Chapter 12
Mais voici que, dès huit heures, trois personnages de mine singulière, conduits par M. Kangourou, se présentent à la porte de ma cabine avec force révérences. Ils portent de longues robes chamarrées de dessins sombres; ils ont les grands cheveux, les fronts hauts, les visages anémiques des personnes adonnées trop exclusivement aux beaux-arts, et, sur leurs chignons, des chapeaux _canotiers_ d'un galbe anglais sont posés de côté, d'une manière fort galante. Sous leurs bras, ils tiennent des cartons chargés d'esquisses; dans leurs mains, des boîtes d'aquarelle, des crayons, et, liés en faisceau, de fins stylets dont on voit briller les pointes aiguës.
Du premier coup d'oeil, même dans l'effarement de mon réveil, j'embrasse l'ensemble de leurs personnes et je devine à quels hôtes j'ai affaire:
--Entrez, dis-je, messieurs les tatoueurs!
Ce sont les spécialistes les plus en renom de Nagasaki; je les avais mandés depuis deux jours, ne sachant pas partir et, puisqu'ils sont venus, je les recevrai.
A la suite de mes fréquentations avec des êtres primitifs, en Océanie et ailleurs, j'ai pris le goût déplorable des tatouages; aussi ai-je désiré emporter comme curiosité, comme bibelot, un spécimen du travail des tatoueurs japonais, qui ont une finesse de touche sans égale.
Dans leurs albums, étalés sur ma table, je fais mon choix. Il y a là des dessins bien étranges appropriés aux différentes parties de l'individu humain: des emblèmes pour bras et pour jambes, des branches de roses pour épaule, et de grosses figures grimaçantes pour milieu de dos. Il y a même,--afin de satisfaire au goût de quelques clients, matelots des marines étrangères,--des trophées d'armes, des pavillons d'Amérique et de France entrelacés, un _God Save_ au milieu d'étoiles,--et des femmes de Grévin calquées dans le _Journal amusant_!
Mes préférences sont pour une chimère bleue et rose fort singulière, longue de deux doigts environ, qui sera d'un joli effet sur ma poitrine, du côté opposé au coeur.
Une heure et demie d'agacement et de souffrance. É tendu sur ma couchette, livré aux mains de ces personnages, je me raidis pour subir leurs milliers d'imperceptibles piqûres. Quand par hasard un peu de sang coule, embrouillant le dessin dans du rouge, l'un des artistes se précipite pour l'étancher avec ses lèvres,--et je ne proteste pas, sachant que c'est la manière japonaise, la manière usitée par les médecins pour les plaies des hommes ou des bêtes.
Un travail aussi fin et minutieux que celui des graveurs sur pierre s'exécute sur moi avec lenteur; des mains maigres me labourent d'une manière posée et automatique.
Enfin l'oeuvre est terminée,--et les tatoueurs, qui se reculent d'un air de satisfaction pour mieux voir, déclarent que ce sera charmant.
Bien vite je m'habille pour aller à terre,--profiter de mes dernières heures de Japon.
Une chaleur torride aujourd'hui; un de ces grands soleils de septembre qui tombent avec une certaine mélancolie sur les feuilles commençant à jaunir, qui sont clairs et brûlants après des matinées déjà fraîches. Comme hier, c'est pendant l'accablement de midi que je monte dans mon haut faubourg, par des sentiers vides, où il n'y a que de la lumière et du silence.
J'ouvre sans bruit la porte de ma maisonnette; je marche à pas de loup, avec des précautions extrêmes, par peur de madame Prune.
Au bas de l'escalier, sur les nattes blanches, à côté des petits socques et des petites sandales qui traînent toujours dans ce vestibule, il y a tout un bagage prêt à partir, que je reconnais du premier coup d'oeil: de gentilles robes sombres, qui me sont familières, pliées avec soin et enveloppées dans des serviettes bleues nouées aux quatre bouts.--Je crois même que j'éprouve une impression furtive de tristesse en voyant sortir de l'un de ces paquets un coin de la boîte consacrée aux lettres et aux souvenirs--dans laquelle mon portrait, par Uyeno, habite maintenant en compagnie de divers minois de mousmés.--Une sorte de mandoline à long manche, prête à partir aussi, est posée sur le tout dans une gaine de soie bigarrée.--Cela ressemble au déménagement de quelque gitane--ou plutôt cela me rappelle certaine gravure d'un livre de fables que j'avais dans mon enfance: c'est tout à fait le même attirail et la longue guitare que la Cigale, ayant chanté tout l'été, portait sur son dos quand elle vint frapper chez la Fourmi sa voisine.
Pauvre petit bagage!...
Je monte sur la pointe du pied,--et je m'arrête, entendant chanter là-haut chez moi.
C'est bien la voix de Chrysanthème, et la chanson est gaie! J'en suis dérouté, refroidi, et j'ai presque un regret d'avoir pris la peine de venir.
Il s'y mêle un bruit que je ne m'explique pas: _dzinn! dzinn!_ des tintements argentins très purs, comme si on lançait fortement des pièces de monnaie contre le plancher. Je sais bien que cette maison vibrante exagère toujours les sons, pendant les silences de midi aussi bien que pendant les silences nocturnes; mais c'est égal, je suis intrigué de savoir ce que ma mousmé peut faire.--_Dzinn! dzinn!_ est-ce qu'elle s'amuse au palet, ou au _jeu du crapaud_,--ou à pile ou face?...
Rien de tout cela! Je crois que j'ai deviné,--et je monte encore plus doucement à quatre pattes, avec des précautions de Peau-Rouge, pour me donner le dernier plaisir de la surprendre.
Elle ne m'a pas entendu venir. Dans notre grande chambre complètement vidée, balayée, blanche, où entrent le clair soleil, et le vent tiède, et les feuilles jaunies des jardins, elle est seule assise, tournant le dos à la porte; elle est habillée pour la rue, prête à se rendre chez sa mère, ayant à côté d'elle son parasol rose.
Par terre, étalées, toutes les belles piastres blanches que, suivant nos conventions, je lui ai données hier au soir. Avec la compétence et la dextérité d'un vieux changeur, elle les palpe, les retourne, les jette sur le plancher et, armée d'un petit marteau _ad hoc_, les fait tinter vigoureusement à son oreille,--tout en chantant je ne sais quelle petite romance d'oiseau pensif, qu'elle improvise sans doute à mesure....
Eh bien, il est encore plus japonais que je n'aurais su l'imaginer, le dernier tableau de mon mariage! Une envie de rire me vient.... Comme j'ai été naïf de me laisser presque prendre à quelques mots assez réussis qu'elle avait prononcés hier au soir en cheminant à mon côté,--à une petite phrase assez gentille qu'avaient embellie le silence de deux heures du matin et tous les enchantements de la nuit. Allons, pas plus pour Yves que pour moi, pas plus pour moi que pour Yves, rien ne s'est jamais passé dans cette petite cervelle, dans ce petit coeur.
Quand je l'ai assez regardée, je l'appelle:
--Hé! Chrysanthème!
Elle se retourne, confuse, rougissant jusqu'aux oreilles d'avoir été vue pendant ce travail.
Elle a bien tort, pourtant, d'être si troublée,--car je suis ravi au contraire. La crainte de la laisser triste avait failli me faire un peu de peine, et j'aime beaucoup mieux que ce mariage finisse en plaisanterie comme il avait commencé.
--Une bonne idée que tu as eue là, dis-je, une précaution qu'il faudrait toujours prendre, dans ton pays où tant de gens malintentionnés sont habiles à imiter les monnaies. Dépêche-toi de finir avant que je m'en aille, et s'il s'en est glissé de fausses dans le nombre, je te les remplacerai bien volontiers.
Mais non, elle refuse de continuer devant moi. Je m'y attendais, du reste; elle a pour cela trop de politesse héréditaire et acquise, trop de convenance, trop de japonerie. D'un petit pied dédaigneux,--ganté toujours de chaussettes immaculées avec étui spécial pour le premier orteil,--elle repousse bien loin sur les nattes les piles de ces piastres blanches.
--Nous avons loué un grand sampan fermé, dit-elle pour changer la conversation, et nous irons toutes ensemble, Campanule, Jonquille, Touki, toutes vos femmes, regarder l'appareillage de votre navire.... Assieds-toi, et, je te prie, reste un moment.
--Rester, je ne le puis vraiment pas. J'ai plusieurs courses à faire en ville, vois-tu, et l'ordre nous a été donné de rentrer tous à bord à trois heures, pour l'appel général du départ. Et puis j'aime mieux me sauver, tu comprends, pendant que madame Prune repose encore en pleine sieste; je craindrais d'être attiré encore dans des petits coins, de provoquer quelque scène déchirante au moment de la séparation....
Chrysanthème baisse la tête, ne dit plus rien, et, voyant que décidément je m'en vais, se lève pour me reconduire.
Sans parler, sans faire de bruit, elle derrière moi, nous descendons l'escalier, nous traversons le jardinet plein de soleil où les arbustes nains et les plantes contrefaites semblent, comme le reste de la maison, plongés dans une somnolence chaude.
A la porte de sortie, je m'arrête pour les derniers adieux: la petite moue de tristesse a reparu, plus accentuée que jamais, sur la figure de Chrysanthème; c'est de circonstance d'ailleurs, c'est correct, et je me sentirais offensé s'il en était autrement.
Allons, petite mousmé, séparons-nous bons amis; embrassons-nous même, si tu veux. Je t'avais prise pour m'amuser; tu n'y as peut-être pas très bien réussi, mais tu as donné ce que tu pouvais, ta petite personne, tes révérences et ta petite musique; somme toute, tu as été assez mignonne, dans ton genre nippon. Et, qui sait, peut-être penserai-je à toi quelquefois, par ricochet, quand je me rappellerai ce bel été, ces jardins si jolis, et le concert de toutes ces cigales....
Elle se prosterne sur le seuil de la porte, le front contre terre, et reste dans cette position de salut suprême tant que je suis visible, dans le sentier par lequel je m'en vais pour toujours.
En m'éloignant, je me retourne bien une fois ou deux pour la regarder,--mais c'est par politesse seulement, et afin de répondre comme il convient à sa belle révérence finale....
LIII
Dès mon entrée en ville, au tournant de la grand' rues je fais la rencontre heureuse de 415, mon parent pauvre. Précisément j'avais besoin d'un djin rapide, et je monte dans sa voiture; ce sera du reste un adoucissement pour moi, à l'heure du départ, de faire ainsi mes dernières courses en compagnie d'un membre de ma famille.
N'ayant pas l'habitude de circuler à ces heures de sieste, je n'avais pas encore vu les rues de cette ville aussi accablées de soleil, aussi désertes, dans ce silence et cet éclat mornes qui rappellent les pays chauds. Devant toutes les boutiques pendent des tendelets blancs, ornés par places de légers dessins noirs dont la bizarrerie a je ne sais quoi de mystérieux: dragons, emblèmes, figures symboliques. Le ciel éclaire trop; la lumière est crue, implacable, et jamais ce Nagasaki ne m'avait paru si vieux, si vermoulu, si caduc, malgré ses dessus en papier neuf et ses peinturlures. Ces maisonnettes de bois, au-dedans d'une propreté si blanche, sont noirâtres au-dehors, rongées, disjointes, _grimaçantes_.--A bien regarder même, elle est partout, la grimace, dans les masques hideux qui rient aux devantures des antiquaires innombrables; dans les magots, dans les jouets, les idoles: la grimace cruelle, louche, forcenée;--elle est même dans les constructions, dans les frises des portiques religieux, dans les toits de ces mille pagodes, dont les angles et les pignons se contorsionnent, comme des débris encore dangereux de vieilles bêtes malfaisantes.
Et cette inquiétante intensité de physionomie qu'ont les choses contraste avec l'inexpression presque absolue des vrais visages humains, avec la niaiserie souriante de ces petites bonnes gens que l'on aperçoit au passage, exerçant avec patience des métiers minutieux dans la pénombre de leurs maisonnettes ouvertes.--Ouvriers accroupis, sculptant avec des outils imperceptibles ces ivoires drolatiques ou odieusement obscènes, ces étonnantes merveilles d'étagère qui font tant apprécier, par certains collectionneurs d'Europe, ce Japon jamais vu.--Peintres inconscients, jetant à main levée, sur fond de laque, sur fond de porcelaine, des dessins appris par coeur ou transmis dans leur cervelle par une hérédité millénaire; peintres automates, traçant des cigognes pareilles à celles de M. Sucre, ou d'inévitables petits rochers, ou d'éternels petits papillons.... Le moindre de ces enlumineurs, à la très insignifiante figure sans yeux, possède au bout des doigts le dernier mot de ce genre décoratif, léger et spirituellement saugrenu, qui tend à nous envahir en France, à notre époque de décadente imitation, et devient déjà chez nous la grande ressource des fabricants d'_objets d'art_ à bon marché.
Est-ce parce que je vais quitter ce pays, parce que je n'y ai plus d'attache, plus de gîte et que mon esprit est déjà un peu ailleurs,--je ne sais, mais il me semble que je ne l'avais jamais vu aussi clairement qu'aujourd'hui. Et, plus que de coutume encore, je le trouve petit, vieillot, à bout de sang et à bout de sève; j'ai conscience de son antiquité antédiluvienne; de sa momification de tant de siècles--qui va bientôt finir dans le grotesque et la bouffonnerie pitoyable, au contact des nouveautés d'occident.
L'heure passe; peu à peu les siestes s'achèvent partout; les ruelles étranges s'animent, s'emplissent, sous le soleil, de parasols bariolés. Le défilé des laideurs commence, des laideurs inadmissibles; le défilé des longues robes de magot surmontées de chapeaux melons ou canotiers. Les transactions reprennent, et aussi la lutte pour l'existence, âpre ici comme dans nos cités d'ouvriers,--et plus mesquine.
A l'instant du départ, je ne puis trouver en moi-même qu'un sourire de moquerie légère pour le grouillement de ce petit peuple à révérences, laborieux, industrieux, avide au gain, entaché de mièvrerie constitutionnelle, de pacotille héréditaire et d'incurable singerie....
Pauvre cousin 415, j'avais bien raison de l'avoir en estime: il est le meilleur et le plus désintéressé de ma famille japonaise. Quand nos courses sont finies, il remise sa petite voiture sous un arbre et, très sensible à mon départ, il veut me reconduire jusqu'à la _Triomphante_ pour veiller sur mes dernières emplettes, dans le sampan qui m'emporte, et monter tout cela lui-même dans ma chambre de bord.
C'est à lui, la seule poignée de main que je donne vraiment de bon coeur, sans un arrière-sourire, en quittant ce Japon.
Sans doute, dans ce pays comme dans bien d'autres, il y a plus de dévouement et moins de laideur chez les êtres simples, adonnés à des métiers physiques.
Appareillage à cinq heures du soir.
Deux ou trois sampans se tiennent le long du bord; des mousmés sont là, enfermées dans les étroites cabines, et leurs figures nous regardent par les toutes petites fenêtres, se cachant un peu derrière des éventails, à cause des matelots; ce sont nos femmes qui ont voulu, par politesse, nous voir encore une fois.
Il y a d'autres sampans aussi, où des Japonaises inconnues assistent à notre départ. Elles se tiennent debout, celles-ci,--sous des parasols ornés de grandes lettres noires et bariolés de nuages aux couleurs éclatantes.
LIV
Nous sortons avec lenteur de la grande baie verte. Les groupes de femmes s'effacent. Le pays des ombrelles rondes à mille plissures se referme peu à peu derrière nous.
Voici la mer qui s'ouvre, immense, incolore et vide, reposant des choses trop ingénieuses et trop petites.
Les montagnes boisées, les caps charmants s'éloignent.--Et tout ce Japon finit en rochers pittoresques, en îlots bizarres sur lesquels des arbres s'arrangent en bouquets,--d'une manière un peu précieuse peut-être, mais tout à fait jolie....
LV
Dans ma chambre de bord, un soir, au large, au milieu de la mer Jaune, je regarde par hasard les lotus rapportés de Diou-djen-dji; ils avaient résisté pendant deux ou trois jours; à présent ils sont finis, pitoyables, semant sur mon tapis leurs pétales roses.
Moi qui ai conservé tant de fleurs fanées, tombées en poussière, que j'avais prises, çà et là, au moment des départs, dans différents lieux du monde; moi qui en ai tant conservé que cela tourne à l'herbier, à la collection incohérente et ridicule,--j'ai beau faire, non, je ne tiens point à ces lotus, bien qu'ils soient les derniers souvenirs vivants de mon été à Nagasaki.
Je les prends à la main, avec quelques égards toutefois, et j'ouvre mon sabord.
Une lueur livide tombe sur les eaux, d'un ciel brumeux; une espèce de crépuscule terne et morne descend, jaunâtre sur cette mer Jaune.--On sent que nous avons couru vers le nord et que l'automne approche....
Je les jette, ces pauvres lotus, dans l'étendue indéfinie,--en leur faisant mes excuses de leur donner une sépulture si triste et si grande, à eux qui étaient Japonais....
LVI
O Ama-Térace-Omi-Kami lavez-moi bien blanchement de ce petit mariage, dans les eaux de la rivière de Kamo....
OEuvres de Pierre Loti
1879 Aziyadé
1880 Rarahu
1881 Le roman d'un spahi
1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch
1883 Mon frère Yves
1884 Les trois dames de la Kasbah
1886 Pêcheur d'Islande
1887 Madame Chrysanthème
1887 Propos d'exil
1889 Japoneries d'automne
1890 Au Maroc
1890 Le roman d'un enfant
1891 Le livre de la pitié et de la mort
1892 Fantôme d'Orient
1893 L'exilée
1893 Le matelot
1894 Le désert. Jérusalem
1894 La Galilée
1897 Ramuntcho
1898 Judith Renaudin
1899 Reflets de la sombre route
1902 Les derniers jours de Pékin
1903 L'Inde sans les Anglais
1904 Vers Ispahan
1905 La troisième jeunesse de Mme Prune
1906 Les désenchantées
1909 La mort de Philae
1910 Le château de la Belle au Bois dormant
1912 Un pèlerin d'Angkor
1913 La Turquie agonisante
1916 La hyène enragée
1917 Quelques aspects du vertige mondial
1918 L'horreur allemande
1919 Prime jeunesse
1920 La mort de notre chère France en Orient
1921 Suprêmes visions d'Orient
1923 Un jeune officier pauvre, posthume.
1924 Lettres à Juliette Adam, posthume.
1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol