Chapter 4
Nous grimpons encore. A cette heure chaude, du haut en bas de ces immenses marches grises, il n'y a que nous trois; sur tout ce granit, il n'y a que les papillons roses de l'ombrelle de Chrysanthème qui jettent une couleur un peu gaie, un peu éclatante.
Nous traversons la première cour du temple, dans laquelle sont deux tourelles de porcelaine blanche, des lanternes de bronze et un grand cheval de jade. Puis, sans nous arrêter au sanctuaire, nous tournons à main gauche, pour entrer dans un jardin ombreux, qui forme terrasse à mi-montagne et au fond duquel se trouve la _Donko-Tchaya_,--en français: la _maison de thé des Crapauds_.
C'est là que nous conduisait Chrysanthème. Nous prenons place à une table, sous une tente de toile noire ornée de grandes lettres blanches (aspect funéraire),--et deux _mousmés_ très rieuses s'empressent à nous servir.
_Mousmé_ est un mot qui signifie jeune fille ou très jeune femme. C'est un des plus jolis de la langue nipponne; il semble qu'il y ait, dans ce mot, de la _moue_ (de la petite moue gentille et drôle comme elles en font) et surtout de la _frimousse_ (de la frimousse chiffonnée comme est la leur). Je l'emploierai souvent, n'en connaissant aucun en français qui le vaille.
Un Watteau japonais a dû tracer le plan de cette _Donko-Tchaya_, qui est d'une paysannerie un peu cherchée, mais charmante. Elle est à l'ombre, sous la retombée d'une voûte de grands arbres très feuillus; tout à côté, dans un lac en miniature, résident quelques crapauds auxquels elle a emprunté son nom attrayant.--Crapauds heureux qui se promènent et chantent sur les mousses les plus fines, au milieu des lots artificiels les plus mignons ornés de gardénias en fleur. De temps à autre, l'un d'eux nous fait part d'une réflexion qui lui vient: «Couac», avec une voix de basse-taille beaucoup plus creuse que celle de nos crapauds français.
Sous la tente de cette maison de thé, on est comme à un balcon avancé de la montagne, surplombant de très haut la ville grisâtre et ses faubourgs enfouis dans la verdure. Autour, au-dessus et au-dessous de nous, partout accrochés, partout suspendus, des bouquets d'arbres, des bois d'une grande fraîcheur, ayant les feuillages délicats et un peu uniformes des régions tempérées. Puis nous apercevons, sous nos pieds, la rade profonde, en raccourci et en biais, rétrécie en une effroyable déchirure sombre au milieu de l'amas des grandes montagnes vertes; et au fond, très bas, sur une eau qui semble noire et dormante, apparaissent, bien petits et comme écrasés, les navires de guerre, les paquebots et les jonques, pavoisés aujourd'hui à toutes leurs pointes. Sur le vert foncé, qui est la nuance dominante des choses, se détachent éclatants ces milliers de chiffons d'étamine qui sont des emblèmes de nations,--tous dehors, tous déployés en l'honneur de la France lointaine.
Le plus répandu dans cet ensemble multicolore est celui qui est blanc à boule rouge: il représente cet _Empire du Soleil Levant_ où nous sommes.
A part trois ou quatre mousmés là-bas, qui s'exercent à tirer de l'arc, il n'y a guère que nous aujourd'hui dans ce jardin, et la montagne alentour est silencieuse.
Chrysanthème, ayant achevé sa cigarette et sa tasse de thé, désire se refaire la main, elle aussi, à cet exercice de l'arc, encore en honneur parmi les jeunes femmes.--Alors un vieux bonhomme, qui est le gardien du tir, lui choisit ses meilleures flèches, emplumées de blanc et de rouge,--et la voilà visant, très sérieuse. Le but est un cercle, tracé au milieu d'un tableau où sont peintes en grisaille des chimères effrayantes dans des nuages.
Elle est adroite, Chrysanthème, c'est certain, et nous l'admirons, comme elle l'avait souhaité.
Yves, habile d'ordinaire à tous les jeux d'adresse, veut essayer à son tour et réussit mal. C'est amusant alors de la voir, avec mille mignardises et sourires, arranger, du bout de ses petits doigts à elle, ces larges mains du matelot, les poser comme il convient sur l'arc et sur la corde, pour lui enseigner la bonne manière.... Jamais ils ne m'avaient paru si bien ensemble, Yves et ma poupée; ils le sont tellement même, que je m'inquiéterais, si j'étais moins sûr de mon brave frère, et si d'ailleurs cela ne m'était absolument égal.
Dans la tranquillité de ce jardin, dans le silence tiède de ces montagnes, un grand bruit venu d'en bas nous fait tressaillir tout à coup; un son unique, puissant, terrible, qui se prolonge en vibrations de métal d'une longueur infinie.... Et cela recommence, encore plus effroyable: _Boum!_ apporté par une bouffée de la brise qui se lève.
--_Nippon Kané!_ nous explique Chrysanthème.
Et elle reprend ses flèches, empennelées de vives couleurs. _Nippon Kané_ (l'airain japonais), l'airain japonais qui résonne!--C'est la cloche monstrueuse d'une bonzerie, située dans un faubourg au-dessous de nous.--Eh bien! il est puissant, «l'airain japonais»! Après qu'il a fini de tinter, quand on ne l'entend plus, il semble qu'il en reste un frémissement dans les verdures suspendues, un tremblement interminable dans l'air.
Je suis forcé de reconnaître que Chrysanthème est gentille, lançant ses flèches, la taille cambrée en arrière pour mieux bander son arc; les manches pagodes relevées jusqu'aux épaules, laissant nus les bras gracieux qui ont le poli de l'ambre et qui en rappellent un peu la couleur. On entend filer chaque flèche avec un bruissement d'aile d'oiseau;--ensuite, un petit coup sec, et le but est touché, toujours....
La nuit venue et Chrysanthème remontée à Diou djen-dji, nous traversons, Yves et moi, la _concession_ européenne, pour rentrer à bord et reprendre la garde jusqu'à demain. Dans ce quartier cosmopolite exhalant une odeur d'absinthe, tout est pavoisé et on tire des pétards en l'honneur de la France. Des files de djins passent, traînant, de toute la vitesse de leurs jambes nues, nos matelots de la _Triomphante_ qui jouent de l'éventail et qui poussent des cris. On entend notre pauvre «Marseillaise» partout; des marins anglais la chantent durement du gosier, sur un mouvement traînant et funèbre comme leur «God Save». Dans tous les bars américains, les pianos mécaniques la jouent aussi pour attirer nos hommes, avec des variations et des ritournelles odieuses....
Ah! un dernier souvenir drôle, qui me revient de cette soirée-là. En rentrant, nous nous étions fourvoyés tous deux dans une rue habitée par une multitude de dames pas comme il faut. Je vois encore le grand Yves, luttant contre une bande de toutes petites mousmés, hétaïres de douze ou quinze ans, qui, comme taille, lui venaient à la ceinture, et le tiraient par ses manches, voulant le mener à mal. En se dégageant de leurs mains, il disait «Oh! par exemple!» au comble de l'étonnement et de l'indignation, les voyant si jeunes, si menues, si bébés, et déjà si effrontées.
XII
18 juillet.
Ils sont quatre à présent, quatre officiers de mon bord, mariés comme moi et habitant, un peu moins haut, dans le même faubourg. C'est même une aventure très commune. Cela s'est fait sans dangers, sans difficultés, sans mystères, par l'entremise du même Kangourou.
Et naturellement nous recevons toutes ces dames.
D'abord, il y a madame Campanule, notre voisine qui rit toujours, mariée au petit Charles N***. Puis madame Jonquille, qui rit encore plus que Campanule et ressemble à un jeune oiseau; la plus mignonne de la bande, celle-ci, mariée à X***, un blond septentrional qui l'adore: c'est le couple amoureux et inséparable; les seuls qui vont pleurer peut-être quand l'heure du départ viendra. Puis encore Sikou-San, avec le docteur Y***. Et enfin l'aspirant Z***, avec la petite, la minuscule madame Touki-San; haute comme une demi-botte, celle-ci; treize ans au plus, et déjà femme, importante, pétulante, commère. Dans mon enfance, on me menait quelquefois au théâtre des _Animaux savants_; il y avait là une certaine madame de Pompadour, un grand premier rôle, qui était une guenon empanachée et que je vois encore. Cette Touki-San me la rappelle.
Le soir, tout ce monde vient généralement nous chercher, pour une grande promenade aux lanternes qui se fait maintenant en cortège. Ma femme, à moi, plus sérieuse, plus triste, plus distinguée peut-être, appartenant, je crois, à une classe un peu meilleure, s'essaie à jouer à la maîtresse de maison quand ces amis arrivent. Et c'est comique de voir entrer tous ces couples mal assortis, unis pour un, jour; les dames avec leurs révérences articulées, tombant à quatre pattes, en trois temps, devant Chrysanthème, la reine de céans.
On se met en route quand la bande est au complet; on s'en va, bras dessus bras dessous, à la queue leu leu, portant toujours, au bout de bâtonnets en bambou, des petites lanternes blanches ou rouges;--et c'est gentil, paraît-il....
Il faut descendre par cette espèce de rue, ou plutôt de chemin en dégringolade de chèvre, qui mène dans le vieux Nagasaki japonais,--avec la perspective, hélas! qu'il faudra remonter tout cela cette nuit; remonter toutes les marches, toutes les pentes où l'on glisse, toutes les pierres où l'on trébuche, avant de rentrer chez soi, de se coucher et de dormir.--On descend dans l'obscurité, sous des branches, sous des feuillages, entre des jardins noirs, entre de vieilles maisonnettes jetant peu de lumière sur la route; les lanternes ne sont pas de trop, quand la lune est absente ou voilée.
Enfin on arrive en bas, et là brusquement, sans transition, on débouche en plein Nagasaki, dans une rue longue et illuminée, encombrée de monde, où passent à toutes jambes des djins qui crient, où brillent et tremblent au vent des milliers de lanternes en papier. C'est le bruit et le mouvement, tout à coup, après la paix de notre faubourg silencieux.
Ici, pour le décorum, il faut se séparer de nos femmes. Elles se prennent par la main toutes les cinq, comme des petites filles à la promenade. Et nous suivons par-derrière, avec des airs détachés. Ainsi vues de dos, elles sont très mignonnes, les poupées, avec leurs chignons si bien faits, leurs épingles d'écaille si coquettement mises. Elles traînent, en faisant un vilain bruit de sabots, leurs hautes chaussures de bois, et s'efforcent de marcher les bouts de pied tournés en dedans, ce qui est une chose de mode et d'élégance. A toute minute on entend leurs éclats de rire.
Oui, vues de dos, elles sont mignonnes; elles ont, comme toutes les Japonaises, des petites nuques délicieuses. Et surtout elles sont drôles, ainsi rangées en bataillon. En parlant d'elles, nous disons: «Nos petits chiens savants», et le fait est qu'il y a beaucoup de cela dans leur manière.
Il est pareil d'un bout à l'autre, ce grand Nagasaki où brûlent tant de quinquets à pétrole, où papillotent tant de lanternes de couleur, où passent tant de djins dératés. Toujours les mêmes rues étroites, bordées des mêmes maisonnettes basses, en papier et en bois. Toujours les mêmes boutiques, sans le moindre vitrage, ouvertes au vent; aussi simples, aussi élémentaires quelle que soit la chose qui s'y fabrique ou s'y brocante, qu'il s'agisse d'étaler de fines laques d'or, des potiches merveilleuses, ou bien des vieilles marmites, des poissons secs, des guenilles. Et tous les vendeurs, assis par terre, au milieu de leurs bibelots précieux ou grossiers, jambes nues jusqu'à la ceinture, montrant à peu près ce que l'on cache chez nous, mais se couvrant le torse, pudiquement. Et toute sorte de petits métiers impayables exercés à la vue du public, à l'aide de procédés primitifs, par des artisans à l'air bonhomme.
Oh! les étalages étranges dans ces rues et les fantaisies surprenantes dans ces bazars!
Jamais de chevaux, par la ville, jamais de voitures; rien que des gens à pied, ou des gens traînés dans les petits chars comiques des hommes-coureurs. Quelques Européens par-ci par-là, échappés des bateaux de la rade;--quelques Japonais (encore peu nombreux heureusement) s'essayant à porter jaquette; d'autres, se contentant d'ajouter à la robe nationale un chapeau melon d'où s'échappent les longues mèches de leurs cheveux plats. Partout de l'empressement, des affaires, des marchandages, des bibelots,--des rires....
Dans les bazars, nos mousmés font chaque soir beaucoup d'achats; comme aux enfants gâtés, tout leur fait envie, les jouets, les épingles, les ceintures, les fleurs.--Et puis, l'une à l'autre, elles se présentent des cadeaux, gentiment, avec des sourires de petites filles. Campanule, par exemple, choisit pour Chrysanthème une lanterne ingénieusement imaginée, dans laquelle des ombres chinoises, mises en mouvement par un mécanisme invisible, dansent une ronde perpétuelle autour de la flamme. Chrysanthème, en échange, donne à Campanule un éventail magique dont les peintures représentent à volonté des papillons voltigeant sur des fleurs de cerisier, ou des monstres d'outre-tombe se poursuivant parmi des nuages noirs. Touki offre à Sikou un masque en carton représentant la figure bouffie de Daï-Cok, dieu de la richesse; Sikou riposte par une longue trompette de cristal, au moyen de laquelle on arrive à produire une sorte de gloussement de dindon, tout à fait extraordinaire. Toujours du bizarre à outrance, du saugrenu macabre; partout des choses à surprise qui semblent être les conceptions incompréhensibles de cervelles tournées à l'envers des nôtres....
Dans les maisons de thé en renom, où nous finissons nos soirées, les petites servantes à présent nous saluent à l'arrivée avec un air de connaissance respectueuse, comme une des bandes menant à Nagasaki la grande vie. Là, ce sont des causeries à bâtons rompus dont le sens souvent échappe, des quiproquos sans fin à mots étranges--dans des jardinets éclairés aux lanternes, auprès de bassins à poissons rouges où il y a des petits ponts, des petits îlots et des petites tours en ruine. On nous sert du thé, des bonbons blancs ou roses au poivre, dont le goût ne rappelle rien de connu, des boissons étranges à la neige et à la glace, ayant goût de parfums ou de fleurs.
Pour raconter fidèlement ces soirées-là, il faudrait un langage plus maniéré que le nôtre; il faudrait aussi un signe graphique inventé exprès, que l'on mettrait au hasard parmi les mots, et qui indiquerait au lecteur le moment de pousser un éclat de rire,--un peu forcé, mais cependant frais et gracieux....
Et, la soirée finie, il s'agit de s'en retourner là-haut....
Oh! cette rue, ce chemin, qu'il faut remonter chaque nuit, sous le ciel étoilé ou lourd d'orage, en traînant par la main sa mousmé qui s'endort, pour aller regagner, à mi-montagne, sa maison juchée et son lit de nattes....
XIII
Le plus fin de nous tous a été Louis de S.... Jadis ayant pratiqué le Japon et s'y étant marié, il se contente aujourd'hui d'être l'ami de nos femmes; il en est le _Komodachi taksan takaï, l'ami très haut_ (comme elles disent à cause de sa taille, qui est excessive et manque un peu d'ampleur). Parlant japonais mieux que nous, il est leur confident intime; il trouble ou raccommode à volonté nos ménages et se divertit beaucoup à nos dépens.
Cet _ami très haut_ de nos femmes a tout l'amusement que peuvent donner ces petites créatures, sans aucun des soucis de la vie domestique. Avec mon frère Yves et la petite Oyouki (fille de madame Prune, ma propriétaire), il complète cet assemblage disparate que nous sommes.
XIV
M. Sucre et madame Prune*, mon propriétaire et sa femme, deux impayables, échappés de paravent, habitent au-dessous de nous, au rez-de-chaussée. Bien vieux l'un et l'autre pour avoir cette fille de quinze ans, Oyouki, l'amie inséparable de Chrysanthème.
*_En japonais: Sato-San et Oumé-San._
Confits tous deux en dévotion shintoïste; toujours à genoux devant leur autel familial; toujours occupés à dire aux Esprits leurs longues oraisons, en claquant des mains de temps en temps pour rappeler autour d'eux ces essences inattentives qui flottent dans les airs.--A leurs moments perdus, cultivent, dans des petits pots de faïence peinturlurée, des arbustes nains, des fleurs invraisemblables qui le soir sentent très bon.
M. Sucre, silencieux, peu visiteur, desséché comme une momie dans sa robe de coton bleu. Écrivant beaucoup (ses mémoires, je pense) avec un pinceau tenu du bout des doigts, sur de longues bandes de papier de riz légèrement teintées de grisâtre.
Madame Prune, empressée, obséquieuse, rapace, les sourcils rigoureusement rasés, les dents soigneusement laquées de noir, ainsi qu'il convient à une dame comme il faut. A toute heure, apparaissant à quatre pattes à l'entrée de notre logis, pour nous offrir quelque service.
Oyouki, faisant chez nous, dix fois par jour, des entrées intempestives (quand on dort, quand on s'habille), arrivant comme une bouffée de jeunesse mignarde et de gaîté drôle, comme un vivant éclat de rire. Toute ronde de taille, toute ronde de figure. Moitié bébé, moitié jeune fille. Et de si bonne amitié, à propos d'un rien vous embrassant à pleine bouche, avec ses grosses lèvres ballantes qui mouillent un peu, mais qui sont bien fraîches, bien rouges....
XV
Dans notre logis toute la nuit ouvert, les lampes qui brûlent devant le Bouddha doré nous procurent la compagnie de toutes les bêtes des jardins d'alentour. Les phalènes, les moustiques, les cigales et d'autres insectes extraordinaires dont je ne sais pas les noms,--tout ce monde est chez nous.
Et c'est drôle, quand se présente quelque sauterelle imprévue, quelque scarabée sans gêne et sans excuse, courant sur nos nattes blanches, de voir de quelle manière Chrysanthème les signale à mon indignation,--en me les montrant du doigt, sans dire autre chose que: «Hou!» la tête baissée, avec une moue particulière et un regard scandalisé. Il y a un éventail exprès, qui sert à les pousser dehors.
XVI
Ici, je suis forcé de reconnaître que, pour qui lit mon histoire, elle doit traîner beaucoup....
A défaut d'intrigue et de choses tragiques, je voudrais au moins savoir y mettre un peu de la bonne odeur des jardins qui m'entourent, un peu de la chaleur douce de ce soleil, un peu de l'ombre de ces jolis arbres. A défaut d'amour, y mettre quelque chose de la tranquillité reposante de ce faubourg lointain. Y mettre aussi le son de la guitare de Chrysanthème, auquel je commence à trouver quelque charme, faute de mieux, dans le silence de ces belles soirées d'été....
Tout ce temps de pleine lune de juillet qui vient de passer a été lumineux, calme, splendide. Oh! les belles nuits claires, les belles lueurs roses sous cette lune merveilleuse, les belles ombres bleues, dans les fouillis épais de ces arbres.... Et, du haut de notre véranda, comme cette ville était jolie à regarder dormir!...
Mon Dieu, cette petite Chrysanthème, je ne la déteste pas, en somme.--D'ailleurs, quand il n'y a, de part ou d'autre, ni dégoût physique ni haine, l'habitude finit par créer une espèce de lien malgré tout....
XVII
Toujours ce bruit de cigales, strident, immense, éternel, qui sort nuit et jour de ces campagnes japonaises. Il est partout et sans cesse, à n'importe quelle heure brûlante de la journée, à n'importe quelle heure fraîche de la nuit. Au milieu de la rade, dès notre arrivée, nous l'avions entendu qui nous venait à la fois des deux rives, des deux murailles de vertes montagnes. Il est obsédant, infatigable; il est comme la manifestation, le bruit même de la vie spéciale à cette région de la terre. Il est la voix de l'été dans ces îles; il est un chant de fête inconscient, toujours égal à lui-même, et ayant constamment l'air de s'enfler, de s'élever, dans une plus grande exaltation du bonheur de vivre.
Il est, pour moi, le bruit caractéristique de ce pays,--avec le cri de cette espèce de gerfaut qui, lui aussi, avait salué notre entrée au Japon. Au-dessus des vallées et des baies profondes, ces oiseaux planent, en poussant de temps à autre leurs trois: «Han! han! han!» d'un timbre triste, comme au comble de l'étonnement pénible, de la douleur.--Et les montagnes répètent leur cri.
XVIII
Ils sont devenus si amis que cela m'amuse, Yves, Chrysanthème et la petite Oyouki; je crois même que, dans mon ménage, leur intimité est ce qui m'amuse le plus. C'est qu'ils font un contraste d'où résultent des situations imprévues et des choses impayables. Lui, apportant sa désinvolture de matelot et son accent de Bretagne dans cette frêle maisonnette de papier, à côté de ces mousmés aux manières précieuses; grand garçon large, à voix brève et grave, entre deux toutes petites à voix d'oiseau qui le mènent à leur gré, le font manger avec des baguettes; lui apprennent le «pigeon vole» japonais,--et le trichent,--et se disputent,--et se pâment de rire.
Il est certain qu'ils se plaisent beaucoup, Chrysanthème et lui. Mais j'ai confiance toujours, et je ne me figure pas que cette petite épousée de hasard puisse jamais amener un trouble un peu sérieux entre ce «frère» et moi.
XIX
Ma famille japonaise, très nombreuse et se produisant beaucoup;--un grand élément de distraction pour les officiers du bord qui me visitent là-haut, surtout pour le _komadachi taksan takaï (l'ami d'une extrême hauteur)_.
Une belle-mère charmante, tout à fait femme du monde; des petites belles-soeurs, des petites cousines, et des tantes jeunes encore.
J'ai même, au second degré, un cousin pauvre qui est djin.--On hésitait à m'en faire l'aveu, de ce dernier; mais voici que, pendant la présentation, nous avons échangé un sourire de connaissance: c'était 415!
Sur ce pauvre 415, mes amis, à bord, font des gorges chaudes,--un surtout qui moins que personne aurait le droit de parler, le petit Charles N***, dont la belle-mère a été quelque chose comme concierge, ou peu s'en faut, à la porte d'une pagode.
Moi, qui fais grand cas de l'agilité et de la force, j'apprécie au contraire ce parent-là.
Ses jambes, du reste, sont les meilleures de Nagasaki, et, chaque fois que j'ai quelque course pressée à faire, je prie madame Prune d'envoyer en bas, à la station des djins, retenir mon cousin.
XX
J'arrivais à Diou-djen-dji à l'improviste, aujourd'hui, par un midi brûlant. Au pied de notre escalier traînaient les socques de bois de Chrysanthème et ses sandales de cuir verni.
Chez nous, en haut, tout était ouvert, avec des stores en bambou abaissés du côté du soleil; à travers leur tissu clair entraient l'air chaud et la lumière d'or. Cette fois, c'étaient des lotus que Chrysanthème avait mis dans nos vases de bronze, et mes yeux tombèrent, dès l'entrée, sur ces grands calices roses.
Elle dormait, elle, étendue par terre, suivant l'habitude de son sommeil de sieste.
...Quelle forme à part ils ont toujours, ces bouquets arrangés par Chrysanthème: quelque chose de difficile à définir, une sveltesse japonaise, une grâce apprêtée que nous ne saurions pas leur donner.
...Elle dormait à plat ventre sur les nattes, sa haute coiffure et ses épingles d'écaille faisant une saillie sur l'ensemble de son corps couché. La petite traîne de sa tunique prolongeait en queue sa personne délicate. Ses bras étaient étendus en croix, ses manches déployées comme des ailes--et sa longue guitare gisait à son côté.
Elle avait un air de fée morte. Ou bien encore elle ressemblait à quelque grande libellule bleue qui se serait abattue là et qu'on y aurait clouée.
Madame Prune, qui était montée derrière moi, toujours empressée, officieuse, manifesta par gestes des sentiments indignés, en voyant cette réception insouciante de Chrysanthème à son seigneur et maître,--et s'avança pour la réveiller.
--Gardez-vous-en bien, bonne madame Prune! Si vous saviez comme elle me plaît mieux ainsi!
J'avais laissé mes chaussures en bas, suivant l'usage, à côté des petits socques et des petites sandales; et j'entrai sur la pointe du pied, tout doucement, pour aller m'asseoir sous la véranda.