Chapter 10
En haut, dans la cour sacrée, où résident le cheval de jade et les tourelles de porcelaine, nous nous sentons intimidés en entrant. Il y fait plus sombre, à cause des murs. Et notre arrivée semble déranger je ne sais quel conciliabule mystique tenu entre les Esprits de l'air et les symboles visibles qui sont là, chimères et monstres, éclairés aux reflets bleus de la lune.
Nous tournons à gauche, et nous pénétrons dans les jardins en terrasse, pour nous rendre à cette maison de thé des Crapauds qui est notre but cette nuit: nous la trouvons fermée,--je m'y attendais,--fermée et noire, à une heure pareille!... A la porte, nous tambourinons tous ensemble; nous appelons par leurs noms, avec les intonations les plus câlines, toutes les mousmés de service que nous connaissons bien, mesdemoiselles Transparente, Étoile, Rosée-matinale et Marguerite-reine.--Personne.--Adieu les sorbets aux parfums et les haricots à la grêle!...
Devant la maisonnette du tir à l'arc, nos mousmés font un saut de côté, très effrayées, annonçant qu'il y a un cadavre par terre.--En effet, quelqu'un est là étendu. Nous examinons timidement la situation à la lueur de nos ballons rouges--tenus à toute longueur de tige par peur de ce mort: c'est simplement le vieux gardien du tir, celui qui, le jour du 14 juillet, choisissait de si belles flèches pour Chrysanthème, et il dort, ce bonhomme, le chignon un peu défait, mais d'un bon sommeil qu'il serait cruel de troubler.
Allons au bord de la terrasse, contempler la rade sous nos pieds, et puis nous rentrerons chez nous.
La rade, cette nuit, est une grande déchirure, sombre et sinistre, où les rayons de la lune ne descendent pas; une crevasse béante, qui semble ouverte jusqu'aux entrailles de la terre et au fond de laquelle brillent, tout petits, comme une réunion de vers luisants dans une fosse, les feux des navires.
XLVII
...Le milieu de la nuit, deux heures du matin. Nos veilleuses brûlant toujours, un peu mourantes, devant nos idoles tranquilles.... Chrysanthème me réveille brusquement et je la regarde: elle est dressée sur son bras tendu et sa figure exprime une intense terreur; muette, elle me fait signe, sans oser parler, que quelqu'un s'approche... ou quelque chose... en rampant.... Quelle visite sinistre est-ce donc?--Cela me fait peur, à moi aussi. J'ai l'impression rapide de quelque immense danger inconnu, dans ce lieu isolé, dans ce pays dont je n'ai pas pu approfondir encore les êtres et les mystères. Il faut que ce soit bien affreux, pour qu'elle demeure là clouée, à demi morte de frayeur, elle _qui sait_....
C'est dehors, paraît-il; cela arrive par les jardins; de sa main tremblante, elle indique que cela va monter par la véranda, par le toit de madame Prune...--En effet, on entend de légers bruits... qui s'approchent.
J'essaie de lui dire:
--_Neko-San?_ (Ce sont messieurs les chats?)
--Non! fait-elle, toujours terrifiée et inquiétante.
--_Bakémono-Sama?_ (Messeigneurs les Revenants?)--J'ai déjà pris l'habitude au Japon de m'exprimer avec cette excessive politesse.
--Non!!... _Dorobo!!_ (Les voleurs!!)
--Les voleurs! Ah! tant mieux; je préfère de beaucoup cela, par exemple, à une visite d'esprits ou de morts comme je l'avais craint tout à l'heure au sursaut de mon réveil; des voleurs, c'est-à-dire des bonshommes bien en vie, ayant sans doute, en tant que Japonais, des figures assez drolatiques. Je n'ai même plus peur du tout, à présent que je suis fixé, et nous allons tout de suite vérifier la chose,--car il est certain que l'on remue sur le toit de madame Prune,--on s'y promène....
J'ouvre un de nos panneaux de bois et je regarde. Je ne vois rien qu'une grande étendue calme, sereine, exquise, éclairée en plein par la lune brillante; tout ce Japon endormi au chant sonore des cigales est bien charmant cette nuit, et ce grand air du dehors est bien suave à respirer.
Chrysanthème, à moitié cachée derrière mon épaule, écoute, tremblante, avance la tête pour examiner les jardins et les toits, avec des yeux dilatés de chatte effrayée.... Non, rien, rien qui bouge.... Çà et là quelques ombres dures, qu'on ne s'expliquait pas bien au premier coup d'oeil, mais qui sont projetées par des pans de murs, des branches d'arbres, et gardent une immobilité absolue très rassurante. Tout semble d'une tranquillité figée et demeure silencieux, dans ce vague que la lune met sur les choses.
Rien;--rien nulle part. C'étaient messieurs les chats, tout simplement, ou bien mesdames les chouettes: les bruits grandissent d'une manière si extraordinaire, la nuit chez nous....
Refermons ce panneau avec soin, par mesure de prudence, et puis allumons une lanterne et descendons voir s'il n'y a personne de caché dans des coins, si les portes sont bien closes; pour rassurer Chrysanthème, faisons une ronde générale du logis.
Nous voilà donc parcourant ensemble, sur la pointe des pieds, toutes les retraites intimes de cette maison, qui, à en juger par ses bases, doit être bien antique, malgré ses cloisons légères en papier frais; des renfoncements tout noirs, des petits caveaux voûtés de poutres vermoulues; des armoires pour le riz qui sentent la vétusté et la moisissure; des dessous très mystérieux où s'est amoncelée la poussière des siècles. En pleine nuit et pendant une chasse aux voleurs, tout cela, que je ne connaissais pas, a mauvais aspect.
A pas de loup, nous traversons l'appartement de nos propriétaires.--C'est Chrysanthème qui m'entraîne par la main, et je me laisse conduire.--Ils dorment en rang sous leur tente de gaze bleuâtre, éclairés par les veilleuses qui brûlent devant l'autel de leurs ancêtres.
--Tiens! Ils sont alignés dans un ordre qui pourrait prêter à jaser, par exemple!--Mademoiselle Oyouki d'abord, très gentille dans sa pose de sommeil. Ensuite, madame Prune, qui dort la bouche ouverte, montrant son râtelier noir; de son gosier sort un bruit intermittent, pareil au grognement d'une truie.... Oh! qu'elle est vilaine, madame Prune!!--Et puis, M. Sucre, momifié pour l'instant.--Et enfin à son côté, dernière de la rangée, leur bonne, mademoiselle Dédé!!!...
La gaze tendue jette sur eux des reflets couleur d'eau marine; on dirait des personnes noyées dans un aquarium. Et ces saintes veilleuses, cet autel armé d'étranges symboles shintoïstes donnent un faux air religieux à ce tableau de famille.
Honni soit qui mal y pense, mais pourquoi n'est-elle pas plutôt couchée à côté de ses maîtresses, cette jeune servante? Chez nous là-haut, quand nous offrons l'hospitalité à Yves, nous avons soin de nous placer, sous notre moustiquaire, d'une façon bien plus correcte....
Un recoin que nous allons visiter en dernier lieu m'inspire une certaine appréhension. C'est une soupente basse et mystérieuse, contre la porte de laquelle est collée, comme chose perdue, une très vieille image de piété: _Kwanon-aux-mille-bras_ et _Kwanon-à-tête-de-cheval_, assis dans des nuages et des flammes, horribles tous deux avec leurs rires de spectres.
Nous ouvrons, et Chrysanthème se rejette en arrière, poussant un cri affreux.--J'aurais cru que les voleurs étaient là, si je n'avais vu passer sur elle, et disparaître, une petite chose grisâtre, rapide, furtive: un jeune rat qui mangeait du riz en haut d'une étagère, et, qui, dans son effarement, lui avait sauté à la figure....
XLVIII
14 septembre.
Yves a perdu à la mer son sifflet d'argent, son indispensable sifflet pour la manoeuvre, et nous courons la ville toute la journée, suivis de Chrysanthème, de mesdemoiselles La Neige et La Lune ses soeurs, pour en chercher un autre.
C'est très difficile à trouver dans Nagasaki, très difficile surtout à expliquer en japonais, un sifflet de marine, de forme consacrée, courbe avec une petite boule terminale, pour moduler les trilles et les sons enflés des commandements officiels. Trois heures durant on nous renvoie de boutique en boutique;--faisant mine d'avoir très bien saisi, on nous trace, au pinceau sur papier de soie, des adresses de magasins où nous devons infailliblement rencontrer ce qu'il nous faut, et nous partons plein d'espoir, courant à une mystification nouvelle; nos djins essoufflés en perdent la tête.
On comprend bien que nous voulons quelque chose pour produire du bruit, de la musique; alors on nous offre des instruments de toutes les formes, les plus inattendus, les plus extraordinaires: des _pratiques_ pour voix de polichinelles, des sifflets pour chiens, des trompettes. C'est toujours de plus en plus inouï ce qu'on nous propose tellement qu'à la fin un fou rire nous gagne. En dernier lieu, un vieil opticien nippon, qui avait pris un air très fin, un air de parfaite compétence, s'en va fouiller dans son arrière-boutique--et nous rapporte une sirène à vapeur, provenant d'un paquebot naufragé.
Après dîner, l'événement considérable de la soirée est une averse de déluge qui nous surprend au sortir des maisons de thé, au retour de notre promenade élégante. Justement nous étions en troupe nombreuse, ayant avec nous plusieurs mousmés invitées, et, dès que cela commence à tomber du ciel sans préambule, comme d'un arrosoir renversé, il en résulte une immédiate débandade. Elles se sauvent, les mousmés, avec des petits cris d'oiseau, se réfugient dans des portes, chez des marchandes, sous des capotes de djins.
Puis bientôt, quand les boutiques se sont fermées en hâte, quand la rue est vide, inondée, presque noire; les lanternes de papier, détrempées, piteuses, éteintes,--je me retrouve, je ne sais comment, plaqué contre un mur, sous la saillie d'un toit, dans la seule compagnie de mademoiselle Fraise, ma cousine, qui pleure à cause de sa belle robe mouillée. Et cette ville me paraît tout à coup d'une tristesse lugubre, au bruit de la pluie qui tombe toujours, éclaboussant tout, au bruit des gouttières qui font, dans l'obscurité, des petits murmures plaintifs de ruisseaux.
Très vite finie, l'ondée. Alors les mousmés sortent de leurs trous, comme des souris, se cherchent, se hèlent, et leurs petites voix ont ces intonations traînantes, mélancoliques, singulières, qu'elles prennent chaque fois qu'il s'agit d'appeler dans le lointain.
--Ohé, mademoiselle la Lu-u-u-u-une!!
--Ohé, madame Jonqui-i-i-i-ile!!
Elles se crient les unes aux autres leurs noms bizarres et les prolongent indéfiniment dans la nuit devenue silencieuse, dans la sonorité qu'a prise l'air humide après cette grande pluie d'été.
Enfin les voilà toutes retrouvées, réunies, ces petites personnes à yeux bridés, dépourvues de cervelle,--et nous remontons à Diou-djen-dji, très mouillés tous.
Pour la troisième fois Yves couche à nos côtés, sous notre tente bleue.
Un grand tapage se fait au-dessous de nous, passé minuit; ce sont nos propriétaires qui reviennent d'un pèlerinage à un temple lointain de la déesse de la Grâce. (Bien que shintoïste, madame Prune vénère cette divinité qui, dit-on, fut bienveillante à sa jeunesse.) Tout aussitôt, nous voyons monter, comme une fusée, mademoiselle Oyouki, apportant sur un délicieux petit plateau des bonbons bénis, achetés là-bas aux portes de ce temple à notre intention et qu'il faut manger tout de suite, avant que la vertu en soit éventée.--Sans sortir d'un demi-sommeil, nous absorbons ces petites choses au sucre et au poivre, en remerciant beaucoup.
Yves dort tranquille, sans donner cette fois des coups de poing dans le plancher, ni des coups de pied. Il a suspendu sa montre à l'une des mains de notre idole dorée, pour être plus sûr de voir toute la nuit l'heure qu'il est à la lumière de la sainte veilleuse. Il se lève de grand matin, demandant: J'ai été sage?--et s'habille en hâte, préoccupé par l'appel et par le service.
Dehors, il doit déjà faire jour; par ces petits trous, que le temps a percés dans nos panneaux de bois, des jets de clarté matinale entrent chez nous; dans l'air de notre chambre, où nous conservons de la nuit enfermée, ils tracent de vagues rayures blanches.--Tout à l'heure, quand le soleil se lèvera, ces rayures vont s'allonger et devenir d'une belle couleur d'or.--On entend les cigales et les coqs, et bientôt madame Prune commencera son chant mystique.
Cependant Chrysanthème, par politesse pour Yves-San, allume une lanterne et le reconduit, en tunique de nuit, jusqu'au bas de l'escalier sombre.--Il me semble même entendre qu'en se quittant, ils s'embrassent.... Au Japon c'est sans conséquence je le sais bien; cela se fait beaucoup, c'est très reçu; n'importe où, dans des maisons où l'on entre pour la première fois, on embrasse très bien des mousmés quelconques sans que personne y trouve à redire.--Mais c'est égal, Yves est vis-à-vis de Chrysanthème dans une situation particulière, et il devrait mieux le comprendre. Je m'inquiète des heures qu'ils ont souvent passées au logis, seuls ensemble; je me dis qu'aujourd'hui même je vais, non pas les épier, mais parler à Yves bien franchement, pour en avoir le coeur net....
En bas, tout à coup, _clac! clac!_ le battement de deux mains sèches: c'est l'avertissement de madame Prune au grand Esprit. Et tout aussitôt sa prière éclate, s'élance, en fausset nasillard, suraigu comme part la sonnerie irritante et inexorable d'un réveille-matin quand l'heure est venue, comme se fait le bruit machinal d'un ressort qu'on lâche et qui se déroule....
..._La plus riche femme du monde.... Très blanchement de mes impuretés, ô Ama-Térace-Omi-Kami, dans la rivière de Kamo..._
Et ce chevrotement étrange, plus du tout humain, égare et change mes idées, qui étaient presque claires à cet instant de réveil....
XLIX
15 septembre.
Le vent est au départ. Depuis hier il est vaguement question de nous envoyer en Chine, dans le golfe de Pékin: une de ces rumeurs qui circulent on ne sait comment de l'avant à l'arrière des navires, deux ou trois jours avant les ordres officiels, et qui ne trompent jamais. Comment va être le dernier acte de ma petite comédie japonaise, le dénouement, la séparation? Y aura-t-il un peu de tristesse chez ma mousmé ou chez moi, un peu de serrement de coeur à l'instant de cette fin sans retour? Je ne vois pas bien cela par avance. Et les adieux d'Yves à Chrysanthème, comment seront-ils? Ce point surtout me préoccupe....
Rien de bien précis encore, mais il est certain que, d'une façon ou d'une autre, notre séjour au Japon est près de finir.--C'est peut-être ce qui me fait, ce soir, jeter un coup d'oeil plus ami sur toutes les choses qui m'entourent. Six heures environ, quand j'arrive à Diou-djen-dji, après une journée de service. Le soleil très bas, prêt à s'éteindre, entre en plein dans ma chambre, la traverse de ses grands rayons d'or rouge, illuminant les Bouddhas, les fleurs disposées en gerbes bizarres dans les vases anciens.--Elles sont là cinq ou six petites poupées, mes voisines, s'amusant à danser au son de la guitare de Chrysanthème.... Et je trouve un vrai charme ce soir à penser que ce logis, cette femme qui mène la danse, tout cela est mien. J'ai été injuste, en somme, envers ce pays; il me semble que mes yeux s'ouvrent en ce moment pour le bien voir, que tous mes sens subissent un changement brusque et étrange; je perçois et je comprends mieux tout à coup cette infinité de gentilles petites choses au milieu desquelles je vis, la grâce frêle et très cherchée des formes, la bizarrerie des dessins, le choix raffiné des couleurs.
Je m'étends sur mes nattes si blanches; Chrysanthème, empressée, m'apporte l'oreiller en peau de serpent, et les mousmés souriantes, ayant encore en tête leur rythme interrompu de tout à l'heure, circulent autour de moi, à pas cadencés.
Leurs irréprochables chaussettes, à orteil séparé, ne font pas de bruit; on n'entend, quand elles passent, qu'un froufrou d'étoffes. Je les trouve toutes agréables à regarder; cet air poupée qu'elles ont me plaît à présent, et je crois découvrir ce qui le leur donne: non pas seulement ces figures rondes, inexpressives, à sourcils très éloignés des yeux; mais surtout cet excès d'ampleur dans leurs robes. Avec ces manches si grandes, on dirait qu'elles n'ont pas de dos, pas d'épaules; leurs personnes délicates sont perdues dans ces vêtements larges, qui flottent comme autour de petites marionnettes sans corps, et qui glisseraient d'eux-mêmes jusqu'à terre, à ce qu'il semble, s'ils n'étaient retenus, à mi-hauteur de bonne femme, par ces larges ceintures de soie.--Une manière de comprendre le costume bien différente de la nôtre, qui vise à mouler le plus possible des formes vraies ou fausses....
Et puis, comme j'admire ces fleurs arrangées dans nos vases par Chrysanthème, avec son art japonais fleurs de lotus, grandes fleurs sacrées, d'un rose tendre et veiné, d'un rose laiteux de porcelaine, qui ressemblent à de très larges nénuphars lorsqu'elles sont épanouies et, lorsqu'elles sont en bouton seulement, à de longues tulipes pâles. Leur parfum doux, un peu fatigant, s'ajoute à cette autre indéfinissable odeur de mousmés, de race jaune, de Japon, qui est toujours et partout dans l'air. Fleurs attardées en septembre, qui, en cette saison, se font très rares, coûtent très cher et s'élancent sur des tiges plus hautes; Chrysanthème leur a laissé leurs immenses feuilles aquatiques d'un vert triste d'algue marine, et les a mêlées à des roseaux frêles.--Je les regarde et je songe avec quelque ironie à ces gros paquets ronds en forme de chou-fleur, que font nos bouquetières en France, avec entourage de dentelle ou de papier blanc....
...Toujours pas de lettres d'Europe, de personne. Comme tout s'efface, change, s'oublie.... Voici que je me fais très bien à ce Japon mignard maintenant; je me rapetisse et je me manière; je sens mes pensées se rétrécir et mes goûts incliner vers les choses mignonnes, qui font sourire seulement; je m'habitue aux petits meubles ingénieux, aux pupitres de poupée pour écrire, aux bols en miniature pour faire la dînette; à la monotonie immaculée de ces nattes, à la simplicité si finement travaillée de ces boiseries blanches. Je perds même mes préjugés d'Occident; toutes mes idées ce soir flottent et s'en vont; en traversant le jardin, j'ai salué courtoisement M. Sucre, qui arrosait ses arbustes nains et ses fleurs contrefaites; madame Prune me semble une vieille dame bien recommandable, ayant eu un passé très admissible....
Nous ne nous promènerons pas cette nuit; j'ai envie de rester tout simplement étendu où je suis et d'écouter le _chamécen_ de ma mousmé.
Jusqu'à présent j'avais toujours écrit sa guitare pour éviter ces termes exotiques dont on m'a reproché l'abus. Mais ni le mot _guitare_ ni le mot _mandoline_ ne désignent bien cet instrument mince avec un si long manche, dont les notes hautes sont plus mièvres que la voix des sauterelles;--à partir de maintenant, j'écrirai _chamécen_.
Et j'appellerai ma mousmé _Kihou_, _Kihou-San_; ce nom lui va bien mieux que celui de _Chrysanthème_,--qui en traduit exactement le sens, mais n'en conserve pas la bizarre euphonie.
Donc, je dis à Kihou, ma femme:
--Joue, joue pour moi; je resterai là toute la soirée, et je t'écouterai.
Étonnée de me voir si aimable, se faisant un peu prier, ayant presque à la lèvre un plissement amer de triomphe et de dédain, elle s'assied dans la pose des images, relève ses longues manches de couleur sombre,--et commence. Les premières notes hésitantes bruissent en sourdine, mêlées aux musiques d'insectes qui se font dehors, dans l'air tranquille, dans le crépuscule chaud et doré. D'abord elle joue avec lenteur des choses confuses dont elle parait ne pas bien se souvenir, dont la suite se fait attendre, ne vient pas;--et les autres petites ricanent, inattentives, regrettant leur danse arrêtée. Elle est distraite, elle-même, maussade, comme qui s'exécute par devoir.
Puis peu à peu, peu à peu, cela s'anime, et les mousmés écoutent. Cela devient rapide, avec un tremblement de fièvre, et son regard n'a plus du tout l'insignifiance des poupées. Cela se change en bruit de vent, en rires affreux de masques, en plaintes déchirantes, en pleurs,--et ses prunelles dilatées fixent en dedans d'elle-même des japoneries indicibles.
Je l'écoute, étendu, les yeux à demi fermés, regardant entre mes cils, qui s'abaissent avec une lourdeur involontaire, regardant de très haut un énorme soleil rouge mourir sur Nagasaki. J'ai l'impression assez mélancolique d'un effacement, d'un recul de toute ma vie passée et de tous les autres lieux de la terre. A cette tombée de nuit, je me sens presque chez moi dans ce coin de Japon, au milieu des jardins de ce faubourg;--et cela ne m'était jamais arrivé encore....
L
16 septembre.
...Sept heures du soir.--Nous ne redescendrons plus en ville aujourd'hui; comme de bons bourgeois japonais, nous resterons dans notre haut faubourg.
En tenue de quartier, nous irons en voisins, Yves et moi, jusqu'au tir au sabre,--qui est à deux pas, au-dessus de notre maisonnette, confinant presque à notre jardin frais.
Fermé, ce tir, pour le moment; un petit mousko assis à la porte nous explique, avec des révérences extrêmes, qu'il est trop tard, les amateurs sont partis, il faudra revenir demain.
La soirée est si belle et si douce que nous restons dehors, suivant sans but le sentier qui continue de s'élever et de se perdre dans les régions solitaires de la montagne, vers les cimes.
Une heure durant nous marchons,--promenade imprévue,--et nous voilà très haut, dominant des perspectives infinies aux dernières lueurs du jour; nous voilà dans un site isolé et triste, au milieu de ces petits cimetières bouddhiques dont la campagne est partout semée.
Nous croisons quelques travailleurs attardés, qui reviennent des champs portant des gerbes de thé sur leur dos. La mine un peu sauvage, ces paysans; demi-nus, ou bien habillés de robes longues en coton bleu; ils nous font en passant de grandes révérences.
Pas d'arbres, dans cette région haute. Des champs de thé alternant avec des tombes: vieilles statuettes en granit qui représentent Bouddha dans son lotus, ou vieilles bornes funéraires sur lesquelles brillent des restes d'inscriptions d'or. Surtout il y a des espaces incultes, des rochers autour de nous et des broussailles.
Plus personne ne passe et la lumière baisse. Faisons halte un moment et ensuite il sera temps de redescendre.
Mais, près de l'endroit où nous sommes, une caisse en bois blanc munie de poignées, une sorte de chaise à porteurs est posée sur la terre remuée de frais, avec des lotus en papier d'argent et des petites baguettes de parfum qui brûlent encore; évidemment quelqu'un a dû être, ce soir même, enterré là-dessous.
Je ne me le représente pas, ce personnage; les Japonais sont si grotesques pendant la vie, qu'on a peine à se les figurer dans le calme et la majesté d'après.... C'est égal, éloignons-nous de ce mort, nous pourrions le réveiller, il est trop frais, il nous impressionne. Allons nous asseoir ailleurs sur quelqu'une de ces tombes si anciennes qu'il n'y a plus rien, en dedans, que poussière. Et là, encore éclairés tous deux à ces hauteurs, tandis que les vallées, les bases de la terre sont déjà perdues dans l'ombre, causons.
Je voudrais parler à Yves de Chrysanthème; c'est un peu dans ce but que je l'ai fait asseoir, et je ne sais comment m'y prendre, pour ne pas le blesser et pour n'être pas ridicule. Du reste, l'air pur qui passe ici et le paysage grandiose qui est sous mes pieds me rassérènent déjà beaucoup, me font prendre en dédaigneuse pitié mes soupçons et leur cause....