Machado de Assis, Son Oeuvre Littéraire

Part 5

Chapter 53,873 wordsPublic domain

Dès le huitième jour, je connus la vie de mes prédécesseurs, une vie de chien. Je ne dormais plus, je ne pensais plus à rien, je recevais des injures et j'en riais de temps à autre avec un air résigné et soumis, parce que je m'étais aperçu que c'était une façon de lui plaire. Ses impertinences provenaient autant de sa maladie que de son tempérament. Sa maladie était des plus compliquées: il souffrait d'anévrisme, de rhumatisme et de trois ou quatre affections moindres. Il avait près de soixante ans, et depuis l'âge de cinq ans, tout le monde devait lui obéir. Qu'il fût seulement bourru, passe encore; mais il était aussi très méchant. Il se réjouissait de la douleur et de l'humiliation des autres. Au bout de trois mois, j'étais las de le supporter et bien résolu à m'en aller; l'occasion seule me manquait.

Elle ne se fit guère attendre. Un jour, comme je tardais à lui donner une friction, il prit sa canne et m'en frappa avec violence. Il n'en fallait pas davantage. Je lui donnai sur le champ mon congé et j'allai préparer ma malle. Il vint me trouver dans ma chambre; il me supplia de rester, m'assura qu'il n'y avait point de quoi se fâcher, qu'il fallait excuser sa mauvaise humeur de vieillard.... Il insista tant que je consentis à rester.

--Je suis à l'extrémité, Procope,--me dit-il ce soir-là;--je n'ai plus que peu de temps à vivre. Je suis sur le bord de la fosse. Vous irez à mon enterrement, Procope; je ne vous permets pas de ne pas y aller. Vous irez, vous prierez sur ma tombe. Sinon,--ajouta-t-il en riant,--je reviendrai la nuit pour vous tirer par les jambes. Est-ce que vous croyez aux âmes de l'autre monde, Procope?

--Allons donc!

--Et pourquoi n'y croyez-vous point, monsieur le bêta? répliqua-t-il vivement, en écarquillant les yeux.

C'est ainsi qu'il était dans ses bons moments; je ne sais si cela peut vous donner une idée des autres.

Il s'abstint des coups de canne; mais ses injures restèrent les mêmes, si elles ne devinrent pires. Moi, avec le temps, je m'étais endurci, je ne faisais plus attention à rien; j'étais âne bâté, chameau, ignorant, idiot, lourdeau, j'étais tout! Encore faut-il savoir que j'étais seul à recevoir tous ces noms. Il n'avait plus de parents; il avait eu un neveu, mais celui-ci était mort phtisique. Quant aux amis, ceux qui parfois venaient le flatter et l'approuver ne lui faisaient qu'une courte visite, cinq ou dix minutes tout au plus. Moi seul j'étais toujours là pour recevoir l'avalanche de ses insultes. Plus d'une fois je voulus le quitter; mais comme le vicaire m'exhortait à la patience et me suppliait de ne pas l'abandonner, je finissais toujours par céder.

Non seulement nos relations devinrent très tendues, mais j'avais hâte de retourner à Rio. Ce n'est pas à quarante-deux ans qu'on s'accoutume à une réclusion perpétuelle aux côtés d'un malade hargneux et brutal, au fond d'un village éloigné. Pour vous faire une idée de mon isolement, qu'il vous suffise de savoir que je ne lisais même pas les journaux; à part quelque nouvelle plus ou moins importante qu'on apportait au colonel, j'ignorais tout. Je désirais donc regagner Rio à la première occasion, quitte même à me brouiller avec le vicaire. Et il est bon d'ajouter--puisque je fais ici une confession générale--que n'ayant rien dépensé de mes gages, je brûlais d'aller les dissiper dans la capitale.

Très probablement l'occasion approchait. Le colonel allait plus mal. Il fit son testament. Le notaire reçut presque autant d'injures que moi. Le traitement devint plus rigoureux; les courts instants de tranquillité et de repos se faisaient de plus en plus rares pour moi. Déjà alors, j'avais perdu la faible dose de pitié qui me faisait oublier les excès du malade; je portais en moi un ferment de haine et d'aversion. Au commencement du mois d'août, je pris définitivement la résolution de m'en aller. Le vicaire et le médecin, acceptant enfin mes raisons, ne me demandèrent plus que quelques jours pour me rendre ma liberté. Je leur accordai un mois. Au bout de ce temps, je me retirerais quel que fût l'état du malade. Le vicaire se chargea de me trouver un remplaçant.

Vous allez voir ce qui arriva. Dans la soirée du 24 août, le colonel eut un accès de rage folle; il me bouscula, il m'injuria, il me menaça de me brûler la cervelle; enfin, il me jeta au visage une assiette de bouillie qu'il trouvait trop froide à son gré. L'assiette, lancée avec force, alla heurter le mur et se brisa en mille pièces.

--Tu me le paieras, voleur! rugit-il.

Il grommela encore longtemps. Vers onze heures, il se laissa aller peu à peu au sommeil. Tandis qu'il dormait, je tirai un livre de ma poche, un vieux d'Arlincourt que j'avais trouvé parmi ses papiers, et je me mis à le lire dans sa chambre, à une petite distance du lit. Je devais le réveiller à minuit pour lui donner son médicament; mais, soit fatigue, soit influence de la lecture, dès la fin de la deuxième page, je m'endormis à mon tour. Les cris du colonel me réveillèrent en sursaut; en un instant je fus debout. Lui, qui paraissait délirer, continua de pousser les mêmes cris; enfin, il saisit sa carafe et me la lança au visage. Je ne pus me garer à temps; la carafe m'atteignit à la joue gauche, et la douleur fut si aiguë que je faillis perdre connaissance. Je ne me retins plus. D'un bond je me précipitai sur le malade; je lui serrai les mains autour du cou; nous luttâmes quelques instants: je l'étranglai.

Quand je m'aperçus qu'il ne respirait plus, je reculai atterré. Je jetai un cri; mais personne ne m'entendit. Alors, me rapprochant du lit, je le secouai pour le rappeler à la vie. Hélas! il était trop tard: le colonel était mort. Je passai dans la pièce contiguë; et, pendant près de deux heures, je n'osai en sortir. Je ne puis dire tout ce que j'éprouvai de terreur et de remords. C'était un étourdissement, une sorte de délire vague et stupide. Il me semblait voir des visages grimacer sur les murs; j'entendais des voix sourdes. Les cris de la victime, les cris poussés avant la lutte et au cours de la lutte continuaient à se répercuter en moi, et l'air, de quelque côté que je me tournasse, me semblait comme secoué de convulsions. Ne croyez pas que je fasse des images ou du style, je vous jure que j'entendais distinctement des voix qui me criaient: «Assassin! assassin!»

Tout était tranquille dans la maison. Le tic-tac de l'horloge, toujours pareil, lent, égal et sec, accroissait le silence et la solitude. J'appliquais l'oreille à la porte, dans l'espoir d'entendre un gémissement, un mot, une injure, quelque chose qui fût un signe de vie et qui pût apaiser ma conscience; j'étais prêt à me laisser frapper dix, vingt, cent fois, de la main du colonel. Mais tout se taisait. Je me mettais à marcher au hasard dans la pièce; je m'asseyais, je me prenais la tête entre les mains; je me repentais d'être venu là.

Je m'écriais: «Maudite soit l'heure où j'ai accepté d'entrer à son service!» Et j'en voulais au prêtre de Nictheroy, au médecin, au vicaire, à tous ceux qui m'avaient obtenu cette place et à ceux qui m'avaient forcé à y rester si longtemps. Je me cramponnais à la complicité des autres.

Comme le silence finissait par m'épouvanter, j'ouvris une fenêtre, dans l'espoir d'entendre au moins le murmure du vent. Mais aucun vent ne soufflait. La nuit était tranquille. Les étoiles scintillaient avec l'indifférence de ceux qui tirent leur chapeau devant un enterrement qui passe et continuent à parler d'autre chose. Je restai là quelque temps, accoudé, plongeant mon regard dans la nuit, me contraignant à faire une récapitulation mentale de ma vie pour essayer d'échapper à la douleur présente. Je crois que ce fut seulement alors que je pensai clairement au châtiment. Je me vis déjà accusé et menacé d'une punition certaine. À partir de ce moment, la crainte compliqua le remords. Je sentis mes cheveux se dresser. Quelques minutes après, je vis trois ou quatre formes humaines qui m'épiaient de la terrasse, où elles semblaient se tenir en embuscade; je reculai; les formes s'évanouirent dans l'air: c'était une hallucination.

Avant qu'il fît jour, je pansai la contusion que j'avais reçue au visage. Alors seulement, je me hasardai à retourner dans l'autre chambre. Cela n'alla pas sans quelque hésitation; mais il le fallait, et j'entrai. Je ne m'approchai pas tout de suite du lit. Les jambes me tremblaient, le cœur me battait. Je songeai à fuir; mais c'eût été dévoiler le crime... Il importait au contraire, il était urgent même d'en faire disparaître les traces. Je me dirigeai vers le lit. Je vis le cadavre les yeux grands ouverts et la bouche béante, comme pour laisser échapper le reproche éternel des siècles: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?» Je retrouvai sur le cou la marque de mes ongles; je boutonnai haut la chemise et je rejetai le drap jusque sur le menton. Ensuite, j'appelai un serviteur et je lui dis tout bas que le colonel était mort vers le matin; je l'envoyai avertir le vicaire et le médecin.

La première idée qui me vint fut de me retirer était malade; et, en réalité, quelques jours auparavant, j'avais reçu de mauvaises nouvelles de mon frère de Rio. Mais je réfléchis que mon départ immédiat pourrait éveiller quelques soupçons, et je pris le parti d'attendre. J'ensevelis moi-même le cadavre en me faisant aider par un nègre vieux et myope. Je ne quittais plus la chambre mortuaire. Je tremblais qu'on ne découvrît quelque chose d'anormal. Je voulais m'assurer qu'aucune méfiance ne se lisait sur le visage des autres; mais je n'osais regarder personne en face. Tout me donnait des impatiences: les allées et venues de ceux qui, à pas de loup, traversaient la chambre; leurs chuchotements; les cérémonies et les oraisons du vicaire... L'heure étant venue, je fermai la bière, mais d'une main tremblante, si tremblante que quelqu'un en fit la remarque tout haut et non sans quelque pitié:

--Ce pauvre Procope! malgré ce qu'il a enduré, il est fort ému.

Il me sembla que c'était de l'ironie. J'étais anxieux de voir tout finir. Nous sortîmes. Arrivé dans la rue, le passage de la demi-obscurité à la grande lumière me saisit et me fit chanceler. Je commençai à craindre alors qu'il ne me fût plus possible de cacher plus longtemps le crime. Je gardai les yeux obstinément fixés sur le sol et je me mis en marche. Quand tout fut fini, je respirai. J'étais en paix avec les hommes. Je ne l'étais cependant point avec ma conscience, et les premières nuits, je les passai naturellement dans l'inquiétude et dans l'affliction. Faut-il vous dire que je m'empressai de retourner à Rio de Janeiro, et que j'y vécus dans la terreur et dans l'abattement, quoique éloigné du lieu du crime? Je ne riais point; je parlais à peine; je mangeais peu; j'avais des hallucinations, des cauchemars...

--Laissez donc là celui qui est mort,--me disait-on--il n'est pas raisonnable de montrer tant de mélancolie.

Et je me félicitais de l'illusion, faisant de grands éloges du mort, l'appelant bonne créature, impertinent, à la vérité, mais doté d'un cœur d'or. Et tout en parlant de la sorte, je tâchais de me convaincre moi-même, au moins pour quelques instants. Un autre phénomène intéressant se produisit en moi,--je vous le rapporte parce que vous en tirerez peut-être quelque déduction utile,--c'est que, n'étant guère pieux, je fis dire une messe pour le repos éternel du colonel, en l'église du Saint-Sacrement. Je n'envoyai aucune invitation, je n'en soufflai mot à personne; je m'y rendis seul. Je restai agenouillé durant tout l'office et fis force signes de croix. Je doublai la gratification du prêtre et je distribuai des aumônes à la porte, le tout à l'intention du défunt.

Je ne voulais tromper personne. La preuve en est que j'agissais ainsi à l'insu de tous. Pour compléter ce détail, j'ajouterai que je ne faisais jamais allusion au colonel sans répéter avec un soupir: «Que Dieu ait son âme!» Et je racontais à son sujet quelques anecdotes joyeuses, quelques impertinences amusantes...

Peu de jours après mon arrivée à Rio, je reçus une lettre du vicaire. Il m'annonçait qu'on avait ouvert le testament du colonel et que j'y étais désigné comme son légataire universel. Imaginez ma stupéfaction! Il me semblait avoir mal lu; j'allai trouver mon frère, j'allai trouver mes amis: tous lurent la même chose. Aucun doute n'était possible, j'étais bien l'héritier du colonel. J'en vins à supposer que c'était un piège qu'on me tendait; mais je réfléchis en même temps qu'il y avait d'autres moyens de m'arrêter, si le crime était découvert. De plus, je connaissais la probité du vicaire, j'étais sûr qu'il ne se prêterait point à semblable manœuvre. Je relus la lettre cinq fois, dix fois, cent fois; je n'en revenais pas.

--Combien possédait-il? me demandait mon frère.

--Je l'ignore, mais je crois qu'il était très riche.

--Réellement, il a prouvé qu'il était ton ami.

--Assurément, il l'était.

Ainsi, par une étrange ironie du sort, c'est à moi que revenaient tous ses biens. Je songeai d'abord à refuser l'héritage. Il me semblait odieux de recevoir un sou de ce legs; n'était-ce pas toucher la prime d'un assassinat? Cette pensée m'obséda pendant trois jours; mais je me heurtais de plus en plus à cette considération: que mon refus ne manquerait pas d'éveiller quelques soupçons. Enfin, je m'avisai d'un moyen terme: j'accepterais l'héritage et je le distribuerais par petites sommes, en cachette.

Ce n'était pas seulement scrupule de ma part, c'était aussi le désir de racheter mon crime par un acte de vertu; et n'était-ce pas l'unique moyen de recouvrer ma tranquillité?

Je fis rapidement mes préparatifs et je partis. À mesure que j'approchais de la petite ville, le triste événement me revenait obstinément à la mémoire. Je trouvais des aspects tragiques à tout ce que je revoyais. À chaque détour de la route, il me semblait voir surgir l'ombre du colonel. Et malgré moi, j'évoquais dans mon imagination ses cris, ses gestes, ses regards, toute l'horrible nuit du crime...

Crime ou lutte?... Réellement, ce fut plutôt une lutte; j'avais été attaqué, je m'étais défendu; et en me défendant... Ce fut une lutte malheureuse, une vraie fatalité. Cette Idée se fixa dans mon esprit. Et je passais en revue toutes les offenses reçues; je tenais compte des coups, des injures... Ce n'était pas la faute du colonel, je le savais bien, c'était la maladie qui le rendait acariâtre et même méchant. Mais je pardonnais tout, tout!... Le pire, c'était la fatalité de cette nuit... Je considérai aussi que le colonel ne pouvait plus vivre longtemps. Ses jours étaient comptés; lui-même ne le sentait-il pas? ne répétait-il pas à tout instant: «Combien de temps vivrai-je encore? Deux semaines, ou une, peut-être moins?»

Ce n'était déjà plus la vie, c'était une agonie lente, si l'on peut appeler ainsi le martyre continuel de ce pauvre homme. Et qui sait, qui pourrait dire si la lutte et la mort ne furent pas une simple coïncidence? Cela se pouvait après tout, c'était même le plus probable; à bien peser les choses, il n'en pouvait être autrement. À la longue, cette idée se fixa aussi dans mon esprit.

En arrivant dans la petite ville, mon cœur se serra, je voulus repartir; mais je dominai mon émotion et j'avançai. On me combla de félicitations. Le vicaire me communiqua les dispositions du testament, m'énuméra les legs pieux, et, tout en discourant, loua la mansuétude chrétienne et le zèle dont j'avais fait preuve en soignant le défunt, lequel, malgré ses rigueurs et sa dureté avait su me témoigner de la reconnaissance.

--Sans doute,--disais-je--en regardant de côté et d'autre.

J'étais abasourdi. Tout le monde approuvait ma conduite, toute de patience et de dévouement. C'était un concert d'éloges. Les premières formalités de l'inventaire me retinrent quelque temps; je fis choix d'un avoué; les choses suivirent tranquillement leur cours. Pendant plusieurs semaines, on parla beaucoup du colonel. On venait me raconter des traits de sa vie, mais sans observer la modération du prêtre. Je défendais sa mémoire, je rappelais quelques-unes de ses qualités, de ses vertus; n'était-il pas austère?...

--Austère!--interrompait-on--allons donc! Il est mort, c'est fini maintenant; mais c'était un vrai démon.

Et l'on me rapportait des faits, on me citait des actions perverses dont quelques-unes même étaient extraordinaires.

Faut-il vous l'avouer? Au début, j'écoutais tous ces propos avec curiosité; ensuite, un plaisir singulier me pénétra le cœur, un plaisir auquel, sincèrement, je cherchais à échapper. Et je continuais de défendre le colonel; je l'expliquais; j'attribuais beaucoup de ses fautes aux rivalités locales; j'admettais, oui, j'admettais qu'il était un peu dur, un peu violent...

--Un peu! Mais c'était un serpent en fureur! s'exclamait le barbier.

Et tous, le receveur, le pharmacien, le greffier, tous étaient du même avis. Et ils se mettaient à conter d'autres anecdotes. Toute la vie du défunt y passait. Les vieillards se plaisaient surtout à rappeler ses cruautés de jeunesse. Tout le monde le haïssait. Et le plaisir intime, muet, insidieux, grandissait en moi, sorte de ténia moral dont j'avais beau arracher les anneaux, qui se reformait aussitôt et s'accrochait toujours plus profondément.

Les formalités de l'inventaire me donnaient quelque distraction; d'autre part, l'opinion était si unanimement défavorable au colonel que peu à peu la localité ne m'apparaissait plus sous l'aspect ténébreux que je lui avais trouvé au début. Enfin, j'entrai en possession de l'héritage et je le convertis en titres et en argent. Plusieurs mois s'étaient écoulés, et l'idée de le distribuer en aumônes et en dons pieux ne s'imposait plus à mon esprit comme la première fois; il me semblait même que c'eût été de l'affectation. Je limitai mon plan primitif: je distribuai quelques menues sommes aux pauvres; je fis don à l'église de quelques ornements neufs; je donnai quelques milliers de francs à l'Hôpital de la Miséricorde; et je n'oubliai point de faire ériger un monument sur la tombe du colonel, un monument très simple, tout en marbre, œuvre d'un sculpteur napolitain qui était venu s'établir ici à cette époque, et qui, depuis, s'en est allé mourir au Paraguay.

Les années ont continué de passer. Ma mémoire est devenue vague et défaillante. Je pense parfois au colonel, mais sans ressentir les terreurs des premiers jours. Tous les médecins à qui j'ai fait le récit de ses maladies se sont montrés d'accord sur l'inévitable fin qui lui était réservée; plusieurs se sont étonnés même qu'il ait résisté si longtemps. Il se peut que j'aie involontairement exagéré la description que je leur ai faite de ses diverses affections; mais la vérité est qu'il devait mourir, même si cette fatalité ne s'était pas produite...

Adieu, mon cher monsieur. Si vous jugez que ces notes ne sont pas dépourvues de valeur, récompensez-m'en aussi par un tombeau de marbre, et mettez-y comme épitaphe cette variante que je fais ici au divin sermon sur la montagne:

«Bien heureux ceux qui possèdent, parce qu'ils seront consolés».

[1] Cette traduction et les suivantes sont dues à M. Victor Orban.

CERCLE VICIEUX

Se balançant dans l'air, une luciole ne cessait de gémir:--«Que je voudrais être la blonde étoile qui scintille là-haut dans l'éternel azur!»

Et l'étoile, toisant la lune, songeait avec jalousie:--«Que je voudrais ressembler à l'astre dont la transparente lumière bleue baigne mollement le contour de la colonne grecque ou de la fenêtre gothique, et que la femme belle et aimée contemple en soupirant!»

Et la lune, lorgnant le soleil, se disait avec amertume:--«Que je suis malheureuse! Que je voudrais posséder cette immense, cette immortelle clarté en laquelle toute lumière se résume!» Mais le soleil, inclinant sa couronne resplendissante, soupirait à son tour:--«Elle me pèse, cette brillante auréole divine.... Elle m'ennuie, cette immense voûte étoilée.... Hélas! que ne suis-je né simple luciole?»

ENFANT ET JEUNE FILLE

La voici parvenue à cet âge vague et inquiet... C'est le jour clair qu'on devine au fond de l'aube indécise; c'est le bouton entr'ouvert, la rose prête à s'épanouir. Ce n'est pas encore la femme et ce n'est déjà plus l'enfant.

Tantôt elle est très calme et très sage; tantôt elle fait l'évaporée; elle allie, dans un même geste, la folie et la pudeur; elle a tantôt un air d'enfant et tantôt des attitudes de jeune fille; elle étudie le catéchisme et lit des vers d'amour.

Parfois, en valsant, son cœur palpite à se briser, peut-être de fatigue, peut-être d'émotion. Quand ses lèvres vermeilles s'entr'ouvrent et s'agitent, on ne sait si c'est pour demander un baiser ou pour dire une prière.

D'autres fois encore, en embrassant sa poupée, elle jette un coup d'œil furtif à son cousin... qui sourit. Et quand elle se met à courir, il semble que la brise énamourée, secouant sa chevelure, lui prête des ailes d'ange ou des grâces de houri.

Quand elle traverse le salon, il lui arrive souvent de s'arrêter devant le miroir; et il n'est pas rare qu'en se couchant elle se mette à feuilleter quelque roman dont l'héroïne conjugue l'éternel verbe aimer.

Dans la chambre où elle dort la nuit et se repose le jour, elle a placé le lit de sa poupée au pied de la toilette. Et quand elle rêve, il lui arrive souvent de redire tout haut ses leçons de collège et... le nom d'un jeune docteur.

Elle se réjouit aux cadences de l'orchestre, et quand elle fait son entrée dans le bal, elle prend des manières de demoiselle. Les visites chez la modiste lui font oublier l'ennui des heures passées auprès de sa maîtresse; elle a du respect pour l'une, mais elle adore l'autre.

Des ennuis de la vie, le plus triste et le plus rude pour elle, c'est l'étude, excepté toutefois la leçon de syntaxe où elle récite le verbe «_To love_» ... non sans sourire au professeur d'anglais.

Que de fois cependant, fixant son regard dans l'espace, elle semble suivre une vision éthérée; que de fois, ramenant son bras frêle sur sa poitrine, elle comprime les pulsations de son cœur agité.

Ah! insensé celui qui dans un moment d'hallucination irait se jeter à ses pieds et lui faire l'aveu d'une espérance vaine; comme elle se moquerait de ces tristes amours, comme elle rirait de l'aventure et s'empresserait d'aller la conter à maman!

C'est que cette créature adorable, divine, ne se peut expliquer et ne se peut comprendre. Quand on y cherche la femme, on y trouve l'enfant, et quand on veut y voir l'enfant, on y découvre la femme!

APPENDICE

Machado de Assis synthétise complètement et admirablement notre degré de culture mentale. Il est le chef supérieur et incontesté de notre littérature.... Nul n'a affirmé comme lui, dans le domaine littéraire, et son individualité et notre nationalité... Il a décrit son monde, son époque, son propre milieu. Son champ d'activité a été la société dans laquelle nous vivons... Quoique d'un caractère calme, peu expansif, timide même, il a exercé une influence considérable et intense sur les classes cultivées de la société. En effet, il suffit de parcourir son œuvre pour se convaincre qu'aucun phénomène social ne s'est produit sans qu'il y ait pris part directement ou indirectement, par la chronique quotidienne ou par le roman, par la propagande ébauchée en ses personnages ou par une critique pleine d'ironie et dont il avait le secret. Il avait un style à lui, un style particulier, vraiment unique dans notre langue et introuvable en aucune autre. Je pourrais dire même qu'il possédait ou qu'il avait créé une langue nouvelle, tant ses expressions étaient neuves et profondément originales.