Madame Chrysanthème

Chapter 2

Chapter 23,873 wordsPublic domain

Donc, nous venons de nous arrêter. C'est à la base même d'une grande montagne surplombante; nous avons dû dépasser la ville, probablement, et nous sommes dans la banlieue, à la campagne. Il faut mettre pied à terre, paraît-il, et grimper à présent par un sentier étroit presque à pic. Autour de nous, il y a des maisonnettes de faubourg, des clôtures de jardin, des palissades en bambou très élevées masquant la vue. La verte montagne nous écrase de toute sa hauteur, et des nuées basses, lourdes, obscures, se tiennent au-dessus de nos têtes comme un couvercle oppressant qui achèverait de nous enfermer dans ce recoin inconnu où nous sommes; vraiment il semble que cette absence de lointains, de perspectives, dispose mieux à remarquer tous les détails de très petit bout de Japon intime, boueux et mouillé, que nous avons sous les yeux.--La terre de ce pays est bien rouge.--Les herbes, les fleurettes qui bordent le chemin me sont étrangères;--pourtant, dans la palissade, il y a des liserons comme les nôtres, et je reconnais dans les jardins des marguerites-reines, des zinias, d'autres fleurs de France. L'air a une odeur compliquée; aux senteurs des plantes et de la terre s'ajoute autre chose, qui vient des demeures humaines sans doute: on dirait un mélange de poisson sec et d'encens. Personne ne passe; des habitants, des intérieurs, de la vie, rien ne se montre, et je pourrais aussi bien me croire n'importe où.

Mon djin a remisé sous un arbre sa petite voiture, et nous montons ensemble dans ce chemin raide, sur ce sol rouge où nos pieds glissent.

--Nous allons bien au _Jardin-des-Fleurs?_ dis-je, inquiet de savoir si j'ai été compris.

--Oui, oui, fait le djin, c'est là-haut et c'est tout près.

Le chemin tourne, devient encaissé et sombre. D'un côté, la paroi de la montagne, toute tapissée de fougères mouillées; de l'autre, une grande maison de bois, presque sans ouvertures et d'un mauvais aspect: c'est là que mon djin s'arrête.

Comment, cette maison sinistre, le _Jardin-des-Fleurs?_--Il prétend que oui, l'air très sûr de son fait. Nous frappons à une grosse porte qui aussitôt glisse dans ses rainures et s'ouvre.--Alors deux petites bonnes femmes apparaissent, drôlettes, presque vieillottes; mais ayant conservé des prétentions, cela se voit tout de suite; tenues de potiche très correctes, mains et pieds d'enfant.

A peine m'ont-elles vu, qu'elles tombent à quatre pattes, le nez contre le plancher. Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui leur arrive?--Rien du tout, c'est simplement le salut de grande cérémonie qui se fait ainsi; je n'en avais point l'habitude encore. Les voilà relevées, s'empressant à me déchausser (on n'entre jamais avec ses souliers dans une maison nipponne), à essuyer le bas de mon pantalon, à toucher si mes épaules ne sont pas trempées.

Ce qui frappe dès l'abord, dans ces intérieurs japonais, c'est la propreté minutieuse, et la nudité blanche, glaciale.

Sur des nattes irréprochables, sans un pli, sans un dessin, sans une souillure, on me fait monter au premier étage, dans une grande pièce où il n'y a rien, absolument rien. Les murs en papier sont composés de châssis à coulisse, pouvant rentrer les uns dans les autres, au besoin disparaître,--et tout un côté de l'appartement s'ouvre en véranda sur la campagne verte, sur le ciel gris. Comme siège, on m'apporte un carreau de velours noir, et me voilà assis très bas au milieu de cette pièce vide où il fait presque froid,--les deux petites bonnes femmes (qui sont les servantes de la maison et les miennes très humbles) attendant mes ordres dans des postures de soumission profonde.

C'est incroyable que cela signifie quelque chose, ces mots baroques, ces phrases que j'ai apprises là-bas, pendant notre exil aux Pescadores, à coups de lexique et de grammaire, mais sans conviction aucune.--Il paraît bien que si, pourtant; on me comprend tout de suite.

Je veux d'abord parler à ce monsieur Kangourou, qui est _interprète, blanchisseur et agent discret pour grands mariages_.--C'est parfait; on le connaît, on va sur l'heure me l'aller quérir, et l'aînée des servantes prépare dans ce but ses socques de bois, son parapluie de papier.

Ensuite, je veux qu'on m'apporte une collation bien servie, composée de choses japonaises raffinées.--De mieux en mieux; on se précipite aux cuisines pour commander cela.

Enfin je veux qu'on serve du thé et du riz à mon djin qui m'attend en bas;--je veux, je veux beaucoup de choses, mesdames les poupées, je vous les dirai à mesure, posément, quand j'aurai eu le temps de rassembler mes mots.... Mais, plus je vous regarde, plus je m'inquiète de ce que va être ma fiancée de demain.--Presque mignonnes, je vous l'accorde, vous l'êtes,--à force de drôlerie, de mains délicates, de pieds en miniature; mais laides, en somme, et puis ridiculement petites, un air bibelot d'étagère, un air ouistiti, un air je ne sais quoi....

...Je commence à comprendre que je suis arrivé dans cette maison à un moment mal choisi. Il s'y passe quelque chose qui ne me regarde pas, et je gêne.

Dès l'abord, j'aurais pu deviner cela, malgré la politesse excessive de l'accueil--car je me rappelle à présent, pendant qu'on me déchaussait en bas, j'ai entendu des chuchotements au-dessus de ma tête, puis un bruit de panneaux que l'on faisait courir très vite dans leurs glissières; évidemment c'était pour me cacher ce que je ne devais pas voir; on improvisait pour moi l'appartement où je suis,--comme, dans les ménageries, on fait un compartiment séparé à certaines bêtes pendant la représentation.

Maintenant on m'a laissé seul, tandis que mes ordres s'exécutent, et je tends l'oreille, accroupi comme un Bouddha sur mon coussin de velours noir, au milieu de la blancheur de ces nattes et de ces murs.

Derrière les cloisons de papier, des voix fatiguées, qui semblent nombreuses, parlent tout bas. Puis un son de guitare et un chant de femme s'élèvent, plaintifs, assez doux, dans la sonorité de cette maison nue, dans la mélancolie de ce temps de pluie.

Par la véranda toute grande ouverte, ce que l'on voit est bien joli, je le reconnais; cela ressemble à un paysage enchanté. Des montagnes admirablement boisées, montant haut dans le ciel toujours sombre, y cachant les pointes de leurs cimes, et, perché dans les nuages, un temple. L'air a cette transparence absolue, les lointains cette netteté qui suivent les grandes averses; mais une voûte épaisse, encore chargée d'eau, reste tendue au-dessus de tout, et, sur les feuillages des bois suspendus, il y a comme de gros flocons de ouate grise qui se tiennent immobiles. Au premier plan, en avant et en bas de toutes ces choses presque fantastiques, est un jardin en miniature--où deux beaux chats blancs se promènent, s'amusent à se poursuivre dans les allées d'un labyrinthe lilliputien, en secouant leurs pattes parce que le sable est plein d'eau. Le jardin est maniéré au possible: aucune fleur, mais des petits rochers, des petits lacs, des arbres nains taillés avec un goût bizarre; tout cela, pas naturel, mais si ingénieusement composé, si vert, avec des mousses si fraîches!...

Un grand silence au dehors, dans ces campagnes mouillées que je domine; un calme absolu, jusque là-bas dans les fonds du décor immense. Mais la voix de femme, derrière le mur de papier, chante toujours avec une extrême douceur triste; la guitare qui l'accompagne a des notes graves, un peu lugubres....

Tiens!... cela s'accélère à présent,--et on dirait même que l'on danse!

Tant pis! Je vais essayer de regarder entre les châssis légers,--par une fente que j'aperçois là-bas.

Oh! le spectacle singulier: évidemment de jeunes élégants de Nagasaki en train de faire la grande fête clandestine! Dans un appartement aussi nu que le mien, ils sont là une douzaine assis en rond par terre; longues robes en coton bleu à manches pagodes, longs cheveux gras et plats surmontés d'un chapeau européen de forme _melon_; figures niaises, jaunes, épuisées, exsangues. A terre, une quantité de petits réchauds, de petites pipes, de petits plateaux de laque, de petites théières, de petites tasses;--tous les accessoires et tous les restes d'une orgie japonaise ressemblant à une dînette d'enfants. Et, au milieu du cercle de ces dandies, trois femmes très parées, autant dire trois visions étranges: robes de couleurs pâles et sans nom, brodées de chimères d'or; grands chignons arrangés avec un art inconnu, piqués d'épingles et de fleurs. Deux sont assises et me tournent le dos: l'une tenant la guitare; l'autre, celle qui chante de cette voix si douce;--elles sont exquises de pose, de costume, de cheveux, de nuque, de tout, ainsi vues furtivement par derrière, et je tremble qu'un mouvement ne me montre leur visage qui sans doute me désenchantera. La troisième est debout et danse devant cet aréopage d'imbéciles, devant ces chapeaux melon et ces cheveux plats.... Oh! quelle épouvante quand elle se retourne! Elle porte sur la figure le masque horrible, contracté, blême, d'un spectre ou d'un vampire.... Le masque se détache et tombe.... Elle est un amour de petite fée, pouvant bien avoir douze ou quinze ans, svelte, déjà coquette, déjà femme,--vêtue d'une longue robe de crépon bleu nuit, ombré, avec une broderie représentant des chauves-souris grises, des chauves-souris noires, des chauves-souris d'or....

Des pas dans l'escalier, des pieds de femme, légers, déchaussés, froissant les nattes blanches.... Sans doute le premier service de mon lunch que l'on m'apporte.--Vite je retombe immobile, fixe, sur mon coussin de velours noir.

Elles sont trois maintenant, trois servantes qui arrivent à la file, avec des sourires et des révérences. L'une me présente le réchaud et la théière; l'autre, des fruits confits dans de délicieuses petites assiettes; l'autre encore, des choses indéfinissables sur des bijoux de petits plateaux. Et elles s'accroupissent devant moi par terre, déposant à mes pieds toute cette dînette.

A ce moment, j'ai une impression de Japon assez charmante; je me sens entré en plein dans ce petit monde imaginé, artificiel, que je connaissais déjà par les peintures des laques et des porcelaines. C'est si bien cela! Ces trois petites femmes assises, gracieuses, mignardes, avec leurs yeux bridés, leurs beaux chignons en coques larges, lisses et comme vernis;--et ce petit service par terre;--et ce paysage entrevu par la véranda, cette pagode perchée dans les nuages;--et cette préciosité qui est partout, même dans les choses. C'est si bien cela aussi, cette voix mélancolique de femme, qui continue de se faire entendre derrière la cloison de papier; c'est ainsi évidemment qu'elles devaient chanter, ces musiciennes que j'avais vues jadis peintes en couleurs bizarres sur papier de riz et fermant à demi leurs petits yeux vagues, au milieu de fleurs trop grandes. Je l'avais deviné, ce Japon-là, bien longtemps avant d'y venir. Peut-être pourtant, dans la réalité, me semble-t-il diminué, plus mièvre encore, et plus triste aussi,--sans doute à cause de ce suaire de nuages noirs, à cause de cette pluie....

En attendant M. Kangourou (qui va arriver, paraît-il, qui s'habille), faisons la dînette.

Dans un bol des plus mignons, orné de cigognes envolées, il y a un potage invraisemblable, aux algues. Ailleurs, des petits poissons secs au sucre, des crabes au sucre, des haricots au sucre, des fruits au vinaigre et au poivre. Tout cela atroce, mais surtout imprévu, inimaginable. Elles me font manger, les petites femmes, riant beaucoup, de ce rire perpétuel, agaçant, qui est le rire japonais,--manger à leur manière, avec de gentilles baguettes et un doigté plein de grâce. Je m'habitue à leurs figures. L'ensemble de tout cela est raffiné,--d'un raffinement très à côté du nôtre par exemple, que je ne puis guère bien comprendre à première vue, mais qui à la longue finira peut-être par me plaire.

...Entre tout à coup, comme un papillon de nuit réveillé par le plein jour, comme une phalène rare et surprenante, la danseuse d'à côté, l'enfant qui portait le masque sinistre. C'est pour me voir sans doute. Elle roule des yeux de chatte craintive; puis, apprivoisée tout de suite, vient s'appuyer contre moi, avec une câlinerie de bébé qui sonne adorablement faux. Elle est mignonne, fine, élégante; elle sent bon. Drôlement peinte, blanche comme du plâtre, avec un petit rond rose bien régulier au milieu de chaque joue; la bouche carminée et un peu de dorure soulignant la lèvre inférieure. Comme on n'a pas pu blanchir la nuque, à cause des cheveux follets qui sont nombreux, on a, par amour de la correctitude, arrêté là le plâtrage blanc en une ligne droite que l'on dirait coupée au couteau; il en résulte, derrière son cou, un carré de peau naturelle, qui est très jaune....

Un son impérieux de guitare derrière la cloison, un appel évidemment! Crac, elle se sauve, la petite fée, s'en va retrouver les imbéciles d'à côté.

Si j'épousais celle-ci, sans chercher plus loin? Je la respecterais comme un enfant à moi confié; je la prendrais pour ce qu'elle est, pour un jouet bizarre et charmant. Quel amusant petit ménage cela me ferait! Vraiment, tant qu'à épouser un bibelot, j'aurais peine à trouver mieux....

Entrée de M. Kangourou. Complet en drap gris, de la _Belle-Jardinière_ ou du _Pont-Neuf_, chapeau melon, gants de filoselle blancs. Figure à la fois rusée et niaise; presque pas de nez, presque pas d'yeux. Révérence à la japonaise: plongeon brusque, les mains posées à plat sur les genoux, le torse faisant angle droit avec les jambes comme si le bonhomme se cassait; petit sifflement de reptile (que l'on produit en aspirant la salive entre les dents et qui est le dernier mot de la politesse obséquieuse dans cet empire).

--Vous parlez français, monsieur Kangourou?

--Vi! Missieu!

Nouvelle révérence.

Il m'en fait pour chaque mot que je dis, comme s'il était un pantin à manivelle; quand il est assis devant moi par terre, cela se borne à un plongeon de la tête,--accompagné toujours du même bruit sifflant de salive.

--Une tasse de thé, monsieur Kangourou?

Nouveau salut et geste très précieux des mains, comme pour dire: «J'oserais à peine; c'est trop de condescendance de votre part.... Enfin, pour vous obéir...»

Il a deviné, aux premiers mots, ce que j'attends de lui:

--Sans doute, répond-il, nous allons nous occuper de cela; dans une huitaine de jours précisément une famille de Simonosaki, où il y a deux filles charmantes, doit arriver....

--Comment, dans une huitaine de jours! Vous me connaissez mal, monsieur Kangourou! Non, non, ce sera tout de suite, demain ou pas du tout.

Encore une révérence sifflante, et Kangourou-San, gagné par mon agitation, se met à passer en revue fiévreusement toutes les jeunes personnes disponibles à Nagasaki:

--Voyons,--il y avait bien mademoiselle Oeillet.... Oh! quel dommage que je n'aie pas parlé deux jours plus tôt! Si jolie, si habile à jouer de la guitare.... C'est un irréparable malheur: elle a été prise avant-hier par un officier russe....

»Ah! mademoiselle Abricot!--Cela ferait-il mon affaire, cette demoiselle Abricot? C'est la fille d'un riche marchand de porcelaines du bazar de Décima; une personne d'un grand mérite, mais elle coûterait fort cher: ses parents, qui en font beaucoup de cas, ne la céderaient pas à moins de cent yen* par mois. Elle est très instruite, sait couramment l'écriture commerciale et possède, au bout des doigts, plus de deux mille caractères d'écriture savante. Dans un concours de poésie, elle est arrivée première avec un morceau composé _à la louange des petites fleurs blanches des haies vues à la rosée du matin_. Seulement elle n'est pas très jolie de visage; un de ses yeux est moins grand que l'autre--et un trou lui est resté dans une joue, d'un mal qu'elle avait eu étant enfant....

*_Un yen vaut 5 francs._

--Oh! non, alors, de grâce, pas elle. Cherchons parmi les jeunes personnes moins distinguées, mais n'ayant pas de cicatrice. Et celles qui sont là, à côté, en belles robes brodées d'or? Par exemple, la danseuse au masque de spectre, monsieur Kangourou?? ou encore celle qui chante d'une voix si douce et dont la nuque est si jolie???

Il ne comprend pas bien d'abord de qui il s'agit; puis, quand il a compris, secouant la tête, presque moqueur, il dit:

--Non, Missieu, non! Ce sont des _Guéchas_*, Missieu,--des _Guéchas!_

*_Guéchas, chanteuses et danseuses de profession formées au Conservatoire de Yeddo._

--Eh bien, mais, pourquoi donc pas des _Guéchas?_ qu'est-ce que cela peut me faire, à moi, qu'elles soient des _Guéchas?_--Plus tard, quand je serai mieux au courant des choses japonaises, peut-être apprécierai-je moi-même l'énormité de ma demande: on dirait vraiment que j'ai parlé d'épouser le diable....

Mais voici M. Kangourou qui se rappelle tout à coup une certaine mademoiselle Jasmin.--Mon Dieu, comment donc n'y avait-il pas songé tout de suite; mais c'est absolument ce qu'il me faut; il va dès demain, dès ce soir, faire des ouvertures aux parents de cette jeune personne, qui demeurent fort loin d'ici sur la colline d'en face dans le faubourg de Diou-djen-dji. C'est une demoiselle très jolie, d'une quinzaine d'années. On l'aurait probablement à dix-huit ou vingt piastres par mois, à la condition de lui offrir quelques robes de bon goût et de la loger dans une maison agréable et bien située,--ce qu'un galant homme comme moi ne peut manquer de faire.

Va pour mademoiselle Jasmin,--et séparons-nous, l'heure presse. M. Kangourou viendra demain à mon bord me communiquer le résultat de ses premières démarches et se concerter avec moi pour l'entrevue. De rétribution, il n'en acceptera aucune pour le moment, mais je lui donnerai mon linge à blanchir et je lui procurerai la clientèle de mes camarades de la _Triomphante_.

C'est entendu.

Saluts profonds,--on me rechausse à la porte.

Mon djin, profitant de cet interprète que la chance lui a mis sous la main, se recommande à moi pour l'avenir: sa station est justement sur le quai; son numéro est 415, écrit en chiffres français sur la lanterne de sa voiture (à bord, nous avons 415 Le Goêlec, fusilier, servant de gauche à l'une de mes pièces; c'est bon, je retiendrai cela); son tarif est douze sous la course et dix sous l'heure, pour les habitués.--A merveille, il aura ma pratique, c'est promis.--Allons-nous-en. Les servantes, qui m'ont reconduit, tombent à quatre pattes pour le salut final et restent prosternées sur le seuil--tant que je suis en vue dans le sentier sombre où les fougères achèvent de s'égoutter sur ma tête....

IV

Trois jours ont passé. C'est à la tombée de la nuit, dans un appartement qui depuis la veille est le mien.--Nous nous promenons, Yves et moi, au premier étage, sur les nattes blanches, arpentant cette grande pièce vide dont le plancher sec et léger craque sous nos pas--un peu agacés l'un et l'autre par une attente qui se prolonge. Yves, qui a plus d'entrain dans son impatience, de temps en temps regarde au-dehors. Moi, tout à coup, je me sens froid au coeur, à l'idée que j'ai choisi et que je vais habiter cette maison perdue dans un faubourg d'une ville si étrangère, perchée haut dans la montagne, presque avoisinant les bois.

Quelle idée m'a pris, de m'installer dans tout cet inconnu qui sent l'isolement et la tristesse?... L'attente m'énerve et je m'amuse à examiner les petits détails du logis. Les boiseries du plafond sont compliquées et ingénieuses. Sur les châssis de papier blanc qui forment les murailles, il y a un semis de petites, de microscopiques tortues bleues, à plumes....

--Ils sont en retard, dit Yves, qui regarde encore dans la rue.

Pour en retard, oui, ils le sont, d'une bonne heure déjà, et la nuit arrive, et le canot qui devait nous ramener à bord pour dîner va partir. Il faudra souper ce soir à la japonaise, qui sait où. Les gens de ce pays-ci n'ont aucune conscience de l'heure, du prix du temps.

Et je continue d'inspecter les menus détails drôles de ma maison.--Tiens! au lieu de poignées, comme nous en aurions mis, nous, pour tirer ces châssis mobiles, ils ont placé des petits trous ovales ayant la forme d'un bout de doigt, destinés évidemment à introduire le pouce.--Et ces petits trous ont une garniture de bronze,--et, regardé de près, ce bronze est curieusement ouvragé: ici, c'est une dame qui s'évente; ailleurs, dans le trou voisin, est représentée une branche de cerisier en fleurs. Quelle bizarrerie dans le goût de ce peuple! S'appliquer à une oeuvre en miniature, la cacher au fond d'un trou à mettre le pouce qui semble n'être qu'une tache au milieu d'un grand châssis blanc; accumuler tant de patient travail dans des accessoires imperceptibles,--et tout cela pour arriver à produire un effet d'ensemble nul, un effet de nudité complète....

Yves regarde encore, comme soeur Anne. Du côté où il se penche, ma véranda donne sur une rue, plutôt sur un chemin bordé de maisons qui monte, monte, et se perd presque tout de suite dans les verdures de la montagne, dans les champs de thé, les broussailles, les cimetières. Moi, ça m'agace pour tout de bon, cette attente, et je regarde du côté opposé; mon autre façade, en véranda aussi, s'ouvre sur un jardin d'abord, puis sur un panorama merveilleux de bois et de montagnes, avec tout le vieux Nagasaki japonais tassé en fourmilière noirâtre à deux cents mètres sous mes pieds. Ce soir, par un crépuscule terne, un crépuscule de juillet pourtant,--ces choses sont tristes. Il y a de gros nuages qui roulent de la pluie; en l'air, des averses voyagent. Non, je ne me trouve pas du tout chez moi, dans ce gîte étrange; j'y éprouve des impressions de dépaysement extrême et de solitude; rien que la perspective d'y passer la nuit me serre le coeur....

--Ah! pour le coup, frère, dit Yves, je crois,--je crois fort... que la voilà!!!

Je regarde par-dessus son épaule et j'aperçois--vue de dos--une petite poupée en toilette, que l'on achève d'attifer dans la rue solitaire: un dernier coup d'oeil maternel aux coques énormes de la ceinture, aux plis de la taille. Sa robe est en soie gris perle, son _obi_ en satin mauve; un piquet de fleurs d'argent tremble dans ses cheveux noirs; un dernier rayon mélancolique du couchant l'éclaire; cinq ou six personnes l'accompagnent.... Oui, évidemment c'est elle, mademoiselle Jasmin... ma fiancée qu'on m'amène!!...

Je me précipite au rez-de-chaussée, qu'habitent la vieille madame Prune, ma propriétaire, et son vieux mari;--ils sont en prières devant l'autel de leurs ancêtres.

--Les voilà, madame Prune, dis-je en japonais, les voilà! Vite le thé, le réchaud, les braises, les petites pipes pour les dames, les petits pots en bambou pour cracher leur salive! Montez avec empressement tous les accessoires de ma réception!

J'entends le portail qui s'ouvre, je remonte. Des socques de bois se déposent à terre; l'escalier crie sous des pieds déchaussés.... Nous nous regardons, Yves et moi, avec une envie de rire....

Entre une vieille dame,--deux vieilles dames,--trois vieilles dames, émergeant l'une après l'autre avec des révérences à ressorts que nous rendons tant bien que mal, ayant conscience de notre infériorité dans le genre. Puis des personnes d'un âge intermédiaire,--puis des jeunes tout à fait, une douzaine au moins, les amies, les voisines, tout le quartier. Et tout ce monde, en entrant chez moi, se confond en politesses réciproques: et je te salue--et tu me salues,--et je te ressalue, et tu me le rends--et je te ressalue encore, et je ne te le rendrai jamais selon ton mérite,--et moi je me cogne le front par terre, et toi tu piques du nez sur le plancher; les voilà toutes à quatre pattes les unes devant les autres; c'est à qui ne passera pas, à qui ne s'assoira pas, et des compliments infinis se marmottent à voix basse, la figure contre le parquet.