Machado de Assis, Son Oeuvre Littéraire
Part 2
«Ces hommes,--je traduis ses paroles--que je voyais là réunis tous les jours, avaient fait ou vu faire l'histoire des débuts du régime, et moi je n'étais qu'un adolescent étonné et curieux. Je leur trouvais une tournure particulière, demi-militante, demi-triomphante, qui leur donnait un aspect participant un peu de l'homme, un peu de l'institution. En même temps, je me souvenais des injures et des quolibets que la passion politique avait inspirés contre quelques-uns d'entre eux, et j'éprouvais l'impression que ces personnages calmes et respectables, qui maintenant se reposaient sur ces fauteuils étroits, n'avaient pas joui jadis du respect des autres ni probablement ressenti leur sérénité actuelle. Et je leur enlevais les cheveux blancs et les rides, et je les faisais de nouveau jeunes, ardents, agités. J'ai commencé là à apprendre la part de présent qu'il y a dans le passé, et réciproquement. L'_oligarchie_, le _coup d'État_ de 1848 et nombre d'expressions de la politique en opposition avec l'ascendant conservateur trottaient dans mon imagination; et en voyant les chefs de ce parti, souriants, familiers, plaisantant entre eux et avec les autres, échangeant des prises de tabac et prenant ensemble leur café, je me demandais en moi-même si c'était eux qui pouvaient faire, défaire et refaire les éléments et gouverner ce pays avec une main de fer».
Quelques croquis individuels de ce «Vieux Sénat» sont frappants et je ne puis résister à vous en donner une idée. Voyez, par exemple, le marquis d'Itanhaem, l'ancien tuteur de l'Empereur, «que l'âge rendait moins assidu aux séances, mais qui venait néanmoins plus qu'on ne pouvait s'y attendre. À peine pouvait-il descendre de voiture, gravir les escaliers et se traîner jusqu'à son fauteuil à droite. Il était sec, décharné, coiffé d'une perruque et portait de grosses lunettes. À l'ouverture et à la clôture du Parlement, son aspect s'aggravait de l'uniforme de sénateur. S'il eût porté la barbe, il aurait pu dissimuler en partie ses traits émaciés et flétris, car le visage rasé accentuait sa décrépitude; mais c'était la mode autrefois, et la majorité du Sénat y restait encore attachée». On croit entendre, dans ces pages, «les sons gutturaux qui rendaient plus pénétrante et agressive la parole tranchante, fine et rapide» de Zacharias, ce maître consommé du sarcasme. On y rappelle des oubliés, comme Ribeiro, Vicomte de Rio Grande, «philosophe et philologue, qui ne parlait jamais, mais tenait à côté de lui, à terre, sur le tapis, contre le pied de son fauteuil, le dictionnaire de la langue, dont il consultait l'un ou l'autre tome quand, pendant une discussion, il entendait un vocable qui lui semblait d'origine incertaine ou d'acceptation douteuse».
Le grand écrivain a, jusqu'à un certain point, racheté cette lacune de son œuvre--lacune d'autant plus sensible que tous s'accordent à déplorer la rareté extrême des mémoires dans notre littérature,--en confiant à son excellent ami, l'homme de talent et de cœur qu'est M. José Verissimo, la tâche de publier sa correspondance. M. José Verissimo l'avait souvent prié d'écrire ses souvenirs, mais je crois que Machado de Assis hésitait à le faire, en raison, non pas de sa modestie--on ne peut l'exagérer à ce point quand on connaît sa juste valeur--mais de sa retenue. Il n'aimait pas à se livrer, c'est-à-dire qu'il n'aimait pas à dévoiler tout le fond de sa pensée. Il en gardait une partie pour lui-même, soit par politesse, soit par fierté, car ce timide avait la dignité de l'orgueil,--cet orgueil qu'il qualifia «d'irradiation de la conscience»,--et cet humoriste reculait toujours devant l'idée de blesser les autres.
Que la contradiction entre ces termes ne nous étonne point. La timidité n'exclut pas la force d'âme, et ce sceptique en fournissait bien la preuve sous ses façons un peu embarrassées et ses dehors presque craintifs. Il était même passionnément attaché à plusieurs opinions, disons à quelques articles de foi:--à la probité littéraire, à l'indépendance de l'esprit, à la noblesse de sa tâche professionnelle;--comme il resta toujours fidèle à ses admirations intellectuelles et à ses amitiés. Cependant, il n'avait pas à proprement parler, d'amis vraiment intimes, quoiqu'il fût loin de posséder l'_air distant_ de Mérimée, une de ses idoles littéraires. Renan fut aussi l'objet constant de son admiration par son style et par son scepticisme optimiste qu'il se plut à comparer, dans un petit essai charmant, avec la mélancolie pessimiste de la grave et bonne Henriette à la tendresse égoïste et au vigoureux esprit de sacrifice.
Je viens d'employer le mot «sceptique». C'est une expression commode, usitée à chaque instant et répondant néanmoins à quelque chose de précis. Est-ce qu'on peut s'empêcher d'être tant soit peu sceptique quand on a assisté à beaucoup d'événements, quand on a été mêlé à beaucoup de faits? Et il est à peu près impossible qu'il en soit autrement de nos jours, si peu intense et mouvementée que soit la vie pour quelques-uns. Un critique anglais écrivait au sujet de John Morley, à propos de sa dernière publication: «Il a envisagé trop de croyances pour se laisser déconcerter par les plus récentes; il a suivi le cours de trop de mouvements dans l'histoire pour se laisser abuser par des mirages». Rappelez-vous tout ce que Machado de Assis a vu pendant son demi-siècle d'activité littéraire. Il l'avait commencé vers 1860, quand l'empire avait acquis tout son éclat: la paix intérieure était assurée, l'agriculture prospérait, le commerce se développait. Les derniers romantiques célébraient en littérature leurs amours exaltés de tristesse, qui sonnaient déjà faux dans ce milieu apaisé et utilitaire. Machado de Assis composait alors, lui aussi, des vers, et de fort beaux: on n'est pas impunément jeune et sensible, et l'auteur des _Mémoires de Ayres_ l'était resté dans l'âme. Ses premières poésies avaient cependant un aspect déjà intellectuel, indépendamment de leur forme châtiée et de leur grâce exquise, qui plus tard devint parfois un peu mièvre. L'amour ne suffisait point à éveiller son lyrisme: il lui fallait la vibration du cerveau en même temps que celle du cœur. Lamartine et Musset n'étaient plus seuls à satisfaire son inspiration: celle-ci avait besoin du stimulant tragique d'Edgar Poe, en même temps que du condiment imaginatif d'Henri Heine.
Il fit aussi de la poésie politique: c'était à l'époque qui suivit l'apparition des _Châtiments._ Dans son premier recueil de vers intitulé _Chrysalides_, qui date de 1864, le sort de la Pologne et du Mexique, représentatifs à ce moment des peuples asservis et des nations vaincues, ne laisse pas d'exciter son indignation et de toucher chez lui ce sentiment libéral qui réside dans tout cœur brésilien. Précisément alors, la guerre étrangère contre le Paraguay venait d'éclater à nos frontières. Machado de Assis éprouva comme les autres la fièvre patriotique de ces jours d'attente et de délire. Le reflet s'en est conservé dans quelques pages de _Yaya Garcia_, où justice est rendue à nos vertus militaires pendant le danger; mais l'impression la plus durable qu'il eût gardée de ce temps n'était point belliqueuse. Du moins, je ne l'ai jamais entendu témoigner de sympathie pour la guerre ou rendre hommage à l'esprit de conquête.
Bien que son œuvre ne le traduise point, il garda un souvenir plus ému des luttes de la tribune et de la presse, pacifiques quoique acerbes et violentes, entre ceux qui voulaient retarder et ceux qui voulaient précipiter l'abolition de l'esclavage. De 1871 à 1888, ce fut la grande question sur laquelle s'échafaudaient les combinaisons politiques, le problème absorbant de l'existence nationale qui élevait et renversait les ministères en accordant alternativement la victoire aux partis et aux groupes franchement et inlassablement hostiles entre eux. On sait de quelle façon rapide, calme et digne, s'accomplit la réforme par excellence. Rien ne fait plus d'honneur à notre histoire et ne prouve mieux notre culture avancée. La littérature, pendant ce temps, continuait son évolution. La muse nationale avait été patriotique et guerrière avec Tobias Barreto, philanthropique et éprise de réparation sociale avec Castro Alves, toujours sous l'influence de Victor Hugo. Elle se fatigua un jour des grandes envolées et se mit à perfectionner la forme avec entrain. Ce fut le triomphe de l'art pour l'art: la placidité parnassienne avec de-ci de-là des réminiscences sentimentales et des échappées dans le domaine scientifique. Leconte de Lisle, Sully Prudhomme, Coppée, Hérédia étaient devenus les modèles: ils furent les dieux de cet Olympe.
Machado de Assis n'eût pas de peine à suivre cette transformation à laquelle il était préparé; mais il trouva dans la prose, mieux encore que dans la poésie, l'instrument le plus propre à faire valoir ses talents littéraires. Il fut un chroniqueur délicieux au temps où la chronique succéda au feuilleton. Il s'en montra même si épris, que, dans l'un de ses romans, la vie conjugale est comparée à une chronique, parce qu'elle n'avait besoin, expliquait-il, que de fidélité et de quelque style. Le style, certes, ne lui faisait pas défaut. Son progrès fut graduel et remarquable. Il atteignit un degré de perfection et de charme que tous s'accordent à lui reconnaître. Pour s'en rendre compte, il suffit de repasser chronologiquement son œuvre: on verra ainsi comment il en arriva à rejeter les artifices d'abord visibles, à se dépouiller de toute convention, à éliminer les lieux communs sans recourir aux bizarreries, à témoigner d'un manque de prétention allié à une recherche du beau dans la simplicité, ce qui constitue le très grand art. L'impression serait pareille si, dans une exposition de modes rétrospectives, on passait d'une coiffure poudrée Louis XVI aux bandeaux noirs et lisses des vierges grecques, d'une robe à paniers de gracieuse étoffe Pompadour a une chlamyde aux plis harmonieux, voilant juste ce qu'il faut pour faire ressortir la nature.
L'esprit du chroniqueur avait le cachet athénien. On y trouvait la mesure d'Henry Fouquier atténuant la verve railleuse d'Alphonse Karr, et aussi une grâce toute personnelle qu'aucun autre écrivain n'a jamais atteinte chez nous; une façon à lui de considérer les événements, de ne pas s'en montrer surpris, de les expliquer par des assertions dubitatives, avec des semblants de précaution, des hypothèses ingénieuses, des interrogations curieuses, en deux mots, avec une fantaisie et une finesse séduisantes.
Le conte est au roman ce que la chronique est à l'essai: un raccourci par lequel on obtient des effets surprenants. Machado de Assis, plus que nul autre chez nous, a excellé dans le conte. Ce ne sont pas des narrations serrées, vigoureuses, dramatiques, comme celles de Guy de Maupassant--son talent littéraire, quoique nourri de logique, n'était pas fait d'assurance--; ce serait davantage, si l'on pouvait établir un parallèle qui par d'autres côtés échappe à l'analyse, des compositions dans le genre d'Alphonse Daudet, ayant plutôt que le relief du tableau à l'huile la fluidité du pastel, et aussi une sorte d'émotion qui anime les couleurs et en rend la tonalité plus douce et pour ainsi dire caressante.
Pour le genre de talent de Machado de Assis, le conte possède un avantage: celui d'être plus court, ce qui veut dire qu'il a une allure plus rapide et plus condensée. L'action ne menace pas de se perdre en des observations à côté, même lorsqu'il s'agit d'analyse directe, et l'ironie autant que l'émotion y affleurent davantage. Le roman fut néanmoins son domaine d'élection: non pas le roman à intrigues, mais le roman psychologique, d'une psychologie subtile sans affectation et vraie sans brutalité, qui vous prend et vous retient par son développement ondoyant et ne vous impose pas ses déductions trop savantes et inexorables. C'est de la psychologie alerte et sobre, qui tâche de ne pas trop se faire voir, s'efforçant à ne pas paraître ennuyeuse, ayant l'air de procéder comme par jeu, tout à son aise, aimanta railler les opinions, mais sans disséquer les cœurs.
Les premières nouvelles de Machado de Assis portent l'empreinte romantique dans leur manière plus que dans leur essence. Elles sont d'un romanesque très mêlé de bon sens, et d'une préoccupation de spiritualité que le naturalisme corrige déjà à chaque pas. Il y a en elles du Feuillet et du Mérimée. Ce n'est que dans les plus récentes, à partir de _Braz Cubas_, qui date de 1879, que les conflits aigus et violents des âmes cèdent la place aux oppositions quotidiennes de sentiments, aux nuances psychologiques, aux simples divergences de vues qui suffisent à remplir leurs pages, comme elles suffisent d'ailleurs à remplir l'existence. Dès ses débuts même, dans la préface de son livre intitulé _Résurrection_, sa première tentative de ce genre, il se défendait de vouloir faire autre chose que du roman d'analyse: «Je n'ai pas songé à faire du roman de mœurs--telles sont ses paroles;--j'ai tenté d'esquisser une situation et le contraste de deux caractères; avec ces éléments si simples, j'ai essayé de créer l'intérêt du livre». Les deux caractères en présence, ou mieux, en opposition, sont ceux de Livia, la jeune veuve aimante et confiante, dans son élan imaginatif, et de Félix, le médecin à l'amour ombrageux qui, au fond, méprise les femmes autant que M. de Camors.
Ses personnages de moins en moins tranchants, de plus en plus à demi-teintes, sans pour cela cesser de se détacher de l'ensemble, ne s'agitent finalement plus avec les conventions de l'art: ils se meuvent avec le naturel de la vie et restent toutefois gravés dans la mémoire comme de vieilles connaissances. Ne pouvant en évoquer beaucoup ici, je rappellerai Ayres, le diplomate rangé dans ses habitudes et dans ses sentiments, auquel les Ministères et les salons ont enlevé la spontanéité, mais qui a gardé son sens commun, qui s'épie et se ménage; il semble un égoïste parce qu'il ne se sacrifie pas, mais sa charité consiste à ne pas sacrifier son prochain. Je rappellerai encore José Dias, l'homme aux superlatifs,--«une façon à lui de prêter un aspect monumental aux idées et servant, à défaut d'idées, à prolonger les phrases»--; le parasite qui ne se contente pas de sa place à table, mais qui s'est installé dans la maison, où il s'est rendu utile et enfin nécessaire, par sa discrétion, ses petits talents de société, la sincérité qu'il met dans son hypocrisie forcée, l'aisance et la dignité avec lesquelles il porte plutôt qu'il ne supporte sa dépendance. L'histoire est presque tragique de ce Rubião, héritier inattendu des biens et des doctrines d'un philosophe erratique, se plongeant voluptueusement dans le désœuvrement sentimental, se laissant dévaliser à tort et à travers--l'un de ses exploiteurs, Camacho, le journaliste doctrinaire, est un type inoubliable--et finissant par sombrer dans la misère et dans le délire des grandeurs.
Dans ses personnages féminins, la volonté, généralement, abonde. Depuis Helena jusqu'à Fidelia, en passant par Estella,--la victime de la fierté, de la pudeur et du dévouement,--ce sont des femmes à la raison claire et forte, qui ne dénoncent moralement leur sexe que parce qu'elles savent bien pratiquer l'art de la dissimulation, qui d'ailleurs peut bien, dans beaucoup de cas, passer pour une vertu. «La dissimulation est un devoir,--lit-on dans son roman _Helena_, daté de 1876,--quand la sincérité est un danger». Elle est encore une vertu chez la Sophia de _Quincas Borba_, coquette qui par manque de tempérament et par une foule de considérations sociales ne recherche pas le péché, mais qui se livrerait si on l'y acculait; dépitée de ne point l'être par qui elle le voudrait, et si pas indifférente aux hommages, puisqu'elle est trop femme et forcément vaniteuse, du moins sourde à l'appel des autres; se demandant un beau jour, ou plutôt par un jour de pluie, pourquoi elle a refusé tous ses adorateurs,--«question sans mots qui lui courut par les veines, les nerfs, le cerveau, sans autre réponse que le trouble et la curiosité». Le sens psychologique de l'auteur intervient pour nous en donner l'explication: «Si vous me demandiez si Sophia a quelques remords, je ne saurais vous le dire. Il y a une gradation dans le ressentiment et dans la réprobation. Ce n'est pas seulement dans les actes que la conscience passe graduellement de la nouveauté à la coutume et de la crainte à l'indifférence. Les simples péchés par pensée sont soumis à cette même variation, et l'habitude de songer aux choses nous les rend si familières que l'esprit finit par ne plus s'en étonner ni s'en froisser».
On dirait, et on dirait juste, à voir la discrétion avec laquelle sont dessinés ses caractères féminins, respectables presque tous sans exception, et à en juger par l'ensemble de son œuvre où l'humour est sans grossièreté comme aussi sans méchanceté, que Machado de Assis a beaucoup vécu dans l'intimité intellectuelle des écrivains anglais. Il avait en effet, on l'a bien remarqué, un faible, tant pour les humoristes du XVIIIe siècle, Sterne, Fielding, Swift, que pour les romanciers du XIXe, Dickens, Eliot, Thackeray. Il admirait beaucoup Shakespeare, comme un arbre colossal et touffu à la floraison merveilleuse, tout paré de force et de beauté; mais c'était de préférence aux premiers qu'allait sa plus grande sympathie, parce qu'il éprouvait tout leur attendrissement devant la vie, et que, comme eux, il cherchait à dérober ce sentiment sous le masque d'une ironie toujours en éveil mais jamais cruelle. Son sarcasme, quoiqu'on ait pu l'envisager comme une manifestation quelque peu amère, était plutôt celui qu'il attribuait à l'un des personnages de son premier roman: «bienveillant et anodin, sachant mêler les épines aux roses».
Cet écrivain admirable était du reste l'homme le mieux élevé et le plus correct que j'aie jamais connu. L'urbanité apparaissait en Machado de Assis constitutionnelle et spontanée, c'est-à-dire que le premier mouvement était déjà chez lui le mouvement poli. Il n'avait pas à faire, comme tant d'autres, et du meilleur monde, un effort sur lui-même pour ne blesser ni ne heurter son prochain, car cette qualité de courtoisie supérieure lui était personnelle: c'était un don tout naturel plus encore qu'un produit de l'éducation. Il avait invariablement pour juger les événements un mot d'esprit, mais en général, des hommes il en faisait individuellement abstraction. Il a fait dire à l'un de ses personnages que «la valeur des hommes se mesure de différentes façons, mais que le moyen qui consiste à valoir par l'opinion des autres est le plus sûr». Ce n'était toutefois pas lui qui se serait chargé de juger les autres, du moins dans un but hostile. Je n'assure pas qu'il s'abstint de penser du mal de quelques-uns de ses semblables; mais, par principe, il ne disait du mal de personne. Tout au plus soulignait-il, en le répétant avec son léger bégaiement naturel et un fin sourire dans ses yeux retranchés derrière le pince-nez, un jugement moins aigre que celui qu'il avait entendu et sur lequel il était d'accord. Cependant, que de malice pétillante dans quelques-unes de ses phrases, que d'ironie mordante dans quelques-uns de ses aperçus, le tout jeté à la légère, d'une façon pour ainsi dire distraite. Écoutez, par exemple, cette remarque: «On ne perd pas tout dans les banques; l'argent lui-même, quand parfois il se perd, ne fait que changer de propriétaire».
Sa politesse extrême dérivait d'une indulgence qui, loin d'être du cynisme, était, au contraire, une tolérance faite en proportions égales de bonté et de doute. La bonté, il l'avait dans l'âme; le doute, il se l'était acquis en coudoyant les choses et les gens, en observant le monde ou mieux les mondes qu'il connut, parce que la société de sa jeunesse avait entièrement changé au temps de sa maturité, et celle de 1888 semble retarder d'au moins soixante ans par rapport à la société d'aujourd'hui. «Venez donc voir la ville de Rio habillée à nouveau, m'écrivait-il à Caracas, il y a quatre ans. Vous aurez de la peine à la reconnaître. C'est une métamorphose qui vous étonnera; j'en suis tout surpris moi-même, quoique j'aie assisté à l'éclosion du papillon».
Il en était ravi, lui aussi, car il l'aimait d'un grand amour cette ville de Rio de Janeiro, jolie comme pas une, d'où il n'était jamais sorti, et dont il a si bien pénétré l'âme et si aisément deviné les ressorts cachés. Si les pages descriptives manquent singulièrement dans son œuvre, sur laquelle ne se projette pas l'ombre la plus légère d'un paysage brésilien, de ville ou de campagne, c'est que la nature sauvage, apprivoisée ou parée, ne l'intéressait guère. Elle n'avait aucune influence sur ses sens. Si une remarque de ce genre s'imposait, il la faisait comme si la nature s'animait à ses yeux au point de présenter un aspect humain. Je prends au hasard cette phrase de Quincas Borba: «La pluie alors cessa un peu et un rayon de soleil parvint à percer le brouillard,--un de ces brouillards humides qui semblent émis par des yeux qui ont pleuré». La vision morale se fixait seule sur sa rétine. Les seules forêts, les seuls paysages qui attirassent son attention, c'était les âmes et les cœurs, malgré ou peut-être à cause de l'importance exagérée prêtée par les romantiques brésiliens à la sensation vécue du milieu indigène. L'âme indigène lui avait cependant dévoilé ses mystères et l'avait heureusement inspiré: son recueil de poésies _Americanas_, daté de 1875, en fait foi; et l'indianisme, on peut le dire, n'a rien produit chez nous de plus tendre et de plus émouvant que ces tableaux des débuts de notre vie coloniale.
«L'amour, dit-il dans l'un de ses poèmes, l'amour qui s'infiltre dans l'âme et détruit la vie, est de tous les climats comme la lumière et l'air». Ses indiennes l'éprouvent à la façon des femmes européennes. Potyra a la pudeur farouche des premières martyres chrétiennes, et Niani a la passion mortelle d'une infante délaissée. La licence poétique lui permet ces rapprochements psychologiques défendus par la prose plus sévère, car les créations de ces nouvelles peuvent convenir indistinctement à des phases différentes d'une même époque; mais elles sont véritablement de leur milieu, c'est-à-dire tout à fait locales. Si le Brésil entier pleure en Machado de Assis un maître de notre langue portugaise; si depuis les grands lyriques, Gonçalves Dias en tête, et le puissant et délicat José de Alencar,--le peintre de l'existence indigène et de l'existence civilisée, de la vie des villes et de la vie champêtre, qui, dans la phrase de l'écrivain que nous célébrons, composa avec la diversité des mœurs, des régions et des temps l'unité nationale de son œuvre,--personne n'a chez nous conquis le même prestige et exercé le même ascendant sur l'opinion, ou, pour mieux dire, sur le goût éclairé du public, l'auteur de _Braz Cubas_ fut cependant le moins provincial de nos écrivains.