitées de dix ou douze ans quelquefois, fillettes de notre quartier envers lesquelles nos mousmés ont désiré se montrer polies.
Oh! l'étonnante petite compagnie que nous traînons à notre suite, dans les maisons de thé, le soir! Les impayables minois, les piquets de fleurs drôlement plantés sur des têtes enfantines et comiques!--On dirait d'un vrai pensionnat de mousmés en récréation de nuit sous notre surveillance.
Yves nous raccompagne lorsqu'il s'agit ensuite de remonter chez nous,--Chrysanthème poussant de gros soupirs d'enfant fatigué, s'arrêtant à chaque marche, s'appuyant à nos bras.
Quand nous sommes en haut, il nous dit adieu, touche la main de Chrysanthème, puis redescend encore une fois, par le versant qui mène aux quais, aux navires, et traverse la rade dans un sampan pour regagner la _Triomphante_.
Nous, à l'aide d'une sorte d'anneau à secret, nous ouvrons la porte de notre jardin, où les pots de fleurs de madame Prune, alignés dans l'obscurité, répandent leur bonne odeur suave du soir. Nous traversons ce jardin, au clair de lune ou des étoiles, et nous montons chez nous.
S'il est très tard,--ce qui arrive quelquefois,--nous trouvons en rentrant tous nos panneaux de bois tirés et fermés par les soins de M. Sucre (précaution contre les voleurs), notre appartement clos comme une vraie chambre européenne.
Il y a, dans cette maison ainsi calfeutrée, une étrange odeur mêlée à celle du musc et des lotus; une intime odeur de Japon, de race jaune, qui est montée du sol ou qui est sortie des boiseries antiques;--presque une fétidité de fauve. Le tendelet de gaze bleu-nuit, disposé pour notre coucher, descend du plafond avec un air de vélum mystérieux. Le Bouddha doré sourit toujours devant ses veilleuses qui brûlent; quelque phalène habituée du logis, qui dormait dans le jour collée à notre plafond, tournoie maintenant sous le nez du dieu, autour des deux petites flammes grêles. Et sur le mur, plaquée, les pattes en étoile, sommeille quelque grosse araignée des jardins,--qu'il ne faut pas tuer parce que c'est le soir.--«Hou!» fait Chrysanthème, indignée, en me la désignant du bout de son doigt.--Vite, l'éventail consacré aux bêtes, pour la chasser dehors....
Autour de nous règne un silence qui serre presque le coeur, après tous ces tapages joyeux de la ville et tous ces rires de mousmés qui viennent de finir;--un silence de campagne, un silence de village endormi.
XXVI
Le bruit de ces innombrables panneaux de bois que l'on tire et que l'on ferme, au commencement de chaque nuit, dans toutes les maisons japonaises, est une des choses de ce pays qui me resteront dans la mémoire. De chez les voisins, par-dessus les jardinets verts, ces bruits nous arrivent les uns après les autres, par séries, plus ou moins étouffés, plus ou moins lointains.
Juste au-dessous de nous, ceux de madame Prune roulent très mal, grincent, font tapage dans leurs rainures usées.
Les nôtres sont bruyants aussi, car la vieille case est sonore, et il faut en faire courir au moins vingt sur de longues glissières, pour clore complètement l'espèce de halle ouverte que nous habitons. En général, c'est Chrysanthème qui se charge de ce soin de ménagère, peinant beaucoup, se pinçant les doigts souvent, et très malhabile avec ses mains trop petites qui n'ont jamais travaillé de leur vie.
Après, vient sa toilette de nuit. Avec une certaine grâce, elle laisse tomber la robe du jour pour en mettre une plus simple, en toile bleue, qui a les mêmes manches pagodes, la même forme, moins la traîne, et qu'elle s'attache aux reins par une ceinture en mousseline de couleur assortie.
La haute coiffure reste intacte, cela va sans dire, sauf les épingles, qui sont dépiquées et couchent près de nous dans une boîte en laque.
Il y a la petite pipe d'argent, ensuite, qu'il faut fumer avant de s'endormir: c'est une des choses qui m'impatientent, mais qui doivent être subies.
Chrysanthème, comme une gipsy, s'accroupit devant certaine boîte carrée, en bois rouge, qui contient un petit pot à tabac, un petit fourneau de porcelaine avec des charbons toujours allumés,--et enfin un petit vase en bambou pour déposer la cendre et cracher la salive. (En bas, la boîte à fumer de madame Prune, et ailleurs, les boîtes à fumer de tous les Japonais et de toutes les Japonaises, sont semblables, contiennent les mêmes choses disposées de la même façon,--et partout, au milieu des appartements pauvres ou riches, traînent par terre.)
Le mot «pipe» est bien trivial et surtout bien gros pour désigner ce mince tube d'argent, tout droit, au bout duquel, dans un récipient microscopique, on met une seule pincée de tabac blond, haché plus menu que des fils de soie.
Deux bouffées, trois au plus; cela dure à peine quelques secondes, et la pipe est finie.--Ensuite, _pan, pan, pan, pan_, on frappe le tuyau très fort contre le rebord de la boîte à fumer, pour faire tomber cette cendre qui ne veut jamais sortir;--et ce tapotage, qui s'entend partout, dans chaque maison, à n'importe quelle heure de la nuit ou du jour, drôle et rapide comme un grattement de singe, est au Japon un des bruits caractéristiques de la vie humaine....
--_Anata, nomimasé!_ (Toi aussi, fume!) dit Chrysanthème.
Ayant rempli de nouveau la petite pipe agaçante, elle présente à mes lèvres, avec une révérence, le tube d'argent,--et je n'ose pas refuser, par courtoisie; mais c'est âcre, détestable....
Maintenant, avant de m'étendre sous la moustiquaire bleu sombre, je vais rouvrir deux des panneaux du logis, l'un du côté du sentier désert, l'autre sur les jardins en terrasse, afin que l'air de la nuit puisse passer sur nous, au risque de nous amener d'autres hannetons attardés ou d'autres phalènes étourdies.
Notre maison, tout en bois vieux et mince, vibre la nuit comme un grand violon sec; les bruissements les plus légers y grandissent, s'y défigurent, y deviennent inquiétants. Sous la véranda, deux petites harpes éoliennes, suspendues, font au moindre souffle leur tintement de lames de verre, semblable au murmure harmonieux d'un ruisseau; dehors, jusque dans les derniers lointains, les cigales continuent leur grande musique éternelle, et, au-dessus de nous, sur le toit noir, on entend, comme un galop de sorcière, passer la bataille à mort des chats, des rats et des hiboux....
...Plus tard, aux dernières heures de la nuit, Chrysanthème ira fermer sournoisement ces panneaux que j'ai rouverts,--quand soufflera certain vent plus frais qui monte jusqu'à nous, de la mer et de la rade profonde, avec l'extrême matin.
Auparavant elle se sera bien levée trois fois au moins, pour fumer: ayant bâillé à la manière des chattes, s'étant étirée, ayant contourné dans tous les sens ses petits bras d'ambre et ses toutes petites mains gracieuses, elle se redresse résolument, pousse des plaintes de réveil très enfantines et assez mignonnes; puis sort de la tente de gaze, remplit sa petite pipe et aspire deux ou trois bouffées de la chose âcre et déplaisante.
Ensuite: _pan, pan, pan, pan_, contre la boîte, pour secouer la cendre. Dans la sonorité nocturne, cela fait un bruit terrible--qui réveille madame Prune, c'était fatal. Et voilà madame Prune prise d'une envie de fumer, elle aussi, absolument suggestionnée;--alors, à ce bruit d'en haut, répond d'en bas un autre: _pan, pan, pan, pan_, tout à fait pareil, exaspérant et inévitable comme un écho.
XXVII
Plus joyeuses sont les musiques du matin: les coqs qui chantent; les panneaux de bois qui s'ouvrent dans le voisinage; ou le cri bizarre de quelque petit marchand de fruits, parcourant dès l'aube notre haut faubourg. Et les cigales ayant l'air de chanter plus fort, à cette fête de la lumière revenue.
Surtout, il y a la longue prière de madame Prune qui, d'en bas, nous arrive à travers le plancher, monotone comme une chanson de somnambule, régulière et berçante comme un bruit de fontaine. Cela dure trois quarts d'heure pour le moins; sur des notes hautes, rapides, nasillardes, cela se psalmodie abondamment; de temps à autre, quand les esprits lassés n'écoutent plus, cela s'accompagne de battements de mains très secs--ou bien des sons grêles de certain claquebois qui se compose de deux disques en racine de mandragore; c'est un jet ininterrompu de prière; c'est intarissable et cela chevrote sans cesse comme le bêlement d'une vieille bique en délire....
«_Après s'être lavé les mains et les pieds, disent les saints livres, on invoquera le grand Dieu Ama-Térace-Omi-Kami, qui est le roi de puissance de l'empire Japonais; on invoquera les mânes de tous les défunts empereurs qui dérivent de lui; les mânes ensuite de tous ses ancêtres personnels, jusqu'aux générations les plus reculées; les Esprits de l'air et de la mer; les Esprits des lieux secrets et immondes; les Esprits sépulcraux du pays des racines, etc., etc._»
«Je vous estime et vous implore, chante madame Prune, ô Ama-Térace-Omi-Kami, roi de puissance. Protégez sans cesse votre peuple qui est prêt à se sacrifier à la patrie. Accordez-moi de devenir très sainte comme vous êtes et faites-moi la grâce de chasser de mon esprit les idées obscures. Je suis lâche et pécheresse: expulsez mes lâchetés et mes péchés comme le vent du nord emporte la poussière dans la mer. Lavez-moi blanchement de mes souillures, comme on lave des saletés dans la rivière de Kamo.--Faites-moi la grâce de devenir la plus riche femme du monde.--Je crois en votre lumière qui se répandra sur la terre et l'éclaircira incessamment, pour mon bonheur. Faites-moi la grâce de conserver la santé de ma famille,--et surtout la mienne, à moi, qui, ô Ama-Térace-Omi-Kami, n'estime et n'adore que vous-même, etc., etc.»
Ensuite, viennent tous les empereurs, tous les Esprits et la liste interminable des ancêtres.
De son fausset tremblant de vieille femme, madame Prune chante tout cela, vite à perdre haleine, sans en rien omettre.
Et c'est bien étrange à entendre; à la fin, on ne dirait plus un chant humain; c'est comme une série de formules magiques qui s'échapperaient, se dévideraient d'un rouleau inépuisable, pour prendre leur vol dans l'air. Par son étrangeté même et par sa persistance d'incantation, cela arrive à produire, dans ma tête encore endormie, une sorte d'impression religieuse.
Et chaque jour je m'éveille au bruit de cette litanie shintoïste qui vibre au-dessous de moi dans la sonorité exquise des matins d'été,--tandis que nos veilleuses s'éteignent devant le Bouddha souriant, tandis que l'éternel soleil, à peine levé, envoie déjà, par les petits trous de nos panneaux de bois, des rayons qui traversent notre logis obscur, notre tendelet de gaze bleu-nuit, comme de longues flèches d'or.
C'est à ce moment qu'il faut se lever; descendre quatre à quatre jusqu'à la mer, par des sentiers d'herbes pleins de rosée,--et regagner mon navire.
Hélas! Autrefois c'était le chant du muezzin qui me réveillait, les matins sombres d'hiver, là-bas dans le grand Stamboul enseveli....
XXVIII
Chrysanthème a apporté peu de bagage avec elle, sachant bien que notre mariage ne durera pas.
Elle a placé ses robes et ses belles ceintures dans des petites niches fermées qui se dissimulent contre une des murailles de notre appartement (la muraille du nord, la seule des quatre qui ne soit pas démontable). Les portes de ces niches sont des panneaux de papier blanc; les étagères, les compartiments intérieurs, en bois finement menuisé, sont disposés d'une manière trop cherchée, trop ingénieuse, qui éveille des craintes de doubles fonds, de trucs pour jouer des farces. On dépose là les objets sans confiance, avec le vague sentiment que ces armoires pourraient bien, d'elles-mêmes, vous les escamoter.
Parmi les affaires de Chrysanthème, ce qui m'amuse à regarder, c'est la boîte consacrée aux lettres et aux souvenirs: elle est en fer-blanc, de fabrication anglaise, et porte sur son couvercle l'image coloriée d'une usine des environs de Londres.--Naturellement c'est comme chose d'art exotique, comme _bibelot_, que Chrysanthème la préfère à d'autres mignonnes boîtes, en laque ou en marqueterie, qu'elle possède.
--On y trouve tout ce qu'il faut pour la correspondance d'une mousmé: de l'encre de Chine; un pinceau; du papier de couleur grise, très mince, taillé en longues bandes étroites; de bizarres enveloppes, où l'on introduit ce papier (après l'avoir replié sur lui-même une trentaine de fois), et qui sont ornées de paysages, de poissons, de crabes ou d'oiseaux.
Sur des lettres anciennes, qui sont là, à elle adressées, je sais reconnaître les deux caractères qui signifient son nom: «Kikou-San» (Chrysanthème madame). Et quand je l'interroge, elle me répond en japonais, avec un air de femme sérieuse: