Machado de Assis, Son Oeuvre Littéraire
Part 4
Si Machado de Assis vit approcher la mort avec un certain effroi, c'est qu'il avait en horreur la dégradation physique. Il était d'ailleurs trop épris de la beauté des choses pour envisager autrement la souffrance, laquelle, presque toujours, est une déchéance. Cette misère lui a été épargnée. Son agonie fut cruelle mais courte, et, jusqu'au dernier moment, il garda cette souplesse d'esprit qui était sa faculté maîtresse et dont son style a été l'image. Il n'eut pas le frémissement douloureux de vérifier en lui-même cette terrible chose qu'un écrivain britannique a appelée, avec l'exactitude de la langue anglaise, la «sclérose intellectuelle», c'est-à-dire l'endurcissement progressif des artères de l'intelligence et de la sensibilité. Il enfanta de beaux livres jusqu'à la fin. Seulement, en m'envoyant le dernier-né de ceux-ci, il m'écrivait, deux mois à peine avant sa mort: «Ce livre est vraiment le dernier. Maintenant, je n'ai plus la force ni la volonté de m'asseoir devant ma table et d'en commencer un autre: je suis vieux et fini». Et quand il se jugea littéralement épuisé, il considéra sa tâche comme terminée, et sa tâche voulait dire sa vie. Celle-ci était arrivée à être pour lui ce qu'il avait un jour défini: «un tumulte qui n'est pas la vie et un silence qui n'est pas la quiétude». On ne pourrait rêver pour un artiste une mort plus propice!
Deux mots encore avant de terminer. Nous avons déjà lié connaissance avec le genre de sa philosophie, ou, plus précisément, avec la philosophie de Braz Cubas, dont les mémoires, véritablement d'outre-tombe, constituent son chef-d'œuvre et la photographie de son âme,--je ne dis pas, notez-le bien, de son existence, car la partie anecdotique en est de pure imagination, il n'y a que la partie psychologique qui, seule, ait un caractère personnel. Aucun de ses livres n'est écrit, en effet, avec autant de vivacité, et aucun ne renferme autant de pessimisme, ni surtout un sentiment aussi pénétrant des injustices de la destinée, une vision de l'aspect lamentablement comique des choses, mêlée à une tendresse chagrine comparable à celle de Pierrot. La mort de sa mère, par exemple, l'émeut par cette impression d'iniquité fatale plus encore que par l'affliction filiale: «C'était la première fois que je voyais mourir quelqu'un,--dit Braz Cubas--je ne pleurai point; je me rappelle que je ne pleurai point: j'avais les yeux égarés, la gorge serrée, la conscience terrifiée... Quoi? une créature aussi docile, aussi douce, aussi sainte, qui n'avait jamais fait verser la moindre larme à personne, mère affectueuse, épouse irréprochable, fallait-il qu'elle mourut ainsi, tourmentée, mordue par la dent tenace d'un mal sans merci?... J'avoue que cela me parait obscur, inconséquent, insensé..».
S'il y a quelque amertume dans cette philosophie,--et quel humorisme n'en est pas rempli?--la raison en est surtout qu'elle vient de l'autre monde, sincère et franche donc, libre de préjugés et de ménagements. «La franchise--écrit Braz Cubas--est la première qualité d'un défunt. Pendant la vie, la présence de l'opinion, le conflit des intérêts, la lutte des convoitises nous forcent à cacher les vieux haillons, à masquer les déchirures et les raccommodages, à ne point étaler au monde les révélations faites à notre conscience; et le meilleur de l'obligation est quand, à force de tromper les autres, on arrive à se tromper soi-même, parce que, en pareil cas, on s'épargne la honte qui est une sensation pénible et l'hypocrisie qui est un vice hideux. Mais après la mort, quelle différence! quelle délivrance! quelle liberté! Comme on peut rejeter son manteau, se débarrasser des oripeaux, se détacher de tout, enlever tout maquillage, dépouiller tous ornements, confesser tout bonnement ce qui a été et ce qui n'est plus! Parce que, en somme, il n'y a plus de voisins, ni d'amis, ni d'ennemis, ni de connaissances, ni d'étrangers: il n'y a plus de galerie. Le regard de l'opinion, ce regard inquisiteur et judiciaire, perd sa vertu aussitôt qu'on entre dans le domaine de la mort; je ne dis pas qu'il ne le dépasse pas et ne nous examine et ne nous juge plus; mais examen et jugement nous importent désormais bien peu. Messieurs les vivants, il n'y a rien d'incommensurable comme le dédain des morts».
M. de Oliveira Lima
_de l'Académie Brésilienne de Lettres._
MACHADO DE ASSIS. ROMANCIER, CONTEUR ET POÈTE
Si jamais le Brésil a senti à quelle hauteur le mérite du style et l'art de la composition pouvaient élever un de ses écrivains, c'est par l'exemple de Machado de Assis. Après un demi-siècle de labeur littéraire, cet homme laisse une œuvre profondément originale, imposante et sincère, marquée en maintes pages des traits saisissants du génie. Cette œuvre ne se recommande pas seulement par la grâce et la noblesse d'une forme dont la perfection voulue est un des ornements naturels; elle est parfois si élevée dans sa conception, si émouvante dans sa simplicité et sa beauté, qu'elle en acquiert un intérêt plus large, plus général et pour ainsi dire universel. Sans doute, l'artiste s'y révèle doué de rares aptitudes d'observation et d'analyse; mais ce qu'il atteste surtout, à un degré supérieur, c'est l'imagination,--la vraie, celle qui ne se borne pas à créer des êtres et des événements, qui sait aussi leur donner un relief inattendu, dégager leur signification précise et les embellir d'une poésie particulière, pénétrante et personnelle.
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L'auteur de _Braz Cubas_ est de ceux qu'une seule formule ne suffit pas à définir. Sa nature est trop complexe; elle est ondoyante et diverse, infiniment variée et souple. On a vainement essayé de le comparer; du moins l'on peut affirmer qu'il est sans égal dans la littérature de son pays. À vrai dire, il ne travaillait d'après aucun procédé connu; il se tenait en dehors de toute coterie et ne se réclamait d'aucune école. Il mettait toute son ambition à ne relever que de lui-même. À sa modestie exquise s'alliait une discrétion élégante, aussi M. José Verissimo a pu dire de lui «qu'il n'avait d'aversion marquée que pour le mauvais goût, de mépris que pour la banalité et la platitude; mais que, pour sa part, il ne se piquait de rien, réalisant ainsi le type du vrai honnête homme, au sens où l'entendait La Rochefoucauld».
Sa passion pour les lettres fut toujours très vive; elle le domina toute sa vie. Par-dessus tout il aimait sa tâche et y trouvait ses meilleures joies; il y apportait peut-être plus de conscience et de scrupule que la plupart de ceux qui font profession d'écrire, mais il n'en tirait point vanité. En composant ses livres, il n'avait nul souci d'étonner; il se montrait également dédaigneux des effets faciles et des ressources ordinaires, des dénouements laborieux et des intrigues compliquées. Son idéal était fait de simplicité et de vérité. Il s'appliquait sans cesse à l'exactitude. Son observation était aussi minutieuse que patiente. Nul ne se flattait davantage de n'être point dupe des apparences. Jamais il ne se lassait de faire le tour des choses et de les considérer sous les multiples aspects qu'elles présentent. Cela lui permettait de découvrir des rapprochements nouveaux, des comparaisons spirituelles, des déductions ingénieuses. Peintre de sentiments et de caractères, il avait avant tout le sens du réel. Il excellait à saisir les jeux de physionomie, à démêler les états d'âme, à surprendre les gestes et les attitudes. Il en donnait toujours l'interprétation juste, savait en montrer le détail insoupçonné, en faire valoir le côté sérieux ou en souligner le ridicule. Ainsi même et telle qu'il l'a exprimée dans ses écrits, sa vision personnelle du monde ne manque pas de grandeur. Elle dénote surtout une rare sûreté de coup d'œil.
Toute exagération le choquait. Il se défiait lui-même de toute tendance excessive. Et cependant, quelques-uns de ses héros ne laissent pas d'être un peu inquiétants par leur étrange tour d'esprit. Son Braz Cubas et son diplomate Ayres, par exemple, trahissent de singulières habitudes de doute et d'hésitation. Ils nous apparaissent parfois comme des sages désorientés par l'excès de leur sagesse. Un penchant maladif à s'analyser et à se surveiller finit par les obséder, par embarrasser de plus en plus leur volonté et leur jugement. Ce sont néanmoins des figures vraisemblables et complètes, logiquement étudiées, fortement conçues, si vivantes même qu'elles demeurent ineffaçables dans le souvenir. Outre leur parenté d'esprit évidente, ses personnages favoris accusent aussi une certaine ressemblance avec lui-même, et ce n'est pas le moins piquant de leurs attraits. On est obligé de reconnaître qu'ils ont beaucoup vécu de sa vie méditative. Ils la reproduisent parfois au point de nous en donner l'illusion. On découvre avec eux une partie du monde idéal qu'habitait l'artiste; un monde qui émanait bien de lui et où tout se nuançait du reflet de son âme tour à tour grave et souriante, mélancolique et tendre.
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C'était un Latin. À cette tradition d'origine, il doit la qualité de son ironie qui est délicate, légère, indulgente même, sinon dépourvue de toute âpreté. Par là s'expliquent aussi l'équilibre, l'harmonie même de ses facultés très diverses, sa recherche constante de la mesure et son sentiment si vif de la forme. En dehors de ses romans et de ses mémoires, il s'est complu dans un genre de compositions courtes, mais soignées, finies, où le penseur, l'humoriste, le philosophe, le poète s'exercent avec un égal talent. Les scènes familières ou sentimentales, les épisodes dramatiques ou tragiques y tiennent tout entiers dans quelques pages, et rien ne leur sied comme ce contour serré et précis. Il s'est abstenu à dessein de toute fantaisie descriptive, de tout tableau de nature; mais il rachète la sécheresse du décor par l'abondance de la documentation psychologique, par la richesse des aperçus suggestifs. Plusieurs de ses nouvelles sont bien près d'être des chefs-d'œuvre. Nous n'en voulons pour témoignage que celle de l'Infirmier, choisie entre vingt autres non moins jolies. L'art s'est rarement assimilé la vie à un degré plus intense. En quelques mots un caractère est tracé, un aspect de physionomie soudainement éclairé. À aucun moment l'allure du récit ne se trouve ralentie. Pas un détail ne détonne. Les acteurs se meuvent en pleine lumière. On croit les entendre parler. Ici encore, Machado de Assis nous charme par son aisance, par sa verve, par sa raillerie fine et implacable. Car il a su la rendre captivante jusqu'à la fin, il faut l'avouer, cette confession du criminel sceptique et avisé qui n'hésite pas à mettre son cœur à nu pour nous en faire voir toute la perversité déconcertante. Remarquons la gradation savante avec laquelle le conteur sait distribuer l'intérêt et l'émotion; admirons sans réserve l'habileté dont il fait preuve en relevant d'une pointe malicieuse les situations les plus dramatiques. Il existe très peu d'exemples, croyons-nous, d'une science plus exercée, d'une plus puissante sobriété.
Mais qu'on ne s'y méprenne point. Sous le rire volontiers satirique de cet humoriste, une tristesse se devine, une tristesse persistante, invincible, moqueuse, à la fois amère et douce, toujours prête à se railler. Elle transparaît à chaque instant derrière les lignes de ses autobiographies intellectuelles, et, examinées de ce point de vue, les révélations de Ayres et de Braz Cubas sont, à n'en pas douter, la plus fidèle et la plus édifiante synthèse qu'il se soit plu à nous léguer de son «moi». On ne peut que lui savoir gré d'un tel effort de sincérité. C'est par ces livres-là qu'on apprécie vraiment Machado de Assis. C'est par eux qu'on l'aperçoit de plus près et qu'on se prend à l'aimer. C'est en les relisant aujourd'hui qu'on se le représente le mieux; qu'on subit malgré soi la séduction de sa souffrance fière et discrète, encore qu'il ait mis une sorte de coquetterie à nous la voiler jalousement sous la parure éclatante de son style. Car, il a beau s'en défendre, il y avait chez lui un fond de pessimisme inné. Une expérience précoce, une secrète désillusion l'inclinaient à la mélancolie. Quelque soin qu'il ait pris de la dissimuler dans sa prose et de la désavouer chez ses personnages d'emprunt, il est certain qu'il en a souffert plus qu'il ne l'a laissé paraître. Il suffit de parcourir son volume de vers pour s'en convaincre.
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En effet, s'il invoque sa Muse,--sa _Muse aux yeux verts_, comme il l'appelle,--que lui demande-t-il sinon de «chasser les ombres qui peuplent son esprit et de dissiper la nuit obscure et froide qui pleure mélancoliquement au fond de lui-même»? Mais c'est là un aveu qui lui échappe assez rarement. Tout porte à croire qu'il se le reprochait comme une faiblesse. Son esprit était trop averti pour ne pas le mettre en garde contre tout épanchement lyrique. On ne peut s'empêcher d'en faire la remarque en lisant attentivement les autres pièces de son recueil. Son poème _Une Créature_ est très significatif à cet égard. Dès le début, on sent qu'il s'est ressaisi, qu'il a retrouvé son accent mâle et énergique:
«Je sais une créature antique et formidable Qui se dévore elle-même les membres et les entrailles Avec l'avidité d'une faim insatiable...»
Il ne déclame point. Il émet tranquillement son réquisitoire philosophique. Il n'y mêle aucune plainte, aucun regret. Est-ce à dire qu'il ne souffre pas à l'idée de destruction, qu'il reste indifférent devant les décevantes contradictions de la nature? Point du tout. Mais ici son inspiration succède à une longue réflexion. Aussi, quel caractère définitif revêtent ses idées lorsqu'elles sont condensées de la sorte! Au moment où il écrit, il a recouvré la pleine possession de lui-même. Sa tristesse est infinie, mais sereine. Du moins, il la laisse supposer telle par le superbe mépris dont il accable celle qui «ne connaît que despotisme et égoïsme»; qui «contemple froidement la joie et le désespoir»; qui «redouble d'effort quand il s'agit de détruire»; qui «aime d'un même amour le pur et l'impur»; qui «n'a pas plus de tendresse pour le colibri que pour le ver»; qui «brûle le sein de la fleur et corrompt le fruit»; qui «commence et recommence sans fin son perpétuel travail»; et qui, «souriante, se soumet à l'immuable loi...» Cette riante obéissance aux lois éternelles, le poète n'est pas loin de la professer lui-même. Il ne se fait, certes, aucune illusion sur notre commune destinée; mais il se flatte encore de quelque stoïcisme. C'est pourquoi, en terminant cette âpre évocation, il prend soin de nous avertir que le but qu'il s'est proposé ici n'est peut-être pas tel que nous nous le figurons. À l'en croire, il se serait borné à développer un simple argument, dont le sens, résumé par le dernier vers, est à peu près celui-ci: «La Mort est le creuset de la Vie». Au fond, la précaution est bien superflue; loin de faire oublier l'impression première, il semble qu'elle la renforce. Tout le morceau est d'une gravité hautaine et expressive. Jamais, croyons-nous, Machado de Assis n'a envisagé le mal universel d'un cœur aussi détaché. Jamais le désenchantement de sa pensée ne s'est exprimé avec plus de concision.
Sous le titre _Suave Mari Magno_, il évoque, en un minuscule sonnet, un de ses sombres souvenirs. Il se rappelle avoir vu, au cours d'une promenade de printemps, un pauvre chien empoisonné qui se débattait dans les affres de la mort; et après nous avoir dit toute l'horreur de ce spectacle, après en avoir fait ressortir la note cruelle et réaliste, voici ce qu'il ajoute en manière de conclusion:
«Pas un, pas un seul passant Ne manquait de s'arrêter, Silencieux,
Près de ce chien moribond, Comme si chacun éprouvait de la joie À le voir souffrir.»
Cet exemple suffit pour montrer ce que ces vers ont parfois de trop intellectuel, de trop artificiel aussi. L'erreur de Machado de Assis fut de croire que la poésie pouvait se dérober à toute sensibilité et bannir impunément la sympathie et la pitié. Toutefois, s'il s'est ainsi abusé, il l'a fait loyalement et il serait injuste de ne pas lui tenir compte de sa louable sincérité. Au surplus, pourrait-on lui tenir rigueur de ce qui ne fut chez lui qu'une tendance à la réaction? Que l'on songe aux abus auxquels les poètes brésiliens de son époque se sont livrés parfois avec tant de complaisance! Et hâtons-nous de le dire, ses poèmes se réclament par ailleurs de nombreuses et excellentes qualités. La forme en est pure, classique même. Le souffle ni le lyrisme ne leur font pas entièrement défaut. On admire unanimement son _Ode à Anacréon_, ses _Vers à Corinne_, son _Élégie_, sa _Dernière Journée_ et ses «Américaines», où, avec la vigueur des idées modernes, il interprète magnifiquement le passé légendaire de son pays. Mentionnons aussi sa traduction si estimée du _Corbeau_ d'Edgar Poe, version rimée et rythmée qui atteint à l'ampleur d'une création, tant elle exhale de troublante mélancolie. Parfois on retrouve dans ses vers tous les heureux privilèges de l'artiste, tout le talent de l'écrivain perspicace et inventif. Plusieurs de ses compositions sont assurément d'une notation délicieuse et frappante, témoin celle intitulée _Enfant et Jeune fille._ Mais voici mieux encore: Machado de Assis a composé _en vers français_ quelques strophes exquises et d'irréprochable facture. Ce nous est un plaisir de les citer ici:
UN VIEUX PAYS
Il est un vieux pays, plein d'ombre et de lumière, Où l'on rêve lejour, où l'on pleure le soir; Un pays de blasphème, autant que de prière, Né pour le doute et pour l'espoir.
On n'y voit point de fleurs sans un ver qui les ronge, Point de mer sans tempête, ou de soleil sans nuit; Le bonheur y parait quelquefois dans un songe, Entre les bras du sombre ennui.
L'amour y va souvent, mais c'est tout un délire, Un désespoir sans fin, une énigme sans mot; Parfois il rit gaiment, mais de cet affreux rire Qui n'est peut-être qu'un sanglot.
On va dans ce pays de misère et d'ivresse. Mais on le voit à peine, on en sort, on a peur; Je l'habite pourtant, j'y passe ma jeunesse.... Hélas! ce pays, c'est mon cœur.
On voit avec quelle aisance ce lettré maniait notre vers, savait aborder les difficultés de notre métrique,--et les résoudre! Il ne pouvait mieux témoigner de sa parfaite connaissance de notre belle langue, ni mieux dire tout le bien qu'il en pensait. Par là, ne nous donne-t-il pas la meilleure preuve de l'estime et de l'admiration qu'elle inspirait à son esprit profondément épris de clarté, de logique et de souveraine élégance? Que ce lui soit un titre de plus à notre sympathie.
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Sans doute, la poésie ne fut pas sa seule, son unique passion; mais, de l'avoir cultivée et raisonnablement aimée, il garda toujours intactes cette foi en l'idéal et cette grâce harmonieuse qui font le charme incomparable de ses écrits. Voilà ce qui lui a permis d'atteindre presque sans effort aux plus hautes, aux plus diverses, aux plus subtiles manifestations de sa pensée, et de les revêtir d'une forme vraiment belle et durable. Que si, de son propre aveu, sa Muse ne fut que la divine consolatrice de ses désillusions; si elle ne fut la confidente ni de grands enthousiasmes, ni de tendresses débordantes, ni de pitiés sublimes, du moins elle lui dicta de jolis vers délicatement nuancés, où s'exprima, non sans éloquence, la fierté de son rêve calme et résigné. Non, la Muse ne le posséda jamais tout entier; mais elle ne lui fut point avare de ses dons. Elle le guida et le soutint dans sa tâche. Elle lui inspira le zèle du beau et la douceur du rythme. Elle lui rendit même au centuple le peu d'affection qu'il lui voua, car elle fit rayonner son clair, son immortel sourire jusque dans les pages les plus impassibles de sa prose merveilleuse, ennoblissant ainsi du meilleur de ce qui était en elle cet amoureux du contour impeccable, ce génial observateur de l'âme humaine, cet imperturbable ironiste dont le cœur abdiquait devant l'intelligence.
Victor Orban.
L'INFIRMIER[1]
Alors, vraiment, il vous semble que ce qui m'est arrivé en 1860 peut fournir la matière d'un conte? Soit. Je vais vous narrer mon aventure, mais à l'unique condition que vous ne la divulguerez pas avant ma mort. Vous n'attendrez pas longtemps, peut-être huit jours au plus; je suis condamné.
J'aurais pu vous faire le récit de ma vie entière et de beaucoup d'autres faits intéressants; mais pour cela il faudrait du temps, du courage et du papier. Or, le papier seul ne me fait pas défaut; mon courage est faible, et quant au temps dont je dispose encore, il ne peut mieux se comparer qu'à celui que la veilleuse met à s'éteindre. Le soleil du lendemain va se lever bientôt, un soleil éblouissant, impénétrable comme la vie. Adieu donc, mon cher monsieur, lisez ceci et ne m'en veuillez pas; pardonnez-moi ce qui vous paraîtra mauvais et ne vous plaignez pas trop si la rue exhale une odeur désagréable qui n'est pas celle de la rose. Vous m'avez demandé un document humain, le voici. Ne me demandez ni l'empire du Grand Mongol, ni la photographie des Macchabées; mais demandez-moi, si vous voulez, mes souliers de défunt, et je vous les léguerai à vous seul et à personne d'autre.
Vous savez déjà que cela se passa en 1860. L'année précédente, vers le mois d'août, à l'âge de quarante-deux ans, j'étais devenu théologien;--je veux dire que je copiais les études de théologie d'un prêtre de Nichteroy, ancien condisciple de collège, qui me donnait ainsi, délicatement, le vivre et le couvert. En ce même mois d'août, donc en 1859, il reçut une lettre d'un ami de province. Le vicaire d'une petite ville le priait de lui procurer une personne intelligente, discrète et patiente, qui voulût, moyennant de bons gages, servir d'infirmier au colonel Filibert. Le prêtre me proposa la place et je l'acceptai avec empressement, car j'en avais assez de copier des citations latines et des formules ecclésiastiques. Je me rendis d'abord à Rio pour prendre congé d'un frère qui habitait la capitale, et de là je partis pour la petite ville de l'intérieur.
Quand j'y arrivai, je reçus de mauvais renseignements sur le compte du colonel. On me le représenta comme un homme désagréable, dur, exigeant; personne ne le supportait, pas même ses propres amis. Il ne changeait pas souvent de remède, mais il changeait fréquemment d'infirmier. À deux de ceux-ci il avait cassé la figure. Il m'importait peu; je ne craignais pas les gens bien portant, moins encore les malades. J'allai d'abord faire visite au vicaire qui me confirma tout ce que j'avais appris et me recommanda la mansuétude et la charité; puis je me dirigeai vers la demeure du colonel.
Je le trouvai au balcon de sa maison, étendu sur une chaise et fort oppressé. Il me reçut assez bien. Il commença par m'examiner en silence, fixant sur moi deux yeux de chat observateur; ensuite une sorte de sourire malicieux détendit ses traits qui étaient plutôt durs. Enfin, il me déclara que tous les infirmiers qu'il avait eus à son service ne valaient rien, qu'ils dormaient trop, étaient arrogants et passaient leur temps à faire la cour aux servantes; deux même étaient voleurs!
--Êtes-vous voleur, vous?
--Non, monsieur.
Alors il me demanda mon nom. À peine le lui avais-je décliné qu'il eut un geste d'étonnement.
--Vous vous appelez Colombo?
--Non, monsieur. Je m'appelle Procopio José Gomes Vallongo.
Vallongo?--Il trouva que ce n'était pas un nom de chrétien et me proposa de m'appeler simplement Procope. Je lui répondis que ce serait comme bon lui semblerait.
Si je rapporte ce détail, c'est non seulement parce qu'il me semble bien dépeindre le colonel, mais aussi pour vous montrer que ma réponse lui fit une assez bonne impression. Le lendemain, il déclara au vicaire qu'il n'avait jamais eu d'infirmier plus sympathique. Le fait est que nous vécûmes une lune de miel d'une semaine.