Machado de Assis, Son Oeuvre Littéraire
Part 3
Ses _Contos Fluminenses_ (dont l'équivalent, en France, serait: Contes Parisiens) furent les premiers qu'il fit paraître, et tous ceux qui suivirent restèrent dans le même cadre. Ces types qu'il a crayonnés, ces caractères dont il a enregistré l'évolution--en notant avec un art merveilleux les détails qui sont insignifiants pour le vulgaire, mais qui ne le sont jamais pour l'analyste, toute chose insignifiante ayant sa valeur documentaire et son importance, et constituant, dans son cas, l'objet d'une science concluante,--appartiennent à un monde plus large, ou du moins plus tolérant d'idées, d'habitudes plus douces et de rapports plus aisés. L'auteur le trouve et nous le fait trouver prodigieusement intéressant, parce que rien dans la vie de ce monde-là ne lui est indifférent. Il ne le prétend du reste pas extraordinaire; il se contente de ce qu'il y voit et y trouve ample matière à réflexion: «la vie, dit-il, se compose de quatre ou cinq situations, que les circonstances font varier et multiplient à nos yeux». Ceci se trouve dans _Quincas Borba_, et dans le _Memorial de Ayres_, on trouve la même idée, plus développée: «la vie, c'est bien cela, une répétition d'actes et de gestes, comme dans les réceptions, les dîners, les visites et autres distractions; de même dans les travaux. Les événements, pour peu que le hasard les embrouille et les débrouille, résultent maintes fois pareils dans le temps et dans les circonstances; de même pour l'histoire, de même pour le reste».
Machado de Assis a sûrement témoigné une sensibilité toute particulière dans l'étude du moral féminin. Pour commencer, il avait en piètre estime la vanité masculine, encore qu'il l'explique de façon plutôt ingénieuse en matière d'amour. «Pour ce qui est des aventures, rappelle-t-il dans _Braz Cubas_, j'ai trouvé des hommes qui souriaient, ou qui niaient difficilement, froidement, par monosyllabes, etc., tandis que leurs complices n'avaient l'air de rien et auraient juré par les Saints Evangiles que tout n'était que calomnie. La raison de cette différence est que la femme se livre par amour, soit par l'_amour-passion_, dont parle Stendhal, soit par celui purement physique de quelques dames romaines par exemple, ou polynésiennes, ou laponnes, ou cafres, et peut-être d'autres races civilisées; mais l'homme,--celui bien entendu qui appartient à une société cultivée et élégante,--unit sa vanité à l'autre sentiment. En outre, et je me rapporte toujours aux cas défendus, la femme, quand elle aime un autre homme, croit manquer à un devoir et cherche pourtant à dissimuler avec un plus grand art: elle doit raffiner la perfidie; tandis que l'homme, se sentant cause de la faute et vainqueur d'un autre homme, devient légitimement orgueilleux et passe tout de suite à un autre sentiment, moins âpre et moins secret:--cette bonne fatuité qui est la transpiration lumineuse du mérite».
Venant en droite ligne et en succession immédiate du romantisme, un peu paladin de la femme par conséquent, il ne s'est jamais laissé bercer par l'illusion de ces réhabilitations si chères à la sensiblerie de l'école. Écoutez-le railler les tristesses de Menezes, dans le plus ancien de ses romans: «Il vivait maritalement avec une perle qu'il avait, peu de temps auparavant, ramassée dans la fange; mais il avait découvert la veille, chez lui, des traces d'un autre amateur de pierres précieuses. Sûr de l'infidélité de sa maîtresse, il demandait conseil».
L'écrivain est, on le voit, tout entier en germe dans ses premières productions. Dans ses contes de début existe déjà la note délicatement spirituelle des derniers, comme dans ses plus anciens romans on découvre l'investigation minutieuse et sympathique de l'âme humaine, qui distingue les plus récents. Naturellement le style a changé: il a acquis constamment de nouveaux dons jusqu'à en devenir irréprochable; mais même dans ses commencements, à sa période romanesque, ce style ne fut jamais rhétorique ni diffus. Le bon goût, vertu fondamentale de l'écrivain, et qui lui était d'ailleurs naturelle, l'en aurait détourné s'il n'y avait pas eu, pour le tenir éloigné des pires défauts de l'école, le caractère tout personnel de son œuvre qui la rend pour ainsi dire unique dans notre littérature.
On a surnommé distinction cette qualité littéraire du bon goût que Machado de Assis révèle à un si haut degré et qui, sans faire de lui un moraliseur en fait un moraliste. Son œuvre est saine et honnête; elle est la preuve vivante que la vie peut être considérée même dans ses rapports sexuels, sans qu'il soit nécessaire ou même utile de verser dans l'immoralité. Dans les types féminins qu'il a créés, il existe toujours une retenue, une pudeur même, qui ne portent pas obstacle à leur fougue sentimentale--Rachel, Livia, Yaya Garcia sont bel et bien des amoureuses--; mais qui les maintiennent dans la bienséance, laquelle est d'ailleurs une règle de la vie, heureusement assez observée en général. Cela n'empêche point que ces types exquis soient rendus avec fidélité en même temps qu'avec décence.
Machado de Assis ne se vantait pourtant pas de connaître les femmes. _Résurrection_, son premier essai de roman, contient même cette phrase de psychologie méfiante: «Il ne suffit pas de voir une femme pour la connaître, il faut aussi l'entendre, quoique souvent il soit suffisant de l'entendre pour ne la connaître jamais». Il ne se vantait du reste de rien, puisqu'il n'affichait aucune prétention, étant au fond un timide. C'est même cette timidité qui l'a empêché de donner plus d'essor à sa fantaisie qui était grande--ses poésies nous en fournissent la preuve--et qui, dans quelques-uns de ses contes et dans quelques-unes de ses chroniques, se permet d'endosser avec une grâce piquante le déguisement d'autres âges et d'autres civilisations. La poésie ne pourrait se passer de fantaisie, et la sienne est imprégnée d'une fantaisie peu échevelée, plutôt correcte, mais toutefois troublante, puisqu'elle évoque tous les problèmes de la vie et de la mort sous leur aspect complexe et suivant leur issue unique. C'est ce que, dans un élan ému, il appelle le monde de la lune: «cette mansarde lumineuse et réservée du cerveau, qui n'est que l'affirmation dédaigneuse de notre liberté spirituelle».
Dans le roman, il s'est intentionnellement limité au monde ordinaire, et même à un coin de ce monde. Ses créations féminines, en particulier, procèdent bien du milieu _fluminense._ Elles sont des produits légitimes de la capitale, ces femmes à l'orgueil fréquemment chaste et au cœur sagace, dont la réserve est une des qualités, mais qui n'en sont pas moins séduisantes, parce que ce leur est une réserve intelligente, comme chez quelques autres, bien plus rares, la malice est également intelligente. «Cette dame,--écrivait, au sujet de Dona Cesaria, le Conseiller Ayres--cette dame ne vaudrait peut-être rien si elle n'avait du fiel. Je ne la vois jamais d'une autre façon, et cela est exquis... Il y a des moments où l'esprit de Dona Cesaria est tel qu'on regrette que ce qu'elle dit ne soit pas exact, et on le lui pardonne facilement».
S'il use de délicatesse envers tous les âges, la vieillesse spécialement lui suggère un respect ému. Quelle créature adorable que cette Dona Carmo, la femme d'Aguiar--Mme Machado de Assis en réalité--«qui possède ce don de parler et de vivre par tous les traits et une faculté de charmer le monde... Ses cheveux blancs, nattés avec art et goût, donnent à son âge avancé un relief spécial et font que tous les âges se confondent en elle». Mais ses jeunes filles sont-elles par hasard moins charmantes? Quelle création vivante que cette jolie Capitú, la fillette précoce d'esprit qui, dans une adorable idylle d'enfants, si simple et pourtant si attachante, guide, conseille et déjà domine de sa décision intelligente l'adolescent de volonté plus faible, qu'elle trompera plus tard, en plongeant dans les siens ses «_yeux ressac_,--des yeux qui entraînaient en dedans, comme la vague qui se retire de la plage aux jours de ressac».
L'éveil de l'amour chez Bentinho, les surprises qui chez lui en dérivent, la sensation du premier baiser, la conscience de son sentiment, tout cela se trouve décrit avec une légèreté de touche et un grain de malice qui sont d'un art consommé! Le roman psychologique est là tout entier, avec ses enquêtes pénétrantes, quoique sans effort apparent, comme s'il s'agissait d'une suite de raisonnements faciles à la portée de tout le monde et dont tout le monde serait capable, et néanmoins si habilement dégagés, si magistralement conduits, que précisément les plus incisifs sont ceux qui semblent d'une déduction plus aisée.
On fait tout de suite la remarque, en passant en revue toute l'œuvre de Machado de Assis,--une quinzaine de volumes, car il ne s'est pas trop prodigué,--que dans ses derniers livres il ne se préoccupe plus comme dans les premiers des incidents moins communs, je ne dis pas des rares ou des dramatiques, parce qu'il les a presque toujours écartés à dessein--; qu'il laisse plutôt couler la vie avec son train habituel et tranquille, sûr d'y trouver ample matière à observation et à méditation dans cette espèce de tête-à-tête avec son imagination, quand les idées, comme l'exprime une de ses belles phrases, «ouvrent les ailes et commencent à se heurter de côté et d'autre pour s'envoler, comme des oiseaux qui voudraient s'échapper d'une cage vers l'azur».
Il semble que les personnages féminins de Machado de Assis disposent de plus de sagacité et d'énergie que les autres, bien que l'écrivain n'ait nullement été intentionnellement dur pour son sexe: Estacio et Jorge, par exemple, sont des modèles de droiture et d'honneur. Seulement, parfois, ils parviennent moins à maîtriser leurs sentiments. Comparez-les à une Yaya Garcia, l'enfant vive et espiègle qui, un beau jour, par l'effet d'un secret deviné, atteint la puberté morale puisqu'en elle éclôt subitement le sentiment de l'amour, et non seulement se trouve chérir celui qu'elle croyait détester, mais entend le posséder sans partage et le dispute à l'autre affection, refoulée mais pouvant renaître, l'enveloppant des fils de sa grâce câline et le conquérant par la seule force de son caractère.
L'écrivain ne se garde pas d'afficher une tendresse particulière pour les jeunes veuves: Livia et Fidelia ont été sa première et sa dernière création. On ne peut pas dire que l'âme des jeunes filles le troublait,--nous venons de mentionner des exemples qui le démentiraient--mais on dirait qu'il se défendait d'avoir à chercher des caractères exceptionnels, trouvant en général dans ces jeunes âmes trop d'ingénuité et trop peu de résistance à l'amour. Il ne se lassait au contraire jamais d'épier la lutte du sentiment nouveau contre le sentiment ancien et paraissait se plaire à faire vaincre le regret par l'espérance, ce qui est une assez belle et heureuse façon de comprendre la vie. «La vie, s'écria-t-il un jour, en mettant cette réflexion sous la plume autobiographique de Dom Casmurro, la vie est si belle que l'idée même de la mort a besoin de surgir à la lumière, avant que la mort puisse trouver son accomplissement».
On a cependant découvert, fréquemment même, le plus noir pessimisme dans l'ironie de Machado de Assis. Il me semble plutôt que la vieille distinction, si tranchée, entre l'optimisme et le pessimisme fait, cette fois encore, faillite. L'écrivain n'appartient exclusivement ni à l'une ni à l'autre de ces écoles: ni Démocrite, ni Héraclite. La conciliation est d'ailleurs dans sa nature. Il a écrit quelque part «que le ciel et la terre finissent par s'entendre: ce sont presque des frères jumeaux, le ciel ayant été créé le deuxième jour et la terre le troisième». Il est plutôt et toujours lui-même, c'est-à-dire qu'on découvre dans son esprit un fond de mélancolie organique, qui n'arrive pas tout à fait à l'amertume, mais qui des fois s'épanouit en un sourire,--ce sourire dont il parle, qui effleure nos lèvres, quand nous approuvons intimement quelque chose qui va d'accord avec notre âme,--et d'autres fois en une larme mouillant à peine la paupière, sans un sanglot, parce que, comme il l'a observé à l'égard d'un de ses personnages, «l'intensité est plus dans le sentiment que dans l'expression».
Sa mélancolie était un peu le produit de l'hypochondrie, cette fleur qu'il a dépeinte «jaune, solitaire et morbide, d'un parfum enivrant et subtil». L'hypochondrie a cependant ses joies: il existe même une volupté de l'ennui, que l'auteur considère «une des sensations les plus fines de ce monde et de ce temps». D'un autre côté, son optimisme était souvent du cynisme, bien entendu dans l'acception philosophique du terme dont l'esprit remonte à la morale socratique et comprend la glorification de la vertu par le renoncement au vice. _Braz Cubas_ déduisait, il est vrai, de certaines réflexions, que le vice sert pas mal de fois d'engrais à la vertu, mais cela ne l'empêche pas d'avoir pour la vertu l'estime qu'on a pour une fleur odorante et saine.
La vérité est que Machado de Assis avait atteint, au moyen d'une assez longue évolution, cet équilibre parfait de la sensibilité qui se reflétait, comme dans un miroir poli, dans son style patiemment travaillé, mais en apparence coulant, clair et naturel. Ses premières productions tenaient par de fortes attaches au romantisme, non pas précisément au romantisme primitif, dont les sentiments étaient outrés, (il y a tout juste une réminiscence de celui-ci dans son conte intitulé _Frei Simão_, et assez dans les romans du début, _Helena_ surtout) mais au romantisme de la dernière phase, plus conventionnel que débordant, où l'amour triomphe par sa fatalité bien plus que par son élan. Virgilia, la maîtresse mariée de Braz Cubas, de qui elle avait été un moment la fiancée, n'aime déjà plus avec passion: le romanesque avait expiré en elle et en lui. Elle aime, certes, d'amour; mais cet amour est fait de désœuvrement et de plaisir, il se rallume au jour le jour et s'éteint sans tragédie. Virgilia se retrouve veuve, affectueuse et tendre, au chevet de l'amant vieilli et moribond, comme le meilleur souvenir distant de sa vie et comme une bonne pensée en mouvement, jetant un démenti au pessimisme du vieux garçon oisif et rêveur.
Déjà du temps où ses couples d'amoureux longeaient l'abîme, s'obstinant à n'y voir «qu'un reflet de la voûte céleste», il le regardait autrement: l'ironie montait jusqu'à la surface littéraire et souriait des artifices du sentiment comme de ceux du langage. «Le ridicule, remarquait-il à ses débuts de romancier, est une sorte de lest que l'âme porte quand elle entre dans l'océan de la vie: il y en a qui font tout le voyage sans autre espèce de cargaison». Ce fut l'ironie s'exerçant aux dépens de ces âmes-là qui le soutint, qui le distingua, qui le haussa: elle ressort de toute son œuvre et en constitue le fond permanent et solide, quoiqu'elle hésite à se livrer, qu'elle se reprenne, qu'elle se surveille et fasse la coquette avant de se manifester.
Par son extraordinaire talent d'écrivain et par sa profonde dignité littéraire, par l'unité de sa vie, toute vouée au culte de la beauté intellectuelle, et par le prestige exercé autour de lui par son œuvre et par sa personnalité, Machado de Assis était arrivé, tout en étant le moins bruyant des hommes, le moins enclin à se mettre en évidence, à être considéré et respecté comme le premier des hommes de lettres de son pays, le chef, si cette expression peut répondre à l'idée, d'une littérature jeune, mais qui possède déjà ses traditions et chérit surtout ses gloires. Il ne se montrait toutefois pas avide de louanges, ne se répandait même pas, rivé à ses habitudes, en dehors de son cercle, quoiqu'il fut un excellent causeur, spirituel et, ce qui plus est, attentif. Sa vie était on ne peut plus réglée et tranquille depuis qu'il avait quitté le journalisme actif, car il avait commencé comme tout autre par la chronique parlementaire, les échos du jour et la critique dramatique.
Sa matinée se passait au labeur littéraire, chez lui, dans sa gentille maison de Cosme Velho, où il fut à la fois si heureux et si malheureux, où il composa des chefs-d'œuvre, où il vit expirer sa femme, et où lui-même vit s'approcher la mort avec la conscience de son appel inflexible et avec une parfaite lucidité d'esprit. Son souvenir restera longtemps, toujours j'espère, associé à cette gorge verdoyante et fraîche, percée entre les montagnes granitiques, où des arbres immenses étendent un dais éternel de feuillage et où des sources claires jaillissent et fuient avec un murmure plaintif et doux.
C'est un des endroits les plus ombragés et les plus pittoresques--ce qui n'est pas peu dire, s'agissant de Rio de Janeiro qui en possède une telle abondance,--et c'est peut-être aussi le seul qui n'ait pas encore éprouvé de grands changements, où la nature n'ait point été embellie par l'art; le seul qui ait conservé ce décor ancien que les vieilles estampes nous font voir fréquenté de calèches bondées et de cavaliers fringants.
Pendant la journée, on le savait à son bureau, au Ministère, car il appartenait à la légion des fonctionnaires publics, et assidu, ponctuel, zélé, comme rarement on en trouve, il remplissait ses fonctions avec une gravité et une conscience que son ironie appellerait touchantes, restant indifférent par devoir d'office aux changements de partis. Il n'était pourtant pas insensible, loin de là, aux choses d'intérêt national. Il y songeait davantage et avec un sentiment plus intense qu'il ne le laissait croire. Quant aux querelles de groupes à l'affût du pouvoir et aux brouilles de concurrents politiques, elles défiaient sa malice et le rendaient facilement persifleur. «La réconciliation éternelle entre deux adversaires électoraux--la remarque est faite par son Conseiller Ayres--devrait se compter comme un châtiment infini. Je n'en connais pas de pareil dans la Divine Comédie. Dieu, quand il veut être Dante, est plus grand que Dante».
Tard dans l'après-midi, on voyait invariablement l'écrivain chez son éditeur, à la librairie Garnier, où se tient un cercle, je dirais même un cénacle, s'il n'était ouvert à toutes les opinions et à toutes les idées. Ces five o'clock intellectuels sont même devenus une tradition, puisqu'ils datent d'un demi-siècle. Machado de Assis qui leur resta tout le temps fidèle et servit de trait d'union entre les deux époques, si différentes elles aussi, parle dans une de ses chroniques des fréquentes rencontres qu'il y eut jadis avec José de Alencar: «assis tous les deux, écrit-il, face à la rue, que de fois n'avons-nous pas traité ces questions d'art et de poésie, de style et d'imagination, qui valent toutes les fatigues de ce monde».
Cela se passait dans l'étroit magasin, du temps de l'empire. On a plus d'espace... et plus de chaises dans la nouvelle et magnifique librairie. La nature des conversations seule n'a pas changé. On commente toujours les choses du pays et de l'étranger; on discute sur les sujets politiques et de préférence sur les sujets littéraires; on échange force jugements et quelques paradoxes: heures toutes charmantes et pour moi inoubliables! Machado de Assis s'y attardait plus que tout autre, n'ayant pas l'habitude de rentrer avant six ou sept heures. Nous le plaisantions quand, au moment de se disperser, on le voyait chercher des prétextes pour descendre et remonter la rue d'Ouvidor.
Une fois par semaine, les vacances exceptées, il se rendait aux séances de l'Académie, dont il était le président incessamment réélu, et où les choses se passaient avec la placidité proverbiale de ces compagnies, exception faite de la discussion sur la réforme de l'orthographe: une question qui a le don de soulever partout des débats passionnés, probablement parce que personne ne connaît au juste cette partie de la grammaire.
La soirée, il la passait chez des amis de longue date, des voisins de campagne, pourrait-on dire presque, tant le Cosme Velho semble éloigné, la nuit, des lumières et de la gaité de la ville. On y bavardait, on y jouait l'hombre, voire le bridge, on y faisait de la musique; et, dans la société des jeunes gens, il puisait de la bonne humeur et de l'entrain. Allant d'un groupe à l'autre, tout en gardant son air effacé et sa politesse si distinguée, justement parce qu'elle était spontanée, il aurait pris garde seulement de s'asseoir sur le canapé, parce qu'il avait sur ce meuble des idées particulières. Il y voyait bien alliées l'intimité et la bienséance, mais ne pouvait s'empêcher d'ajouter: «Deux hommes assis sur un canapé peuvent débattre la destinée d'un empire, comme deux femmes peuvent s'entretenir de la beauté d'une toilette; mais ce n'est que par une aberration des lois naturelles qu'un homme et une femme y parleront d'autre chose que d'eux-mêmes».
C'est ainsi qu'il a vieilli, en conservant cette dignité austère qui, selon lui, est la grâce du vieillard, «car la vieillesse ridicule--tels sont ses propres mots--est peut-être la plus triste et la dernière surprise de la nature humaine». La vieillesse solitaire lui paraissait cependant un fardeau. Dans son horreur d'être banal et dans sa préoccupation constante de courtoisie, il en était arrivé à se demander--un de ses amis les plus dévoués m'a communiqué cette impression--s'il n'était pas devenu indifférent ou même ennuyeux aux autres, s'il n'avait pas assez vécu par l'intelligence pour que l'heure eût sonné de céder la place aux nouveaux arrivés, et s'il n'avait pas produit trop longtemps pour ne pas porter ombrage.
La vieillesse! il en a dégagé assez douloureusement la philosophie, quand il a fait écrire par la plume de Dom Casmurro les réflexions suivantes, après que ce personnage eût fait bâtir une maison entièrement pareille à celle dans laquelle s'était écoulée son enfance et sa jeunesse, et après qu'il eût reconstitué ainsi le décor des temps les plus heureux de son existence: «Mon but était de nouer les deux bouts de la vie et de reconstituer, dans la vieillesse, l'adolescence. Eh bien! je ne suis pas parvenu à recomposer ce qui a été ou ce que j'ai été. Si le visage est le même, la physionomie est de tous points différente. S'il n'y avait que les autres qui fissent défaut, passe encore: on se console plus ou moins des êtres qu'on a perdus; mais il y manquait moi-même, et cette lacune est irréparable. Ce que j'ai devant moi est, mal comparé, semblable à la teinture sur la barbe et sur les cheveux, et qui ne fait que conserver l'apparence extérieure, suivant le langage des autopsies: l'intérieur ne supporte pas les teintes. Un certificat qui me donnerait vingt ans pourrait tromper les étrangers, comme tout document faux, mais non moi-même. Les amis qui me restent sont de date récente: tous les anciens s'en sont allés étudier la géologie des cimetières. Quant aux amies, quelques-unes datent de 15 ans, d'autres de moins, et presque toutes ont foi dans leur jeunesse. Deux ou trois en auraient persuadé les autres, mais le langage qu'elles parlent oblige souvent à consulter les dictionnaires, et cette consultation perpétuelle ne laisse pas d'être fatigante».