Chapter 3
Elles s'asseyent pourtant, en un cercle cérémonieux et souriant à la fois, nous deux restant debout les yeux fixés sur l'escalier. Et enfin émerge à son tour le petit piquet de fleurs d'argent, le chignon d'ébène, la robe gris perle et la ceinture mauve... de mademoiselle Jasmin ma fiancée!!...
Ah! mon Dieu, mais je la connaissais déjà! Bien avant de venir au Japon, je l'avais vue, sur tous les éventails, au fond de toutes les tasses à thé--avec son air bébête, son minois bouffi,--ses petits yeux percés à la vrille au-dessus de ces deux solitudes, blanches et roses jusqu'à la plus extrême invraisemblance, qui sont ses joues.
Elle est jeune, c'est tout ce que je lui accorde; elle l'est tellement même que je me ferais presque un scrupule de la prendre. L'envie de rire me quitte tout à fait et je me sens au coeur un froid plus profond. Partager une heure de ma vie avec cette petite créature, jamais!...
Elle s'avance souriante, d'un air contenu de triomphe, et M. Kangourou paraît derrière elle, dans son complet de drap gris. Nouveaux saluts. La voilà à quatre pattes, elle aussi, devant ma propriétaire, devant mes voisines. Yves, le grand Yves, qui n'épouse pas, lui, fait derrière moi une figure pincée, comique, étouffant mal son rire,--tandis que pour me donner le temps de rassembler mes idées j'offre le thé, les petites tasses, les petits pots, les braises....
Cependant mon air déçu n'a pas échappé aux visiteuses. M. Kangourou m'interroge anxieux:
--Comment me plaît-elle?
Et je réponds à voix basse mais résolument:
--Non!... celle-là, je n'en veux pas.... Jamais!
Je crois qu'on a presque compris autour de moi, à la ronde. La consternation se peint sur les figures, les chignons s'allongent, les pipes s'éteignent. Et me voilà faisant des reproches à ce Kangourou: «Pourquoi aussi me l'avoir amenée en grande pompe, devant les amies, les voisins, les voisines, au lieu de me l'avoir montrée par hasard, discrètement, comme j'avais souhaité? Quel affront cela va être à présent, pour ces personnes si polies!»
Les vieilles dames (la maman sans doute et des tantes) prêtent l'oreille, et M. Kangourou leur traduit, en atténuant, les choses navrantes que je dis. Elles me font presque de la peine: c'est que, pour des femmes qui en somme viennent vendre une enfant, elles ont un air que je n'attendais pas; je n'ose pas dire un air d'_honnêteté_ (c'est un mot de chez nous qui, au Japon n'a pas de sens), mais un air d'inconscience, de grande bonhomie; elles accomplissent un acte qui sans doute est admis dans leur monde, et vraiment tout cela ressemble, encore plus que je ne l'aurais cru, à un vrai mariage.
--Mais qu'est-ce que je lui reproche, à cette petite? demande M. Kangourou, consterné lui-même.
J'essaie de présenter la chose d'une manière flatteuse:
--Elle est bien jeune, dis-je,--et puis trop blanche; elle est comme nos femmes françaises, et moi j'en désirais une jaune pour changer.--Mais c'est la peinture qu'on lui a mise, monsieur. En dessous, je vous assure qu'elle est jaune....
Yves se penche à mon oreille:
--Là-bas, dans ce coin, frère, dit-il, contre le dernier panneau, avez-vous remarqué celle qui est assise?
Ma foi non, je ne l'avais pas remarquée, dans mon trouble; tournée à contre-jour, vêtue de sombre, dans la pose négligée de quelqu'un qui s'efface. Le fait est qu'elle paraît beaucoup mieux, celle-ci. Des yeux à longs cils, un peu bridés, mais qui seraient trouvés bien dans tous les pays du monde: presque une expression, presque une pensée. Une teinte de cuivre sur des joues rondes; le nez droit; la bouche légèrement charnue, mais bien modelée, avec des coins très jolis. Moins jeune que mademoiselle Jasmin; dix-huit ans peut-être, déjà plus femme. Elle fait une moue d'ennui, de dédain aussi un peu, comme regrettant d'être venue à un spectacle qui languit, qui n'est guère amusant.
--Monsieur Kangourou, quelle est cette petite personne, en bleu foncé, là-bas?
--Là-bas, monsieur?--C'est une personne appelée mademoiselle Chrysanthème. Elle a suivi les autres qui sont là; elle est venue pour voir.... Elle vous plaît? dit-il brusquement, flairant une autre solution pour son affaire manquée.
Alors, oubliant toute sa politesse, tout son cérémonial, toute sa japonerie, il la prend par la main, la force de se lever, de venir en face du jour mourant, de se faire voir. Et elle, qui a suivi nos yeux, qui commence è deviner de quoi il retourne, baisse la tête, confuse, avec une moue plus accentuée mais plus gentille aussi; essaie de reculer, moitié maussade, moitié souriante.
--Ça ne fait rien, continue M. Kangourou: cela pourra aussi bien s'arranger pour celle-ci: elle n'est pas mariée, monsieur!!...
Elle n'est pas mariée!--Alors pourquoi donc ne me l'avait-il pas proposée tout de suite, cet imbécile, au lieu de l'autre... qui me fait une pitié extrême à la fin, pauvre petite, avec sa robe gris tendre, son piquet de fleurs et sa mine qui s'attriste, ses yeux qui grimacent comme pour un gros chagrin.
--Cela pourra s'arranger, monsieur! répète encore Kangourou, qui a un air tout à fait entremetteur de bas étage, tout à fait mauvais drôle à présent.
Seulement nous serons de trop, dit-il, Yves et moi, pendant les négociations. Et, tandis que mademoiselle Chrysanthème garde les yeux baissés qui conviennent, tandis que les familles, sur les figures desquelles se sont peints tous les degrés de l'étonnement, toutes les phases de l'attente, restent assises en cercle sur mes nattes blanches, il nous renvoie, nous deux, sous la véranda--et nous regardons, dans les profondeurs au-dessous de nous, un Nagasaki vaporeux, un Nagasaki bleuâtre où l'obscurité vient....
De grands discours en japonais, des répliques sans fin. M. Kangourou, qui n'est blanchisseur et mauvais genre qu'en français, a retrouvé pour parlementer les longues formules de son pays. De temps en temps, je m'impatiente; je demande à ce bonhomme, que je prends de moins en moins au sérieux.
--Voyons, dites-nous vite, Kangourou; est-ce que cela se démêle, est-ce que cela va finir?
--Tout à l'heure, Missieu, tout à l'heure.
Et il reprend son air d'économiste traitant des questions sociales.
Allons, il faut subir les lenteurs de ce peuple. Et, pendant que l'obscurité tombe comme un voile sur la ville japonaise, j'ai le loisir de songer, assez mélancoliquement, à ce marché qui se conclut derrière moi.
La nuit est venue, la nuit close; il a fallu allumer les lampes.
Il est dix heures quand tout est réglé, fini, quand M. Kangourou vient me dire:
--C'est entendu, Missieu! ses parents vous la donnent pour vingt piastres par mois,--au même prix que mademoiselle Jasmin....
Alors l'ennui me prend pour tout de bon de m'être décidé si vite, de m'être lié, même passagèrement, à cette petite créature, et d'habiter avec elle cette case isolée....
Nous rentrons; elle est au milieu du cercle, assise; on lui a mis un piquet de fleurs dans les cheveux. Vraiment son regard a une expression, elle a presque un air de penser, celle-ci....
Yves s'étonne de son maintien modeste, de ses petites mines timides de jeune fille que l'on marie; il n'imaginait rien de pareil pour un tel mariage; moi non plus, je l'avoue.
--Oh! mais, c'est qu'elle est très gentille, dit-il, très gentille, frère, vous pouvez me croire!
Ces gens, ces moeurs, cette scène, le confondent; il n'en revient pas, de tout cela: «Oh! par exemple!...»--et l'idée d'en écrire une longue lettre à sa femme, à Toulven, le divertit beaucoup.
Nous nous donnons la main, Chrysanthème et moi. Yves aussi s'avance pour toucher sa petite patte fine;--du reste, si je l'épouse, il en est bien cause;--je ne l'aurais pas remarquée sans lui qui m'a affirmé qu'elle était jolie. Qui sait comment cela va tourner, ce ménage? Est-ce une femme ou une poupée?... Dans quelques jours, je le découvrirai peut-être....
Les familles, ayant allumé au bout de bâtons légers leurs lanternes multicolores, se disposent à se retirer, avec force compliments, politesses, courbettes, révérences. Quand il s'agit de prendre l'escalier, elles font à qui ne passera pas, et, à un moment donné, tout le monde se retrouve à quatre pattes, immobilisé, murmurant à demi-voix des choses polies....
--Faut _pousser dessus?_ dit Yves en riant (une locution et un procédé qui s'emploient en marine lorsqu'il y a engorgement quelque part).
Enfin cela s'écoule, cela descend, avec un dernier bourdonnement de civilités, de phrases aimables qui s'achèvent d'une marche à l'autre, à voix décroissante. Et nous restons seuls, lui et moi, dans l'étrange logis vide, où traînent encore sur les nattes les petites tasses à thé, les impayables petites pipes, les plateaux en miniature.
--Regardons-les s'en aller! dit Yves en se penchant dehors.
A la porte du jardin, mêmes saluts, mêmes révérences, puis les deux bandes de femmes se séparent; leurs lanternes de papier peinturluré, qui s'éloignent, tremblotent et se balancent à l'extrémité des bâtons flexibles--qu'elles tiennent du bout des doigts, comme on tiendrait une canne à pêche pour prendre à l'hameçon dans l'obscurité des oiseaux nocturnes. Le cortège infortuné de mademoiselle Jasmin remonte vers la montagne, tandis que celui de mademoiselle Chrysanthème descend par une vieille petite rue, moitié escalier, moitié sentier de chèvre, qui mène à la ville.
Puis nous sortons, nous aussi. La nuit est fraîche, silencieuse, exquise; l'éternelle musique des cigales remplit l'air. On voit encore les lanternes rouges de ma nouvelle famille qui s'en vont là-bas dans le lointain, qui descendent toujours, qui se perdent dans ce gouffre béant au fond duquel est Nagasaki.
Nous descendons nous-mêmes, mais sur un versant opposé, par des sentiers rapides qui conduisent à la mer.
Et, quand je suis rentré à bord, quand cette scène de là-haut me réapparaît en esprit, il me semble m'être fiancé pour rire, chez des marionnettes....
V
10 juillet 1885.
C'est un fait accompli depuis trois jours.
En bas, au milieu d'un de ces quartiers nouveaux, d'aspect cosmopolite, dans une laide bâtisse prétentieuse qui est une espèce de bureau d'état civil, la chose a été signée et contresignée, en lettres étonnantes, sur un registre, en présence d'une réunion de petits êtres ridicules qui étaient jadis des _Samouraï_ en robe de soie,--et qui sont des _policemen_ aujourd'hui, portant veston étriqué et casquette à la russe.
Cela s'est passé à la grande chaleur du milieu du jour. Chrysanthème et sa mère étaient arrivées de leur côté; moi du mien. Nous avions l'air d'être venus là pour sceller quelque pacte honteux, et les deux femmes tremblaient devant ces vilains petits personnages qui, à leurs yeux, représentaient la loi.
Au milieu du grimoire officiel, on m'a fait écrire en français mes nom, prénoms et qualités. Et puis on m'a remis un papier de riz très extraordinaire, qui était la permission à moi accordée par les autorités civiles de l'île de Kiu-Siu, d'habiter dans une maison située au faubourg de Diou-djen-dji, avec une personne appelée Chrysanthème; permission valable, sous la protection de la police, pendant toute la durée de mon séjour au Japon.
Le soir, par exemple, dans notre quartier là-haut, c'est redevenu très gentil, notre petit mariage: un cortège aux lanternes, un thé de gala, un peu de musique.... Il était nécessaire, en vérité.
Et maintenant, nous sommes presque de vieux mariés; entre nous, les habitudes se créent tout doucement.
Chrysanthème entretient les fleurs dans nos vases de bronze, s'habille avec une certaine recherche, porte des chaussettes à orteil séparé, et joue tout le jour d'une sorte de guitare à long manche qui rend des sons tristes....
VI
Chez nous, cela ressemble à une image japonaise: rien que des petits paravents; des petits tabourets bizarres supportant des vases avec des bouquets,--et, au fond de l'appartement, dans un retiro qui fait autel, un grand Bouddha doré trônant dans un lotus.
La maison est bien telle que je l'avais entrevue dans mes projets de Japon, avant l'arrivée, durant les nuits de quart: haut perchée, dans un faubourg paisible, au milieu des jardins verts;--elle est toute en panneaux de papier, et se démonte, quand on veut, comme un jouet d'enfant.--Des familles de cigales chantent nuit et jour sur notre vieux toit sonore. On a, de notre véranda, une vue à vol d'oiseau très vertigineuse, sur Nagasaki, ses rues, ses jonques et ses grands temples; à certaines heures tout cela s'éclaire à nos pieds comme un décor de féerie.
VII
Cette petite Chrysanthème... comme silhouette, tout le monde a vu cela partout. Quiconque a regardé une de ces peintures sur porcelaine ou sur soie, qui encombrent nos bazars à présent, sait par coeur cette jolie coiffure apprêtée, cette taille toujours penchée en avant pour esquisser quelque nouvelle révérence gracieuse, cette ceinture nouée derrière en un pouf énorme, ces manches larges et retombantes, cette robe collant un peu au bas des jambes avec petite traîne en biais formant queue de lézard.
Mais sa figure, non, tout le monde ne l'a pas vue; c'est quelque chose d'assez à part.
D'ailleurs, ce type de femme que les Japonais peignent de préférence sur leurs potiches est presque exceptionnel dans leur pays. On ne trouve guère que dans la classe noble ces personnes à grand visage pâle peint en rose tendre, ayant un long cou bête et un air de cigogne. Ce type distingué (qu'avait mademoiselle Jasmin, je le reconnais) est rare, surtout à Nagasaki.
Dans la bourgeoisie et dans le peuple, on est d'une laideur plus gaie, qui va jusqu'à la gentillesse souvent. Toujours les mêmes yeux trop petits, pouvant à peine s'ouvrir, mais des figures plus rondes, plus brunes, plus vives; chez les femmes, un certain vague dans les traits, quelque chose de l'enfance qui persiste jusqu'à la fin de la vie.
Et si rieuses, si joyeuses, toutes ces petites poupées nipponnes!--D'une joie un peu voulue, il est vrai, un peu étudiée et sonnant faux quelquefois; mais tout de même on s'y laisse prendre.
Chrysanthème est à part, parce qu'elle est triste. Qu'est-ce qui peut bien se passer dans cette petite tête? Ce que je sais de son langage m'est encore insuffisant pour le découvrir. D'ailleurs, il y a cent à parier qu'il ne s'y passe rien du tout.--Et quand même, cela me serait si égal!...
Je l'ai prise pour me distraire, et j'aimerais mieux lui voir une de ces insignifiantes petites figures sans souci comme en ont les autres.
VIII
Quand vient la nuit, nous allumons deux lampes suspendues, d'une forme religieuse, qui brûlent jusqu'au matin devant notre idole dorée.
Nous dormons par terre, sur un mince matelas de coton que l'on déploie et que l'on étend chaque soir par-dessus nos nattes blanches. L'oreiller de Chrysanthème est un petit chevalet d'acajou emboîtant bien la nuque, de façon à ne pas déranger la volumineuse coiffure qui ne doit jamais être défaite, les jolis cheveux noirs que je ne verrai sans doute jamais dénoués. Le mien, de mode chinoise, est une sorte de petit tambour carré que recouvre une peau de serpent.
Nous dormons sous un vélum de gaze d'un bleu vert très sombre, d'une couleur de nuit, tendu sur des rubans d'un jaune orange. (Ce sont des nuances consacrées, et tous les ménages comme il faut, à Nagasaki, ont un vélum pareil.) Il nous enveloppe comme une tente; les moustiques et les phalènes viennent danser autour.
* * * * *
Tout cela est presque joli à dire; écrit, tout cela fait presque bien.--En réalité, pourtant, non; il y manque je ne sais quoi, et c'est assez pitoyable.
Dans d'autres pays de la terre, en Océanie dans l'île délicieuse, à Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne disaient jamais autant que j'aurais voulu dire, je me débattais contre mon impuissance à rendre dans une langue humaine le charme pénétrant des choses.
Ici, au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop vibrants toujours; les mots embellissent. Je me fais l'effet de jouer pour moi-même quelque comédie bien piètre, bien banale, et, quand j'essaie de prendre au sérieux mon ménage, je vois se dresser en dérision devant moi la figure de M. Kangourou, agent matrimonial, à qui je dois mon bonheur.
IX
12 juillet.
Yves se rend chez nous chaque fois qu'il est libre,--à cinq heures le soir, après le travail du bord.
Il est notre seul visiteur européen; à part quelques échanges de politesses et de tasses de thé avec des voisins ou des voisines, nous vivons très retirés. A la nuit seulement, par les petites rues à pic, nous descendons à Nagasaki, portant des lanternes au bout de bâtonnets, pour aller nous distraire dans les théâtres, les «maisons de thé» ou les bazars.
Yves s'amuse de ma femme comme d'un joujou et continue de m'assurer qu'elle est charmante.
Moi, je la trouve exaspérante autant que les cigales de mon toit. Et quand je suis seul dans ce logis, à côté de cette petite personne pinçant les cordes de sa guitare à long manche, en face de ce merveilleux panorama de pagodes et de montagnes,--je me sens triste à pleurer....
X
13 juillet.
Cette nuit, pendant que nous étions couchés sous ce toit japonais de Diou-djen-dji,--sous ce vieux toit de bois mince, desséché par cent années de soleil, qui vibre au moindre bruit comme la peau tendue d'un tamtam--au-dessus de nos têtes une vraie Chasse-Galery, dans le silence de deux heures du matin, passa en galopant:
--_Nidzoumi!_ (les souris!), dit Chrysanthème.
Et, brusquement, ce mot m'en rappela un autre, d'une langue bien différente et parlée bien loin d'ici «Setchan!...» mot entendu jadis ailleurs, mot dit comme cela tout près de moi par une voix de jeune femme, dans des circonstances pareilles, à un instant de frayeur nocturne.--«Setchan!...» Une de nos premières nuits passées à Stamboul, sous le toit mystérieux d'Eyoub, quand tout était danger autour de nous, un bruit sur les marches de l'escalier noir nous avait fait trembler, et elle aussi, la chère petite Turque, m'avait dit dans sa langue aimée: «Setchan!» (les souris!)....
Oh! alors, un grand frisson, à ce souvenir, me secoua tout entier: ce fut comme si je me réveillais en sursaut d'un sommeil de dix années;--je regardai avec une espèce de haine cette poupée étendue près de moi, me demandant ce que je faisais là sur cette couche, et je me levai pris d'écoeurement et de remords, pour sortir de ce tendelet de gaze bleue....
J'allai jusque sous la véranda... et je m'arrêtai, regardant les profondeurs de la nuit étoilée. Nagasaki dormait au-dessous de moi, d'un sommeil qui semblait tiède et léger, avec mille bruissements d'insectes au clair de lune, dans des enchantements de lumière rose. Puis, tournant la tête, je vis derrière moi l'idole dorée devant laquelle veillaient nos lampes; l'idole de l'impassible sourire bouddhique, et sa présence semblait jeter dans l'air de cette chambre je ne sais quoi d'inconnu et d'incompréhensible; à aucune époque de ma vie passée, je n'avais encore dormi sous le regard de ce dieu-là....
Au milieu de ce calme et de ce silence du milieu de la nuit, je cherchai à ressaisir encore mes impressions poignantes de Stamboul.--Hélas! non, elles ne revenaient plus, dans ce milieu trop lointain et trop étrange.... A travers la gaze bleue transparaissait la Japonaise, étendue avec une grâce bizarre dans sa robe de nuit d'une couleur sombre, la nuque reposant sur son chevalet de bois et les cheveux arrangés en grandes coques lustrées. Ses bras ambrés, délicats et jolis, sortaient jusqu'à l'épaule de ses manches larges.
«Qu'est-ce donc que ces souris des toits avaient pu me faire», se disait Chrysanthème. Naturellement elle ne comprenait pas. Avec une câlinerie de petit chat, elle coula vers moi ses yeux bridés, me demandant pourquoi je ne venais pas dormir,--et je retournai me coucher auprès d'elle.
XI
14 juillet.
Jour de la fête nationale de France. Sur rade de Nagasaki, grand pavois en notre honneur et salves d'artillerie.
Hélas! je songe beaucoup, toute la journée, à ce 14 juillet de l'an dernier, passé dans un si grand calme, au fond de ma vieille maison familiale, la porte fermée aux importuns, tandis que la foule en gaîté hurlait dehors; j'étais resté jusqu'au soir assis à l'ombre d'une treille et d'un chèvrefeuille, sur un banc où jadis, pendant les étés de mon enfance, je m'installais avec mes cahiers, en prenant un air de faire mes devoirs.--Oh! ce temps où je _faisais mes devoirs_... avais-je assez la tête ailleurs,--aux voyages, aux pays lointains, aux forêts tropicales devinées en rêve.... A cette époque, aux environs de ce banc de jardin, dans certains creux des pierres du mur, de vilaines bêtes d'araignées noires habitaient, toujours au guet, le nez à leur fenêtre, prêtes à sauter sur les moucherons étourdis ou le mille-pattes en promenade. Et un de mes amusements était de prendre un brin d'herbe, ou la queue d'une cerise, pour chatouiller tout doucement, tout doucement, ces araignées dans leur trou; elles sortaient alors brusquement, très mystifiées, croyant avoir affaire à quelque proie,--tandis que je retirais ma main avec horreur.... Eh bien, le 14 juillet de l'année dernière, m'étant rappelé ce temps à jamais envolé des thèmes et des versions, et ce jeu d'autrefois, j'avais parfaitement retrouvé les mêmes araignées (ou du moins les filles des anciennes) postées dans les mêmes trous. Et, en les regardant, en regardant des brins d'herbe, des lichens, il m'était revenu mille souvenirs des premiers étés de ma vie, souvenirs qui avaient dormi pendant des années contre ce vieux mur, l'abri des branches de lierre.... Quand tout ce qui est nous change et passe, c'est un surprenant mystère que cette constance de la nature à reproduire toujours de la même façon ses plus infimes détails: les mêmes variétés particulières de mousses reverdissent pendant des siècles précisément aux mêmes places, et les mêmes petits insectes font chaque été, aux mêmes endroits, les mêmes choses....
Je reconnais que cet épisode d'enfance et d'araignées arrive drôlement au milieu de l'histoire de Chrysanthème. Mais l'interruption saugrenue est absolument dans le goût de ce pays-ci; elle se pratique en tout, dans la causerie, dans la musique, même dans la peinture; un paysagiste, par exemple, ayant achevé un tableau de montagnes et de rochers, n'hésitera jamais à tracer au beau milieu du ciel un cercle, ou un losange, un encadrement quelconque, dans lequel il représentera n'importe quoi d'incohérent et d'inattendu: un bonze jouant de l'éventail, ou une dame prenant une tasse de thé. Rien n'est plus japonais que de faire ainsi des digressions sans le moindre à propos.
D'ailleurs, si je me suis remis en mémoire tout cela, c'était pour me mieux marquer à moi-même la différence entre ce 14 juillet de l'an dernier, si tranquille, au milieu de choses familières connues depuis mon entrée au monde,--et celui-ci, plus agité, au milieu de choses étranges.
Aujourd'hui donc, au soleil ardent de deux heures, trois djins rapides nous entraînent à toutes jambes, Yves, Chrysanthème et moi, à la file indienne, chacun dans un petit char sautillant,--nous entraînent jusqu'à l'autre bout de Nagasaki, et là nous déposent au pied d'un escalier de géants qui monte tout droit dans la montagne.
C'est l'escalier du grand temple d'Osueva; il est en granit, il est large comme pour donner accès à tout un corps d'armée; il est imposant et simple comme une chose de Babylone ou de Ninive, il contraste absolument avec les mièvreries d'alentour.
Nous grimpons, nous grimpons,--Chrysanthème nonchalante, faisant la fatiguée sous son ombrelle de papier où des papillons roses sont peints sur un fond noir. En nous élevant toujours, nous passons sous d'énormes portiques religieux, en granit également, d'une forme rude et primitive. En vérité ces escaliers et ces portiques des temples sont les seules choses un peu grandioses que ce peuple ait imaginées; elles étonnent, on ne les dirait pas japonaises.